Fêtes et coutumes populaires Les fêtes patronales—Le réveillon—Masques et travestis—Le joli mois de Mai—Les noces en Bretagne—La fête des morts—Les feux de la Saint-Jean—Danses et Musiques populaires

Part 4

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[Note 5: On en fait même en ivoire comme celui qu'un riche négociant de Chicago offrit récemment à sa femme. Il mesurait près d'un mètre de circonférence et contenait un second oeuf qui, celui-là, était à musique et jouait automatiquement le _Yankee Doodle_. Cette merveille bien américaine avait coûté la bagatelle de vingt mille dollars. Encore était-elle inférieure en magnificence à l'oeuf de Pâques qu'une grande dame de la cour offrit au tsar Alexandre II; tout en or massif, il avait un pied de haut; les sept épisodes de la Passion étaient gravés sur sa coque, et l'intérieur de celle-ci était occupé par un rubis taillé en forme de coeur et enchâssé de diamants.]

«Prenez douze oeufs de belle prestance; faites à chacun deux petits trous aux extrémités; passez par un de ces trous une paille pour crever le jaune; videz vos oeufs en soufflant par un des bouts; mettez vos coquilles dans de l'eau pour les rincer; égouttez-les et faites-les sécher à l'air; délayez de la farine avec un jaune d'oeuf pour boucher un des trous de vos coquilles; les ayant bouchées, laissez-les sécher et remplissez-les de crème au chocolat, ou au café, ou à la fleur d'orange, ou à la vanille; à cet effet, servez-vous d'un très petit entonnoir; bouchez les trous de ces coquilles; faites-les cuire à pleine eau chaude (sans les faire bouillir); supprimez la pâte des deux bouts de ces oeufs; essuyez-les et servez sous une serviette pliée pour entremets.»

Voilà une recette de délicat ou je ne m'y connais plus. Elle n'est guère compliquée de surcroît. Je la recommande à mes lectrices; mais, pour que la surprise ait son plein effet, il importe qu'elles n'oublient point de placer les coquetiers sur la table. Vous voyez, cette fois, le coup de théâtre!

Et, puisque je parle de coup de théâtre, comment, en ce jour tout imprégné de surnaturel, ne pas donner un souvenir ému à ces chères cloches de Pâques dont le retour fait chaque année l'émerveillement des bébés, guettant, les yeux en l'air, le passage des voyageuses aux robes d'airain? Connaissez-vous la légende des cloches de Pâques? Elle a été contée fort joliment dans la _Tradition_ par M. Henry Carnoy, et je voudrais vous la conter après lui en l'abrégeant un peu.

Donc, chaque année, le jour du jeudi saint, aux sons du _Gloria_, toutes les cloches de la chrétienté s'envolent vers Rome. Sitôt parties, sitôt rendues. Leur essaim s'assemble au-dessus de la Ville Éternelle, et, à trois heures de l'après-midi, à l'heure où le Christ expire, elles font entendre un funèbre lamento.

Quand les ténèbres couvrent la terre, le dernier pape entré au ciel descend et bénit les cloches. C'est alors une allégresse générale: des bruits argentins, pareils à des rires, s'échappent des plus grosses campanes; les ailes des métalliques voyageuses battent d'une fièvre d'attente, si vive est leur hâte de retourner au clocher natal où elles ramèneront la joie et la vie. Mais toutes, hélas! n'ont pas cette bonne fortune. Il arrive qu'à la bénédiction pontificale quelques-unes ne sont pas touchées de l'eau sainte. Malheur à celles-là, car leur retour est plein de périls: Jésus est mort; les anges prient à son chevet; ils ne peuvent veiller sur elles, et le diable, toujours aux aguets, en profite pour leur jouer mille tours pendables. Il lance à leurs trousses son armée infernale; les monstres hurlants de l'Érèbe se précipitent sur les pauvrettes, les cernent, les pressent, les bousculent et les culbutent parfois dans quelque lac ou dans un torrent. Tantôt ils soulèvent devant elles un brouillard aussi épais qu'une muraille afin qu'elles s'égarent en route; tantôt ils se roulent sur la neige des hautes montagnes et la font entrer en ébullition: au milieu de ces vapeurs ardentes, l'airain menace de fondre. C'est ainsi que plus d'une a rendu le dernier soupir.

Telle est la légende des cloches de Pâques, et j'en sais peu d'aussi jolies et qui éveillent en nous de plus aimables souvenirs.

Cloches qui courez au ras des prairies, Cloches qui frôlez la cime des bois, Sur l'aile d'argent de vos sonneries Emportez mon âme au ciel d'autrefois!

Cette fête de Pâques, où tout s'unit pour l'allégresse des hommes, où à la joie de la résurrection du Sauveur s'ajoute le sentiment d'on ne sait quel renouveau du coeur et de l'esprit, soulagés enfin des pieuses angoisses de la semaine sainte, où la nature elle-même, frémissante et légère, semble prendre sa part du bonheur universel, c'est bien, comme le veut la liturgie, la fête des fêtes, le triomphe des triomphes. _Christos voskrest!_ Christ est ressuscité,--et avec lui le sourire et l'espoir de ce pauvre globe terraqué.

_Le joli Mai._

Joli mois de mai, quand reviendras-tu?

Le voilà revenu, gai, léger, pimpant comme un page. Il sourit et tout rit autour de lui. Ce mois de mai est vraiment le triomphe du printemps. Avril et mars gardent je ne sais quoi d'équivoque; il n'y fait jamais si doux la veille qu'on ait pleine assurance de ne point grelotter le lendemain. Tout autre est mai. Les gelées blanches et les giboulées lui sont inconnues; il laisse ces traîtrises à ses voisins. L'air s'habille de clarté; mille aromes y flottent, venus de la plaine et des bois:

C'est comme un miel épars dans la lumière blonde,

et tel est le charme de cette caresse printanière qu'il agit tout ensemble sur l'esprit, sur le coeur et sur les sens.

Il paraît qu'autrefois, dans un village des Hautes-Alpes, nommé les Andrieux, lorsque, après cent jours d'éclipse, le soleil reparaissait enfin sur l'horizon, quatre bergers postés sur la place annonçaient sa résurrection au son des fifres et des cornemuses.

«Dans chaque ménage, dit un annaliste local, on avait confectionné des omelettes, et tous les habitants, leur plat à la main, accouraient vers les sonneurs. Autour du plus âgé des habitants, décoré pour la circonstance du titre de «vénérable», s'enroulait une farandole que les sonneurs conduisaient jusqu'à un pont voisin. Le «vénérable» tenait son omelette élevée au-dessus de sa tête; chacun déposait la sienne sur les parapets du pont; puis les danses commençaient jusqu'à ce que le soleil eût inondé le village de ses rayons. Le cortège retournait alors dans le même ordre sur la place et reconduisait le «vénérable» jusqu'à sa porte. Chacun rentrait chez soi et l'on mangeait les omelettes en famille. Au soir, les jeux et les danses recommençaient et se prolongeaient bien avant dans la nuit.»

Voilà, certes! une façon originale de célébrer le retour du soleil. Mais en quel pays le printemps n'est-il pas salué comme un bienfaiteur? Je me trouvais, certain jour d'avril, en Basse-Bretagne, dans un paysage qui m'est familier et que je ne reconnaissais plus: au lieu du joli ciel clair qu'est d'habitude le ciel des fins d'avril, de lourdes nuées, pareilles à des haillons et dans les déchirures desquelles le soleil avait bien de la peine à glisser un rayon furtif, se traînaient lugubrement. La pluie tambourinait aux vitres, chassée par le vent du sud-ouest, ce terrible _Circius_ auquel l'empereur Auguste fit élever, dit-on, un autel dans les Gaules. Il arrivait sur nous de la mer, et le gémissement qui le précédait avait quelque chose d'une plainte humaine.

«Écoutez! disaient les bonnes gens. C'est la plainte des _criérien!_»

Ces _criérien_ sont les âmes «dévoyées» des naufragés, des pauvres marins disparus dans la tourmente et dont les ossements réclament en vain la sépulture. Et la plainte tout à coup grossissait, s'enflait; de brèves rafales couchaient les joncs du palus; la lande roulait comme une houle. Enfin le vent se déchaînait librement, régnait en maître sur tout l'espace, et son grand souffle éperdu, forcené, ne cessait pas trois et quatre jours durant...

Le mois de mai, s'il est bon prince, nous revanchera de ces mésaventures. Il chassera les lourdes nuées du «suroît», ramènera d'exil l'hirondelle, le rossignol, le loriot et le coucou, qui sont les quatre symphonistes du printemps, et refleurira la campagne dénudée:

Le mois de mai sans les roses, Ce n'est plus le mois de mai...

Et, sans doute, aux portes de Paris, dans cette délicieuse banlieue de la Muette et du Trocadéro, au Bois et dans les fermes-modèles qu'on y a établies, nous reverrons encore, au petit jour, défiler en cohorte pressée les amateurs du «lait de mai». C'est une coutume qui est demeurée vivace au milieu de la ruine de tant d'autres. Le «lait de mai», trait dans de grands bassins argentés et versé tout mousseux, a une saveur, un parfum et, pour tout dire, une vertu qui ne se rencontre point ailleurs. Peut-être, tout bonnement, doit-il cette supériorité incontestable à l'absence d'éléments hétérogènes, tels que la poudre d'amidon et l'eau de fontaine dont on l'additionne dans les villes. Au dire d'un vieux chroniqueur normand, c'est en Normandie même qu'aurait pris naissance la coutume du «lait de mai». Quand fut levé, en avril de l'année 1418, le siège de Rouen, qui avait été marqué par une famine épouvantable, les survivants, affaiblis par une longue privation, se portèrent en grand nombre vers les fermes des environs pour y boire le lait du matin, qu'ils prisaient plus ravigorant qu'un autre. Joignez que la marche et l'air vif leur aiguisaient l'appétit. Toujours est-il qu'ils se trouvèrent fort bien de ce nouveau régime. Et ainsi s'établit de proche en proche l'habitude d'aller boire, au retour du printemps, à la fine pointe de l'aube, le lait écumeux qui rit dans la bassine de métal clair...

«On se lasse de tout, disait Virgile, sauf de comprendre.» Mais qui s'est jamais lassé du retour de la lumière, des oiseaux et des fleurs? La nature se répète chaque année, et, chaque année pourtant, nos yeux et nos coeurs participent à la joie de sa résurrection. Qu'elle est belle, la terre, dans son antique nouveauté!...

Ce matin, comme je courais les champs, j'ai surpris, à l'angle d'un vieux mur ruiné et tout rongé de lierre, un ménage d'hirondelles. Les petits levaient déjà la tête au bord du nid, cependant que le père et la mère traçaient de grandes paraboles dans le ciel et poussaient des cris aigus: il faisaient la chasse aux moucherons et, leur provision au bec, l'allaient porter aux petits. C'étaient des martinets de rochers, de cette espèce aux ailes longues et à la queue en fourche qui est si commune dans tout l'Ouest et le Midi. Nos hirondelles de villes, qu'on distingue en _hirondelles de fenêtres_ et _hirondelles de cheminée_, sont les cousines germaines de ces martinets; elles en diffèrent un peu par la taille et la forme des pattes: mais les moeurs sont les mêmes et l'instinct social également développé. Une hirondelle a-t-elle été prise au lacet ou s'est-elle blessée? Toutes se ligueront pour briser le lien qui la tient captive ou lui fournir la becquée jusqu'à sa guérison. Un fait de cette sorte est attesté par divers chroniqueurs du XVIe siècle, qui en furent les témoins. La scène se passait sur les toits du collège des Quatre-Nations, aujourd'hui Collège de France. Une hirondelle, dans une de ses caracoles aventureuses, avait rasé de trop près la fenêtre d'une mansarde et s'y était pris la patte à un lacet. Tous ses efforts n'aboutissaient qu'à resserrer le lien. Elle se débattait et poussait des cris d'appel. Ses soeurs l'entendirent et accoururent. Il y en avait bien un millier qui faisaient un gros nuage noir autour de la mansarde. Chacune, en passant, donnait un coup de bec au lacet. En moins d'un quart d'heure, la prisonnière fut délivrée.

Les hirondelles sont comme les roses: on les a trop chantées. Théophile Gautier avait bien rajeuni le thème au moyen d'un ingénieux exotisme. Vous vous rappelez ses vers:

L'une dit: «j'habite un triglyphe, Au fronton d'un temple, à Balbeck; Je m'y suspens avec ma griffe Sur mes petits au large bec.»

Celle-ci: «Voici mon adresse: Rhodes, palais des Chevaliers; Chaque hiver ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers.»

La troisième: «Je ferai halte, Car l'âge m'alourdit un peu, Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»

Exquise fantaisie d'un vrai poète, mais qui n'a point prévalu contre le ridicule jeté pour jamais sur ces «fidèles messagères du printemps» par un stupide refrain de café-concert:

Ah! pour moi, que la vie serait belle Si j'étais _hi_, Si j'étais _rond_, Si j'étais _hirondelle_!...

N'empêche que, dans le fond du coeur, nous gardons une secrète tendresse pour ces charmants oiseaux qui sont, sur la grande page bleue du ciel, comme la signature multipliée du printemps, son souple et capricieux paraphe. Leur familiarité même nous touche; leurs nids nous sont sacrés et semblent un présage de bonheur pour les maisons où ils sont accrochés. Vous imaginez-vous ce que serait un printemps sans hirondelles? Il me semble qu'il manquerait quelque chose à l'air, ce quelque chose qui est la vie et que le perpétuel va-et-vient des hirondelles lui communique aux beaux mois...

Celui-ci, de tous, est le plus riant: mois de promesses, mois d'espérances, où la fleur commence d'éclore, où le fruit se devine, où les moissons pointent. D'où vient donc que les anciens le tenaient pour un mois néfaste, durant lequel il ne fallait rien entreprendre? «Ne vous mariez pas en mai, disait Horace, sans quoi les flammes de l'hymen se changeraient bientôt pour vous en torches funèbres.» Il y a comme un souvenir de cette superstition dans le proverbe: «Noces de mai, noces mortelles». Dans beaucoup de nos campagnes encore, mais spécialement dans les Pyrénées, le pays de Gex et le Berry, les paysans évitent de se marier au mois de mai. Il en est de même en Bretagne, où les mariages sont extrêmement rares à cette époque de l'année. Un brave Kernévote, à qui j'en demandais la raison, me répondit que, mai étant le mois de Marie, c'était par respect pour l'Immaculée qu'on en agissait de la sorte.

À la bonne heure! Tout ce mois de mai, du reste, que les Romains consacraient à Maïa, en qui ils personnifiaient la fécondité terrestre, et que les chrétiens ont voulu placer sous le patronage de la Vierge-Mère, abonde en cérémonies et en coutumes d'une grâce incomparable. Il y a peu de temps qu'il était d'usage, au premier jour du mois, de planter un arbre sur les places publiques. Merlin Cocaïe, dans son latin macaronique, constate cet usage sans l'expliquer:

Prima dies mensis maii quo quisque plantas Per stradas ramos frondosos nomine _mazzos_.

«Le premier jour du mois, dit-il, on plante des rameaux verts nommés _mais_.» Ces _mais_ étaient le plus souvent des peupliers. Dans certaines villes on en faisait des mâts de cocagne qu'on lissait avec de la graisse ou du savon et auxquels on accrochait des saucissons, des chapons, des foulards et des mouchoirs de poche. En d'autres contrées on dansait autour de l'arbre. La grande cour du Palais de Justice de Paris porte encore le nom de Cour-du-Mai. C'est que, nous apprend M. Garcin, «les clercs de la Basoche, jusqu'au XVIIIe siècle, y ballaient et chantaient pour la fête du printemps. Vingt-cinq d'entre eux, vêtus de rouge, à cheval et suivis de musiciens, faisaient, durant plusieurs jours, une procession dans Paris, donnant des aubades aux premiers magistrats; puis ils se rendaient en bel arroi dans la forêt de Bondy, y marquaient trois chênes et en coupaient un qu'ils venaient planter au bas du grand escalier du palais, dans la Cour-du-Mai, et autour duquel ils menaient leurs rondes fort avant dans la nuit.» Ailleurs le _mai_ servait seulement aux fiancés. C'était alors un simple rameau d'acacia ou de troène fleuri, que les galants venaient planter le matin devant la fenêtre de leurs belles. Ils y attachaient quelques menues offrandes, des épingles ou des rubans, et chantaient une façon de ritournelle rustique où défilaient les douze premiers jours du mois:

Le premier jour du mois de mai, Que donnerai-je à ma mie? Une perdriole, Qui va, qui vient, qui vole, Une perdriole, Qui vole dans le blé.

Mais la coutume la plus curieuse de ce mois de mai, c'est en Lorraine qu'il faut l'aller chercher. On y appelle _trimazos_ «trois jeunes filles vêtues de robes blanches, parées de rubans et de fleurs, qui, le 1er mai, viennent chanter et danser devant chaque maison pour célébrer le retour du printemps. Dans certaines localités, le ruban qui orne leur corsage est disposé de manière à former un triangle. Leurs chants, dont les refrains sont répétés par toute la troupe joyeuse qui les suit, sont aussi appelés _trimazos_.» Ces _trimazos_ sont, d'ordinaire, des chants pieux, analogues aux noëls, comme celui qui s'ouvre par ces jolis couplets:

La Vierge Marie S'en va par les champs. Sur ses bras elle porte Son tant bel enfant. Jésus, Notre-Dame, Béni soit devant!

Sur ses bras elle porte Son tant bel enfant. --Pourquoi pleurer, mère, Pourquoi pleurer tant? Jésus, Notre-Dame, Béni soit devant!...

Au dernier couplet, les jeunes filles font le tour de l'assistance. Donne qui veut et ce qu'il veut! Tel y va d'une pièce d'argent et tel d'un humble sol. Nos _trimazos_ acceptent même les dons en nature, beurre, oeufs, volailles, qu'elles revendent ensuite et dont elles consacrent le produit à décorer l'autel de la Vierge...

D'origine moins ancienne que la fête profane du 1er mai, la fête religieuse des Rogations, qui est particulière à nos campagnes, fut instituée en l'an 474 par saint Mamert, évêque de Vienne en Dauphiné, «pour attirer la protection de Dieu sur les biens de la terre dauphinoise». Quelques années plus tard (511), le concile d'Orléans généralisait la pieuse décision et en étendait le bénéfice à la France tout entière. Les Rogations (du latin _rogare_, prier) se célèbrent pendant les trois jours qui précèdent l'Ascension; le clergé de chaque paroisse, bannière en tête, parcourt les champs et les prés, suivi d'une foule recueillie, et bénit les moissons naissantes. Cette belle fête est la même dans la plupart de nos provinces de France et le programme n'en varie généralement pas, sauf en Rouergue et en Franche-Comté où, après le passage de la procession, il est d'usage que chaque propriétaire ou locataire d'un champ plante, dans ledit champ, une petite croix de frêne ou de noisetier faite de deux branches entrelacées... En Vendée, la croix est remplacée par une tige d'aubépine, verdoyante amulette dont la présence, dit-on, suffît «pour empêcher que, plus tard, le blé engrangé se mette à germer». Mais qui dira pourquoi, à Rochefort, le printemps éveille dans la population un goût si général et si vif pour la fricassée d'anguille, apprêtée et servie sur le pré d'Ablois avec des pâtisseries spéciales nommées _emblées_ et _coireaux_?

Bien d'autres coutumes relatives au mois de mai mériteraient sans doute de trouver place ici. J'ai dû me borner aux principales. «On ne goûte bien le charme du printemps qu'à l'aube de la vie», a dit Toppfer. Et Lamartine:

Lorsque vient le soir de la vie, Le printemps attriste le coeur.

N'en croyez rien. Mai n'est point si exclusif qu'il n'admette que les têtes blondes au partage de ses grâces: les têtes chenues y ont part aussi. S'il est vrai qu'aucun mois n'éveille de sensations plus charmantes, enfant, on en goûte la plénitude heureuse; vieillard, on se réchauffe encore à leur souvenir.

_Les Feux de la Saint-Jean._

Les feux de la Saint-Jean!

C'était le soir, sur la place d'une petite ville, ou bien à la campagne, sur une hauteur dominant le paysage. Un bûcher d'ajoncs ou de brindilles, tordus en cône autour d'une grande perche et surmontés d'un bouquet et de l'étendard de saint Jean, attendait les «processionneurs». M. le curé venait en tête, suivi du maire et des adjoints. La pieuse théorie faisait le tour du bûcher. Après quoi, M. le maire abaissait son cierge et allumait lui-même le _tantad_. La flamme montait dans un joyeux crépitement. Une lueur rouge baignait le ciel, et, la procession repartie, des danses se nouaient, cadencées et vives, autour du brasier agonisant. Quelques gars, plus hardis, s'amusaient même à le traverser d'un bond...

J'ai assisté à l'une de ces scènes en Bretagne, au hameau de Saint-Jean-du-Doigt, qui possède une église merveilleuse et un bijou de fontaine, renommée pour son eau miraculeuse. Le _tantad_ était dressé devant l'église... Un ange descendait sur un fil de fer et, du cierge qu'il tenait à la main, allumait le bûcher. On aurait pu craindre que le voisinage de l'église ne créât un danger d'incendie, et c'eût été mal connaître les Bretons. Ils savent, de notion certaine, que le soir de la Saint-Jean le vent tourne toujours au nord-est, de façon à porter les flammes dans la direction opposée. Ce changement du vent est l'indice de la présence du saint. _Ari an aotrou sant Yan en he pardon._ «Voici Monsieur saint Jean qui arrive à son Pardon», disent les bonnes gens.

Il n'y a plus guère de feux de la Saint-Jean qu'en Bretagne, en Vendée, et dans quelques cantons du Midi. À Bordeaux, on en allume encore sur les places publiques de certains quartiers populaires. Tel apporte un fagot, tel une vieille futaille hors d'usage, tel une caisse ou un panier défoncé. Des rondes se forment, les enfants tirent des pétards, les femmes fredonnent une chanson, quelquefois un ménétrier mène le branle. Bordeaux est vraisemblablement avec Brest la seule grande ville de France qui ait conservé l'usage des feux de la Saint-Jean. Encore, à Brest, les bûchers sont-ils remplacés par des torches promenées sur les glacis, qu'on lance en l'air et qui retombent en secouant une poussière lumineuse. En Poitou, la coutume est de prendre une roue de charrette dont on entoure le cercle et les jantes d'un fort bourrelet de paille. La roue, allumée au moyen d'un cierge bénit, est promenée dans la campagne que ses étincelles doivent fertiliser. Il n'est point malaisé de voir là le souvenir d'une pratique païenne: la roue symbolise le soleil à son entrée dans le solstice. Et l'on sait de reste que les Celtes, le 24 juin, célébraient la fête du renouveau, de la jeunesse ressuscitée du monde. Leurs druides, suivant une tradition rapportée par M. Jules Perrin, faisaient cette nuit-là le recensement des enfants nés dans l'année et allumaient sur toutes les hauteurs des bûchers en l'honneur de Teutatès, père du feu. L'exquis auteur de _Brocéliande_ put se croire rajeuni de deux mille ans certain soir de juin qu'aux environs de Ploërmel il assista, stupéfait et ravi, à l'embrasement de l'horizon.

«Un à un, dit-il, tous les villages s'allumaient. À la flamme de Taupont répondait celle de La Touche, et la lumière gagnait l'autre côté de la vallée, revenait vers Ploërmel par la Ville-Bernier, la Ville-Réhel; lentement les fumées ondulaient dans l'air, s'effaçaient et se perdaient sous l'ardent rayonnement des brasiers, et bientôt les flammes dégagées montèrent hautes et droites vers le ciel, perpétuant le souffle des vieux cultes consécrateurs du feu qui est la source première de la vie universelle.»

Cette survivance de traditions millénaires ne laisse pas en effet de surprendre un peu au premier abord. Mais, pour qui connaît l'âme bretonne et qui sait combien elle s'est peu modifiée à travers les âges, le phénomène paraît banal. En quelques paroisses de la Haute-Cornouaille, la cérémonie avait d'ailleurs une conclusion assez funèbre: quand les danses avaient cessé et que le feu était près de s'éteindre, on l'entourait de grandes pierres plates destinées, dans la pensée des assistants, à servir de siège aux _anaon_, aux mânes grelottants des pauvres morts de l'année, avides de se reposer quelques heures en tendant leurs mains débiles vers les cendres...