Feuilles mortes

Part 11

Chapter 113,754 wordsPublic domain

Hélas! les petits-enfants n’étaient pas venus, et la salle à manger était bien assez grande pour nous trois. Malgré tout, je me sentais contente, baignée des souvenirs du passé, et j’oubliais un peu la contrainte qui pesait sur moi depuis la veille. Au dessert, on sonna: c’était notre vieux docteur Garnier, célibataire impénitent et plus mélancolique qu’il ne lui plaisait de l’avouer, qui, ce jour-là, promenait sa nostalgie familiale à tous les foyers amis. Il accepta sans trop se faire prier la moitié d’une superbe poire, et se mit à la peler méthodiquement, tout en me guettant de ses yeux bleus, si clairs et si perçants qu’ils semblaient, d’un seul regard, vous ausculter le cœur et vous disséquer le cerveau.

«Un peu pâlotte, la petite fille, cette année, fit-il avec brusquerie. Est-ce que les vilains nerfs ne vont pas, eh?...»

Naturellement, je devins cramoisie, et je répondis en riant que mes nerfs allaient très bien, que je ne m’étais jamais mieux portée...

«Voyons, dit papa, tu ne viens pas ici en consultation: laisse donc ces enfants tranquilles...»

Le docteur mangeait sa poire avec son couteau, comme un vrai paysan, malgré sa cravate blanche à l’ancienne mode et sa rosette à la boutonnière. Il but une bonne rasade de vieux bourgogne, se leva, me prit par le menton, et s’adressant à Philippe:

«Ce petit museau-là, voyez-vous, je le connais depuis qu’il est au monde, et si vous n’aviez pas eu l’air d’un bien brave garçon, je me serais opposé à ce qu’on vous le confie... ah! mais oui... Jusqu’à présent, ça va: mais je vous surveille... gare à vous!...»

Il plaisantait; pourtant, Philippe ne rit pas, et moi, gênée de ce badinage malencontreux, j’essayai de me dégager, ce qui me valut une tape sur la joue et un baiser d’oncle. Puis le terrible ami prit congé, «pour ne pas faire attendre son cheval», disait-il--et aussi parce qu’il lui tardait de courir distribuer les jouets dont il avait rempli sa voiture.

Nos visites, à nous, étaient peu nombreuses: quelques rares collatéraux, et trois ou quatre ingénieurs ou gros industriels chez qui Philippe déposait sa carte. Papa, de son côté, avait des devoirs à remplir envers ses collègues. Il descendit l’escalier avec nous, refusa énergiquement de monter dans le coupé, et partit d’un pas élastique en nous disant: «A ce soir.» Nous devions, en effet, comme tous les ans, le retrouver chez les Chardin... Écartant cette pensée importune, je le suivis du regard, tandis qu’il s’éloignait, portant lestement ses soixante-deux ans, la canne sous le bras et le col de son pardessus relevé jusqu’aux oreilles.

«Comme il est mince! Il a l’air d’un jeune homme!» m’écriai-je avec fierté. Et Philippe, qui fermait la portière, murmura:

«C’est vrai, il n’engraisse pas... il a de la chance, lui!...»

Sans le vouloir, je venais de toucher un point sensible. Mais alors que dire? De quoi parler? Allions-nous devenir comme ces ménages où chacun pèse ses mots et surveille ceux de l’autre? Découragée, je me rejetai au fond de la voiture, et le petit lancinement sourd, interrompu quelques heures, s’éveilla de nouveau en moi. «A ce soir.» Que serait ce dîner? Je cherchai mon inquiétude des jours précédents, mais elle avait disparu, me laissant au cœur une saveur amère. «Ce sera un vrai dîner de jour de l’an: une bonne tante qui reçoit ses bons neveux... et son fils qui s’ennuie vertueusement en famille, au lieu de... Comme c’est étrange! Comme nous connaissons peu la vie des hommes!...» Le cheval trottait, d’un pas égal; notre tournée se poursuivait: toujours les mêmes paroles, toujours les mêmes questions--et les mêmes chocolats qu’on offrait à la ronde, dans des sacs ou dans des coupes, pralinés, à la pistache ou à la crème... En passant rue des Écoles, je levai la tête, et je vis de la lumière aux fenêtres des Debray.

«Ils sont là... Si nous montions? Nous avons fini nos visites, et tante Lydie ne nous attend guère avant sept heures?...»

Philippe ne fit pas d’objections--sans doute, il était encore moins pressé que moi d’arriver chez sa tante--et je sautai vivement sur le trottoir: j’avais soif d’un peu de gaîté, d’autre chose que ces salons guindés et cette voiture morne. Dans l’escalier, un bruit de voix enfantines nous guida tout de suite vers les régions supérieures; mais ces voix, je dois l’avouer, n’avaient rien de céleste. Derrière la porte du cinquième, c’était un tel sabbat de hurlements, un tel déchaînement de joie sauvage, que Philippe hésita un moment avant de sonner.

«Je crois qu’ils sont en famille...» dit-il.

En famille--ah! certes, ils l’étaient. Un grand-père, deux grand’mères, deux sœurs de M. Debray, un frère de Thérèse, et sept ou huit neveux et nièces, parmi lesquels Jacques, surgissant tout à coup, se jeta sur moi comme une bombe, tandis qu’Hélène roulait entre les jambes de Philippe ahuri.

«Geneviève! M. Noizelles!... Oh! comme c’est gentil!» s’écria Thérèse. Elle était tout joie, tout sourires, et relativement paisible au milieu de ce vacarme affolant. Notre arrivée ramena un peu de calme: peut-être intimidions-nous les enfants; peut-être en avait-on rangé quelques-uns dans des armoires, car l’appartement semblait à peine assez grand pour les contenir tous. Quant aux divers parents, que nous connaissions peu ou point, ils nous accueillirent amicalement--avec charité, pour ainsi dire. Nous avions l’air si seuls, si misérables, malgré ma belle robe de velours marron et la redingote impeccable de Philippe! Involontairement, en regardant ces gens heureux, en suivant des yeux ces petites ombres turbulentes qui recommençaient à se poursuivre de l’antichambre à la cuisine et du salon au laboratoire, je mesurais tout le vide de ma vie--de _notre_ vie, puisque mon mari était aussi dénué de famille que moi. Des frères, des sœurs, une mère, des enfants--tant de tendresses que je n’avais pas connues, que je ne connaîtrais jamais!

«Vous êtes nombreux...» ne pus-je m’empêcher de dire à Thérèse. Elle se mit à rire.

«Oh! nous attendons encore mes deux beaux frères... Mais mon frère--elle baissa la voix--vous savez qu’il est divorcé, le pauvre garçon... Les deux petits blonds, là-bas, sont à lui: sa femme a les deux autres aujourd’hui... Il n’y a jamais de bonheur complet...»

Je devinai qu’elle cherchait à me consoler, en me montrant le ver caché dans le beau fruit qui faisait mon envie. Pourtant, de ce malheur-là, il me semblait que j’aurais encore pu me contenter, si on avait bien voulu me donner les deux petits blonds!...

L’heure s’avançait: je fis signe à Philippe.

«Partir?... déjà!... Qu’est-ce qui vous presse donc tant? demanda Thérèse.

--Mais... nous dînons chez notre tante...

--Ah! oui... Madame Chardin.»

En prononçant ce nom, la voix de Thérèse se glaça. Si elle avait su!... L’idée qu’elle jugeait faussement une situation imaginaire me fut insupportable, et je me levai, bien décidée cette fois à m’en aller. Il fallait serrer une douzaine de mains; tout le monde était debout, et la robuste carrure de M. Debray remplissait la porte.

«Range-toi donc... gros ours», lui dit sa femme.

Il s’effaça en souriant--tous deux échangèrent un regard plein d’amour. Et je compris que ceux-là n’avaient rien à se cacher, et qu’ils pouvaient penser tout haut, sans crainte de se blesser jamais...

La rue nous parut froide, au sortir de cette atmosphère surchauffée. Nous avions décidé de faire à pied le court trajet qui nous restait, et nous allions, côte à côte, échangeant des remarques indifférentes sur les étalages, sur les passants qui se hâtaient, le nez rouge, les mains pleines de paquets. Devant les boutiques foraines, une foule se pressait, bruyante et joyeuse; boulevard Saint-Germain, ce fut la station habituelle chez le fleuriste: je choisis une gerbe de roses admirables, d’un rouge sombre, presque noir, avec des gouttes d’eau brillant çà et là sur le velouté des pétales. A mesure que nous nous rapprochions de la rue Barbet-de-Jouy, je me demandais comment j’avais pu passer ainsi cette longue journée, sachant ce qui m’attendait au bout. En même temps un désir fou me prenait d’être là, d’en finir...

«Comme tu marches vite!» remarqua Philippe.

Lui, instinctivement, ralentissait le pas... Pourtant nous arrivions, et sept heures sonnaient quand Perrine nous introduisit dans le salon.

«Les voilà», dit papa.

Il était assis près de la bergère, et debout, accoudé au dossier, François... Un petit nuage passa devant mes yeux; je me penchai pour embrasser tante Lydie.

«Bonjour, mignonne... Oh! les belles roses, mon bon Philippe!»

Ses narines pâles, un peu pincées, se dilatèrent avec délices pour aspirer le parfum des fleurs. Elle avait beaucoup changé, depuis ma dernière visite.

«Donne-les-moi, maman; tu sais bien que c’est moi la «demoiselle de la maison...»

François enleva le bouquet des mains de sa mère, tandis que celle-ci me tendait une grosse touffe de violettes de Parme qu’elle venait de prendre sur sa petite table. Je remarquai bien que c’était elle, cette fois, et non pas lui qui me les offrait... Mais j’avais de la peine à coordonner mes pensées. On échangeait des paroles banales et des gestes convenus; Philippe s’approchait affectueusement de sa tante. Et François, là-bas, le dos tourné, avec des mouvements délicats, presque féminins, disposait les branches de roses dans un vase de vieux Sèvres. Il m’avait dit bonjour... probablement--je n’en savais plus rien. Presque aussitôt on annonça le dîner; tante Lydie se leva, en s’appuyant sur papa. Et comme Philippe attendait que son cousin m’offrît le bras:

«Passez toujours sans moi, dit François: je suis en train de me battre avec une feuille que je ne peux pas lâcher...»

Dix secondes après, il nous rejoignait à table. Tout de suite, j’eus l’impression qu’il serait très gai. Il semblait redevenu bavard, et taquinait doucement sa mère, qui souriait d’un sourire silencieux et fatigué. Papa lui donnait la réplique en toute innocence; quant à Philippe, dont j’étais seule à remarquer la gêne indéfinissable, il m’épiait involontairement, et je le voyais se rasséréner peu à peu en m’écoutant rire et causer comme de coutume. A vrai dire, je ne savais plus trop moi-même ce que j’éprouvais, tant les choses et les gens m’apparaissaient semblables à eux-mêmes--différents de ce que je rêvais depuis trois mois.

Quelqu’un parla: c’était papa.

«Avez-vous lu l’article de Sarcey? Il écume, ce pauvre homme, en constatant le succès des _Revenants_... Et, ma foi, je me demande si c’est bien scénique, cette pièce si passionnante à lire.

--Mais, fit tante Lydie, François pourra vous le dire, puisqu’il l’a entendue...»

Je vis une rougeur rapide monter au visage de François: évidemment, il se rappelait la rencontre fâcheuse, le nom de notre associé--le nôtre, prononcés si mal à propos. Craignait-il donc qu’un de nous deux n’allât raconter à sa mère quelle société il lui avait préférée ce soir-là? Philippe me regardait: je restai calme, le cœur alourdi par une sorte de mépris soudain. Et l’autre idée--l’«idée» chimère, l’«idée» fantôme--s’effaçait de ma pensée, lentement, lentement...

Autour de moi, on discutait Ibsen. Tante Lydie s’était animée; Philippe avouait ne rien comprendre au symbolisme. J’entendis François qui riait, et ce rire me parut inconvenant, odieux. Combien je le sentais loin de moi en ce moment! Avec une insouciance voulue, je me jetai dans la mêlée, et le dîner s’acheva bruyamment. Philippe semblait tout heureux, délivré de ses soupçons et de ses doutes. Comme nous traversions la large embrasure qui séparait la salle à manger du salon, il glissa doucement son bras autour de ma taille, et murmura tout près de mon oreille:

«Bonne année, n’est-ce pas, chérie?...»

C’était plus qu’un souhait--presque une prière. Touchée malgré moi, poussée, peut-être, par je ne sais quel obscur sentiment de défi, j’achevai le mouvement qu’il ébauchait--j’effleurai de mes lèvres la bonne joue qui se tendait vers moi. François nous suivait, et je savais qu’il nous avait vus. Sans doute, il s’en souciait fort peu. Pourtant, presque aussitôt, j’eus honte de ce baiser, si innocent qu’il fût, et je courus m’asseoir près de tante Lydie.

«L’échiquier est prêt! s’écriait papa. Allons, Philippe, alignons-nous, mon ami: vous m’avez battu, la dernière fois, et vous me devez une revanche...»

Tous deux s’installèrent à leur jeu. François, dont l’entrain était tombé subitement, marchait de long en large, silencieux et morose. «Il s’ennuie, pensai-je, il attend notre départ... Et quand la pauvre tante sera couchée, avec Perrine à portée de la voix, il ira terminer sa soirée ailleurs...» Je ne croyais pas si bien deviner. Nous étions sortis de table depuis un quart d’heure à peine, quand il s’approcha, l’air gêné, du coin où nous causions, tout doucement, sa mère et moi.

«Vous m’excuserez... commença-t-il. Je ne te l’avais pas dit, maman?... Ce pauvre Vernon m’a supplié de revenir le voir ce soir... Il est bien malade, et si seul, le malheureux garçon!... Je n’ai pas osé refuser...»

Tante Lydie leva sur lui des yeux pénétrants... Comment ne devinait-elle pas le mensonge dans cette contenance gauche, dans cette voix troublée? Mais non: la confiance l’aveuglait, elle si clairvoyante d’ordinaire.

«Vas-y, mon petit, puisque tu l’as promis... Philippe et Geneviève ne t’en voudront pas, j’espère...»

Comment donc! Le prétexte était admirable: François aurait pu rendre des points au Bon Samaritain... Mon cœur battait à grands coups, l’indignation me serrait la gorge. Pourtant je sus me dominer, et, lui tendant la main, sans écouter les mots qu’il murmurait:

«Bonsoir, dis-je d’une voix claire; ce serait trop égoïste à nous de vous retenir, quand on vous attend avec tant d’impatience. Partez vite, et... bien des choses à votre ami malade...»

J’avais mis dans cette dernière phrase toute l’ironie dont j’étais capable--une pauvre petite ironie, bien tremblante et bien maladroite. Alors François me regarda...

Oh! quel regard, tout à coup--suppliant, douloureux, presque désespéré... Un moment, je fus bouleversée jusqu’à l’âme. Puis une vague de colère chassa mon émotion. Je songeai: «Comme il a honte!...» Déjà il avait pris congé, et quitté le salon, sans que papa, tout absorbé par le jeu, songeât même à s’en étonner. Philippe, au contraire, le suivit d’un œil furtif, moitié surpris, moitié content. Et tante Lydie, toujours vaillante, s’efforça de sourire et de causer, malgré la fatigue visible qui pesait sur elle et la préoccupation qui, parfois, la laissait rêveuse, arrêtant la parole sur ses lèvres. Était-ce l’ancienne crainte qui la hantait--cette crainte qui, je le comprenais maintenant, s’était dressée peu à peu entre elle et moi comme une barrière? Ou bien la brusque sortie de son fils venait-elle d’éveiller en elle une autre sorte de méfiance, la peur d’une ennemie moins candide que moi? Je ne savais plus--j’essayais de ne plus penser, de prononcer des paroles indifférentes, tandis que mon cœur, encore une fois, s’emplissait d’angoisse.

Ce fut une paisible veillée de jour de l’an. Le dernier pion de Philippe enlevé, son roi décidément mis en échec, papa se leva, vainqueur et magnanime. Il était neuf heures et demie, tante Lydie tombait de sommeil, les bûches se mouraient au fond de la cheminée--nous n’avions plus qu’à partir.

Dans la voiture qui nous ramenait, Philippe se mit à siffloter entre ses dents. La fugue de son cousin, la tranquillité que j’affectais depuis le début de la soirée, avaient visiblement dissipé toutes ses inquiétudes, et ce fut en riant à demi qu’il se tourna vers moi.

«Dis donc, François avait l’air bien pressé de s’en aller, ce soir... Ma foi, je crois que Mauroy n’avait pas tort, et qu’il y a anguille sous roche... Tous les mêmes, ces vieux garçons! Les hommes mariés valent bien mieux, vois-tu...»

Il se rapprochait, confiant et câlin.

«Ah! laisse-moi,» fis-je en me reculant d’un geste instinctif, irraisonné. Je le sentis tressaillir, s’écarter à son tour.

«Tiens, murmura-t-il, tu ne m’embrasses plus, maintenant que nous sommes seuls...»

Et, de tout le reste du trajet, il ne desserra pas les dents.

XIV

Oui, l’année commençait mal... Le 2 janvier, Philippe sortit très tôt, et, retenu par un rendez-vous réel ou supposé, ne rentra pas déjeuner. Je passai une journée vague et fiévreuse; j’inventai des rangements, des courses, des visites, poursuivie, harcelée par deux pensées, toujours les mêmes: le remords de faire souffrir mon mari, et la terreur de m’avouer que ma souffrance, à moi, ne venait pas uniquement de ce remords... Nous dînions en ville, ce qui nous évita une soirée de tête-à-tête. En étions-nous donc déjà là? La paix de mon ménage était-elle compromise? Et pourquoi? Pour qui?...

Le mercredi, 3 janvier, c’était «mon jour».

Philippe m’avait quittée à l’heure habituelle--soucieux et froid. Et, presque tout de suite, des flocons de neige commencèrent à tomber--rares, d’abord, et légers comme des brins de duvet, puis plus serrés et plus lourds, puis drus, pressés, formidables. La rue, le Luxembourg, les arbres, les toits, tout devint blanc, tout se confondit avec la terre, avec le ciel, avec l’air lui-même qui n’était plus qu’un rideau opaque d’atomes tournoyants. Mon salon, cependant, sentait bon le mimosa et les violettes; un feu splendide brûlait dans la cheminée, et sur la petite table, autour du samovar, les tasses de porcelaine fine luisaient, rangées en bataille. Tous ces préparatifs me parurent vains: personne ne viendrait, ni à pied, ni en voiture.

Je regrettai les visiteurs--même les indifférents, dont le défilé m’aurait forcée pour un moment à sortir de mon idée fixe. Que faire de ce long après-midi? Lire? J’en étais écœurée. Jouer du piano? Chaque note égrène un souvenir, et la pensée vagabonde comme une folle, entraînée par le rythme des doigts. Écrire?... J’avais quelques parentes en Bretagne, quelques amies en province, épaves de ma vie de jeune fille. Résolument, je me mis à ma correspondance. De temps à autre, je relevais la tête, je regardais la neige s’amonceler sur le balcon, s’écraser contre les vitres avec un bruit mou.

«Philippe aura bien de la peine à revenir...» pensais-je.

A quatre heures, il faisait nuit. Je cessai d’écrire et je restai immobile, accoudée sur mon buvard, sans avoir le courage de me lever pour donner de la lumière. Une grande apathie m’engourdissait, m’endormait l’âme--mortelle comme le froid dans les steppes de Russie. Dehors, un silence, mortel aussi, s’étendait sur toutes choses... Théodore, solennel et digne, entra, portant la théière--une théière de dix-huit tasses au moins. Pour moi toute seule! Puis il alluma l’électricité, ferma les rideaux. Je m’étais retournée.

«Madame désire?...»

Il se tenait debout, à demi incliné--image même de la correction.

«Il neige toujours? demandai-je.

--Abondamment, Madame,--Théodore s’exprimait avec élégance et facilité--et si je ne craignais de déplaire à Madame, je dirais que Madame ne doit pas s’attendre à recevoir beaucoup de...»

Le timbre de l’antichambre, strident et impérieux, vint lui couper la parole en lui donnant le plus complet démenti. Mais rien ne l’étonnait. Il disparut, du même pas discret et mesuré. Puis le battant de la porte se rouvrit avec lenteur, poussé par sa main respectueuse, et sa voix, devenue neutre et impersonnelle, annonça pompeusement:

«Monsieur Chardin!...»

Je crus avoir mal entendu. Mais non: c’était bien François qui entrait dans ce salon dont il n’avait pas franchi le seuil depuis plus de six mois--François mouillé jusqu’aux genoux, crotté jusqu’aux chevilles, et dont le chapeau, qu’il tenait à la main, se hérissait de poils incohérents. Je me sentis pâlir. Et tout de suite, je me rappelai qu’il s’était chargé lui-même, par sa conduite étrange, de calmer mes craintes et mes scrupules. Ne devais-je pas l’accueillir comme jadis, avant que ces folles idées m’eussent traversé l’esprit? Il s’avançait vers moi.

«Bonjour, François; c’est vraiment bien aimable à vous, par ce temps...»

Non, ce n’était pas aimable, c’était absurde. Et l’expression tendue de son visage, sa poignée de main cérémonieuse, rendaient plus sensible encore l’extravagance de sa démarche. Nous nous tenions l’un devant l’autre comme deux étrangers. Une irritation sourde me saisit. Que venait-il faire, alors? Pourquoi m’imposait-il sa présence, puisque notre intimité fraternelle était bien morte--puisque la vie l’entraînait chaque jour plus loin de moi?... J’eus un geste poli:

«Approchez-vous donc du feu, pendant que je verse le thé... Vous devez avoir besoin de vous chauffer--et de vous sécher.»

Machinalement, il s’assit au coin de la cheminée; il enleva ses gants humides pour prendre la tasse que je lui offrais. Ses doigts tremblaient un peu--de froid, sans doute; tous ses traits semblaient figés dans une raideur voulue. Il regarda ses bottes boueuses, dont les traces maculaient mon tapis, ses vêtements trempés qui commençaient à fumer; pour la première fois, il parut s’apercevoir que sa tenue laissait peut-être à désirer.

«Oh! fit-il, pardon... je suis à peine présentable... Ma seule excuse, c’est que je pensais bien trouver votre salon vide... On me dit que Philippe est sorti, malgré la neige... J’espérais le voir aussi», ajouta-t-il après une pause.

Le nom de Philippe dans la bouche de François me fut insupportable. Je songeai: «S’il savait ce qui se passe entre nous... à cause de lui...» Un flot de honte, de pudeur empourpra mes joues. Mais François ne me voyait pas. Il avait posé près de lui sa tasse encore pleine, et il regardait le feu d’un air distrait.

«Comment va ma tante?» demandai-je précipitamment.

Ses yeux s’assombrirent, tandis qu’il répondait:

«Pas bien; la soirée de lundi l’a beaucoup fatiguée... Aujourd’hui, cependant, elle semblait un peu mieux... C’est dur, de vivre ainsi: j’en arrive à me reprocher tous les instants que je passe loin d’elle...»

Je savais qu’il aimait tendrement sa mère, et que sa tristesse n’était pas feinte. Seulement, je crus le revoir, l’avant-veille, s’évadant avec désinvolture de notre réunion familiale... Ce mauvais souvenir m’endurcit le cœur: un sourire sceptique effleura mes lèvres. Et juste à ce moment, comme pour répondre à ma pensée, François parla, d’une voix changée.

«Geneviève, on vous a dit du mal de moi... Mais vous n’auriez pas dû le croire...»

Ces mots qu’il prononçait, je n’avais pas voulu les lire, l’autre soir, dans le regard qu’il m’avait lancé en partant; il les pensait depuis qu’il était entré--je devinai qu’il était venu pour me les dire... Toute mon assurance me quitta; mes oreilles s’emplirent d’un bourdonnement confus.

«Je ne comprends pas... balbutiai-je.

--Si, vous comprenez... Vous avez vu cet homme, ce Mauroy... il vous a raconté... Et vous l’avez cru tout de suite; je sais que vous l’avez cru... Maintenant il faut m’écouter...»

J’essayais de faire bonne contenance.

«François, vous ne devez pas... je ne veux pas que vous me parliez de ces choses...

--Mais moi, je le veux», dit-il lentement, les yeux toujours fixés sur la flamme dont le reflet dansant illuminait les verres de son lorgnon. Sa figure restait froide, presque rigide; seule, sa parole brève trahissait un effort pour demeurer calme.

«J’ai connu Lartigues à Saïgon... A Paris, je l’ai retrouvé; nous nous voyons--pas bien souvent; c’est un garçon intelligent et cultivé, mais quelquefois mauvais plaisant... L’autre jour--j’étais à table, quand on m’a apporté ce billet de sa part. Je voulais refuser: c’est ma pauvre maman qui m’a supplié d’accepter... elle me sait fatigué, surmené... malheureux... Car je suis malheureux, Geneviève», murmura-t-il, comme malgré lui.

Je frissonnai. Qu’allait-il dire? Ramassée dans mon fauteuil, les mains serrées l’une contre l’autre, je l’écoutais sans oser remuer.