Fleur d'Abîme

Part 22

Chapter 223,809 wordsPublic domain

--Est-il venu vous demander de l’argent? interrogea l’employé.

--Non, Monsieur, dit le comte Paul, mais c’est un malheureux auquel je m’intéresse.

* * * * *

Trois jours plus tard, Léon Terral se présentait vainement chez la comtesse. Les domestiques lui interdisaient formellement la porte. Il laissa échapper un mouvement de colère:

--C’est bon! J’écrirai à Madame d’Aiguebelle. On vous fera repentir de ces façons-là.

Et il sortit fièrement; mais, dépouillé de l’uniforme, le pauvre garçon n’avait plus d’allure. Il portait mal son affreux complet gris, qui, mouillé plusieurs fois depuis l’autre jour, n’avait même plus son vilain luisant, ni sa fâcheuse raideur. L’étoffe en était fripée et terne comme du papier décollé.

Informé de tous ces détails, le comte Paul dit à son valet de chambre:

--A partir d’aujourd’hui, vous ne laisserez entrer ni un journal, ni une lettre, ni un paquet quelconque sans me les avoir présentés d’abord.

Et il ouvrait les journaux, cherchant s’il n’y rencontrerait pas des mots soulignés, examinait les suscriptions des enveloppes, regardait le fond d’une boîte, d’un envoi de magasin.

--Si je rencontrais l’écriture des fameuses lettres, je crois bien que je la reconnaîtrais.

Un matin, on lui présenta, parmi d’autres, un pli jaune, qui avait l’air d’envelopper un banal prospectus des Grands Magasins. Sous la transparence exagérée de l’enveloppe, on apercevait en effet toute une imagerie de prospectus. L’adresse était écrite à la mécanique, en lettres bleu pâle: Madame la comtesse d’Aiguebelle, etc.

Il ouvrit ce pli, en se répétant: «Contre ça, tout est bon!» Il déploya soigneusement l’imprimé, s’apprêtant à y chercher des mots épars, soulignés çà et là, et qui, rapprochés, feraient une phrase... Un papier blanc en tomba. C’était une lettre... écrite, comme l’adresse, à la machine. L’auteur de la lettre ne signait pas, n’écrivait pas de sa main, ne se désignait que par ces mots: «... Vous qui aviez gardé mes lettres de jeunesse...»

Évidemment, au moyen de ces précautions, l’auteur entendait que, dans le cas où cette lettre serait trouvée, elle perdrait toute valeur d’interprétation non seulement contre lui-même, mais contre la destinataire. Il y parlait d’une dette, d’une échéance, élevait de pressantes réclamations sous lesquelles on sentait comme une menace passionnée. Et enfin, il disait:

«J’attends votre réponse aux initiales P. J. nº 131, bureau 14,--mardi dans la matinée. Vous n’aurez qu’à répondre que je puis me rendre chez vous, dans l’après-midi du même jour, à trois heures précises, ce jour et cette heure m’étant particulièrement commodes.»

C’était tout. C’était assez. Paul remit cette missive, sous une nouvelle enveloppe, dans les plis du prospectus, et fit en sorte qu’elle parvînt à la comtesse à table, vers la fin du déjeuner, au moment où on lui remettait son propre courrier.

Tout en parcourant son journal, il surveillait sa femme, de ce regard de côté, de cette vue subtile qui peut se rendre compte avec certitude de certains furtifs mouvements, et il la vit ouvrir l’enveloppe, lire le message imprimé. Durant une seconde, elle parut étonnée; puis, ne se croyant pas observée, elle fit disparaître ce papier dans sa poche.

Il leva aussitôt les yeux d’un air naturel, et alors il reconnut sur ses lèvres le sourire plein d’arrière-pensées, le même, qu’elle avait eu entre ses bras, le soir de leur mariage, avant de rire impudemment.

Elle sortit dans l’après-midi, avec sa voiture. Elle ne sortait pas autrement. C’était l’ordre du comte.

Le lendemain il fit venir le valet de pied.

--A quel bureau de poste mes lettres ont-elles été mises, hier? Une de ces lettres n’est pas parvenue.

--Au Palais-Bourbon, répondit ingénument le domestique... Mais il n’y en avait qu’une.

--Bien... je le savais. Mais pourquoi, reprit le comte d’un air sévère, pourquoi laissez-vous votre maîtresse descendre de voiture pour jeter elle-même des lettres à la boîte? Je passais par là; vous ne m’avez pas vu. Qu’est-ce que cette étourderie inqualifiable?

--Monsieur me pardonnera, répondit le valet pris au piège. Madame la comtesse ne m’a pas permis...

--En ce cas, c’est différent, dit le comte souriant... Pardonnez-moi, Monsieur Jean, ajouta-t-il avec une grâce à laquelle ses domestiques étaient habitués, et pour laquelle il était aimé d’eux.

Puis avec intention:

--Et n’oubliez pas qu’il faut, en effet, quand votre maîtresse donne un ordre, fût-il opposé aux miens, lui obéir aveuglément... Allez.

Toute cette campagne de ruses semblait devoir réussir.

Le mardi était justement le jour où le comte, depuis quelque temps, assistait à une clinique où l’on soignait gratuitement des malades pauvres... La comtesse le savait bien; il avait même pris soin de le lui rappeler d’un mot.

Elle aurait donc, suivant toute apparence, choisi ce jour qu’on lui indiquait, précisément comme celui où, de son côté, elle était sûre d’être seule.

Quant à se servir de la lettre anonyme pour dessiller les yeux d’Albert, Paul y avait songé un moment, mais il y avait renoncé bien vite. «Cette lettre n’a pas la valeur d’une preuve. Au point où il en est, il lui faut bien autre chose! Soit... Nous arriverons chez elle quand le jeune homme s’y trouvera. Et de deux choses l’une: ou elle le fera cacher, ou elle le laissera paraître. Dans le premier cas, l’affaire est simple. Dans le second,--je leur raconterai comment j’ai surpris le secret de leur rendez-vous; je leur dirai tout ce que j’ai deviné, et ils seront bien malins tous deux, si l’un ou l’autre ne finit pas par trahir la vérité...»

Le mardi, après son déjeuner, Paul sortit comme à l’ordinaire:

--Je vais à ma clinique.

Dès le matin, il avait, par lettre, prié Albert de rester chez lui: «J’irai te voir à trois heures.»

Un peu avant trois heures, à vingt pas de la porte de son hôtel, il épiait, du fond d’un fiacre,--cachette commode,--l’arrivée de Léon Terral.

Le malheureux arriva en effet. Repoussé de nouveau par le valet de chambre, il montra un mot de la comtesse, en disant:

--Je suis attendu.

--C’est différent. Monsieur m’excusera.

Le comte quitta son fiacre, retrouva sa voiture devant le Palais-Bourbon, et commanda:

--Chez Monsieur de Barjols.

Chez Albert, son valet de pied monta un billet ainsi conçu: «Je suis en péril. Viens.»

Ils ne s’étaient pas revus depuis l’enterrement de la comtesse d’Aiguebelle.

Albert, d’un élan, arriva dans la voiture. Il était pâle:

--Que se passe-t-il? Tu te bats?... Ah! mon Dieu! que j’ai eu peur! Voyons, que faut-il faire?

Il lui avait pris les deux bras dans ses deux mains et le regardait dans les yeux, pour voir si on ne lui cachait rien de trop redoutable.

--Je te dirai... tout à l’heure.

On roulait.

Chacun d’eux, heureux de revoir l’ami dont le séparait, depuis quelques semaines, un motif si redoutable,--éprouvait une émotion profonde. Albert eût été gêné, presque honteux, sans le trouble extrême où le mettait la crainte du péril annoncé. Paul était simplement attendri de voir le trouble de son frère d’élection. Et il le regardait avec un admirable sourire.

Albert, très agité, disait:

--En péril? Je ne comprends pas. Quels ennemis peux-tu avoir, toi, toi, le meilleur des êtres? Avec ton élévation d’esprit, ta bonté,--personne n’a le droit de te haïr, de t’attaquer... Enfin, je suis là. Nous allons bien voir... Où me mènes-tu?

Paul lui prit la main en silence, puis tout à coup, sans pouvoir dire un mot, il l’attira sur son cœur.

--Tu me fais mourir, lui dit Albert en lui rendant cette étreinte. Pour l’amour de Dieu, qu’est-ce qui te menace?

On arrivait devant l’hôtel des d’Aiguebelle. Paul ne répondait pas. Alors, Albert devint sombre.

--Annoncez à Madame, dit le comte Paul, que Monsieur de Barjols,--pas moi, vous entendez?--que Monsieur Albert de Barjols désire lui parler.

Et se tournant vers Albert:

--Ce qui est en péril, Albert, ce n’est pas ma personne: c’est l’honneur de mon nom,--et c’est notre vieille amitié, qui m’est chère comme à toi. Je t’annonce que, moralement, nous allons nous battre,--mais je sais que tu m’embrasseras après, de meilleur cœur. Garde-toi seulement d’oublier ceci: c’est dans ton intérêt que je vais te faire souffrir!

--Madame est dans le petit salon, vint leur dire le domestique.

... Albert, stupéfait, triste, et préparé à tout, montait avec Paul, côte à côte.

Devant la porte fermée, Paul tendit une fois encore la main à son ami.

--Maintenant, dit-il, du ton d’un témoin qui dirige un duel,--allons!

Ils entrèrent. Rita était seule.

VI

Au reçu de la lettre de Léon Terral, elle avait senti d’abord un bondissement de joie intérieur. Cette lettre, c’était un appel de liberté qui lui arrivait au fond d’une geôle, d’une séquestration d’où, en suivant Albert, elle ne devait sortir que pour une destinée peu différente. Avec Albert, en effet, elle serait de nouveau contrainte aux hypocrisies, forcée «à la pose», obligée de garder un ton et des manières qui la gênaient comme une camisole de force.

Avec Léon, au contraire... «Oh! s’il revenait riche?...» Il n’avait pas parlé du résultat de ses efforts. Était-ce une épreuve? Elle rêvait de coups de bourse inouïs, invraisemblables... et honnêtes. Elle supposait des brevets d’invention vendus à Edison pour un prix fantastique. A vrai dire, elle parlait de ces choses en l’air, sans bien savoir, comme de rêves. Les moyens de conquérir le million «dans les affaires», elle n’y entendait rien encore.

Peu à peu, à force de désirer, elle eut la certitude que Léon n’était revenu qu’après fortune faite. C’était sûr. Sans cela, pourquoi reviendrait-il? Il savait que la fortune était la condition nécessaire, absolument nécessaire.

Donc, il revenait riche. Ce qu’elle ignorait, c’était le chiffre de la fortune, mais qu’importe! Et elle se livra à des rêveries vraiment enfantines. Il n’y avait plus, dans son imagination, que festons et astragales, cavernes emplies de trésors comme celle d’Ali-Baba, palais enchantés, toilettes somptueuses, attelages resplendissants,--auprès desquels ceux du comte d’Aiguebelle pâlissaient, oubliés déjà!

Perrette, son pot au lait sur la tête, eut une vision moins vivante, quand elle achetait la vache et son veau.

Elle allait donc pouvoir dire à son mari: «Je me moque de vous et de votre ami. A présent, me voilà aussi riche, aussi puissante que vous, mais riche avec lui, avec mon cher Léon... Je l’ai aimé de tout temps. Il me comprend, celui-là!»

Et à Albert, elle disait: «Il fallait vous décider plus tôt, mon bon Monsieur! Mais non, vous avez hésité. Vous avez eu des scrupules. L’amitié a été, chez vous, plus forte que l’amour. De quoi vous mêliez-vous donc? Est-ce que l’amour véritable admet tous ces délais, ces tergiversations? Vous me faites rire! L’amour vrai traverse tout! L’honnêteté, ça ne le regarde pas... Vous n’aviez pas de sang dans les veines, mon cher! Tant pis pour vous!»

Ah! ils feraient tous deux une tête, les deux amis, Oreste et Pylade! Elle avait envie d’en être là, pour voir.

L’héroïne d’amour, c’était elle. Elle avait joliment mené sa barque, vrai!... Et elle songeait parfois à Cléopâtre, à Manon, aux meneuses d’hommes dont la gloire écrite la rendait jalouse.

Son désir de fortune et son orgueil une fois satisfaits en rêve, elle se laissa glisser au songe de connaître enfin, par Léon, la passion libre, déchaînée. Sa froide excitation appelait des ardeurs qu’elle n’aurait pas su définir, qu’elle imaginait grâce à des paroles entendues, à des livres lus, mais dont elle ne ressentait jamais rien par elle-même. Cet élan de désir vers l’amour était uniquement dans sa tête. Aussi, la découverte des choses de la passion était-elle inséparable, à ses yeux, d’un voyage à Naples ou à Venise. Il fallait un décor changeant, le mouvement perpétuel, l’aventure d’auberge ou de grand chemin,--mille traverses du hasard,--toujours des choses qu’on «pourrait raconter».

Enfin, elle allait être à lui, à Léon, au bien-aimé de toujours! Elle se forçait un peu de répéter ces mots ou d’autres semblables, mais rien ne s’émouvait en elle; elle n’éprouvait nul entraînement,--et continuait à ne ressentir aucune joie.

Cependant, il fallait, en prévision de cette aventure finale, se préparer, n’avoir qu’à héler un fiacre, et à dire: «Cocher, à la gare!»

La veille du jour où elle attendait Léon, toutes ses mesures étaient prises.

A la petite somme qu’elle avait mise de côté non sans peine, comme provision,--une dizaine de mille francs environ, car elle avait touché son second semestre,--elle ajouta les diamants que lui avaient donnés le comte et sa mère, et quelques menus objets de grand prix, notamment deux éventails, peints par Boucher, véritables chefs-d’œuvre. Le tout se dissimulait fort bien dans un élégant sac à main très portatif. Ce petit déménagement une fois combiné, elle se sentit plus tranquille.

Au jour dit, à trois heures,--l’heure dite,--elle se trouva prête. S’il fallait partir, elle n’aurait qu’un chapeau à mettre. Son grand deuil lui imposait une robe simple, qu’elle pourrait garder en voyage...

Elle guettait. Elle entendit parlementer dans le vestibule, au bas de l’escalier. Elle reconnut la voix de Léon.

Elle se sentit bondir le cœur... Elle allait savoir...

--Laissez monter Monsieur Léon Terral, dit-elle, penchée gracieusement sur la rampe de fer forgé, contournée en riches dessins. Elle se rendait compte de sa grâce, et demeurait là, pour lui apparaître ainsi, comme Juliette au balcon... Il montait.

Dès le premier coup d’œil, elle fut rassurée. Il était vêtu comme un parfait gentleman.

Il y avait pris peine. S’il avait retardé sa visite, c’est qu’on devait lui livrer, le matin de ce jour-là, cet irréprochable costume, qu’il portait avec son ancienne allure de jeune officier.

Il avait trouvé moyen de se faire prêter cinquante louis, par un camarade de Saint-Cyr touché du récit de ses malheurs. Il avait employé cinq cents francs à se nipper «pour la revoir»; et aussi parce que ça inspire confiance. Un fripon bien mis peut entrer partout.

Tous deux, en se retrouvant, éprouvèrent une émotion différente mais également singulière. Le présent fut, durant une seconde, aboli. Ils étaient transportés au temps de leur adolescence; ils revoyaient les choses, les êtres d’alors, et les regrettaient.

Puis, dès que leurs mains se furent quittées, ils revinrent au présent, après avoir repassé toutefois par le souvenir de cette soirée de mariage où elle lui avait dit assez crûment: «Commencez par être riche!»

Il avait essayé, et manqué son coup. Il lui en voulait. Il regrettait l’uniforme,--et la probité parfaite, l’honneur, les choses qu’après tout tout le monde prétend respecter.

Aujourd’hui, son père et sa mère, pauvres, éperdus de chagrin, refusaient de le voir. Son père était un ancien officier.

Dans la mauvaise chambre d’hôtel garni, de maison louche, qu’il habitait depuis quelques semaines, il s’était, tantôt, interrogé avec désespoir sur son avenir. Il ne voyait plus d’issue à son affreuse détresse. La pensée du suicide l’avait plusieurs fois visité pendant ses insomnies. Mais quelque chose le rattachait encore à la vie, et quoi donc? Elle, Marie! Après sa chute rapide, tout meurtri, arrivé au bas de la pente, il se relevait dans ce désir unique: la revoir, la retrouver, étreindre encore sa jeunesse et sa beauté. Depuis six mois il n’avait pas eu le temps de courir les théâtres, ni les fêtes. Il n’avait revu aucun des mondes où se rencontrent les élégances, les fantaisies, les grâces féminines. Il avait lutté, bataillé, marché, couru, abattu des lieues, combiné des plans, supputé des chances, harcelé des capitalistes, organisé des conseils d’administration, remonté tous les matins une affaire qui s’écroulait tous les soirs. Maintenant, vaincu, brusquement oisif, réduit à néant, il sentait son imagination jeune se réveiller, reprendre en lui des droits. Cette séduisante femme pour laquelle il avait dépensé tant de vains efforts et finalement gâché sa vie, son rêve ardent la lui présentait comme le seul bien encore accessible. Certainement, elle le récompenserait... Sinon... Oh! si elle avait oublié, si elle le repoussait, ingrate et mauvaise,--alors... eh bien! oui, il s’imposerait!... On ne se serait pas joué de lui en vain. Toute sa rage de désespéré, il l’emploierait à obtenir d’elle, malgré elle, le salaire qu’il croyait avoir mérité! L’aimait-il? Oui, certes, en sauvage... Et dans l’état d’exaspération où il se sentait à la seule idée d’une résistance, l’ancien officier de chasseurs eût voulu, comme un aventurier d’Amérique, la jeter sur un cheval, cette femme, en travers de la selle, et l’emporter à l’abîme où il courait, où il allait tomber ce soir, demain peut-être, inévitablement.

Dès qu’il fut dans le salon, et la porte refermée, il eut, en regardant la jeune femme, un éblouissement physique. Toute sa jeunesse lui revenait, lui bondissait au cœur, en afflux de sang. Puis, tout de suite, il crut que son cœur se vidait, lui manquait brusquement. Il chancela. Il était pâle, le visage amaigri, creusé par les soucis, altéré par ses passions de joueur, et, en ce moment, par ses fureurs d’amoureux.

Elle le trouva beau, d’une beauté mâle et tourmentée. C’était vrai. Il n’était plus le jeune homme joli et correct. Les audaces, les désirs, le courage, les déceptions, les angoisses, les terreurs, l’avaient fait autre. Une flamme voilée veillait au fond de ses yeux noirs.

Il mit ses deux mains sur les épaules de la jeune femme, l’éloignant de toute la longueur de ses bras pour la bien regarder en plein visage, et pour la tenir déjà:

--M’aimes-tu encore? dit-il, d’une voix grave.

Elle tressaillit. Il lui sembla que le temps des calculs était à tout jamais passé. Ils l’avaient d’ailleurs trompée, tous ses beaux calculs. Elle eut l’impression qu’elle était dans une minute fatidique, espérée de toute éternité, stupidement ajournée parce qu’il lui avait plu d’attendre autre chose... Mais l’expérience était accomplie maintenant et manquée. Soit. Le retour de Léon, c’était la fin d’une destinée, le commencement d’une autre. Elle rentrait dans la vie naturelle, avec celui-ci,--qui était son pareil.

--C’est toi, toi seul, que j’ai toujours aimé, lui répondit-elle.

Sa voix, à elle aussi, avait un son grave. Ils se rencontraient dans des profondeurs, et leurs voix retentissaient autrement, à leur oreille comme dans leur cœur; elles prenaient quelque chose du mystère d’en-dessous.

Il sentit qu’elle était à lui. Il l’embrassa dans une longue étreinte. Pour la première fois de sa vie, elle sentit qu’elle s’abandonnait. Elle trouva cela délicieux,--au moins de nouveauté.

Lui, en pleine jeunesse, sentit jaillir, gronder et rouler en lui un grand torrent de désirs longtemps contenus... Vivre est bon,--mais revivre! Et il revivait. Il oubliait tout le reste. Il prenait de sa force une conscience nouvelle. Pour elle, pour leur amour, pour s’assurer à jamais le recommencement de cette ivresse, de ce bonheur d’oubli, il était de taille à conquérir le monde perdu.

--Alors, fit-il, partons!

Il comprenait que s’il la laissait ici, on ne lui permettrait plus jamais de la revoir; tout s’y opposerait. Il avait bien vu que la porte de cette maison était défendue contre lui. Cette heure unique ne pouvait suffire. Il fallait partir!

--Quand tu voudras, dit-elle. Où me mènes-tu?

Il la croyait plus grande qu’elle n’était, et il répondit:

--Je ne sais pas. Partons d’abord. Nous verrons après, demain, plus tard.

--Comment? Explique-toi!... N’es-tu pas... heureux?

Elle avait eu une pudeur. Elle avait trouvé ce mot pour demander décemment s’il était pauvre!

Elle le fit asseoir près d’elle, sur un divan.

Alors, il conta tout, brièvement et vite, mais tout, sans rien omettre.

Le secret de sa misère l’oppressait depuis quelque temps, dans sa solitude inquiète. Il le déposait enfin, il s’en débarrassait. Il subissait ce besoin de confidence qui force un jour ou l’autre aux aveux les coupables les plus décidés à se taire.

Du reste, il ne voulait pas la tromper. Entraîné, il fit tout d’une haleine une confession terrible, qu’elle suivait haletante.

En deux minutes, il eut tout dit; à quel point il était désespéré, et que la police le traquait. Son père et sa mère achevaient de mourir dans la honte et la douleur. Comment tout cela finirait-il? Il avait été tenté, cette nuit même, par le suicide, et son revolver ne le quittait plus. Mais à présent, cet amour retrouvé le vivifiait, le rendait à lui-même. Il ne s’agissait plus d’être découragé! Soutenu, inspiré par elle, il était sûr de réussir cette fois, dans certaines entreprises qu’on lui proposait, qu’il avait refusées la veille... Et si, dans les batailles nouvelles, il tombait, encore vaincu, eh bien!... pourquoi ne pas mourir? Elle était femme,--il le savait,--à accepter cette destinée de finir avec lui, enlacés l’un à l’autre, comme deux héros qui ont mis, au-dessus de tout, leur désir d’être unis enfin, liés à jamais. On se couche, on oublie... On s’en va, dans la seule joie, qui est le baiser,--l’amour!

Il leva sur elle un œil devenu vague, un œil où pointait, dans un éclair sombre,--la folie.

Et elle, après son rêve de fuite heureuse, elle retombait à cela! Que répondre? Et que faire?

Cet être, soumis à ses caprices, et qui s’était montré capable pour elle de renoncer même à l’honneur, l’attirait décidément comme un semblable. Ils l’avaient assez ennuyée, les autres, les hésitants, les austères, comme Albert, les gens qui, ayant peur du remords sans doute, opposent lâchement un mot creux: le devoir,--à cette puissance qui ne souffre pas d’être méconnue: l’amour d’une femme! Il fallait pourtant qu’elle s’y jetât, à la fin, dans ce torrent des passions qui, autour d’elle, depuis si longtemps, bondissait, écumait, sans qu’elle consentît à quitter le bord... Elle s’était assez défendue contre ce vertige, assez cramponnée à la terre ferme, assez entêtée dans ses raisonnements habiles qui ne la menaient jamais à rien, qui, au contraire, l’éloignaient chaque jour davantage du but entrevu... chimérique peut-être.

En même temps, elle avait peur de retourner à la vie pauvre de jadis, ou même à une vie pire, et cela aux côtés d’un déclassé, d’un déshonoré!... Il avait parlé de mort. C’était le meilleur sans doute de ce qu’il pourrait lui offrir! Mais la mort, en de telles circonstances, c’était la défaite acceptée, avouée! Vraiment, on pouvait trouver mieux. Albert n’était-il pas toujours par-là? Mais qu’attendait-il encore? Sans doute la fin de son deuil. Étrange amoureux, que peuvent arrêter ces prétendues délicatesses!

Ainsi, toute troublée qu’elle fût,--elle réfléchissait, à demi ressaisie par ses habitudes de calcul, de prudence, retenue par son goût du luxe, par son appétit de bien-être, par son égoïsme redoutable.

Quelque chose en elle la poussait vers le malheureux qui attendait. Quelque chose en elle l’éloignait de lui. Elle l’aimait plus que jamais et le reconnaissait pour sien, pour un amant de sa race. Mais était-il raisonnable, était-il possible d’abandonner les moyens qu’elle avait encore de le tirer lui-même de sa détresse?

--Tu hésites? dit-il enfin, d’un air sombre où elle sentit la menace.

Elle avait vu dans ses yeux ce regard étrange d’où quelque chose d’humain a été retiré.

--Non! dit-elle. Je cherche, je combine. Attends. Ce n’est pas tout simple!

--C’est assez, fit-il. Partons. Tu ne peux plus hésiter. Tu es vraiment mienne. C’est notre destin. Il faut le suivre.

--Non! dit-elle, pas aujourd’hui. Mais écoute: J’ai quelque argent, moi. En veux-tu... pour m’attendre?

--Je veux toi! dit-il, farouche.--Tu m’as tout pris! Eh bien! tu seras à moi!

--Pas aujourd’hui, répéta-t-elle... Il y a mieux à faire.

Il la regarda d’un air égaré.

--Veux-tu donc, prononça-t-il d’une voix ferme mais changée, que je me tue ici, devant toi?