Feuilles mortes

Part 1

Chapter 13,562 wordsPublic domain

“Petite Bibliothèque de la Famille”

JACQUES MOREL

Feuilles Mortes

ROMAN ILLUSTRÉ D’après les dessins de CASIMACKER

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

Droits de propriété et de traduction réservés

ROMANS PUBLIÉS DANS CETTE COLLECTION

Brochés: 3 fr. 50.--Cartonnés: 5 fr.

Un Peu, Beaucoup, Passionnément (Couronné par l’Académie Française) par Mme Lescot. Fêlure d’Ame par Mme Lescot. Les Vaines promesses par Mme Lescot. Au Lys d’Argent par Fr. Deschamps. Ordre du Roi par G. de Beauregard. Insaisissable Amour par Marion Crawford. Le Baiser sur la Terrasse par Marion Crawford. Le Beau Fernand (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mme de Bovet. Les Retours du Cœur par J.-H. Rosny, de l’Académie des Goncourt. Mademoiselle Mignon par J.-S. Winter. Une Reine des Fromages et de la Crème par Mme de Longgarde. Jouets du Destin par Mme de Longgarde. Une Réputation sans tache par Mme de Longgarde. Le Supplice d’une Mère par Arthur Dourliac. Liette par Arthur Dourliac. Bibelot par May Armand Blanc. La Maison des Roses par May Armand Blanc. Aimer c’est vaincre par Mme P. Caro. Muets Aveux (Couronné par l’Acad. Franç.) par Jacques Morel. Kernevez (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mlle Pape-Carpantier. L’Oiseleur par Mlle Béatrice Harraden. L’Eau dormante par Mlle Blanche Legrand. L’Amour fait peur par Mlle Blanche Legrand. Micheline par Augustin Filon. L’Affaire Leavenworth par A.-K. Green. Femme de Lettres par Mary Floran. Le Roman d’un Loyaliste par Miss Jewett. La Bienfaitrice par Mlle Louise Zeyss. L’Orgueilleuse Beauté par Mme Albérich-Chabrol. L’Offensive (Cour. par l’Acad. Franç.) par Mme Albérich-Chabrol. Part à Deux par Mme Albérich-Chabrol. Les Medlicotts par Curtis Yorke. Le Mirage par Paul Béral. De Peur d’Aimer par Mme Albérich-Chabrol. Le Choix de Ginette par Mlle C. Trouessart. Au Plus Digne par Mme Albérich-Chabrol. L’Enfant Millionnaire par Katharina Green. La Tabatière du Cardinal par Henry Harland. Coupable par W. Le Queux. Ma Grande par Paul Margueritte. Haine de Femme par Marion Crawford. Le Sequin d’Or par Anne Osmont. Criminelle par Amour par Mlle L. Zeyss. Le Voueur par M. Ch. Géniaux. Le Trèfle Rouge par Norbert Sevestre. Nicole à Marie par Gaston Bergeret. Mirage de Bonheur par Camille Pert. L’Inutile Route par M. La Bruyère. Le Patrimoine Perdu par Anthony Hope. Le Destin d’Hélène par Jean Relecq. Les Demoiselles du Noël Fleuri par Blanche Legrand. Maison Hantée par Maryan.

_Feuilles Mortes_

Juin 1907.

Aujourd’hui j’ai quarante ans--l’âge où une femme ne reste jeune qu’à condition de le vouloir passionnément. Moi je ne veux rien. Je me laisse aller au fil des jours, m’efforçant de ne pas trop penser et de vivre tranquillement ma vie présente. Sans doute ma réputation d’indifférence aux vanités féminines doit être bien établie, car tout à l’heure, en visite, une jeune mariée de vingt-deux ans, un peu bébête, s’est écriée sans penser à mal: «On dit que vous avez été si jolie!»

«On dit...» Ce mot m’a fait rêver. Restée seule après le départ de ma petite oie blanche, je me suis approchée de la glace, et, sans amertume--mais aussi, je l’avoue, sans aucun plaisir--j’ai cherché à retrouver dans mes traits fanés le visage rayonnant de jadis, dans mes bandeaux au ton de vermeil éteint, d’argent qui se dédore, les cheveux blonds si brillants et si doux. Ma peau s’est plissée de mille rides imperceptibles, mes dents ont perdu leur éclat, mon teint, d’un rose délicat, a tourné au jaune pâle--je ressemble à un de ces pastels mal encadrés dont le soleil et la poussière ont mangé la couleur et terni le velouté: quelque chose s’est fêlé dans la paroi trop mince qui me protégeait de la vie, dans le verre transparent et fragile de mon bonheur. Et je songe à la petite Geneviève aux yeux bleus, aux joues rondes, dont le regard curieux interrogeait l’avenir avec tant de confiance.

Dois-je le raconter, cet avenir d’alors, devenu mon passé? Parfois je me dis qu’il vaudrait mieux oublier. Alors je ferme mon âme aux souvenirs, j’écarte loyalement les regrets stériles. Mais à ce jeu, mon cœur se vide: joies, tendresses, douleurs d’autrefois--chaque jour je les sens qui se dessèchent un peu plus, qui se détachent de moi comme des feuilles mortes menacées par le vent de l’oubli. Est-ce donc si mal de les ramasser une à une, à mesure qu’elles tombent, pour pouvoir, quand je serai très vieille, en respirer encore l’odeur mélancolique--pour être sûre que _cela_, du moins, me restera toujours?

I

Mon enfance est très loin, très vague; je me rappelle les gens et les choses, mais rien d’intime, de personnel--pas de ces terreurs nerveuses, de ces chagrins violents qui laissent des traces profondes. Une petite vie tout unie, calme comme la figure de Julie, que je retrouve mêlée à tous les menus événements de mon existence--une figure sans âge, avec un bon regard dans un masque couturé par la petite vérole. Telle elle m’apparaît aujourd’hui, à soixante-sept ans, telle--ou à peu près--elle devait être à vingt-sept ou vingt-huit lorsque, papa étant resté veuf--ma mère venait de mourir en me mettant au monde après dix années de mariage--personne ne s’étonna de voir Julie demeurer près d’un homme encore jeune et s’installer dans ses fonctions de bonne à tout faire, auxquelles elle adjoignit en mon honneur celles de nourrice sèche.

Je me souviens d’un lapin blanc en verre filé dont les yeux rouges me ravissaient d’admiration et qu’on me donnait pour jouer, le matin, dans mon lit,--d’une promenade au Luxembourg pendant laquelle une petite fille qui courait avec moi sur la terrasse s’arrêta tout à coup et me demanda: «Pourquoi tu n’as pas de maman?» La question m’humilia, sans m’attrister, et je répondis fièrement: «J’en ai une, seulement elle est en portrait et papa met des fleurs devant.» Ce fut tout. Jamais je n’avais pensé qu’une maman en chair et en os pût être indispensable à l’existence.

Quoi encore? Mon entrée à la pension de Mme Laurent, une veuve qui habitait notre maison. Je venais d’avoir six ans; les boutons de mon tablier noir s’accrochaient dans mes boucles, par derrière, et me tiraient les cheveux toutes les fois que je baissais la tête--j’avais très peur et un peu envie de pleurer, Mme Laurent me prit la main et me conduisit à ma place en disant: «Asseyez-vous là, ma petite Geneviève.» Au son de sa voix, mon cœur se fondit d’admiration et de respect. J’ai su depuis qu’elle était vulgaire et boulotte, qu’elle louchait affreusement, qu’elle possédait tout juste son brevet simple et que son prétendu veuvage cachait une triste histoire de jeunesse. Mais pendant longtemps, elle incarna pour moi ce qu’il y a de plus beau, de plus savant et de meilleur.

Les années se passent; je me vois, un soir d’hiver, assise dans notre salle à manger, apprenant l’_Histoire ecclésiastique_ de l’abbé Gautier--un vilain livre cartonné, veiné de rose et de jaunâtre. «Qui était Tertullien?» La question est imprimée en italique. Et je répète tout haut avec ardeur: «Tertullien était un prêtre de Carthage qui passa à Rome durant les persécutions de l’empereur Sévère et y défendit les chrétiens avec une éloquence et une érudition rares... Tertullien était un prêtre... etc.» Près de moi, Julie tricote, silencieuse et placide, mais je devine qu’elle m’admire--sans comprendre évidemment «qui était Tertullien.» Devant le poêle allumé, des châtaignes bouillottent doucement dans un pot de terre brune; par la porte entr’ouverte arrive une bonne odeur de bouillon, et Julie quitte de temps en temps son tricot pour aller surveiller les œufs au lait qui «prennent» sur le couvercle de la marmite--combinaison économique qui a l’avantage d’user le moins de charbon possible et l’inconvénient de communiquer à la crème une légère saveur de viande bouillie. Comme je ne connais pas d’autre mode de cuisson, je m’imagine que c’est là le goût particulier des œufs au lait, et je ne les aime pas beaucoup. En revanche, j’adore les châtaignes, et je les couve de l’œil tout en passant de Tertullien à Origène. Mais voilà le bruit de la clef dans la serrure: c’est papa qui rentre. Bien vite je saute à bas de ma chaise et je cours dans l’antichambre en criant: «Papa, je sais très bien mon _Histoire ecclésiastique_, et il y a des marrons bouillis!...»

Maintenant j’ai douze ans, et papa commence à s’inquiéter de «mes études.» La méthode de la pauvre Mme Laurent lui semble incohérente et décousue: je suis très ferrée sur les Pères de l’Église, mais j’ignore les premiers éléments de la littérature française; je connais par leurs noms--et quels noms!--toutes les figures de rhétorique, mais je n’ai que de vagues notions d’histoire naturelle. Mon admiration pour le phénix des maîtresses faiblit un peu; quelques coups de sonde, naïvement jetés, m’ont révélé dans ses connaissances des lacunes graves--notamment le jour où elle n’a pas pu m’expliquer le sens du mot «ubiquité». «Il faut trouver autre chose...» dit Papa. Cette petite phrase a des résultats prodigieux. Adieu les bouquins surannés de l’abbé Gautier, adieu les tabliers noirs, les pupitres peints en acajou, les notes de conduite, d’«ordre et tenue». Je ne suis plus une écolière; je travaille seule à la maison, dans de jolis livres aux couleurs gaies, en mettant mes coudes sur la table tant que je veux, et, deux fois par semaine, Julie me conduit au cours de Mlle Verdy...

Chère Mlle Verdy! Même encore aujourd’hui, après vingt-huit ans, je n’ai qu’à fermer les yeux pour évoquer sa haute silhouette, son port de tête un peu altier, sa figure aux traits trop grands, son sourire moqueur et bon--la bouche de Voltaire avec des yeux d’une douceur infinie, des yeux pétillants de malice et brillants de tendresse, des yeux myopes qui savaient voir tout au fond des âmes. Comme elle les connaissait, nos âmes d’enfants, comme elle s’entendait à les manier sans heurt et sans bruit! Pas de grandes phrases, jamais un mot de morale: une petite tape sur l’épaule, un baiser bien chaud et bien maternel--parfois une façon gentille et drôle de «blaguer» les plus sottes--et voilà les vanités à bas, les paresses secouées, les cœurs, surtout, conquis, subjugués. Jusqu’alors, je n’avais été qu’une enfant douce, un peu sauvage, outrageusement gâtée par Julie, adorée par mon père qui gémissait de me voir trop peu--ses fonctions de sous-chef à l’administration des Finances le tenaient absent neuf heures par jour--sans grande direction morale, poussant droit malgré tout comme une petite plante saine. Avec Mlle Verdy je connus «l’idéal». Oui, en vérité, de douze à dix-huit ans, j’ai remué plus de pensées généreuses, j’ai fait plus de pas sur le chemin de la perfection que dans tout le reste de mon existence. Et si, par la suite, ce beau feu s’est ralenti, s’il m’est arrivé de sourire en pensant à mes enthousiasmes d’alors, du moins j’ai gardé de ces années le «coup de pouce» indélébile, l’empreinte qui ne s’efface jamais.

Il me semble que c’était hier... Voici la salle de cours, claire et gaie, les deux fenêtres ouvrant sur un jardin où, l’été, on entendait glousser des poules; voici la grande table verte et la place où s’asseyait Mlle Verdy, tandis que nous lisions tout haut nos devoirs--pauvres devoirs de petites filles, trop souvent semés de phrases emphatiques et creuses. Nous lisions d’une voix tremblante, en jetant des regards éperdus vers ce long visage austère, impassible en apparence; nous lisions--soudain la bouche railleuse se plissait, l’œil brun s’allumait gaîment, et pan!--d’un coup d’épingle nos belles périodes boursouflées crevaient, s’étalaient en loques piteuses... A ce régime, les pédantes guérissaient vite. Mais aussi, pour les timides, que d’encouragements, que de paroles bienveillantes! Et parfois le mot ardemment attendu: «C’est bien, vous êtes une bonne fille...» Après cette louange suprême, rien ne pouvait plus nous émouvoir; nous planions au-dessus des vanités de ce monde, et si l’Académie en corps était venue nous offrir ses félicitations, nous l’aurions reçue avec indifférence...

Six années pendant lesquelles j’ai connu le bonheur complet deux fois par semaine--c’est beaucoup, peut-être, pour une seule vie... L’autre jour, je passais devant la chère vieille maison d’où Mlle Verdy a disparu depuis longtemps, hélas! En levant les yeux vers le second étage, j’ai vu des fenêtres dégarnies, un large écriteau: la tentation m’a prise de ressusciter le meilleur de ma jeunesse, et j’ai demandé à visiter l’appartement. Quand je me suis trouvée dans l’escalier large et nu, que j’ai senti sous mes pieds les marches de pierre inégales, sous ma main le froid grenu de la rampe en fer forgé, le passé m’a ressaisie brusquement--j’ai cru me revoir, fillette de quinze ans, escaladant ces mêmes étages quatre à quatre, mes cheveux dans le dos et ma serviette sous le bras... Mais, sitôt les portes ouvertes, dès le seuil de l’antichambre, mes illusions se sont envolées. D’autres gens avaient vécu là, semant des souvenirs étrangers aux miens, perçant des portes dans _mes_ murs, cachant _mes_ papiers sous des tentures «modern-style»--jusqu’au pauvre jardin détruit, remplacé par des bâtiments vitrés d’où montait un brouhaha de voix et de rires, mêlé à une odeur de pipe. «Oh! qu’est-ce qu’on a fait des arbres?... et les poules?...» A ces mots presque involontaires, la concierge qui suivait, bavarde et empressée, m’a lancé un regard soupçonneux: «Des poules, Madame? Je n’en ai jamais connu ici; nous n’avons que des apprentis graveurs, des jeunes gens bien convenables... Voilà déjà trois dames qui me parlent des poules, et aussi d’un cours de demoiselles où elles venaient dans le temps... Tout ça ne fait pas louer l’appartement...» Évidemment, des compagnes inconnues m’avaient précédée dans ce pèlerinage sentimental et la bonne femme se méfiait de ces chercheuses de souvenirs. J’ai calmé sa mauvaise humeur par le meilleur des arguments--en tirant ma bourse--et sans plus s’occuper de moi, elle m’a laissée errer de pièce en pièce, le cœur serré, essayant de redonner un peu de vie à toutes ces choses dont l’âme avait changé, quand la mienne voulait rester fidèle...

II

Un soir de juillet, mon avenir se décida. J’étais assise à la fenêtre de notre petit salon, haut perché dans une bicoque de la rue de Chanaleilles; devant moi je regardais le ciel rose, où des étoiles bleuâtres s’allumaient une à une; derrière moi j’entendais la voix de notre vieil ami, le docteur Garnier, qui chapitrait mon père.

«Je t’assure, disait-il, que tu ne te retrouveras tout à fait d’aplomb qu’après un mois de séjour à la mer--et pas à Trouville, tu m’entends, ni même en Bretagne, mais dans le Midi, le plus loin possible, à Saint-Jean-de-Luz ou à Biarritz...

--Biarritz! Peste, comme tu y vas! Mais c’est une plage de millionnaires!» s’écria papa.

Quatre mois auparavant, par un aigre vent de mars, il avait pris froid en revenant du ministère sur l’impériale d’un omnibus; de bronchite en grippe, de grippe en point pleurétique, il avait traîné tout le printemps, faisant de courtes apparitions à son bureau et retombant malade presque aussitôt. Maintenant il allait mieux, mais je m’inquiétais de le voir rester plus maigre que de coutume, et c’était moi qui, ce soir, avais invité le docteur Garnier à rompre notre tête-à-tête familial. Dix-huit ans, un brevet supérieur tout frais cueilli--ce sont des titres sérieux aux privilèges d’une maîtresse de maison. Papa lui-même, me sachant raisonnable, m’avait remis les cordons de la bourse, et je connaissais mieux que personne les ressources de notre budget de vacances. C’est pourquoi je me crus autorisée à intervenir dans le débat.

«Soyez tranquille, docteur, dis-je d’un ton péremptoire; nous irons sur la côte basque, puisqu’il le faut. On ne dépense jamais plus d’argent qu’on n’en a, et je me charge de trouver à nous loger partout, même à Biarritz...»

Tous deux rirent de mon assurance--et par le fait j’ignorais totalement ce que coûteraient le voyage et le séjour dans ces parages lointains. Mais j’étais à l’âge heureux où l’on se persuade que vouloir c’est pouvoir. Dès le lendemain, je me mis à consulter les indicateurs, à compulser les guides et les cartes; il y eut des lettres échangées, de longs conciliabules avec Julie, des calculs très ardus où mon algèbre ne me servait à rien--je n’ai jamais su faire une addition sans compter sur mes doigts. Ces préliminaires durèrent quinze jours, au bout desquels j’exhibai triomphalement ce que j’appelais «mon dossier».

«Nous irons à Guéthary, papa: c’est un petit trou entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz--juste l’endroit rêvé... Voici les lettres de la maîtresse d’hôtel qui s’engage à nous prendre pour 6 francs par jour, tout compris--et je suis sûre que c’est très propre chez elle: vois comme elle a une jolie écriture... et pas une faute d’orthographe!... Voilà le prix des billets d’aller et retour, valables soixante jours; c’est plus qu’il n’en faut... voilà le total de ce que nous dépenserons là-bas: tu vois qu’il nous reste encore cent quarante francs d’aléa, en comptant les trois cents francs d’économie que nous avons faits cet hiver et que j’ajoute à ton traitement... et voilà l’itinéraire du voyage: nous pouvons visiter Angoulême et Bordeaux...»

Tout était prévu, jusqu’à l’entretien et à la nourriture de Julie qui devait rester seule à Paris. Papa mit son lorgnon, lut les lettres, vérifia les chiffres.

«C’est parfait, dit-il. Et se tournant vers le docteur Garnier, dont j’avais encore une fois requis la présence:

«Qu’en penses-tu, toi?»

Notre ami eut un bon sourire goguenard:

«Je pense que Geneviève est un financier en jupons, doublé d’un graphologue étonnant qui sait juger de la propreté d’un hôtel d’après l’écriture de sa propriétaire... Je pense surtout que tu as encore une assez fichue mine, que ton pouls n’est pas fameux, ton appétit non plus, et que plus tôt vous partirez vers ce paradis, mieux cela vaudra...»

Trois jours après nous étions en route pour Guéthary.

Que c’est bon d’être jeune! Je n’avais vu la mer qu’à Dieppe, je ne m’étais jamais avancée dans le Midi plus loin que Fontainebleau. Mon père, à cinquante-trois ans, n’était pas beaucoup plus blasé que moi. Notre voyage fut un enchantement. Les remparts d’Angoulême, la noble façade romane de l’église Saint-Pierre, toute blanche dans le soleil du matin, la vallée de la Charente, avec la courbe molle du fleuve coupée çà et là par des rideaux de peupliers--puis Bordeaux, les bateaux du port aux mâts enchevêtrés, le grand pont sur l’eau rougeâtre de la Garonne--enfin Guéthary, la gare surplombant presque la plage, l’Océan, tout de suite, vous accueillant par sa lumière, par le bruit de ses vagues, par sa bonne odeur d’iode et de sel... Deux heures à peine après notre arrivée, je regardais papa installé sur le sable, la tête à l’ombre d’une petite estacade, les jambes voluptueusement étalées. Il me semblait le voir engraisser!

Une semaine de repos complet, de chaleur et de grand air suffit à mon malade pour retrouver l’appétit et le sommeil. Nous passions nos journées entières sur la plage, encore déserte à cette époque; le ciel de juillet s’étendait sans un nuage et, au-dessus des galets, une petite buée transparente dansait en tremblotant dans l’air surchauffé. Mais nous n’en avions cure: «Je me sens devenir lézard», murmurait papa en rampant sur le dos et sur les coudes pour suivre le soleil à mesure que l’ombre le gagnait. Quant à moi, j’avais renoncé à l’abri d’ombrelles illusoires, et je laissais consciencieusement les taches de rousseur éclore sur mes joues et jusque sur mes mains, tandis que mes yeux s’emplissaient du bleu de la mer, et mon âme d’une allégresse inconnue.

Tout le jour nous restions ainsi, seuls maîtres du ciel, de l’eau et de la terre jusqu’à l’heure où, du bord de l’horizon, une petite voile blanche, puis deux, puis dix, puis une vingtaine, apparaissaient, se dirigeant toutes vers nous. L’une après l’autre, nous les regardions approcher, grossir peu à peu, comme de grands oiseaux aux ailes étendues. A vingt mètres du bord, d’un seul coup, les ailes tombaient, la voile se repliait, et dans la barque devenue soudain lourde et noire, on voyait s’agiter des hommes halant sur de grandes perches. Alors, du haut de la falaise, dévalant vers le petit port silencieux, c’était la nuée des gamins, des femmes, des tout petits, le grouillement des silhouettes agiles, le grincement du cabestan, les cris rythmés scandant l’effort des hommes qui, par six, par dix, d’une épaulée superbe, hissaient leurs barques le long des dalles en pente. Des groupes se formaient; d’un bateau à l’autre on comparait, on échangeait sa pêche. Puis lentement, d’un pas cadencé, tous remontaient vers le village, chargés de paniers où les poissons luisaient en éclairs d’argent. Quelques femmes portaient les corbeilles sur leur tête, le torse cambré en arrière comme des canéphores antiques. En moins d’une heure tout était redevenu vide et muet. Et papa, se tournant vers moi, disait:

«Voilà qu’il est temps d’aller dîner.»

Un matin, comme nous descendions gaîment, sous le feuillage ténu des tamaris, le raidillon qui mène à la mer, l’aspect insolite d’un superbe parapluie-tente adossé contre l’estacade--tel un gros champignon rouge poussé en une nuit dans le sable jaune--nous arrêta dans notre élan.

«On nous a pris notre coin!»

Ce fut mon premier cri. Papa, moins égoïste ou plus philosophe, haussa les épaules.

«Bah! la plage est à tout le monde.»

Malgré moi, j’étais déçue: je voyais déjà notre solitude envahie. Pourtant, la semaine écoulée, je dus avouer que la propriétaire du parapluie n’était pas gênante. Tout le jour, elle restait blottie sous son abri, et comme elle habitait sur la falaise, de l’autre côté du port, nous ne la voyions jamais que de loin--et de dos, silhouette noire et menue suivant toujours un chemin opposé au nôtre.

«Je crois vraiment qu’elle nous évite», disait papa. Et il riait, à demi vexé. Si peu sociable que l’on soit, on n’aime pas à jouer le rôle d’intrus. Le hasard, d’ailleurs, nous réservait une revanche, tout en forgeant le premier anneau de ce qu’Hoffmann eût appelé «la chaîne de ma destinée».