Folla

Chapter 1

Chapter 13,892 wordsPublic domain

Produced by Daniel Fromont.

Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859-1914), _Folla_ (1889)

Produit par Daniel FROMONT

FOLLA

2è SERIE PETIT IN 8°

PROPRIETE DES EDITEURS

FOLLA

PAR

ROGER DOMBRE

TOURS

ALFRED MAME ET FILS, EDITEURS

M DCCC XCII

Droits de reproduction réservés.

FOLLA

I

EN VEINE DE PARESSE

VERBE _MARCHER_

_Indicatif présent_.

Je marches Tu marche Il parle Nous marchons Vous marchent Ils marchez.

_Imparfait_.

Je marches Il marchat Nous marchons Vous marchiez Ils marchent.

Le reste de la page était à l’avenant ; vous jugez par cet échantillon de l’application de l’élève. Elle trempait cependant sa plume jusqu‘au fond de l’encrier, ce qui rendait ses petits doigts bien noirs, et elle soupirait bien fort. Or il est de foi que les soupirs n’avancent pas les devoirs, au contraire.

Et si vous aviez vu ce cahier saturé de taches, de ratures et de corrections!

Lassée d’avoir écrit jusqu‘au futur tant bien que mal, la fillette posa son porte-plume et leva le nez, un joli petit nez, ni rond ni pointu, sous lequel souriaient une bouche rose et de petites dents de nacre.

Elle s’appelait Sophie, notre paresseuse; mais elle portait si mal son nom (car vous n'ignorez pas que Sophie veut dire sagesse), qu'on la surnommait _Folla_, ce qui lui seyait infiniment mieux.

Folla avait, outre sa bouche rose qui riait toujours, une chevelure foncée et bouclée en constante rébellion, un menton à fossette et de grands yeux noirs, vifs et pétillants, qui devenaient doux comme une caresse lorsqu'elle était sérieuse un instant.

Folla avait neuf ans; la vie ne pesait guère à ses mignonnes petites épaules, par conséquent; elle jouait sans cesse, et elle avait bien mal employé ces quelques années, ce qu'elle regrettera plus tard, vous le verrez.

Au jour où nous la trouvons à la salle d'étude, bâillant sur sa page chiffonnée, elle ne savait pas encore écrire correctement un temps de verbe; les quatre règles de l'arithmétique se brouillaient dans sa petite tête de linotte, et les leçons quotidiennes étaient généralement à reprendre à la récréation. Aussi les livres, passablement écornés, avaient-ils reçu d'abondantes averses de larmes sur leurs pages ramollies.

Et pourtant, sans son incurable paresse, Folla eût été une adorable enfant, non par sa beauté et son espièglerie, dons, comme vous le savez, purement accessoires, mais à cause de son cœur d'or et de sa franchise excessive.

Tout le monde l'aimait à la Seille, non seulement les maîtres de la maison, mais les domestiques, les gens de la ferme, même les animaux, et les pauvres qui passaient, quêtant un morceau de pain ou un sou.

Mais revenons à la peu studieuse écolière, qui avait déposé sa plume sur le bord du bureau, comme si elle eût été à bout de forces pour avoir barbouillé une page.

Sauter de sa chaise à la fenêtre (en passant par la table, bien entendu) fut l'affaire d'une seconde.

Folla pencha sa tête brune au dehors, dans un rayon de soleil qui l'enveloppait d'une lumière éblouissante.

"Sapho! ici, Sapho!" cria-t-elle à un beau chien bondissant qui vint s’arc-bouter des deux pattes sur le rebord de la croisée ouverte. Et les deux amis firent d’incroyables efforts, l’une pour tendre sa joue ronde, l’autre pour allonger sa grande langue rose.

Sapho, veux-tu achever mon verbe? Tu serais bien gentil!"

La brave bête ne répondit qu’en remuant la queue.

"C’est heureux, les chiens! pensa la fillette soudain songeuse; ça n’apprend rien, ni l’histoire, ni la grammaire, ni surtout le calcul. Oui, c’est bien heureux, les chiens!" ajouta-t-elle dans un soupir, en jetant un regard d’envie sur la pelouse veloutée où Sapho retournait s’étendre, puis sur les beaux arbres du parc tout verts et touffus depuis quelques semaines, et sur la pièce d’eau où naviguaient les cygnes orgueilleux, leurs longs cous onduleux blancs comme la neige, plongeant gracieusement par intervalle dans l’eau bleue.

Tout à coup, sous le balcon de la salle d’étude, qui était au rez-de-chaussée, apparut le bonnet de dentelle noire de Mme Milane:

"Arthur! cria-t-elle en levant sa tête rouge et animée vers les croisées du premier.

— Qu’est-ce, ma bonne amie? répondit une voix masculine.

— Du vermicelle ou du riz?

— Ah! c’est le jour du bouillon? Eh bien, va pour le vermicelle, voilà deux fois qu’on nous sert le potage au riz ; et puis la petite l’aime mieux.

— Bien!" Et le front de la vieille dame s’abaissa et disparut bientôt dans les sous-sols, où Mme Milane élaborait avec sa cuisinière un dîner soigné.

"Bon, se dit Folla, qui avait éclipsé sa mignonne personne derrière la persienne pendant ce court colloque, voilà qu’on parle de bouillon: ça prouve que six heures approchent. Fraülen va ramener Juliette de sa leçon de piano, et je serai grondée; aussi il n’y a pas de bon sens de me donner à faire un verbe tout entier en une fois. Et mon thème anglais, qui n’est même pas commencé. Voilà qu’on va encore me punir, et c’est demain dimanche! Je n’ai jamais de chance, moi. Si Juliette pouvait revenir sans Fraülen, elle m’aiderait; mais elles rentreront ensemble. Si mademoiselle pouvait avoir la migraine!..."

Folla rougit aussitôt de sa mauvais pensée:

"Voilà que je deviens méchante, maintenant! Souhaiter du mal à ma maîtresse! Je l’aime pourtant bien..., surtout quand elle ne gronde pas. Voyons, écrivons vite."

_Futur antérieur_.

J’aurai marché Tu seras marché Nous aurions marché...

"Moi, j’aimerais mieux du riz; le vermicelle, ça n’en finit plus...

Vous auriez marché...

"Bien! j’entends la voix de Fraülen! Mon Dieu, mon Dieu! que va-t-elle dire! Elle me privera de ma leçon de musique de mardi, et j'ai déjà manqué celle d'aujourd'hui; moi qui aime tant la musique et M. Walter! Dire qu'on n'a pas plutôt l'idée de me priver de dessert!"

Au même instant, comme Folla, rouge et confuse, baissait le nez sur son cahier, une autre fillette du même âge environ entrait dans la salle d'étude.

Juliette était plus grande et plus élancée que Folla. C'était une fort jolie enfant, aussi blonde, d'un blond foncé, avec un teint blond et rose, des traits fins et de beaux yeux noisette au regard tranquille et un peu fier. Seulement il manquait à sa figure l'expression de bonté et de franchise infinie qui se lisait sur celle de sa campagne.

Les deux petites filles ne se ressemblaient aucunement; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque nul lien de parenté ne les unissait, quoiqu'elles fussent persuadées du contraire.

Elles étaient unies comme deux soeurs et se croyaient cousines.

Juliette était la petite-fille de M. et Mme Milane; son père et sa mère étaient morts depuis quelques années, et, sous la douce tutelle de ses grands-parents, elle s'élevait, excessivement gâtée, choyée et adulée.

Aussi n'était-elle pas éloignée de se croire une petite perfection morale et physique. Son naturel, bon et doux au fond, s'altérait progressivement sous la perpétuelle admiration dont elle était l'objet.

Il n'y avait guère dans la maison que son institutrice, Mlle Cayer, qui n'en fît pas son idole et ne lui épargnât point les remontrances, en dépit des grands-parents, qui n'admettaient pas cela.

En vérité cependant, sauf ceux-ci, on préférait Folla; seulement on adulait la petite Kernor pour complaire aux maîtres, chose assurément blâmable, qui rendait un bien mauvais service à la petite égoïste.

Et Folla, qui donc était-elle, si elle n'était ni la petite- fille ni même la petite-nièce des châtelains de la Seille?

Mon Dieu, tout simplement une enfant adoptée, une sœur de lait de Juliette, pas autre chose.

Il y avait environ neuf ans de cela: Gervaise, la nourrice de cette dernière, partageait ses soins et son lait entre la petite Kernor et sa propre fille.

Gervaise habitait avec son mari une ferme aux environs d'Avignon.

Le médecin de Mme Kernor ordonna pour leur bébé, qui était née frêle et maladive, l'air pur de la campagne et le soleil. Voilà pourquoi, malgré les larmes de la jeune mère, on confia la petite fille à Gervaise.

L'excellente femme prodiguait si bien ses soins à ses deux nourrissons, qu'on ne savait à laquelle elle montrait le plus d'amour.

Sophie et Juliette tétèrent, vagirent, jouèrent et grandirent donc de concert.

Toutes deux mignonnes et gentilles, elles se ressemblaient beaucoup; d'ailleurs, à cet âge, tous les bébés sont semblables ou à peu près; elles avaient également un teint clair, une bouche rose, des yeux foncés et une voix argentine. On les eût confondues certainement sans le costume qui différait, riche chez l'une, pauvre mais propre chez l'autre. A la longue, les cheveux blonds de l'enfant de Gervaise brunirent progressivement, tandis que Juliette garda ses boucles mordorées.

Pendant que leur fille prospérait chez sa nourrice, M. et Mme Kernor voyageaient en Italie. A leur retour ils s'arrêtèrent à Avignon pour reprendre leur trésor, alors âgé d'une quinzaine de mois.

Ils trouvèrent la petite ferme en grand émoi; il courait dans le pays une vague rumeur: un crime avait été commis.

La Gervaise pleurait, la tête cachée dans son tablier, tandis que les bébés criaient, demandant vainement leur soupe.

La Gervaise était bien malheureuse; "son homme" avait disparu depuis la veille, et des langues malveillantes disaient que "le coup" pouvait bien venir de lui.

M. et Mme Kernor la consolèrent de leur mieux, mais ce n'était point tâche facile.

En même temps ils caressaient les deux mignonnes, surtout la petite Sophie, qui avait les yeux noirs de Mme Kernor et le sourire de son mari.

Quand Gervaise fut apaisée et capable de parler et d'entendre, la jeune femme lui montra Sophie:

"C'est la mienne, n'est-ce pas, nounou? Dire qu'il y a plus d'un an que j'ai quitté mon enfant, et que j'hésite à la reconnaître.

— La vôtre, Madame, c'est celle-ci," fit Gervaise en désignant Juliette.

Et elle se couvrit de nouveau le visage pour sangloter de plus belle.

Vraiment, l'idée qu'on lui enlevait son nourrisson n'était point faite pour tarir ses larmes.

Mme Kernor lâcha la petite Sophie pour presser Juliette contre son cœur. Celle-ci n'avait rien des Kernor, c'était vrai; mais elle était plus frêle, plus blanche, et enfin, dans la suite, on retrouverait mieux chez elle les traits de la famille; même, en la bien considérant, on lui découvrait une vague ressemblance avec un aïeul de M. Kernor.

Gervaise fut comblée de présents et de bonnes paroles: elle avait si bien soigné Juliette! Mais tout cela parut redoubler son chagrin, au contraire, et le soir la trouva seule à la même place, pleurant toujours, sans que les cris suppliants de Sophie parvinssent à l'arracher à sa douleur.

Et son homme ne revint jamais.

II

L'ENFANT DE GERVAISE

Environ un an après, le grand-père et la grand'mère Milane venaient mélancoliquement s'installer à la Seille, jolie propriété qu'ils possédaient en Dauphiné.

Ils étaient tristes, car ils adoraient les enfants et ne pouvaient jouir de leur petite-fille; leur gendre, d'un caractère un peu entier, ne sympathisait pas avec eux, et après quelques discussions pénibles la brouille s'était mise entre les deux ménages.

Mme Kernor en souffrit beaucoup, mais elle ne put décider son mari à oublier sa rancune.

"Si du moins ils nous envoyaient la petite de temps en temps!" soupiraient les Milane.

Voilà pourquoi leur riche appartement de la rue Lafayette à Paris et leur gentil château de la Seille leur paraissaient vides et froids.

Il arriva qu'un jour Mme Milane, qui était une maîtresse de maison accomplie, pesait le sucre destiné à ses confitures dans la cuisine de la Seille, lorsqu'on vint la prévenir qu'une vieille femme demandait à lui parler.

Quand Mme Milane eut équilibré les deux plateaux de la balance et recommandé à sa cuisinière de ne pas laisser s'attacher la gelée au fond du chaudron, la bonne dame alla au vestibule, où l'attendait la visiteuse.

C'était une villageoise avignonnaise, tenant dans ses bras une petite fille brune et jolie, mais chétive, qui ouvrait de grands yeux effarés.

"Madame, dit la paysanne avec une brusque franchise, vous souvenez-vous de la Gervaise, qui a nourri votre petite-fille?

— Certainement. Comment va-t-elle, cette bonne Gervaise?

— Ah! Madame, faut-y qu'y ait des gens malheureux dans ce monde!... La pauvre femme n'est plus de cette vie à l'heure qu'il est. V'là sa pétioune, qu'est orpheline, péchère; la Gervaise m'a dit comme ça de vous l'amener, que vous étiez bonne, que vous lui donneriez p't-être bien une place dans votre maison jusqu'à ce qu'elle soit en état de gagner son pain."

Mme Milane fut émue de cette confiance naïve. Elle attira à elle l'enfant, qui lui passa immédiatement ses petits bras autour du cou. Cette marque de tendresse spontanée mit des larmes dans les yeux de la bonne dame, qui songea soudain aux caresses de la petite Juliette, dont elle était privée.

Elle alla trouver son mari, lui montra Sophie, lui conta l'affaire, et il se trouva que le même soir l'Avignonnaise quittait le château, bien reposée et restaurée, laissant en bonnes mains la fillette qui lui avait confiée.

C'est ainsi que, par une sorte d'adoption qui devint plus sérieuse à mesure qu'on s'attacha davantage à elle, Sophie, autrement fit Folla ou Follette, devint l'enfant de la maison.

Quand on la vit bien peignée, bien lavée et gentiment habillée, on la trouva ravissante.

Elle recouvra bien vite la gaieté de son âge; elle avait des mines adorables, des réflexions amusantes; elle remplissait de rires et de gazouillements joyeux tour à tour le château dauphinois ou l'appartement parisien, selon la saison, et M. et Mme Milane songèrent moins à regretter leur petite-fille éloignée d'eux.

Quand Folla eut atteint une sizaine d'années, un nouvel événement survint chez ses parents adoptifs: M. Kernor mourut presque subitement, et sa femme ne tarda pas à s'éteindre, minée par le chagrin, et malgré les soins de son père et de sa mère.

La petite Juliette se trouvait orpheline à son tour, sous la tutelle de ses grands-parents, qu'elle connaissait à peine.

Les Milane étaient donc en possession de deux fillettes, dont une seule leur appartenait par les liens du sang.

Maintenant qu'ils avaient recouvré leur trésor si longtemps convoité en vain, que faire de Folla? Certes, il eût été cruel de la renvoyer, dur de la faire descendre au rang de paysanne, à présent qu'elle avait reçu une éducation soignée et vécu d'une vie luxueuse. M. et Mme Milane avaient le sens trop droit et le cœur trop bon pour agir ainsi; ils la gardèrent comme jadis.

Folla se croyait leur petite-nièce et la cousine de Juliette, qu'elle adorait, et elle appelait M. et Mme Milane bon papa et bonne maman, comme Juliette.

Elle ne jalousait point sa sœur de lait, quoiqu'elle sût parfaitement que celle-ci était l'unique enfant de la maison et l'unique héritière des Kernor et des Milane.

Ceux-ci, malgré leur bonté, et perdus qu'ils étaient dans leur idolâtrie, parlaient souvent à leur petite-fille de choses de l'avenir qu'il ne lui était pas utile de connaître encore; mais cela ne faisait pas une ombre au bonheur de Folla; elle n'était pas même attristée de la préférence qu'elle voyait accorder à Juliette. Presque à leur insu, les grands-parents manifestaient beaucoup plus de tendresse à l'enfant de leur fille, ce qui était assez naturel en somme, et toutes les gâteries étaient pour elle. Folla sentait d'instinct qu'elle leur était plus indifférente que par le passé, mais elle n'en chérissait pas moins ses bienfaiteurs, et trouvait tout simple que sa petite compagne attirât à elle toutes les louanges et les caresses. Elle se croyait bien inférieure à Juliette; elle la voyait plus belle, plus intelligente, plus raisonnable qu'elle, et cependant, nous l'avons déjà dit, Juliette Kernor avait une petite dose d'égoïsme et de suffisance qui la mettait en réalité au-dessous de l'enfant de Gervaise.

Elle aimait certainement beaucoup Folla, mais par un sentiment personnel; Folla jouait avec elle, se prêtait à tous ses caprices, faisait ses commissions; puis la paresse de l'une mettait en relief les capacités de l'autre.

Sans Folla, Juliette se fût ennuyée sûrement, surtout l'été, entre Mlle Cayer et ces deux vieillards qui la choyaient à qui mieux mieux, mais ne l'égayaient pas.

Revenons au fameux samedi où la paresseuse, fort penaude, vit entrer à la salle d'étude son amie Juliette, par bonheur sans Fraülen.

"Dis donc, Lili, fit-elle en bondissant, j'ai découvert un endroit du parc, du côté de la glacière, où nous pourrons bâtir notre maison sans être dérangées, et bon papa ne dira plus que nous abîmons le terrain.

— Allons-y tout de suite! Tiens, aide-moi à enfiler mon tablier.

— C'est que... je n'ai pas fini mes devoirs, répondit Folla en baissant la tête.

— Pas fini? Fraülen va te gronder."

Les petits bras nus de la coupable retombèrent le long de son sarreau de toile.

"Oh! que je suis malheureuse!

— Et l'on te privera encore de récréation, et nous ne pourrons pas nous amuser. Tu es bête, aussi. Sais-tu que M. Walter n'était pas content de ne pas te voir arriver? Il a dit que, si tu continues, tu ne seras jamais capable de jouer convenablement un morceau de piano, et que tu perdras tes excellentes dispositions."

Folla éclata en sanglots.

"Et si l'on m'enlève ma leçon de musique de mardi! J'aimerais mieux n'avoir point de récréations jusqu'à après-demain.

— Merci! fit Juliette en faisant la moue; et moi donc, avec qui jouerai-je? Tu sais bien que je n'aime pas à m'amuser seule. Ecoute: Fraülen sera longue à se déshabiller, car il fait très chaud; je vais un peu voir tes devoirs et te dicter la suite. Passe-moi ton verbe d'abord. Mais il y a des fautes à toutes les personnes, ma pauvre Folla! Fraülen va être en colère. Corrige toi-même, on reconnaîtrait mon écriture."

Les petites filles se mirent à l'ouvrage, et tout était à peu près terminé et passablement fait quand leur institutrice parut.

La cloche du dîner les fit s'envoler comme deux hirondelles, et elles allèrent en gazouillant se laver les mains et se faire recoiffer.

A table Juliette mangea si peu, que Mme Milane s'alarma. Mlle Cayer la rassura.

"Madame, c'est bien sa faute; Juliette a mangé une demi- douzaine de gâteaux chez le pâtissier après sa leçon. Je lui ai bien dit que ça lui enlèverait l'appétit pour dîner; mais elle n'a pas voulu m'écouter.

— Oh! fit la grand'mère, elle a au moins mangé ce qui lui plaisait, n'est-ce pas, mignonne? Elle se rattrapera demain sur les choses solides.

— Et tu n'as pas pensé à rapporter à Folla quelques friandises? demanda M. Milane à Juliette, qui rougit.

— Si, bon papa, j'y avais pensé, répondit-elle, et j'emporterais des biscuits pour elle, seulement... j'avais faim encore en chemin, et je les ai croqués dans la voiture pour m'occuper.

— Voyez-vous la petite gourmande! dit Mme Milane en embrassant la fillette, toujours placée à sa droite.

— N'est-ce pas un peu le fait d'une égoïste? fit observer Mlle Cayer.

— Ma foi! oui, dit M. Milane.

— Bah! reprit la grand'mère, tous les enfants sont ainsi. D'ailleurs, Folla n'en mourra pas pour se passer de biscuits, elle a tout ce qu'il faut ici; si elle ne s'était pas fait priver de sa course en ville, cela ne serait pas arrivé.

— Bien sûr que je n'en mourrai pas, dit gaiement Folla; Lili a bien fait de manger ces gâteaux, si ça lui faisait plaisir."

Le repas s'acheva sans autre incident. Mme Milane s'occupait exclusivement de sa petite-fille, la servant avant tout le monde et lui choisissant les meilleurs morceaux.

Après le dessert, les fillettes coururent au jardin, où les jours, très longs à ce moment, leur permettaient de jouer le soir; elles débattirent la question de l'emplacement de leur construction; comme toujours, Juliette imposa sa volonté, et Folla céda.

A huit heures et demie, on les appela au salon. Juliette, qui aimait la lecture, prit un livre amusant, un livre très beau, présent de son bon papa, fournisseur habituel de sa bibliothèque enfantine.

Folla préférait la musique; elle ouvrit le piano et joua en sourdine, pour ne point fatiguer ses grands-parents, tout son petit répertoire.

A neuf heures il fallait se coucher sans récriminer. Folla y alla après avoir embrassé tout le monde à la ronde. Juliette, elle, ne prit son bougeoir qu'après avoir galopé un grand moment sur le genou de M. Milane, et après avoir reçu les interminables caresses de sa grand'mère.

Les deux jeunes filles se mirent à genoux pour faire leur prière. Juliette la récitait machinalement, mais correctement.

Folla était distraite par une mouche qui bourdonnait en cherchant à se poser le long des murs; mais elle pensa tout à coup à de pauvres enfants affamés et à demi nus qu'elle avait vus dans la journée, et qui lui avaient fait grand'pitié; elle se rappela combien elle s'était trouvée heureuse en comparant son sort au leur, et elle remercia le bon Dieu de ses bienfaits.

Elle fut bientôt endormie, de sorte qu'elle ne vit pas Mme Milane apporter à sa petite compagne un verre de sirop, puis ramener le couvre-pieds sur son petit corps, et embrasser encore maintes fois la jolie blondine, quoique celle-ci murmurât avec fatigue: "Assez, bonne maman, assez! je veux dormir."

Juliette ne se levait pas avant huit heures, à moins qu'elle ne s'éveillât plus tôt; ce qui arrivait quelquefois en été, jamais en hiver.

Folla, au contraire, était toujours sur pied avant sept heures; alors elle passait son petit peignoir et ses pantoufles, et, s'échappant sans bruit de la chambre, elle allait jouer de la guitare sous les arbres silencieux du parc.

Musicienne dans l'âme, elle avait la voix et l'oreille d'une justesse admirable et cherchait, soit sur le clavier, soit sur les cordes, tous les airs qu'elle avait entendus.

Malgré son très jeune âge, M. Walter la considérait comme l'élève qui lui donnait le plus de satisfaction, et à la fin de la leçon de piano il y avait toujours un quart d'heure pour la guitare. Ce qui explique pourquoi la plus grande punition qu'on pût infliger à la petite fille paresseuse était de lui enlever son heure de musique.

Folla n'était paresseuse que pour ses études de français et de langues, jamais pour être matinale, sauf peut-être quand il gelait fort, l'hiver; jamais non plus quand il s'agissait de rendre un service, de courir chercher les lunettes de bonne maman, l'éventail de mademoiselle, tandis que Juliette faisait la sourde oreille quand on disait: "Qui est-ce qui va me faire une commission?"

Or le matin du dimanche où nous retrouvons les deux petites filles, elles étaient habillées pour aller à la messe. Leur costume était le même quant à la couleur et à la forme des vêtements, mais la robe de Folla était un simple lainage garni de dentelles communes; celle de Juliette était en foulard et garnie de fines guipures.

Pour expliquer cette différence, on disait que Folla était une lutine qui portait constamment le désordre sur elle et autour d'elle, et par conséquent ne pouvait avoir de riches vêtements.

En cela on avait raison; mais Juliette, quoique moins vive, n'avait guère plus de soin.

Or, ce dimanche, comme la chaleur était supportable, on permit aux deux petites filles d'aller à la messe à pied, tandis que les grands-parents s'y rendaient en voiture. Elles s'amusaient à gambader, leurs petites jambes nues dans leurs chaussettes roses, ou cueillaient les fleurs étiolées des haies, tandis que Mlle Cayer trottait délibérément dans la poussière en causant avec la femme du maire, qu'on avait rencontrée.

Au milieu de leurs ébats, les fillettes se trouvèrent face à face avec un vieux pauvre qui leur demanda l'aumône en balbutiant des paroles bizarres.

"Sauvons-nous, il est fou, murmura Juliette à l'oreille de sa sœur de lait.

— Eh! non, il est infirme seulement, répondit Folla, et il n'est pas du pays."