Part 14
«Est-ce bête, dit papa, ce rhume qui est arrivé juste pour m’empêcher de t’accompagner à Amiens!»
Je l’écoutais à peine--sans songer même que sa présence auprès de moi, pendant ce voyage, aurait changé la face des choses... Réfugiée dans l’ombre, au coin du feu, sur une chaise basse, je me répétais: «Il faut parler, tout avouer... mais comment?...» J’avais la bouche sèche, les mains moites, les tempes serrées; j’appuyais ma tête contre le marbre de la cheminée dont je sentais l’angle dur et froid, un peu éraflé du bout, m’entrer dans la joue, et cette sensation éveillait en moi des souvenirs d’enfance--remords puérils, peccadilles à mourir de rire, confessées à cette même place, versées en tremblant dans l’oreille du plus indulgent des pères... Aujourd’hui, que dirait-il, quand il saurait?... Justement, voilà qu’il s’agitait sur ses oreillers, qu’il me cherchait des yeux.
«Comme tu es silencieuse!... Cela t’ennuie, n’est-ce pas, que Philippe ait été forcé de partir si brusquement?... Répète-moi donc un peu: je n’ai pas très bien compris dans quelles circonstances il a reçu cette dépêche...»
Combien il était loin de moi, de l’idée fixe qui me martelait le crâne! D’une voix troublée, j’essayai de lui répondre, de rassembler mes souvenirs dans mon cerveau vide. «Il faut parler, pourtant, me disais-je, il faut parler...» Au lieu de cela, je devais raconter les lettres de Mauroy, le télégramme arrivant au dernier moment... Je revis Philippe sur le quai de la gare d’Amiens, et le regard qu’il m’avait lancé, tandis que le train m’emportait, seule avec François--un frisson me passa dans les moelles. Papa m’écoutait, pensif.
«C’est toujours ennuyeux, ces conflits avec les ouvriers, dit-il enfin. Heureusement que Philippe est le plus conciliant des hommes!... Pauvre garçon! il doit être bien perplexe...»
Un sourire indulgent, affectueux, éclairait sa longue figure maigre aux yeux paisibles. Mon cœur défaillit. «Ce mari si bon, que tu aimes tant, je veux le quitter demain--le quitter parce que j’en aime un autre... et je compte sur toi pour m’y aider...» Prononcer ces mots-là, tout à coup, sans préparation--était-ce possible?... Je me sentis submergée par un immense découragement. Au-dessus de ma tête, sur la cheminée, la vieille pendule en forme de lyre grinça, gémit, puis sonna sept coups sourds et faibles. Julie venait d’entrer, apportant une tasse de bouillon.
«Tu vois, dit papa, voilà tout ce qu’on me permet pour ce soir... Je devrais t’offrir de faire la dînette près de moi, puisque tu es seule; mais j’ai besoin de réparer ma mauvaise nuit, et, ma foi, je crois bien que je vais dormir...»
Il but, à petites gorgées, éloigna sa lampe, se carra dans son lit... Non, je ne troublerais pas sa quiétude--au moins pas tout de suite. Je m’en allai sans avoir rien dit. Mon baiser d’adieu, cependant, devait avoir quelque chose de fiévreux, d’inusité, car papa lui-même sembla s’apercevoir soudain de mon agitation. Il m’attira contre lui, me câlina un moment.
«Voyons, voyons, ne te tourmente pas... Demain, j’en suis sûr, tu vas recevoir une lettre de Philippe t’annonçant que tout est arrangé, qu’il n’y aura pas de grève... Bonsoir, ma petite fille... et n’oublie pas de m’apporter des nouvelles dès que tu en auras--de bonnes nouvelles... A demain.»
Demain. Que serait demain? J’avais laissé passer l’heure de l’aveu. Maintenant j’étais de nouveau dans la voiture, puis chez moi--ce chez moi que j’avais quitté depuis douze heures à peine et qui m’apparaissait étranger, presque hostile. Dans la salle à manger, Théodore, prévenu que «Monsieur» ne rentrerait pas, enlevait silencieusement le couvert de Philippe--en un tour de main, l’assiette, le verre, l’argenterie, la serviette, tout avait disparu: j’étais seule en face d’une place vide. J’éprouvais un étrange serrement de cœur--allais-je donc pouvoir supprimer ainsi mon mari de mon existence?... Mes tempes bourdonnaient, les bouchées s’arrêtaient dans mon gosier--l’eau même me paraissait amère. Et toujours j’entendais la voix de François, toujours je voyais les yeux inquiets de Philippe--inquiets, mais si confiants... Je repoussai le plat que le valet de chambre me présentait d’un geste arrondi.
«Non, merci... je n’ai plus faim...»
Il fallait en finir, mettre l’irréparable entre moi et mon passé... Pourtant j’avais encore une nuit à rester sous mon toit. Mais je voulais agir bien vite, me prouver à moi-même que tout cela n’était pas un rêve. Écrire--une lettre pour Philippe que je laisserais, bien en vue, sur son bureau--et, le lendemain matin, partir pour toujours... Papa, cette fois, m’accueillerait, m’entendrait coûte que coûte. Une réflexion rapide me traversa l’esprit: «Si je l’avais trouvé plus mal ce soir, pourtant, je serais restée, sans avoir besoin de chercher un prétexte...» Puis j’eus horreur d’une telle pensée.
Dans ma chambre, où je m’étais réfugiée, je me déshabillais rapidement, en m’efforçant de ne songer qu’aux circonstances matérielles de mon départ. Cette robe de deuil que je quittais--la plus simple de toutes--je la remettrais demain; je n’emporterais ni bijoux, ni argent: ma vieille maison me verrait revenir, pauvre comme j’étais partie. Je regardai autour de moi; tout ce luxe banal, tout ce confort qui m’entourait depuis mon mariage, non seulement je ne le regretterais pas, mais je serais heureuse de m’en évader--oui, heureuse. A satiété je me répétais: «Heureuse, heureuse...» Et je marchais çà et là comme une somnambule, passant un peignoir, enlevant mes bagues--pour la dernière fois... Enfin j’étais prête--assise devant ma table, une plume à la main, une feuille de papier devant moi: j’écrivais à Philippe...
J’écrivais--non: les yeux fixes, je regardais cette feuille encore blanche sur laquelle j’allais tracer les mots qui me délieraient à jamais. Chacun de ces mots devait porter; Philippe devait comprendre tout de suite que rien ne pourrait me ramener à lui. Je me sentais soudain l’esprit lucide et froid--d’un froid mortel. Ce qui m’embarrassait, c’était la formule du début. «Mon cher Philippe...» Impossible! «Mon bon Philippe...» Quelle ironie! Et puis j’aurais l’air de spéculer sur sa bonté. Mieux valait ne rien mettre, commencer sans préambule... Et d’un seul trait, fiévreusement, j’écrivis:--après treize ans, il me semble que les lignes sont encore là, devant mes yeux:
«Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer. Quand tu liras cette lettre, je serai partie, parce que je crois que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Je sais combien je suis ingrate, combien tu as toujours été bon pour moi; mais tu dois bien comprendre, surtout depuis ces derniers temps, que nous ne sommes pas heureux. Tu m’as demandé toi-même un soir si je regrettais de t’avoir épousé: eh bien! oui, je le regrette. Je pense que je me suis trompée, que j’étais trop jeune, que nous ne nous connaissions pas assez. Pendant près de huit ans, j’ai réfléchi, j’ai observé: nous n’avons pas un goût, pas une idée en commun, nous pensons en tout différemment; l’intimité intellectuelle entre nous est impossible. Ce sont des choses auxquelles tu n’attaches pas d’importance, je le sais; malheureusement, pour moi, elles sont la raison même de l’existence. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’on s’aime, simplement parce qu’on est mari et femme, quand on ne vit pas en communion constante de cœur et d’âme. C’est pour cela que je te quitte, que je retourne chez mon père. Je te jure que je n’ai rien fait de mal: crois-moi, Philippe, je t’en prie, et, encore une fois, pardonne-moi. J’espère que, de ton côté, tu referas ta vie, et que tu trouveras une autre femme, meilleure que moi, car je désire de tout mon cœur que tu sois heureux.
«GENEVIÈVE».
C’était tout--j’avais dit ce que j’avais à dire. Maintenant il fallait prendre une enveloppe, y mettre le nom de Philippe... Mais d’abord il fallait relire.
«Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer...» Le chagrin... J’eus la vision soudaine de Philippe revenant chez lui--chez nous--après deux journées fatigantes et pénibles, l’esprit un peu inquiet--se reprochant cette inquiétude même et comptant bien la dissiper près de moi... Il entrait: tout droit dans ma chambre, d’abord, puis dans le salon--sans me trouver--, dans son bureau... Il voyait la lettre, il l’ouvrait... Je me mis à trembler de la tête aux pieds. Philippe, lire cela!... Mais c’était criminel, c’était fou--mais j’aurais aussi bien pu me cacher dans l’ombre pour le tuer, quand il rentrerait... Avec égarement, je parcourais ces phrases sorties de ma plume: je ne les reconnaissais plus--elles m’apparaissaient monstrueuses d’inconscience et d’égoïsme. «Tu as toujours été très bon pour moi...» Cette bonté, dont le souvenir m’accablait tout à coup... «Je regrette de t’avoir épousé... je me suis trompée... j’étais trop jeune...» Déjà je l’avais vu, à cette seule idée, presque affolé de colère et de douleur... «L’intimité intellectuelle, l’union des âmes...» C’était vrai--vrai pour moi. Mais lui, pauvre cœur simple et tendre, que retiendrait-il de toutes ces subtilités, sinon que je ne l’avais jamais aimé, et que j’avais vécu huit ans près de lui sans rien lui livrer de mes pensées?... «Je te jure que je n’ai rien fait de mal...» Pourrait-il me croire, lui dont la jalousie mise en éveil devinerait du premier coup, parmi tant de raisons que je lui donnais, l’unique raison que je ne voulais pas lui donner--la seule qui comptât pour lui comme pour moi? Non, il ne me croirait pas: il me soupçonnerait des pires hontes, et je l’aurais mérité, moi qui osais lui dire, après l’avoir bien torturé: «Je désire que tu sois heureux...»--moi qui avais pu être à ce point cruelle, hypocrite et lâche... Oh! oui lâche, surtout. «Allez à lui, loyalement...» Ces mots, je les entendais encore. Et au lieu de cela, je me sauvais comme une voleuse, en laissant derrière moi la maison vide et le foyer ruiné... Un grand élan de révolte me souleva contre moi-même: je saisis la lettre indigne, je la déchirai en dix morceaux, en cent morceaux--j’aurais voulu l’anéantir... Et tout à coup il me sembla que ce que je détruisais là, de mes mains, c’était l’amour de François--cet autre amour dont j’avais fait une part de ma propre vie. Alors mon cœur éclata: je posai, en pleurant, ma tête sur les débris du papier déchiqueté--et je souhaitai d’être morte.
Combien de temps demeurai-je ainsi?... J’avais perdu la notion de l’heure. Parfois, une petite vague d’espoir montait en moi: si j’essayais au moins de parler à mon mari? Si je pouvais l’amener--non plus de cette façon brutale et dure, mais doucement, par degrés--à m’écouter, à me comprendre et, qui sait? à consentir?... Lui aussi devait souffrir de cette existence tourmentée... Puis le flot d’illusions retombait, se perdait dans une marée de désespérance. Non, mille fois non--Philippe ne s’attendait pas à recevoir de moi une pareille blessure. Le doute avait pu l’effleurer, troublant un moment son repos; mais d’où venait ce doute? Sur quoi portait-il exactement? Lui-même n’aurait su le dire. De la tristesse, du malaise, quelques bouderies, une brève querelle--c’était tout. Sa nature loyale répugnait au soupçon: aujourd’hui encore, tandis qu’il nous regardait partir, j’avais bien compris qu’il se faisait scrupule de ses craintes, qu’il luttait bravement contre une méfiance indigne de lui--indigne de nous, pensait-il... Quoi qu’il pût pressentir ou deviner, il persistait à croire en moi, de toute la force de sa foi candide--en moi qui rêvais de l’abandonner, qui venais d’écrire cette affreuse lettre... Je gémis, d’angoisse et de remords. L’horreur même du coup que j’avais failli porter m’ouvrait les yeux sur ma mauvaise action: d’un seul regard, j’en sondais toute la vilenie--je savais que je ne la commettrais pas.
Philippe! Si amer que fût le présent, rien ne pouvait empêcher que je n’eusse été sa femme, que je ne lui eusse donné les premières années de ma jeunesse--trop vite, peut-être, mais librement, de mon plein gré. J’étais devenue son bien, sa chose: de quel droit voulais-je me reprendre? Quelle raison invoquer pour le quitter, pour le trahir? Tout ce que nous nous étions promis l’un à l’autre, il l’avait tenu--et au delà. Sa tendresse ne s’était jamais démentie; le bonheur qu’il pouvait donner, il me l’avait prodigué avec joie, heureux de me croire heureuse: si ce bonheur ne me suffisait pas, c’était ma faute et non la sienne. Longtemps j’avais vécu de cette vie douce et facile, un peu pâle--sans lumière et sans ombre. L’ombre était venue, maintenant--l’ombre d’un grand amour triste qui me cachait le reste du monde. Mais ce n’était pas une raison pour sacrifier Philippe.
Lentement, la résignation m’envahissait, morne et glacée. Tous ces liens qui me retenaient captive--pitié, justice, respect de la parole donnée, pudeur d’honnête femme--je les sentais se resserrer, me blesser l’âme; mais je renonçais à les rompre. Des noms, des choses me traversaient l’esprit. Papa--quelle folie d’avoir songé à troubler sa vieillesse paisible! Quelle déception cruelle je lui avais préparée--combien j’aurais souffert de son blâme... Thérèse--la farouche petite puritaine, qui se faisait une si haute idée des devoirs de l’épouse--devoirs bien faciles pour elle, hélas!--qui voyait chaque jour près d’elle l’exemple de son frère abandonné par une femme indigne... Elle ne m’aurait pas pardonné: nulle part je n’aurais retrouvé une amitié semblable, ni ces caresses d’enfants qui m’avaient si souvent consolée... Julie, même, ma vieille Julie--son honnête visage se serait détourné de moi...
Était-ce donc la peur qui me conseillait--la peur basse du scandale, les complications misérables d’un divorce? Non--en dehors des êtres que j’aimais, l’opinion du monde m’était indifférente, et je connaissais assez bien Philippe pour savoir qu’il ne m’eût jamais gardée malgré moi: à condition d’écraser son cœur, de perdre sa vie, j’étais libre, je tenais son sort dans ma main. Seulement, j’avais vu le mal: j’avais compris qu’il ne _fallait_ pas, que je ne _devais_ pas... Tante Lydie aussi le pensait,--pauvre tante Lydie! jusqu’à son lit de mort... François, sans doute, s’en souviendrait.
Je relevai la tête--depuis longtemps je ne pleurais plus. Oui, François--j’irais à lui, demain. Je lui devais une réponse: je la lui porterais... C’est lui qui serait malheureux--lui et moi. Une douceur étrange, une sorte de joie amère me pénétra. Souffrir ensemble--nous ne pouvions plus nous permettre que cette façon-là de nous aimer...
XVIII
Quand je me retrouvai dans la rue, le lendemain matin, vers dix heures, il me sembla que des années venaient de passer sur moi. J’allais subir une rude épreuve; pourtant je ne songeais pas à m’y soustraire. La honte avait pu m’inspirer l’idée d’écrire à Philippe, de fuir sans l’avoir revu--mais je n’étais pas honteuse de ce que je devais dire à François. Je voulais seulement l’aider à comprendre, être près de lui pour lui adoucir un peu l’âpreté du devoir, pour qu’il ne fût pas seul à porter un fardeau trop lourd. Et je m’effrayais de me trouver si faible.
Le temps était merveilleux: cette fin de mars avait la mollesse de l’été avec la fraîcheur du printemps. L’air matinal sentait bon; derrière les grilles du Luxembourg, tout était gaîté, soleil et gazouillements; par-dessus le haut mur des Carmes, les arbres montraient leurs bourgeons roux gonflés de sève. Je marchais parmi cette joie sans qu’elle pût me pénétrer. Rue de Chanaleilles, dans le grand jardin, un merle chantait--comme le jour de mes fiançailles avec Philippe... Oui, j’avais suivi ce même trottoir, longé ces mêmes maisons, pour gagner la grande cour, le vieil escalier; tante Lydie m’attendait avec papa--émue de quel sentiment complexe, je le comprenais maintenant... Aujourd’hui tante Lydie n’était plus là; ce n’était pas elle--ce n’était pas un fiancé que je venais chercher... Un instant, je fus frappée de ma présence insolite dans ce logis où, désormais, François vivait seul... Mais pouvais-je me laisser arrêter par une pareille misère?...
«Je voudrais parler à Monsieur François...»
Perrine ne parut ni surprise, ni choquée; son âme simple de brave fille s’émut seulement de me voir enveloppée de ce crêpe qui symbolisait notre deuil à tous. Elle soupira et, la mine contrite, me conduisit à travers le salon jusqu’à la chambre de tante Lydie.
«Monsieur, dit-elle en ouvrant la porte, c’est madame Philippe.»
Elle m’appelait souvent ainsi, dans son langage de vieille servante familière. Cette fois, ce nom me parut sortir de la bouche même du destin. C’était bien «madame Philippe», en effet, qui entrait--et personne d’autre.
François se tenait assis devant le bureau de sa mère, classant des lettres, rangeant de menus objets. En me voyant, il se leva.
«Oh! dit-il à voix basse, vous êtes venue vous-même... déjà!... Alors... c’est non, n’est-ce pas?»
Il était d’une pâleur mortelle; pourtant je compris que je n’avais plus devant moi le pauvre être désemparé de la veille, mais un homme qui pouvait souffrir--et qui s’y attendait. Je joignis les mains dans un geste instinctif de supplication.
«C’est impossible, François... impossible!... Je n’aurais pas dû vous promettre... ce serait une infamie; Philippe serait trop malheureux... Et il le mérite si peu! Il est si bon--si bon et si confiant!... Malgré tout ce que vous pouvez croire, il n’est pas préparé... il ne s’attend pas... C’est vrai que je n’ai pas été très gentille avec lui, ces derniers temps... pourtant il... il m’aime toujours, il croit en moi... il ne soupçonne rien de grave... Et moi!... C’est déjà trop de vous avoir écouté... Ce que vous me demandiez--lui dire brutalement... ou bien partir, l’abandonner... ce serait trop cruel, trop injuste... je ne peux pas--je vous assure que je ne peux pas... Et puis, il y a papa... Il ne se doute de rien; il aime Philippe comme un fils. Ce serait un tel coup pour lui, si, vous saviez!... Et il faudrait le quitter, lui aussi... il n’a plus que moi, il n’est plus jeune... J’aurais dû comprendre cela tout de suite, vous dire non... ne pas vous laisser croire...»
François secoua tristement la tête.
«Je n’y croyais pas... Non--même quand je vous parlais, même quand vous m’avez promis d’essayer, je n’y croyais pas, parce que, voyez-vous, je sentais bien que c’était mal--très mal... Je le sentais confusément... je ne pouvais plus penser: cette journée atroce, cette longue insomnie... j’étais fou, j’avais la fièvre... Mais cette nuit, j’ai dormi--oui, comme une masse, comme une brute... Et quand je me suis réveillé, seul ici pour la première fois... quand je suis entré dans cette chambre...»
Il promena autour de lui un regard désolé.
«Car il y a quelqu’un dont vous ne me parlez pas, Geneviève... Pour la laisser mourir tranquille, je lui avais menti... c’était presque un serment, mon mensonge... Vous y avez pensé aussi, n’est-ce pas?»
Une fois de plus, nous nous étions compris.
«Oui, dis-je; j’y ai pensé... Et vous savez bien que vous n’auriez jamais songé à me proposer une pareille chose, si... si elle était encore là...»
Il frissonna et, sourdement...
«Non, c’est vrai... c’est horrible... c’est comme si j’avais voulu profiter de sa mort... Et pourtant, malgré tout... si vous aviez été moins loyale, moins bonne... si vous vous étiez décidée à parler, à rompre... j’aurais été assez lâche, je crois, pour accepter le fait accompli... Les hommes sont ainsi, Geneviève.»
Sa voix s’était troublée. Devais-je donc être plus forte que lui?
«Mais, repris-je avec angoisse, cette vie dont vous parliez n’était pas possible... Songez donc à tout ce qu’il aurait fallu détruire autour de nous... Moi, je ne peux pas vous expliquer... Faire du mal à Philippe... il m’aurait semblé que nous nous mettions à deux pour frapper un enfant... Nous nous serions fait l’effet de deux complices... nous n’aurions pas été heureux...»
Il m’écoutait, les yeux fixés, là-bas, au fond de la chambre, sur le lit de sa mère--vide de ce vide muet et glacé des choses mortes.
«Non, peut-être, dit-il lentement; pas _très_ heureux...»
Et je sentis dans son accent un regret si poignant de cette ombre de bonheur--comparée à ce qui lui restait--que des larmes me brûlèrent les paupières.
«D’ailleurs, poursuivit-il d’un ton morne, à quoi bon parler de ces choses... puisque j’étais sûr d’avance que vous y renonceriez de vous-même... que vous ne pourriez même pas essayer de faire le mal...»
Je n’avais pas le droit de me laisser juger ainsi.
«François, murmurai-je humblement, vous me croyez meilleure que je ne suis... j’ai essayé. Je voulais m’en aller aujourd’hui même, me réfugier chez papa... et j’ai écrit une lettre pour Philippe... Je l’ai déchirée, mais je l’avais écrite... une lettre si dure, si méchante!...»
Un grand choc le secoua: il vint à moi, passionnément.
«Vous avez fait cela... vous!... Oh! vous ne deviez pas... vous aviez tort... mais... c’est trop doux... trop doux et trop amer de penser que, pour moi... Chère petite... chère petite...»
Sur son visage bouleversé, une sorte de joie luttait avec la honte.
«Je suis bien coupable, Geneviève: j’aurais dû avoir le courage de disparaître de votre vie sans rien dire... Vous ne pourrez plus penser à moi sans remords, et moi je ne me pardonnerai jamais...»
Je m’étais assise, accablée par une immense lassitude. Il me contempla avec douleur.
«Comme vous êtes pâle! Quelle pauvre petite figure malheureuse... Dire que c’est moi qui suis cause que vous souffrez... moi qui aurais voulu vous épargner jusqu’à l’apparence d’un chagrin... Oh! je ne peux pas... je ne peux pas supporter cela... Je partirai; je dois partir... Ç’avait été ma première pensée, quand je me suis trouvé seul... j’avais tout combiné, avant cet accès de démence... Et depuis ce matin...»
De nouveau, son regard parcourut les objets familiers qui l’entouraient; il revint au bureau, feuilleta une liasse de papiers jaunis.
«Voyez, je prenais congé du passé... je remuais de vieux souvenirs... toute une correspondance échangée entre mes parents... Ah! ils se sont bien profondément aimés!... Mon père est mort jeune, mais je ne le plains pas... On donnerait vingt ans de sa vie pour recevoir de pareilles lettres...»
Un moment il rêva, sans paraître se rappeler ma présence. Une peine sourde, immense, montait en moi.
«Vous voulez partir, François?...»
Ma voix s’éleva comme une plainte. Et cependant, je savais bien que ce départ était la seule solution possible... Il se retourna vers moi.
«Oui, dit-il résolument... tout de suite, demain--pour Guéthary, d’abord, où j’ai quelques affaires à terminer--puis, je pense, pour Saïgon... Les congés de Pâques vont me permettre de régler ma situation au Collège de France et d’écrire au Ministère qu’on veuille bien me considérer comme candidat à la direction de la nouvelle École... On m’a répété cent fois que je n’avais pas de concurrent sérieux, que ma nomination était toute prête... J’espère qu’on m’enverra le plus tôt possible à mon poste...»
Maintenant il semblait possédé d’une hâte fiévreuse d’être là-bas--dans cet affreux pays. Je l’interrogeai craintivement.
«Saïgon?... Mais vous disiez que c’était malsain...
--Malsain... pour vous...
--Oh!...» fis-je avec effroi. Il comprit ma pensée: une douceur triste passa dans ses yeux.
«Rassurez-vous... ce n’est pas la mort que je vais chercher... Je n’ai jamais vécu longtemps de suite à Saïgon même, mais je suis plus habitué qu’un autre à ce genre de climat... C’est la seule chance qui me reste d’être bon à quelque chose... Je travaillerai; les jeunes gens m’aimeront bien, peut-être... Et puis, je reviendrai quelquefois en France, tous les trois ou quatre ans. Seulement... je ne vous verrai pas... Il vaudra mieux que je ne vous voie pas... au moins pas avant longtemps, plus tard... quand nous serons très vieux...
--Ah! m’écriai-je, je voudrais être vieille... bien vieille... tout de suite... et que vous ne partiez pas!...»