Part 7
L’abbaye de Liessies était riche et généreuse: la tradition du pays et les archives des églises en font foi. Dom Maur, qui maniait journellement de grosses sommes d’argent, n’avait pas à empiéter sur le chapitre des aumônes, et nous ne voyons pas qu’il le fît. Il donne assez libéralement des «dringuelles[2]»: deux florins aux domestiques des Pères Jésuites, six patards à la servante des Bénédictines, autant, par ordre de M. l’Abbé, au cocher de M. l’Intendant. Mais ces générosités rentrent dans le chapitre des dépenses prévues, comme l’argent qu’on peut donner à un procureur qui a sollicité pour vous. Une seule fois, à Douai, Dom Maur donne vingt florins pour le «vin de charité» de l’hospice, mais c’était peut-être une manière de fondation. Une autre fois, il écrit à Dom Ghislain de compter à Simon Laurent quelque argent dont il a besoin. On se réjouit, mais, trois jours après, on voit que Simon Laurent a rendu intégralement la somme et que son besoin n’était pas d’un besoigneux, mais vraisemblablement d’un agent. Dom Maur est, en toutes choses, un homme d’un extrême sang-froid, averti des faiblesses et des vices de l’humanité, accoutumé aux vicissitudes de la vie de plaideur et aux revirements soudains de la fortune. Il écrit de la même main: «Notre procès contre Molle est venu en haut et nous l’avons gagné.» Ou bien: «On a jugé aujourd’hui notre procès contre Van Rode, et nous l’avons perdu.»
[2] Mot wallon signifiant pourboire, évidemment apparenté à l’allemand _Trinkgeld_.
Il note sans sourciller, le 5 janvier 1721: «Reçu avis de Sart-les-Moines que Dom Joseph avait été condamné à Louvain, en propre et privé nom, en matière d’injure comme Molle.» Son journal étant rempli de décisions légales, il y consigne celle-ci comme les autres, sans plus s’émouvoir.
Il a peu de gaieté, aucun sens du ridicule. Il écrit gravement les surnoms les plus risibles. Il note qu’il a «vu mademoiselle Duquesne et lui dit que nous ne savions ce qu’elle voulait dire avec ses plumes». Ou encore: «Nous avons examiné les deux débats contre Molle et nous avons été au greffe pour faire copie du compromis fait entre Molle, Dom Florent Jénart et Dom Michel Dujardin par lequel ils se sont soumis au jugement des deux avocats marqués dans ledit compromis, dont l’un était celui de Molle et l’autre un peu timbré.»
Entre les courses, les ventes et les audiences du tribunal, Dom Maur reste au logis et fait sa correspondance ou lit en grignotant ses biscuits et sirotant son sirop. Il est l’homme du temporel, l’homme du dehors, dont le devoir est de se renseigner sur ce qui se passe dans le monde, afin de prendre ses précautions en conséquence. Peut-être aussi qu’on parle déjà politique dans les diligences, à l’auberge des Trois-Pigeons ou à celle du prince Tserclaes, sur le Sablon. Dom Maur lit donc les journaux: la _Gazette de Hollande_, les _Annales de Hainaut_ et autres «livres du temps», dont il paraît presque aussi friand que de sucreries. Avec des almanachs de Milan, c’est toute sa littérature. Il lui passe par les mains bon nombre d’ouvrages théologiques destinés à M. l’Abbé ou au prieur, mais il ne s’intéresse que médiocrement aux controverses sur la «constitution».
Pour achever le portrait de Dom Maur, il nous reste à dire qu’il est indubitablement obéissant et humble. Il pourrait se croire indispensable, puisque l’énorme poids des affaires financières de l’abbaye repose entièrement sur lui, et indépendant, puisqu’il ne vit presque jamais en communauté et qu’il a toutes les dispenses. On ne voit jamais percer de tels sentiments. Au contraire, Dom Maur parle toujours de la volonté de l’Abbé comme s’il était le premier qui dût la subir. Il emploie constamment la formule: «M. l’Abbé m’a donné l’ordre...» Ou, s’il est à Liessies: «M. l’Abbé m’a mis pour être...» Ce chicaneau était probablement un excellent religieux.
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Plus de la moitié du Journal de Dom Maur a rapport à des procès. L’abbaye est immensément riche; elle a la collation ou la propriété d’innombrables bénéfices non seulement en Hainaut et dans les Pays-Bas, mais jusque dans le midi de la France; elle possède des bois, des fermes, des mines: bref, elle est dans la situation de tous les gens trop riches et que leurs affaires accablent; elle tire de l’argent de partout, mais ceux de qui elle le tire se le font arracher et s’ingénient de toutes manières à le reprendre. La plus grande partie des procès que Dom Maur soutient à Féron, à Mons, à Valenciennes ou à Douai, voire à Cambrai et à Rome, vient d’exigences ou de prétentions qu’il trouve injustifiées. La formule «... qu’il prétend et qu’on ne lui doit point» revient incessamment. On ne peut guère se persuader cependant que Dom procureur répugne à cette guerre éternelle et qu’il n’ait aucun goût pour le jeu de la chicane. Il est batailleur, sans aucun doute, froidement et délibérément batailleur, et il y a bien apparence que tout Liessies respire une atmosphère de combat. A l’époque où le Journal commence, Lambert Bouillon n’est mort que depuis dix ou douze ans,--Dom Maur a fait profession l’année même de sa mort et il a probablement connu ce plaideur indomptable:--en tout cas, son éducation monacale a dû se faire au milieu des procès mal éteints légués par le vieux lutteur à Agapit Dambrinne. Il a dû se persuader de bonne heure que l’état de guerre est l’état normal de tous ceux qui possèdent et que le meilleur moyen de garder son bien est de montrer les dents à quiconque a la mine d’en avoir envie. La règle à Liessies est qu’on soit méfiant et chatouilleux.
Les commis viennent jauger la cuve: «Dom Joseph proteste de nullité contre tout ce qui s’est fait.» L’hôte du _Gant d’or_, auberge sur la route de Bruxelles appartenant à l’abbaye, fait changer une gouttière. On plaide jusqu’à ce que la gouttière soit remise en son premier état. Un de nos chevaux est arrêté à Etrœungt pour le vinage. Dès le lendemain, on envoie faire sommation au vinager qui relâche le cheval sous caution. Le surlendemain, on lui délivre «copie de nos titres» et de l’ordonnance de l’intendant et on lui fait une seconde sommation «à ce qu’il ait à purger ladite caution». On croit l’affaire finie. Le mois suivant, parmi divers petits procès--contre ceux de Wannebecq qui prétendent un vicaire, ceux d’Ath qui prétendent un chapelain, le curé de Roquignies qui veut retenir sa dîme, ceux d’Ohain qui réclament pour la portion congrue de leur vicaire, contre les maltôtiers, etc.,--on voit que Dom Joseph écrit pour l’affaire du vinage et tout à coup que trois avocats ont été consultés à Mons pour cette bagatelle.
Dom Maur n’a pas peur du Gouvernement. Deux ou trois fois, il s’entremet dans des affaires de contrebande où Coppée, domestique, où Nicaise, notre fermier, ont été pris. Quelquefois, cependant, il s’y prend en douceur, et le Journal porte mention d’un «cadeau à un buraliste». Il proteste contre une taxe sur les houilles et ne la paie que lorsqu’on lui a dit que «noblesse et abbayes l’ont payée». On veut prendre des chênes dans nos bois pour bâtir des casernes dans les petites villes de France (c’est-à-dire Guise et La Fère). Dom Maur entre en correspondance, se méfie d’emprises probables et va voir au bois ses chêneaux. Bientôt il cherche un sergent pour faire protestation, et, n’en trouvant point, remet au lendemain de le faire à Guise.
Il n’est pas au mieux avec les autorités ecclésiastiques. Fénelon, à qui Lambert Bouillon a joué un si mauvais tour, est à peine remplacé, et on ne voit pas qu’il se soit établi des relations très cordiales entre l’archevêché et l’abbaye. Les «jeunes» ne vont pas à Cambrai pour l’examen et on les fait ordonner à Maubeuge par un évêque de passage. C’est aussi le coadjuteur de Québec qui vient à Liessies «confirmer». Le promoteur de l’officialité veut ériger en cure le «secours» de Cartignies. Dom Maur fait la sourde oreille et se fait «signifier d’une requête». On ira donc en cour de Rome. Dom Maur a dans la ville de Liège un sien cousin, chanoine, et à Rome deux autres cousins, aussi Levache (il écrit indifféremment Levache ou Levage, ou même Levacq), qui lui sont moins connus. Le cousin de Liège écrit à ses cousins de Rome et ceux-ci se mettent en mouvement. Malheureusement, la Daterie est en vacances, comme de juste, et pendant ce temps, le promoteur presse Dom Maur «à faire ses preuves», sans paraître savoir qu’il a «interjecté appel». L’affaire traîne en longueur, mais on finit par obtenir «un bref d’appel de la sentence de l’officialité dans la cause que nous avons contre le promoteur pour l’érection de l’église de Cartignies en cure». Il en coûte «huit écus romains de dix esquelins chacun».
Même avec les abbayes de son Ordre, Dom Maur a de petites difficultés. MM. de Saint-Michel en Thiérache ont avec lui une correspondance beaucoup trop longue pour l’affaire qui l’a motivée. Avec l’abbaye de Crespin, des arrangements à frais communs au presbytère d’Harvent amènent une vraie brouille, et l’on est «signifié d’une requête». Bref, Dom Maur plaide à propos de tout et à propos de rien: les procès se superposent et s’enchevêtrent. Le procureur écrit pour «recevoir des nouvelles de plusieurs procès que nous avons à Ath». En effet, il en a quatre: un pour le «prétendu» chapelain, un pour une sacristie qu’il s’agit de «raccommoder», un autre avec les Moulins pour une mesure de farine qui a été enlevée, et un quatrième avec M. Van Rode, fermier. Il plaide à la fois contre les chanoines de Maubeuge, ceux de Condé et ceux de Saint-Quentin, et quand on rencontre la mention: «ceux du clergé», on est bien empêché de savoir à qui l’appliquer.
Tout cela entraîne des dépenses considérables, car il faut payer des experts et des avocats, et l’on voit certain procureur réclamer de l’argent «pour nous avoir servis», mais le vrai plaideur n’y regarde pas. Dom Maur débourse sans sourciller mille florins de frais dans le procès contre Molle qui est une affaire d’importance minime. On ne plaide pas pour gagner de l’argent, mais parce qu’on enrage d’avoir raison.
Les innombrables procillons qui font ressembler le Journal de Dom Maur au rôle d’un tribunal sont des affaires presque toutes communes et qui n’offrent guère d’intérêt. Ce qui intéresse, c’est Dom Maur lui-même par sa persévérance, son indifférence aux résultats et son superbe sang-froid. C’est aussi quelques-uns de ses adversaires. Deux surtout paraissent dignes de lui: leurs noms reviennent fréquemment, presque à travers tout le Journal, et ce retour perpétuel de figures lointaines et presque anonymes finit par leur donner quelque chose d’épique.
L’avocat Le Maulnier paraît dès la première page du Journal: on consulte M. Petit pour sa requête. De loin en loin, au cours de la première année, cette affaire revient: «On a travaillé à un rapport contre Le Maulnier», ou: «On a reçu trois mémoires contre Le Maulnier», ou, un peu plus tard: «On a commencé à rapporter notre procès contre Le Maulnier.» Au commencement de 1720, l’affaire s’engage à fond. On écrit à M. l’Abbé que la présence de Dom Joseph est nécessaire parce que le conseiller rapporteur a besoin d’explications. Dom Joseph arrive, et, pendant un mois, c’est une grande activité. Visites au président et à un conseiller. Visites à quatre conseillers. Remise de factums. Répondu à la requête civile de Le Maulnier. Travaillé à l’avertence, etc., etc. Après un temps, on recommence la lecture, on achève l’avertence, laquelle est servie avec dix-sept pièces. Le Maulnier sert une solution à l’avertence de Dom Maur. On y répond. Enfin, le 13 mars, au soir, «notre procès contre Le Maulnier est sorti du bureau et nous l’avons gagné».
C’est la formule ordinaire. Seulement, cette fois--peut-être parce qu’on a battu un homme de la partie--il y a une joie extraordinaire dont le Journal s’échauffe pendant trois jours. On écrit et on envoie aussitôt un messager à M. l’Abbé, Dom Ghislain et Dom Gérard. On va remercier MM. le Président et le Rapporteur et M. Cornet. On écrit aussi à Dom Corneille «pour lui notifier la bonne nouvelle du gain de notre procès». Dans la joie où l’on est, on écrit à M. Duquesne de faire raccommoder la grange de la Folie, «s’il est absolument nécessaire».
Le lendemain, M. Tahon fait venir les parties et leur déclare les «points d’office», après quoi on commence la liquidation. L’avocat de Le Maulnier refuse de payer les épices du procès. Suivent diverses comparutions où le conseiller s’offre d’amener un accommodement. De fait, on travaille avec Le Maulnier, à l’amiable, un après-midi. Après deux mois d’un silence de mauvais augure, Le Maulnier sert ses contredits consistant en quatre cent quatre-vingt-dix-sept articles. On les étudie, mais il y a apparence que cette énorme masse de raisons est inébranlable, car à une dernière comparution chez M. Tahon, «on finit tous les anciens procès, de sorte que notre rente se trouve réduite de 940 à 910 florins». Sur ce, on demande à Liessies des chevaux «pour s’en retourner».
A côté de cet avocat savant et retors, on voit paraître un petit curé entreprenant, tenace et malin, qui fait encore meilleure figure. C’est le curé de Gognies-Cauchies. Brave petit homme qui lutte tout seul contre la riche et puissante abbaye! Leur difficulté provient d’une dîme qu’il a retenue et de sa maison de cure qu’il veut qu’on «rétablisse». Le petit curé gagne, haut la main. Dom Maur rappelle, et on entre dans le labyrinthe pour n’en pas sortir, car le Journal s’achève sans que l’on sache si l’on s’est arrangé pour tout de bon. Le procès de Gognies est d’ailleurs le plus embrouillé de tous. Après quelques mois, on voit Dom Maur copier «deux petits procès avec Gognies», et on s’aperçoit, en effet, qu’il y a trois affaires distinctes poursuivies simultanément à Mons, à Valenciennes et à Douai. Le petit curé trouve aussi moyen de mettre dans son jeu les chanoines de Maubeuge qu’on voit qui n’ont pas encore «tripliqué». On fait faire des comparutions, des expertises et vues de lieu. Quelquefois le petit curé fait défaut, d’autres fois il propose des accommodements; il vient en personne à Liessies, par une belle journée de printemps, et «offre de payer la moitié des frais de la veüe de lieu si l’on veut mettre des barreaux à ses fenêtres». Il s’agit bien de barreaux. Dom Maur, quelques jours plus tard, est à Douai avec ordre de solliciter fortement contre «Gognies». M. le conseiller Dupuis, homme paisible, tâche d’accommoder les parties. Sur ces entrefaites, le procès qu’on a pour la dîme sort du bureau à Mons et «nous avons gagné». Reste celui de Valenciennes et celui de Douai, très lents l’un et l’autre et très confus, car, cette fois, les chanoines de Saint-Quentin entrent, on ne sait comment, en ligne, et l’on ne voit jamais clairement si l’on plaide pour le fond ou seulement pour des frais. Quoi qu’il en soit, Dom Maur gagne encore à Valenciennes. On croit tout fini; mais, après plusieurs mois, on retrouve, comme un refrain de cauchemar, l’éternelle mention: «Fait un écrit contre le curé de Gognies-Cauchies.» C’est qu’il reste le vieux procès de Douai auquel on ne pensait plus et qu’enfin le petit curé, abrité derrière ses chanoines, gagne, le 5 avril 1721. «Nous avons perdu notre procès contre lesdits chanoines, à tous frais et dépens, et il a été déclaré que les curés primitifs sont obligés d’évacuer leur disme avant que les autres codécimateurs contribuent aux portions congrues et aux maisons des curés.» La note des premiers frais monte assez haut, car Dom Maur donne en à-compte 360 florins qui sont tout l’argent qu’il a sur lui. Vers la fin de novembre, le procureur écrit à son dit curé de venir liquider sa dîme de 1719 et s’arranger pour de certaines briques dont on a pavé son grenier. Le petit curé répond qu’il «envoiera», et quand on s’est habitué à voir son nom revenir pendant plus de deux ans presque à toutes les pages du Journal, on se demande s’il n’«envoiera» pas un sergent.
Autour de ce combatif petit homme on voit graviter d’autres petits curés, celui de Maffles, celui d’Eppe-Sauvage au sujet duquel on consulte trois avocats, ceux d’Étichove et de Roquignies, celui d’Ostiche. Ce dernier, le jour même que le curé de Gognies vient demander des barreaux pour ses fenêtres, fait aussi le voyage de Liessies et demande qu’on ajoute une «quatrième place» à sa maison et qu’on lui donne des pailles pour son toit. Il n’aura rien du tout. Il part fort mécontent et, quelque temps après, «menace d’arrêter nos biens».
Que de plaideurs, que de juges, que d’avocats, que d’affaires! Quand on lit vite, les choses se mettent les unes sur les autres, les jours s’enfuient, les mois glissent, les procès pullulent, le journal fait un bourdonnement monotone qui engourdit et ne laisse que la sensation d’un temps lointain et irréel. Vers la fin, on voit plus souvent ces querelleurs s’accommoder et l’on sent combien des gens morts depuis si longtemps ont eu raison de cesser des batailles ridicules. A deux reprises, Dom Maur passe tout un mois sans bouger de Liessies, de chez nous, comme il dit, et on aime se le figurer loin du fracas des maisons de poste et des cours de justice, vaquant à la tranquille besogne quotidienne et entendant par sa fenêtre ouverte, le chant assourdi du chœur. Je suis sûr que M. l’Abbé tient à ce qu’il reste ainsi de temps en temps au logis. Souvent on voit reparaître l’ordre de revenir à Liessies, «sitôt nos procès finis». M. l’Abbé s’occupe aussi--il le faut bien--de ce que son procureur fait à Mons ou à Douai, mais je n’ai aucun doute qu’il n’aime pas cette agitation vaine et qu’il pense quelquefois avec regret au passé, en regardant de sa stalle la tombe de M. de Blois.
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Il semble d’ailleurs qu’on vive très paisiblement à Liessies. L’Abbé est un homme sage et bon, très respecté et probablement aimé. L’obéissance est entière, et le commandement n’a rien de rude: l’existence des religieux doit être monotone et douce, sans désordres et même régulière sans être plus édifiante que celle de la majorité des moines à cette époque; l’atmosphère, celle d’un collège ecclésiastique de province, vraie famille agrandie où l’attachement au nid commun est le ressort principal des actions.
Il n’est fait aucune allusion dans le Journal de Dom Maur à la présence de Frères convers dans l’abbaye: ce sont des domestiques qui font les charrois et autres grosses besognes, et des jeunes gens du pays se présentent de temps à autre «pour écrire au comptoir». Cette égalité de tous les religieux contribue à leur donner une liberté et une individualité plus grandes. Les «jeunes» ne sont pas séparés du reste du monastère. Ils y entrent comme postulants; après un an, on les présente au Chapitre pour la profession, et le vote de la communauté décide de leur réception; leurs «prémices» sont de grandes fêtes pour lesquelles Dom Maur débourse cinquante ou soixante florins. Le Journal ne laisse aucun doute que tous les moines se connaissent et s’aiment. Dom Maur envoie constamment «chez nous» des manières de cadeaux qu’il sait devoir plaire à celui-ci ou celui-là. A M. l’Abbé des livres, du thé impérial ou de beaux bas rouges pour les grandes cérémonies. A M. le Prieur, qui est savant, pieux et rhumatisant, des livres, des traités spirituels, un bonnet, de l’huile de myrrhe. A Dom Thomas qui est peintre, des couleurs. A M. le Sacristain, des dentelles. A Dom Joseph, des œufs frais et du vin de «Frontiniac». A un autre, du fil d’argent et des croix de corne «pour faire des dizaines». A un autre, des livrets d’or pour des broderies.
Les liens de famille ne sont nullement brisés. M. l’Abbé fait écrire à un religieux que, passé telle fête, il pourra s’en aller voir sa mère. Une autre fois, Dom Maur rencontre Dom François s’en allant _ad patriam_. Un peu plus tard, Dom Maur écrit qu’il a compté huit écus à un autre religieux s’en allant _ad patriam_.
L’abstinence monastique existe toujours en principe et le Journal suit la marche de l’année ecclésiastique avec la régularité d’une horloge. «Écrit à mademoiselle Wélis de Bruxelles pour les provisions des Avents.»--«Coppée est arrivé avec un chariot pour charger les provisions de carême: quatre tonnes de morue, deux tonnes d’harengs, une tonne de saumon, etc.»
Mais comme la moitié des religieux, étant constamment en voyage, ont dispense, il est probable que la règle s’est bien relâchée de la sévérité primitive. En tout cas, le maigre se relève par toutes sortes de douceurs, et le carême de Liessies est un carême sucré. A la vérité, le procureur commande des sacs de riz et des ballots «d’estocfix», mais on le voit acheter d’un coup 160 livres de cacao, 50 livres d’orge perlé et pour 79 florins de «banille». Il y a à l’abbaye des provisions de cannelle et de noix muscades, de dattes, de raisins de Tharse et de câpres d’Espagne; à intervalles aussi, des citrons et oranges amères qui sont un grand luxe. On boit ordinairement le petit vin de Laon, mais on en fait venir de Bar, et la cave est fournie de vin d’Espagne et de vin du Rhin.
Liessies ne manque point d’amis, bien qu’il s’en faille de peu qu’on ne leur fasse à tous des procès. Il y en a de puissants: M. l’intendant à qui l’on envoie de temps à autre un chevreuil et que M. l’Abbé va voir vers le nouvel an «pour lui faire les compliments du temps»; madame de Maubeuge, la noble et puissante abbesse du noble et puissant Chapitre de Maubeuge. C’est une très grande dame. L’année où elle prend possession, elle passe par Liessies avec ses officiers, une compagnie de gardes du corps, une de hussards, une de grenadiers et une de bourgeois de Maubeuge. On héberge tout ce monde. Le lendemain, M. l’Abbé et deux religieux accompagnent «Madame» pendant le reste du voyage, et M. l’Abbé l’installe et dit la messe basse pontificalement. Une autre grande visite cause un émoi encore plus grand. Brusquement Dom Maur annonce le passage du Prince Tingris et ce nom ainsi orthographié fait que, pendant quelques jours, le Journal prend un air d’_Amadis_. On a envoyé à Bruxelles le messager de Trélon pour chercher des jambons, des succades et autres choses «portées sur l’état du maître d’hôtel». On achète pour treize écus à trois couronnes de poisson frais. Comme rien à Liessies n’est assez beau pour un hôte aussi distingué, on envoie de Mons «huit douzaines de serviettes, trois douzaines de couteaux, autant de cuillères et fourchettes de métail, une boette de biscuits, et macarons et sucades». Pour mettre le comble à cette magnificence on joint une demi-douzaine de citrons, autant d’oranges amères et autant d’oranges de Portugal qui composeront un véritable dessert de prince.