Fêtes et coutumes populaires Les fêtes patronales—Le réveillon—Masques et travestis—Le joli mois de Mai—Les noces en Bretagne—La fête des morts—Les feux de la Saint-Jean—Danses et Musiques populaires

Part 3

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Les indigents, on les accueillait et on les accueille encore partout avec une faveur spéciale le jour des Rois. Mais, à Saint-Pol-de-Léon (Finistère), jusqu'en ces derniers temps, ils étaient vraiment des privilégiés. Chaque année, la veille de l'Épiphanie, cette ravissante et archaïque petite cité voyait s'avancer dans ses rues un cheval dont la tête et les crins étaient ornés de gui, de lauriers et de rubans. Conduit par un pauvre de l'hospice et précédé du tambour de ville, il était escorté de quatre notables, deux marguilliers et deux membres du bureau de bienfaisance, et s'arrêtait devant chaque seuil pour recevoir les dons en nature ou en argent. Pain, viande, côtes de lard, bouteilles, s'entassaient dans les deux paniers fixés à son bât et qui avaient la forme de mannequins couverts d'un drap blanc. Chacun donnait selon ses moyens, mais tout le monde donnait «et, à chaque nouvelle munificence, dit Paul de Courcy, la foule d'enfants et d'oisifs qui accompagnait ce bizarre cortège répétait la clameur traditionnelle: _Inguinané! Inguinané[4]!_»

[Note 4: Variante d'_Aguilé_.]

Un arrêté municipal du maire Drouillard mit fin brusquement, en 1885, à la curieuse promenade de l'_Inguinané_. Ainsi meurent les vieux us, frappés souvent par ceux qui devraient s'employer le plus à les faire respecter. Mais je ne voudrais pas que cette causerie épiphanique se terminât sur un ton de _de profundis_. Laissez-moi donc, pour finir, vous conter une historiette qui, la première fois que je l'ouïs, me parut pleine de saveur. Mon ami Frédéric Le Guyader en ferait un petit poème délicieux, et c'est un sujet où il déploierait tout à l'aise sa verve incomparable de _marvailler_, d'humoriste armoricain.

Je ne sais où la scène se passe, si c'est au bord de l'Aulne, de l'Odet ou du Guer. Tant y a qu'au long d'une de ces rivières habitaient jadis un vieil homme et une vieille femme. L'homme s'appelait simplement Fanch et sa femme Katec. Je vous ferai cependant remarquer que les femmes qui portent ce dernier prénom en Bretagne passent généralement pour de fines commères et qui n'ont pas leur langue dans leur poche. Fanch et Katec tiraient les Rois. Le gâteau coupé, les parts distribuées, c'est au bonhomme qu'échoit la fève. Il la montre triomphalement à Katec; mais celle-ci, qui était de méchante humeur, se refuse à crier: «Le roi boit!» Colère du mari qui s'emporte et bat sa moitié comme plâtre; pleurs et sanglots de la femme qui s'échappe en disant qu'elle va se jeter dans la rivière.

«A tes souhaits!» réplique le bonhomme qui se colle tranquillement au coin de son feu, bourre sa pipe et l'allume.

C'est qu'au fond il pensait bien que Katec était trop bonne chrétienne pour mettre sa menace à exécution. Mais, l'heure passant et Katec ne reparaissant point, il commence à s'inquiéter, se dit que Katec n'avait peut-être pas parlé en l'air, et le voilà qui court tout d'une traite à la rivière, où la première chose qu'il aperçoit, flottant sur l'eau, c'est la coiffe de la malheureuse.

«Plus de doute! s'écrie-t-il, ma pauvre femme s'est noyée...»

Il veut au moins tout tenter pour la repêcher et la rappeler à la vie, si, d'aventure, la mort n'avait pas encore fait son oeuvre; et, le temps de se déshabiller, il est dans l'eau jusqu'au cou.

Brrr! mes enfants, quel bain! Il gelait à pierre fendre; la rivière charriait des glaçons; une lune narquoise éclairait la scène, et le bonhomme cherchait toujours. Peine perdue! Le pauvre Fanch se désespérait et, après un dernier plongeon, il allait renoncer à ses recherches, quand il entendit derrière lui des «Ah! Ah!» et des rires. Il se retourne, stupéfait, et reconnaît sa femme qui, tranquillement assise sur une souche, le considérait de la berge avec satisfaction.

«Maintenant, dit Katec, je veux bien crier: «Le roi boit!»

_Masques et Travestis._

Mardi gras, ne t'en va pas, J'ferons des crêpes, j'ferons des crêpes. Mardi gras, ne t'en va pas, J'ferons des crêpes et t'en auras!...

Vous connaissez le refrain: il est vieux comme les rues et toujours de circonstance aux jours de frairie qui précèdent l'entrée en carême. Dans la poêle, où le beurre rissolle avec un bruit de crécelle exaspérée, l'habile ménagère fait sauter la pâte de farine, mêlée à des jaunes d'oeufs et trempée de lait pur. Les crêpes sont le mets particulier des jours gras, comme la galette est la friandise de Noël et de l'Épiphanie. On les sert chaudes sur la table de famille, pliées en quatre, dorées et fleurant bon. Mais le lendemain, refroidies, elles font encore dans le café ou le thé un manger délicieux. Il faut seulement veiller à ce que la pâte soit légère et bien cuite. Les meilleures crêpes ont la couleur de l'acajou verni et ne pèsent pas plus qu'une dentelle...

Un poète breton bien oublié aujourd'hui et qui eut son heure de demi-célébrité, Stéphane Halgan, a consacré tout un poème à la louange des crêpes. Un jour qu'il flânait sur les bords de l'Odet, non loin du Marhallac'h, l'orage le surprit et le força de chercher un refuge dans une chaumière voisine:

Attendant que le ciel fût au moins devenu Calme, sinon sans voile, Je voyais près de moi la servante au bras nu Faisant fumer la poêle.

La pâte s'étalait; son flot moins transparent S'arrondissait en crêpe, Et le gâteau cuisait, cuisait en susurrant Ainsi qu'un vol de guêpe...

Lorsque la crêpe était bien blonde d'un côté, D'une batte légère, Voici qu'un tour de main leste et précipité La tournait tout entière.

Cette gymnastique culinaire finit par intéresser le visiteur. Il s'enquit des éléments qui entraient dans la confection de ces fines galettes, du mode de battage et du degré de cuisson qu'il y fallait, et, l'orage passé, le ciel rasséréné, il composa son poème en regagnant les berges de l'Odet: les crêpes avaient trouvé leur Homère.

Leur Homère, mais non leur Hésiode: Halgan est muet sur l'origine des crêpes. Je ne suis guère plus savant que lui là-dessus. Je ne sais même pas avec précision pourquoi les crêpes sont la friandise des jours gras. Peut-être,--mais ce n'est qu'une hypothèse,--parce que le carnaval est le fourrier du carême. _Caro vale!_ Adieu la chair! Et, en attendant, on se rue en cuisine et, par trois jours de vie copieuse, on tâche à se munir en vue des mortifications et des jeûnes du saint temps. La précaution n'est pas nouvelle. Un cartulaire du XIIe siècle dit qu'à Péronne les chanoines de la collégiale de Saint-Fursy tenaient, le mardi de la Quinquagésime, un _past_ ou festin solennel. Et l'on sait que, dans les moindres hameaux du Berry, la promenade du boeuf _villé_ ou _viellé_, ainsi nommée parce qu'elle se faisait au son des vielles, était l'annonce de grandes réjouissances culinaires.

Mais ces innocentes réfections sont loin d'être particulières au carnaval. Ce qui le distingue entre toutes les fêtes profanes de l'année, c'est qu'il est un prétexte à déguisements et à mascarades. La coutume date de loin. Sans remonter jusqu'à la fête juive des _phurim_, aux _anthestéries_ athéniennes, aux _lupercales_ et aux _saturnales_ des Romains, il suffit de rappeler que dès le Ve siècle les conciles et les écrivains ecclésiastiques reprochaient à nos pères de gâter le plus beau des ouvrages de Dieu en le transformant, durant les jours gras, «soit en bêtes sauvages et domestiques, telles que veaux et faons de biche, soit en monstres et larves de leur façon». Ces graves avertissements restèrent lettre morte. Les mascarades se multiplièrent. On a gardé le souvenir des fêtes des fous et de l'âne qui se donnaient au moyen âge. Philippe le Bel se plaisait fort à la joyeuse procession du renard. Charles VI parut à la cour sous un costume de sauvage; le feu prit à ses fourrures et il faillit brûler vif. Isabeau de Bavière osa figurer «en façon de syrène», nue jusqu'à mi-corps, dans un divertissement de mardi gras. Le synode de Rouen arrêta un moment ces scandales. Mais ils reprirent de plus belle sous le règne de François Ier.

Les dames de la cour avaient adopté, pour garantir leur teint des injures de l'air, des loups de velours noir, doublés de taffetas blanc, qu'on fixait dans la bouche à l'aide d'un fil d'archal terminé par un bouton de verre. Les seigneurs les imitèrent, et les abus furent tels que le Parlement se décida, en 1535, à faire enlever par ministère d'huissier tous les masques qui se trouvaient chez les marchands. On ne les toléra dans les rues qu'en temps de carnaval. Mais cette prohibition n'eut pas de longs effets. Henri III rappela les masques exilés et leur rendit la vogue.

Vint Henri IV; la cour mit plus de retenue à ses plaisirs, mais sans abandonner la mode des déguisements. À cette époque, le quartier général des masques était dans la rue Saint-Antoine. C'est là que Mardi-Gras-Carême-Prenant tenait ses assises solennelles. Le XVIIIe siècle n'eut garde de les supprimer. Paris n'était plus qu'une vaste mascarade. Le régent donnait le ton, le peuple faisait chorus. La dernière de ces mascarades fut celle de 1788. On entrait dans la Révolution. Le carnaval fut proscrit comme «attentatoire à la dignité humaine», et l'on peut noter que c'est l'une des rares fois où les pères conscrits de la Convention se soient trouvés d'accord avec les Pères de l'Église. L'interdiction dura jusqu'au Directoire, où elle fut levée. Aussi le carnaval de 1799 eut-il un éclat extraordinaire. «Tout le monde voulut se masquer, dit M. Henri Carnoy, et les fabriques de masques, loups et costumes de déguisements, travaillèrent nuit et jour pendant plus de trois mois. Ce fut cette année-là que l'italien Marrassi établit à Paris la première fabrique de faux visages qu'on y ait créée.»

De nos jours, le carnaval, réduit à des distributions de _confetti_ et de serpentins, est en pleine décadence. Sous Louis-Philippe et pendant le second Empire, Paris eut encore sa descente de la Courtille et sa promenade du boeuf gras. Les organisateurs de la fête se recrutaient parmi les inspecteurs de la boucherie; les frais étaient couverts par des souscriptions et des dons. Quant au personnel de la mascarade, il se composait presque exclusivement de garçons bouchers. L'Empire permit à la troupe d'entrer dans la composition du cortège. Après sa promenade traditionnelle sur les boulevards, la cavalcade pénétrait dans la cour des Tuileries et défilait devant l'Empereur.

Paris n'a plus de boeuf gras et la descente de la Courtille se réduit à quelques masques crottés qui promènent sur nos boulevards des panaches mélancoliques et de lamentables justaucorps. La vogue même des _confetti_ et des serpentins commence à bien s'atténuer. C'est M. Lué, régisseur du Casino de Paris, qui le premier, en 1891, cherchant une attraction pour les bals de l'établissement auquel il était attaché, eut l'idée de remplacer par du papier inoffensif les cuisants _confetti_ de plâtre dont on se bombarde en Italie. À cet effet, il chargea son père, ingénieur à Modane, de lui envoyer une certaine quantité de ces petits résidus de forme ronde enlevés des feuilles de papier que l'on perce pour l'élevage des vers à soie. Ainsi naquit le _confetti_ parisien. Son succès fut énorme. Des établissements publics, l'invention gagna la rue; tout le monde s'en mêla. Ce fut une vraie folie. Qui n'a vu, le lendemain du Mardi Gras et de la Mi-Carême, les chaussées couvertes d'une bouillie polychrome de quinze à vingt centimètres d'épaisseur? Il ne se dépense pas, à Paris, en une seule journée de carnaval et pour peu que le temps soit beau, moins d'un million de kilos de ces minuscules projectiles. Quant aux serpentins, il faut renoncer tout de bon à compter les kilomètres et les myriamètres qui s'en déroulent. Si le _confetti_ n'est pas autochtone, et s'il est permis de ne voir en lui qu'une contrefaçon du _confetti_ transalpin, il n'en est pas de même du serpentin ou spirale qui est une invention exclusivement parisienne. Chose curieuse, cette invention remonterait à la même année que celle des _confetti_. On l'attribue à un jeune employé du bureau 47 des télégraphes de Paris. Les inventeurs sont modestes. Celui-ci n'a pas dit son nom. Tout ce que l'histoire sait de lui, c'est qu'il imagina de lancer sur la foule, du haut d'un balcon, des rouleaux de papier bleuté destiné au télégraphe Morse. Il n'avait pas pris de brevet pour sa découverte, sans quoi il serait aujourd'hui millionnaire. Paris fut tout de suite fou des serpentins comme il l'avait été des _confetti_. Le carnaval parisien leur dut un bref renouveau. Puis la satiété est venue. Nous revoilà au même point qu'avant. Mais, en province et dans quelques villes de l'étranger, le carnaval a conservé un certain éclat. On a mille fois décrit les carnavals de Nice, de Rome et de Venise, et nous n'y reviendrons pas. Celui de Venise excède d'ailleurs toutes proportions. Il ne dure pas moins de trois mois et tout le monde y porte le masque. Les chars et les gondoles circulent en musique; les _confetti_ et les _coriandoli_ pleuvent comme mitraille; princes, artisans, chacun participe à la folie générale.

Nous n'allons point, chez nous, à ces excès. Notre carnaval a l'haleine courte et dure au plus jusqu'au mercredi des Cendres. On cite celui de Nantes comme un des plus amusants; c'est, dans la rue Graslin, un défilé ininterrompu de voitures et de chars splendidement décorés, et la bataille, assez chaude, s'y livre à coups d'oranges et de mandarines. Mais il n'y a rien là de bien caractéristique. Tout au contraire, à Arles et dans les environs, le mardi gras prête à une cérémonie intéressante qu'on appelle _la Morisque_ et où les figurants, costumés à l'orientale, exécutent avec des sonnettes la danse sarrasine des épées. En Bourgogne, le dimanche gras donne lieu au baptême du seigneur Carnaval, immense mannequin de paille enguirlandé et enrubanné, qu'on promène en palanquin dans les rues et qu'on brûle vif, le mardi soir, sur un bûcher de sarments.

Cette coutume, il est vrai, se retrouve un peu partout. Carnaval ou Carême-Prenant, suivant qu'on l'appelle de l'un ou l'autre nom, est flambé ou jeté à l'eau avec accompagnement de lamentations grotesques. Il y a bien quelques variantes au programme. C'est ainsi qu'en Bohême on figure messer Carnaval au moyen d'une vieille basse qu'on recouvre de draps blancs et qu'on porte en terre au son des violes et des fifres. Dans le Jura, on se passe même de personnage. Le dimanche qui suit le carnaval s'appelle dimanche des _Bures_, ou des brandons: on dresse d'immenses bûchers de sapin sur le haut des montagnes et on danse tout autour à la nuit tombante. Une coutume plus curieuse encore est celle de nos paysans de Touraine: quand un jeune homme désire se faire agréer d'une jeune fille, il porte à ses parents, le jour du mardi gras, un gigot enveloppé d'une serviette blanche. Si la jeune fille agrée l'hommage, elle retourne à son prétendu la queue du gigot enguirlandée de rubans et de fleurs, et l'on célèbre le soir même les fiançailles des amoureux.

Autre cérémonie originale, connue sous le nom de _scie d'Harfleur_ et qui se déroulait au Havre, dont Harfleur n'est distant que d'un ou deux kilomètres: une cavalcade partait de cette dernière ville, conduite par une façon de monarque burlesque tenant à la main un sceptre qu'on appelait, je ne sais pourquoi, _bâton friseux_. «Derrière lui, dit Prosper Legros, s'avançaient deux hommes costumés d'une manière bizarre, qui portaient en triomphe une scie bariolée de rubans.» La mascarade pénétrait au Havre, rendait visite au maire, au commandant de la place et aux principales autorités, et, à chacune de ces stations, elle chantait une chanson de circonstance et donnait la scie à baiser. La cérémonie datait de si loin, son origine était si ancienne, qu'on en avait oublié la signification.

Il n'est pas jusqu'à la sévère et croyante Bretagne qui ne se laisse aller aux séductions du carnaval. Carême-Prenant y porte le nom de Meurlajé ou Morlajé, autrement dit «Boule-de-Graisse» ou «Mer-de-Suif». Comment serait-on mélancolique avec un nom pareil? Un quatrain l'affirme:

_Meurlaje a zo eur paotr ge! Me garche e badfe bemde Hag an eost diou wech ar bla, Gouël Mikel bep seiz bla._

«Meurlajé est un gai luron! Je voudrais qu'il revînt tous les jours, et le temps de la moisson deux fois l'an, et la Saint-Michel (époque du terme) une fois seulement tous les sept ans.»

Comme pendant au carnaval breton, voulez-vous connaître un mardi gras cosaque? La scène est d'ordinaire dans une grange, où, harnachés de grelots et d'oripeaux, jeunes et vieux se livrent à un galop effréné en chantant une de ces _doumskas_ populaires dont le grand compositeur russe Glinka n'a pas dédaigné de s'inspirer:

Le vent siffle dans les bois. Il pleut, mais des chants s'élèvent dans la nuit. La ronde tourbillonne. Demain est au jeûne et à la prière; Aujourd'hui est à la joie. Vive le carnaval!

On s'explique moins que les Arabes, qui n'ont pas, malgré le Rhamadan, l'excuse de nos quarante jours d'abstinence, aient éprouvé le besoin de «faire carnaval», comme on disait au XVIIe siècle. «Qui se douterait, lisons-nous chez un explorateur, M. Bache, qu'à l'extrémité du Sahara algérien on dût trouver nos coutumes des jours gras? Il en est ainsi pourtant. Hommes et femmes se déguisent à l'envi, et cette mascarade générale, montée sur des chameaux, court pendant sept jours et sept nuits les rues et les marchés d'Ouargla. Ce n'est point là une importation française; la coutume existe de temps immémorial.» Nul doute cependant qu'elle ne disparaisse un jour où l'autre, comme notre propre carnaval. Les vieilles coutumes s'en vont, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on l'observe. La disparition de celle-ci ne nous inspirera d'ailleurs qu'un regret médiocre; ces folies, souvent licencieuses, trahissent plus de fatigue que de véritable gaieté. Sommes-nous trop vieux pour nous y plaire ou n'est-ce point qu'elles avaient pour condition même les mortifications du «saint temps», auxquelles si peu de gens se soumettent encore? Les jours gras supposent des jours maigres, et qui mange et boit tout son saoul pendant le Carême ne sent plus la nécessité de se fortifier contre l'abstinence par une indigestion préalable.

Mardi Gras est mort. Sa femme en hérite D'une cuillère à pot Et d'une vieille marmite. Chantez haut, chantez bas: Mardi Gras n'reviendra pas.

_Pâques._

Chez nos amis les Russes, la fête de Pâques pourrait s'appeler aussi bien la fête du Baiser. Il est d'usage qu'on embrasse ce jour-là, n'importe où et à quelle heure, la première personne qu'on rencontre. Le tzar lui-même, en sortant de sa chambre, à minuit sonnant, pour se rendre à l'église, donne le baiser de paix à la sentinelle qui veille devant sa porte. Dans les rues, les cochers descendent de leurs sièges pour accoler le premier passant qui se présente, que ce soit un grand seigneur ou un simple _moujik_ comme eux. Et la cordiale cérémonie se renouvelle à l'intérieur des châteaux ou dans ces magnifiques hôtels qui longent la perspective Newski: à une certaine heure de la journée, tout le personnel du château ou de l'hôtel, domestiques, serfs de la glèbe, vieux bergers au casaquin de laine, pénètre dans le grand salon du logis pour recevoir le baiser des maîtres.

«_Christos voskrest!_ Christ est ressuscité!» disent-ils les uns aux autres. Mais il ne ressuscite pas le même jour pour tous les hommes, à cause de la différence des calendriers.

Le concile de Nicée a pourtant déterminé dès 325 l'époque où Pâques doit être célébré. Trois conditions sont requises: la fête doit venir après le quatorzième jour de la lune pascale; elle doit coïncider avec le jour de l'équinoxe ou suivre ce jour, que le concile a fixé sans modification possible au 21 mars; il faut enfin qu'elle ait lieu un dimanche. Le comput ecclésiastique a été établi pour régler officiellement la date annuelle de cette grande fête religieuse. Il règle du même coup celle du dimanche des Rameaux, qui la précède de huit jours et qui porte encore dans le peuple le nom de Pâques fleuries, par allusion aux perches garnies de fleurs qu'on mêlait jadis aux branches de laurier, d'olivier ou de gui, destinées à être bénites par l'officiant. Notons en passant que quelques villes de France, notamment Arcachon, continuent à piquer des roses au milieu des rameaux. C'est d'un effet charmant.

L'année civile commença pendant longtemps à Pâques. C'est en 1564 seulement qu'un édit de Charles IX recula l'ouverture de l'année au 1er janvier. Elle avait varié jusqu'alors et avait été tantôt fixée à Noël, tantôt au 1er mai, et enfin à Pâques sous les rois de la troisième dynastie. L'édit de Charles IX ne laissa pas de rencontrer certaines résistances. On continua de se souhaiter «la bonne année» le jour de Pâques. Cet usage était courant jusqu'à la fin du XVIIe siècle, et, aujourd'hui encore, il s'est conservé dans quelques cantons du midi de la France.

Peut-être même est-ce à la persistance de cet usage que nous devons les «oeufs de Pâques», qui sont comme une variante des étrennes et qui s'offrent, d'ailleurs, avec le même cérémonial.

Quelle est leur origine? Je ne sais trop. Les savants ergotent et, à grand renfort de textes, cherchent à démontrer que l'oeuf est ici un symbole et qu'il y faut voir l'image en raccourci de la création du monde. Une explication plus simple nous est donnée par les légendaires. Aux temps primitifs de l'Église, disent-ils, il était interdit de manger des oeufs en carême. Les poules persistant à pondre, force était bien de les laisser faire. Mais, au lieu de confier les oeufs à la poêle, on les serrait précieusement dans une réserve et, le vendredi ou le samedi saint, on allait à l'église les faire bénir: ils figuraient le dimanche suivant au menu familial, entre le pot-au feu et la tarte montée.

Quoi qu'il en soit de cette explication, il est certain qu'au moyen âge déjà on échangeait de voisins à voisins des oeufs de Pâques teints en rouge ou en bleu et que ces petits cadeaux passaient aussi bien que les nôtres pour entretenir l'amitié. Dans certaines familles, on allait jusqu'à les dorer. D'autres les faisaient peindre par de vrais artistes. L'usage s'en maintint bien après le moyen âge, et l'on montrait il y a peu de temps, parmi les curiosités du musée de Versailles, deux oeufs de Pâques peints et historiés par Lancret et Watteau pour Mme Victoire, fille du roi Louis XV, à qui ils furent offerts.

Combien différents, les oeufs de Pâques d'aujourd'hui! Et, d'abord, ils n'ont plus des vrais oeufs que l'apparence; ils sont en sucre ou en chocolat, et beaucoup, par leurs proportions gigantesques, seraient dignes d'avoir été pondus par cet oiseau Rock des _Mille et une Nuits_ qui, de ses ailes ouvertes, couvrait tout un pan du ciel[5]. Si fastueux et si énormes soient-ils, j'ai le mauvais goût de n'admirer que médiocrement ces tours de force de la pâtisserie moderne et, à tant faire que de convertir les oeufs en friandises, je n'hésite pas à leur préférer les simples oeufs à surprise dont le fin gourmet Charles Monselet copia jadis la recette sur un «viandier» du château royal de Marly: