Feuilles tombées

Part 8

Chapter 83,783 wordsPublic domain

Tristan Bernard a plus de force. Il vit continuellement devant un groupe d’imbéciles affamés de petits mots; il en fabrique à la grosse, et il leur en sert. Mais il est capable de mieux. On dirait qu’il goûte les belles choses. S’il condescendait à ne pas _servir_, il serait peut-être un maître. Mais on dirait qu’aussitôt que ce damné public vous a adopté, vous êtes à lui. Il le sent si bien que tout l’y ramène. Il dit: «Un tel est fort au _poker_; je lui disais: un tel, vous êtes plus fort que moi au poker. Mais il y a quelqu’un plus fort que nous.--Qui donc?--C’est le Jeu.» Ce petit dialogue fait bon effet, encore que je croie bien qu’il soit chargé à blanc. Peu importe; là-dessus, Tristan B. s’embarque et dit: «Au théâtre, de même, quelqu’un est plus fort que nous: c’est le public.» Il entend bien dire que le public contient, dans son réservoir d’inconscience, toutes les conditions et toutes les possibilités scéniques; du moins j’imagine qu’il pense ainsi. Mais encore cela est-il feu de poudre, car le génie d’un auteur s’impose à un public hostile, car tout le possible est dans le génie d’un homme, non dans la foule; à peine le certain sens humain de celle-ci sert-il à retenir ou à ramener à de justes proportions les écarts parfois fougueux du génie. Tristan Bernard comme la plupart des petits auteurs ont la conception _démocratique_ de l’œuvre d’art. En définitive, qu’est-ce que le public, en général? Un serviteur, comme ceux.

Sans date (1905?).

Je supplie Dieu de me faire mourir d’un seul coup, afin qu’aux approches de la fin je ne sois pas torturé par des désirs tels que j’en ai eu toute ma vie et qui ne m’ont pas rendu fou, uniquement parce que j’avais l’espoir de les réaliser un jour.

J’ai un de ces désirs, ce soir d’été, dans Paris: c’est de me trouver dans une maison de campagne où l’on possède une belle vue sur des massifs d’églantiers en fleurs, d’abord, et puis sur des pelouses bien larges, bien longues, où une allée serpente et coupe un ruisseau, et que tachent en deux ou trois endroits de gros bouquets de peupliers, de saules et d’érables. Qu’au delà, un petit coteau aille se perdre le plus loin possible... Mais ce que je désirerais surtout dans ce décor, c’est que les voix que l’on entend, dans le soir tombant, au pied de la maison, à l’intérieur, ou bien de l’autre côté d’un mur, me fassent elles aussi l’effet d’être perdues dans l’immense espace du ciel calme et dans la solitude des champs. Le charme vraiment exquis, c’est le départ tranquille ou bien la fuite éperdue des choses vers un lointain indéterminé.

1905.

La religion, c’est, sous une forme grossière, l’affirmation de _l’esprit_. Quand je pense, tous les jours, qu’il y a un monde spirituel, une vie intérieure, au prix desquels la vie physique et tous ses avantages et progrès matériels ne sont rien, je me range du côté des esprits religieux.

1905.

Il y a quelque chose d’indécent à parler politique de nos jours: on se rue sur ce sujet avec tant de frénésie qu’on dirait qu’on satisfait ses instincts les plus bas.

Il ne faut pas laisser causer politique, à dîner, ou dans un salon, quand les femmes s’en mêlent. On comprend, à les voir, le rôle qu’elles jouent dans les Révolutions.

1905.

J’ai dit, l’autre soir, chez Victor Margueritte, qu’un de mes sujets d’aversion pour nos démocrates actuels est qu’ils ont entrepris d’anéantir le rôle de l’_Honneur_ dans nos mœurs, dans notre moralité, dans notre intelligence. Il ne dit pas non; il dit: «Je vous assure qu’il y a grand mouvement dans les esprits, non seulement en France...

--Ah, si ce n’est pas qu’en France, le malheur est moins grand, puisque nous nous affaiblirons en chœur; mais cependant...»

Leur recours est de toujours s’appuyer sur un mouvement concomitant dans les différents États. Mais il n’apparaît pas si clairement. Quand on leur parle du réveil des nationalités, ils vous répondent par le progrès du socialisme; et on dirait que le _socialisme_ est un terme qui est compris exactement dans le même sens à Berlin, à Vienne, à Rome et à Paris. En attendant, Kautzky renie complètement Jaurès en son apologie de la délation. L’entente n’est pas nette.

La vérité est qu’il y a deux mondes, l’un ancien, formé par le catholicisme et aussi par la culture des lettres et de l’histoire, pour lequel la conception du monde est éclairée par une idée morale. L’autre est constitué par un peuple qui, d’abord et avant tout, veut vivre, mais à qui on a promis la jouissance matérielle, et par une portion de société adonnée à la jouissance immédiate de la vie.

L’un semble vieux; l’autre jeune. L’un est moins avide de vivre, parce qu’il a vécu, par ses pères, par ses souvenirs, par sa culture, et parce que peut-être aussi, pour lui, la vie n’est-elle pas qu’un assouvissement de passions, mais bien plutôt une contrainte, la vision constante d’un sacrifice nécessaire. L’autre ignore la contrainte, et la jouissance matérielle a l’attrait de l’orgie. Aucune idée ne le bride. Des trois freins qui ont donné sa forme, sa conscience, son âme et sa viabilité même au vieux monde, Dieu est rayé, la patrie est rayée, la famille est rayée: l’individu reste seul pourvu de ses instincts, auxquels il faut joindre la haine qu’on lui prêche chaque jour contre le monde adverse présenté comme l’ennemi.

Le rôle de ceux qui ont participé par leur naissance et leur éducation aux avantages qu’offrait le vieux monde serait 1º de déterminer nettement ce qu’ils considèrent comme des avantages essentiels à la vie--et, par exemple, non pas ce qui contribue à rendre la vie plus aisée ou plus voluptueuse, mais ce qui contribue à la rendre _durable_, à la perpétuer dans l’avenir; et 2º de les enseigner au monde nouveau. Au lieu de cela, ceux qui se mêlent au monde nouveau et l’embrassent avec débordement d’amour, ont tout l’aveuglement des amoureux: ils admirent ce jeune inexpérimenté tel qu’il est, le complimentent de son ignorance, l’encouragent en ses témérités ou ses inconséquences. Et par exemple, un monde ne saurait vivre sans une certaine contrainte: ils brisent toutes celles qui le pourraient retenir. Si Dieu n’est plus possible--ce qui n’est pas démontré--il fallait garder comme un fétiche le culte de la patrie qui enchante l’héroïsme, et qui, une fois développé dans le cœur, met l’homme en l’état de _désintéressement_, en une certaine aptitude à se sacrifier en faveur de quelque chose qu’il ne voit pas, qu’il ne touche pas du doigt. L’homme préparé à se sacrifier pour son pays, se sacrifiera pour le corps auquel il appartient, pour sa famille, pour l’honneur de son nom. L’homme qui ignore l’état de désintéressement ne fera qu’un lâche. Sa peau est le seul bien; il n’est propre à défendre qu’elle.

Ils nient le patriotisme, comme trop étroit, et ils vous disent: le patriotisme national sera remplacé par le patriotisme européen. Oui, et peu à peu, cette évolution se produira, mais à la condition que le patriotisme national ne mente pas, ne disparaisse pas du cœur des nationaux. Le jour d’un péril oriental ou américain, vous n’improviserez pas le désir de défendre l’Europe à des hommes qui auront renoncé depuis beau temps à défendre leur sol national. Le patriotisme national est bien le développement du patriotisme régional ou provincial, mais parce que le patriotisme régional ou provincial n’a jamais cessé d’être vivace. (Ex. le patriotisme français du Lorrain.)

Le patriotisme--que l’on appuie non pas sur un concept moral gratuit, mais sur une nécessité d’ordre physique, vital--me semble devoir être le pivot, et le seul possible, de la vie morale des hommes.

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C’est l’esprit de corps le plus étendu que l’on puisse raisonnablement imaginer; et sans esprit de corps, pas d’honneur.

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Quinton admirait l’autre soir les députés du «bloc» d’être capables de voter contre leur conscience pour sauver leur parti. Je crois cette opinion très dangereuse, surtout aujourd’hui que tout se passe publiquement. Comme moyen de gouvernement, c’est admissible, à la condition que cela demeure occulte--encore trouvé-je ceci odieux--mais c’est aujourd’hui démoraliser les individus. L’électeur ne discerne pas une morale de gouvernement et une morale individuelle: l’exemple donné en haut lieu est servilement imité.

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Je m’aperçois que je passe une partie de ma vie en compagnie de gens devant lesquels je n’oserais pas parler d’honneur, parce qu’ils me traiteraient de pauvre garçon. Ils ne sentent point cela qui bouillonne en moi, qui est ma suprême ressource et la source même de mon activité.--Car pourquoi donc est-ce que je fais de la littérature?--Qu’aiment-ils? Vivre. Mais ils vivraient partout; ils ne défendraient point leur sol; ils ne se sentent point faire partie d’un grand concert qui joue une certaine musique et point telle autre. Ils se feraient à toutes les musiques. Il n’y a rien pour quoi ils se renonceraient eux-mêmes. Or, c’est cela qui me semble le faîte de la volupté: souffrir pour quelque chose qui est bien moi-même, mais agrandi ou magnifié: honneur, œuvre, patrie.

18 mars 1905.

J’ai appris hier la mort d’Hugues Rebell. Il a été mon plus intime ami, quoiqu’il ne fût point parfaitement intime avec moi, de grandes différences de tempérament existant entre nous; mais dans un temps où je ne fréquentais guère d’hommes, il a été mon compagnon le plus intelligent, et le meilleur exemple pour moi de l’homme de lettres. Je n’en ai point rencontré d’autres qui le valussent comme dévouement à la chose littéraire; aucun homme ne m’a paru aussi épris de la pensée humaine, aussi affamé de culture, ni aussi exclusivement adonné à l’ivresse de l’esprit. Il y joignait la luxure, il est vrai. Il n’a vécu que pour l’esprit et la luxure. Il est mort de l’un et de l’autre.

Les circonstances de sa mort rappellent les aventures un peu barbares, un peu désobligeantes, et d’une passion assez particulière, qu’il aimait et qu’il inventait. Il est mort victime de son attachement à ses livres et du besoin de vivre mêlé à un corps de femme. Il s’était fait ruiner par une petite grue; il était tombé dans une extrême misère; il avait tout vendu sauf ses livres; il empruntait même, mais ne vendait pas ses livres. Cousu de dettes criardes, obligé de travailler presque jour et nuit--ce qu’il a toujours fait, d’ailleurs,--pour gagner quelque argent, et très malade, malade à mourir, par-dessus le marché, il fut obligé de se cacher pour se soustraire aux créanciers. Une femme, bonne et maîtresse, lui procura un Juif qui lui avança sur sa bibliothèque de quoi quitter son appartement et disparaître. Il se réfugia près de la place des Vosges, chez cette femme. Cinq voitures de livres furent déballées dans la chambre; et le Juif, ami de la femme, venait, paraît-il, surveiller ses gages. Le Juif fournit un nouveau médecin. De quoi était atteint Rebell? je ne l’ai jamais su. Le médecin le piquait à la morphine depuis deux mois, et voulait le faire entrer à l’hôpital. L’hôpital était la terreur du malheureux: c’était la perte de ses livres et de la compagnie d’une femme. Sa situation était lamentable. Son frère lui offrit, paraît-il, de le prendre chez lui à la campagne. Il dit qu’il était bien là. Il mangeait à peine, la femme n’avait pas de quoi se mettre sous la dent; des amis lui faisaient quelque charité. Ils vivaient là, ou mouraient de faim, autour de 45.000 francs de livres, valeur déclarée par Rebell même à la concierge, à tous. Un jour, soudain, son ventre enfla; on courut au médecin; il ordonna le transport immédiat à l’Hôtel-Dieu. Et la concierge qui me fait ce récit, me dit qu’il ne serait pas mort si on l’avait laissé chez lui, avec ses livres. Quand on lui a parlé d’hôpital, c’était un homme mort. Il a recommandé à la femme, en se laissant emporter, de ne pas surtout toucher aux livres, qu’on ne balaie pas. On l’emmène, sans un sou; on le dépose dans la salle commune. D’horreur autant que de maladie, il est mort dans la nuit même.

Sans date. Grand mariage à Saint-Pierre-de-Chaillot (Mˡˡᵉ V.).

J’arrive à une heure moins le quart (le mariage est à midi précis) au milieu du discours d’un archevêque que j’aperçois là-bas, dans le chœur, tout mitré et qui prononce de belles phrases, un délayage de lieux communs sur la patrie, sur l’Académie française, sur les périodes agitées, sur la résistance nécessaire, sur «la guerre déclarée aux vérités les plus simples», etc. Que ce langage ecclésiastique est plat et pauvre! comme il est servile vis-à-vis de toute dorure, de toute richesse! que c’est bien une parole du «siècle», la parole d’une douairière affligée par la tristesse des temps! et que c’est peu la parole du disciple du Christ! Jamais je n’ai entendu à l’Église l’accent de l’Evangile.

Et la cohue élégante arrive. Une jeune femme, devant moi, sert de point de mire; de beaux messieurs, la bouche en cœur, se précipitent; on se fait des sourires de loin, on s’approche, on se serre la main, on papote, on rit, on se fait des confidences à l’oreille, puis voilà que sonne l’élévation, et tout ce monde qui est depuis quelque temps bon catholique, se courbe et s’aplatit devant le mystère divin; on sonne de nouveau, ils se relèvent et le bavardage a repris de plus belle. Quel bavardage! Je surprends des conversations politiques, des vues générales sur le suffrage universel, sur les trucs et moyens propres à changer le sens des suffrages: pensez donc que c’est la religion de ces gens-là qui est compromise, leurs beaux chapeaux qui deviennent suspects, leurs réunions aux pieds d’un évêque tout en or, à quoi l’on attente! Et quels gens que tout cela! le regard mort, cet œil méprisant quand il s’abaisse sur quelqu’un qu’ils ne connaissent pas: ce sont des gens qui n’ont pas de frères, ces chrétiens ne connaissent que l’orgueil de caste: on n’est pas de leur monde: on n’est pas digne de vivre. Ces femmes vous tiennent pour quantité négligeable: je me trouve au milieu d’un groupe de femmes; elles ne me connaissent pas: elles se parlent sous mon nez, elles me pressent, elles me piétinent, elles m’éliminent; je me trouve reculé sans l’avoir voulu; elles n’ont pas levé sur moi les yeux. Et des mots de parade, des affectations, des protestations amicales qui ne sont pas d’ailleurs toujours bien accueillies. J’ai vu une femme en couvrir une autre de mots aimables et d’excuses pour n’avoir pas encore été la féliciter (de quoi? je ne sais). Et l’autre n’a pas répondu; et la flatteuse à qui l’on ne pardonne pas son retard, a dû se faufiler, s’en aller, faire du moins des tentatives pour ne pas demeurer sous l’œil et le souffle glacé de la rancunière, et elle n’a pas pu s’en aller; elle a failli défoncer deux autres femmes, elle a été retenue là, dans une pâte compacte, attrapée par celles qu’elle vient de bousculer, humiliée de sa tentative de fuite, et tout de même sous l’œil de la première.

Sans date.

Pense-t-on à se demander quels rapports peuvent bien exister entre les saints du calendrier et les noms généralement en usage? Et pourquoi s’obstine-t-on à consacrer une portion si notable de nos almanachs à des saints dont le nom n’est jamais seulement une fois prononcé par nous au courant de la vie?

Il suffit de parcourir la liste: qui est-ce qui s’appelle Athanase, Mamert, Servais, Pacôme, Ildebert, Lié, Avit, Aubierge, Gualbert, Abdon, Mammès, Maurille, Andoche, Probe, Frumence, Philogone?

Sans date.

Faguet croit que le Français naît avec un instinct de guerre civile; tout jeune Français est élevé dans l’idée qu’il doit détester une catégorie d’individus. «Il est de corps actif et d’esprit paresseux.»--«Il sent le besoin d’agir et il n’aime pas à se donner beaucoup de peine pour trouver un motif d’agir.»

Les philosophes du XVIII ᵉ siècle ont cru que les religions étaient la cause des guerres dites de religion; mais, les religions abattues, on s’est battu pour d’autres idées. «Le Français est irréligieux ou peu religieux, d’abord en raison d’une de ses qualités, et c’est à savoir parce qu’il a l’esprit clair et le goût de la clarté.»

Faguet rappelle le mot de Hegel: «Il faut comprendre l’inintelligible. Eh, oui, il faut le comprendre comme inintelligible.» Les Français ont fait un principe de ceci: que ce qui est vrai, c’est ce qui est clair. C’est l’enseignement cartésien; mais il n’est pas rigoureusement exact. «C’est vraiment un devoir pour l’homme cultivé, dit Faguet, de chercher le point où précisément l’évidence cesse, et le point où la probabilité cesse et où l’hypothèse commence à être non pas rationnelle, mais tout imaginative.» «Le Français fait du _bon sens_ un cas énorme; le bon sens est précisément cette demi-clarté dont se contente le Français en l’appelant évidence.»--«Le trop grand goût de clarté, c’est ce qu’on a appelé le «simplisme». Ce qui n’est pas simple n’est pas vrai: axiome français. Or, rien n’est simple excepté le superficiel. Les Français ont une tendance à repousser les métaphysiques et les religions, qui n’est qu’une forme de leur horreur de creuser les questions.»

Un autre caractère du Français, qui s’oppose à ce qu’il soit religieux, c’est sa vanité. Tout Français est vain. La vanité est individuelle; l’orgueil est collectif. L’orgueil peut s’accommoder de la religion, car on s’enorgueillit d’appartenir à une glorieuse collectivité, la vanité répugne à être enrégimentée.

Le Français est, de plus, anti-traditionaliste. La tradition, c’est les vieilleries. Il méprise les vieilleries; il ne peut pas être respectueux.

Sans date.

Il y a des noms qui me ravissent. Parmi ceux de l’ancienne noblesse française, combien ont une euphonie délicieuse! Je vois une femme un peu grasse, avec des bras jolis, des fossettes, une gorge admirable et quelles hanches, quand je lis, sans aucun détail qui m’éclaire sur ce qu’elle a pu être: «la comtesse de Polastron».

Sans date.

Taine me fait sentir admirablement que le défaut si sensible pour nous dans Racine, son humanité transformée ou déformée, si différente par exemple de celle d’Euripide, c’est une humanité sujette du Roi, monarchisée au suprême degré.

Le sentiment des convenances aristocratiques y remplace partout le sentiment personnel et humain. Il subsiste dans le monde aristocratique d’aujourd’hui quelque chose de ces conventions si bien implantées, qu’elles forment une seconde nature qui étouffe la nature humaine et rend par exemple faciles l’accomplissement de grands sacrifices, tel celui de la vie (Iphigénie de Racine si prompte au sacrifice,--celle d’Euripide si tendrement murmurante--sentiments du devoir dans certaine haute société, etc.).

Sans date.

On ne s’aperçoit pas que la liberté des mœurs que l’on s’efforce d’atteindre, et, dit-on, en faveur de la femme, aura infailliblement pour conséquence de placer la femme dans la condition d’un animal domestique, dont on use, qu’on échange sans autre considération que l’avantage qu’on en retire. Le prestige, la royauté de la femme, c’est le christianisme qui les a faits, ils disparaîtront avec lui.

Sans date.

Quelle est donc la vertu singulière de l’angoisse chrétienne, pour qu’elle communique à tous les grands esprits qui en sont touchés je ne sais quelle beauté et quelle magnanimité d’âme, ou quelle passion enfin, que n’ont pas tout de même un Socrate, un Montaigne, un Gœthe?

13 juillet 1905.

Seul, au bord de la mer, dix heures du matin, par un temps doux, voilé. Adossé à une falaise de sable. Toujours insatisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà revenu encore ici. Dans un moment de paix et de silence de tous les bruits chaotiques de la vie, le grand murmure de la mer semble me dire que jamais, le silence complet, je ne le goûterai. Il y a un bruit clair et déchirant, proche de moi, à deux cents mètres: c’est l’image de toutes les choses qui m’ennuient, m’incommodent, m’agacent dans la vie quotidienne. Et de beaucoup plus loin vient un sourd et large grondement, pareil à des orages ou bien au grave ronflement d’une conque marine: cela semble monotone; et en l’écoutant bien, cela est une mélopée sombre et pathétique, une plainte d’abord sur une même note, puis qui s’enfle, et puis qui s’exaspère comme la sirène, mais sans s’éloigner sensiblement de la note initiale. Ceci, c’est moi, c’est mon âme qui sans les mille tracasseries de la vie serait en proie à une constante et plus cruelle douleur...

Juillet 1905.

L’ignorance des littératures anciennes sera d’un certain secours pour les penseurs de nos générations nouvelles: ils croiront à tout propos découvrir le monde; personne ne sera là pour leur faire remarquer que le monde est depuis beau temps découvert; et l’orgueil de l’invention les soutiendra et les ravira.

Même date.

Il y a quelque chose d’irritant pour un vaniteux, mais de consolant pour un homme doué du véritable orgueil, à trouver sans cesse, en lisant les auteurs anciens, ce qu’il avait cru découvrir lui-même. C’est une déception pour le premier; pour le second c’est une confirmation précieuse de la justesse de sa pensée.

Été 1905.

«L’Égoïste.» N’espérez pas l’atteindre par un acte de générosité. Vous avez cru lui faire honte, mais il est incapable de comprendre que vous puissiez agir par un motif autre que celui qui le fait agir lui-même. Et ce que vous avez fait, il croit que c’est parce que tel a été votre bon plaisir.

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Nom aperçu hier en passant en auto en Normandie: Lebigre.

Acheter l’édition des _Pensées de Pascal_, de Brunschvieg (Hachette 1897, un vol. in-18). Il y a une grande édition du même en trois volumes. (_Collection des grands Écrivains_).

Été 1905.

Il faut trouver le moyen de cesser, en littérature, de peindre la faiblesse ou la bassesse de l’homme, ou, du moins, de la peindre sans faire sentir que l’homme peut être et est parfois aussi grand qu’il est faible.

L’_ironie_, comme moyen littéraire, est un moyen _moral_, car elle laisse entrevoir que l’auteur se moque des faiblesses que comporte la comédie humaine,--tandis que le système de l’impersonnalité à outrance n’indique rien et ne laisse pas entendre au lecteur que l’Homme, sujet de la comédie, est aussi capable de prendre sa revanche.

30 août, 5 h. du soir, au dolmen.

Je sens si bien que rien au monde ne me donnera jamais une plus profonde émotion, un plus vrai ravissement, que la vue de cette campagne de Courance vue du dolmen, par ces après-midi chaudes de Touraine.

Le dimanche à la campagne est complètement désert, il n’y a pas un bruit, pas un mouvement. J’entends un petit grésillement dans le buisson derrière moi, un coq qui chante très loin. Tout est suspendu dans une paix radieuse, qui n’a jamais été troublée. Je pense que les guerres, les révolutions ont pu passer sans qu’en cet endroit rien ait été violemment agité. Des hommes sont partis et ne sont pas revenus, mais jamais le canon n’a retenti sur ce domaine. Il n’y a pas ici d’arbres tordus par les vents, aucun signe des ravages de la nature. Les peupliers expriment la paix qui monte vers le ciel, en ligne droite, comme une fumée dans l’air immobile.

1906.