Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 9
Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes, le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête absolument rasée.
Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.
Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée, pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour empêcher qu’on parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d’un cordon et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque.
Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement il lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l’avait informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait.
Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes, il interdit non seulement les études théologiques et les conférences sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les livres traitant de ces matières.
Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il prêchait à ses partisans et dont il exigea l’exécution avec une sévérité implacable.
Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan! Les plus proches parents des deux premiers de l’empire suivirent fidèlement leur exemple.
CHAPITRE XI.
Les premiers temps du règne du calife Abdullahi.
Chute et exécution de Dorho.—Siège de Sennaar et de Kassala.—Destitution d’Ahmed woled Soliman.—Le calife et les soldats noirs.—Exécution du Moudir de Kassala.—Un présent du calife.—Mon voyage avec Younis.—Projets de fuite inexécutables.—Révolte des troupes noires à El Obeïd.—Mort de l’émir Mahmoud.—Mohammed Khalid enchaîné.—Campagne dans les montagnes de la Nubie.—Le camp de Lupton.—Sa position à l’arsenal de Khartoum.—Révolte des Kababish.—Différends avec l’Abyssinie.—Mort de Kloss.—Organisation du Bet el Mal.—Justice du calife.
Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa mort aucun fait ayant pu avoir une influence quelconque sur le cours des événements n’avait eu lieu dans les différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi à Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.
Ils ne rencontrèrent aucune résistance; partout on se rendit sans difficulté au nouveau régime. Les provinces occidentales Dar Gimmer, Massalat, Dar Tama, jusqu’à la frontière de Wadaï firent leur soumission et lui envoyèrent des présents. Salih Dunkousa et ses amis, les Bedejat, ne voulant pas courir de nouveaux dangers, envoyèrent une députation avec le salam (cadeau) habituel. Mohammed Khalid avait aussi envoyé des présents au sultan du Wadaï Youssouf, par un de ses anciens amis de Kobbe, le marchand Hadji Karrar. Youssouf y répondit par un envoi de chevaux et de jeunes esclaves, et y joignit l’affirmation qu’il était partisan du Mahdi et serait toujours prêt à obéir à ses ordres. Seul Abdullahi Doud Benga successeur du sultan Haroun à Gebel Marrah fit des difficultés et hésita à se rendre à Fascher où il était convoqué. Mohammed Khalid ne lui plaisait point et il craignait une trahison. Enfin il fut placé dans l’alternative ou de partir immédiatement, ou de déclarer la guerre. Il se soumit, mais de crainte d’être emprisonné à Fascher et de s’y voir dépouillé, il prit la fuite au bout de quelques jours et se rendit à Omm Derman où il fut fort bien reçu par le calife Abdullahi qui lui promit de faire venir en cette ville sa famille et les biens qu’il avait laissés dans le Darfour. Mais, Mohammed Khalid, furieux du tour qui lui avait été joué fit poursuivre le sultan jusqu’à la frontière du Kordofan, confisquer les biens de tous les habitants des villages où il était passé et fit décapiter leurs sheikhs, comme étant d’accord avec le fuyard.
Il envoya aussi Omer woled Dorho avec des forces considérables à Gebel Marrah pour annoncer aux habitants qu’ils étaient considérés comme «ranima» (butin) puisqu’ils n’avaient ni annoncé leur soumission, ni fait des cadeaux au nouveau maître du pays.
Omer woled Dorho quitta Fascher, se dirigea sur Gebel Marrah où il rencontra peu de résistance, car les habitants s’enfuyaient dans les montagnes. Accompagné de bons guides, il les traqua jusque dans les endroits les plus inaccessibles, passa les hommes au fil de l’épée et partagea les femmes et les enfants entre ses soldats; mais il eut soin d’envoyer les plus belles à Mohammed Khalid. Cependant ses soldats et ses chevaux peu habitués à cette marche continuelle dans les montagnes s’épuisaient et chargé de butin il se disposait à retourner à Fascher quand lui parvint la nouvelle de la mort du Mahdi.
Dorho, pensant que cet événement inattendu amènerait d’importants changements, n’hésita pas à tirer parti de la situation. Il alla à Kobbe, se déclara indépendant, ne voulant plus obéir aux ordres de Khalid, il eut même l’intention de lui déclarer la guerre et de se rendre maître du Darfour; c’est pourquoi il promit aux émirs qui l’avaient accompagné dans cette expédition à Gebel Marrah de leur céder de grands territoires une fois que le Darfour lui appartiendrait. Ceux-ci reconnurent pourtant que c’était mauvaise politique de se brouiller avec Mohammed Khalid, car ils n’auraient sans doute pas plus à attendre d’Omer que de lui. Ils lui déconseillèrent donc d’agir ainsi et lui offrirent leur médiation auprès de Mohammed.
Le parti d’Omer diminuait de jour en jour et bientôt il reconnut avoir agi sans réflexion.
Le rusé Mohammed Khalid connaissant et respectant la vaillance de son ami Omer voulut le surprendre par un stratagème. Il lui envoya un ami commun, Ali bey Khabir qui devait lui jurer que s’il revenait, il ne lui serait fait aucun mal et qu’il oublierait toute l’affaire, parce que sans la mort inattendue du Mahdi rien n’aurait troublé leurs bonnes relations. Pour satisfaire l’opinion publique Omer woled Dorho devait cependant rentrer à Fascher en pénitent, déclarer qu’il se repentait de sa défection et promettre désormais de servir fidèlement le successeur du Mahdi. C’était la seule condition. Ali Chabir réussit à convaincre Omer de la sincérité de Khalid. D’ailleurs à ce moment-là Omer n’était soutenu que par quelques soldats, les Sheikhiehs et ses compatriotes; force lui était donc de se soumettre à cette humiliation.
Il partit pour Fascher accompagné de ses partisans, mais avant d’entrer dans la ville, il se mit à lui ainsi qu’à son état-major des chaînes autour du cou et se rendit à pied sous la conduite d’Ali Khabir à l’endroit où Mohammed Khalid l’attendait. Pendant le trajet, plusieurs (et l’on prétend même que Mohammed les y avait poussés) se moquèrent d’eux et les ridiculisèrent aux yeux du peuple rassemblé. Dans sa colère Omer s’oublia au point de dire qu’il ne serait jamais venu, s’il avait pu prévoir une telle réception. Mohammed Khalid s’emparant des paroles irréfléchies d’Omer le fit enchaîner et emprisonner ainsi que ses compagnons. Omer furieux commit alors l’imprudence de l’insulter ouvertement.
Mohammed fit aussi enfermer trois anciens officiers, deux officiers égyptiens Ibrahim Seian et Hasan Tcherkessi, ainsi que l’ex-chef de bureau Yacoub Ramsi, parce qu’ils avaient correspondu avec Omer.
Ces derniers, anciens employés du Gouvernement et sans ressources aucunes avouèrent qu’ils avaient en effet écrit à Dorho, mais avant la mort du Mahdi, pour lui demander son appui. Malgré les preuves qu’ils donnaient de leur innocence Mohammed les fit décapiter secrètement eux et Omer, le lendemain au lever du soleil. Ali Khabir à la nouvelle de ce forfait, déclara ouvertement que s’il avait pu même supposer que de telles mesures fussent prises, il n’aurait jamais voulu servir de médiateur. Il regrettait vivement la perte de ses vieux amis, ayant trouvé la mort d’une façon aussi lâche.
Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province entièrement soumise au Mahdi, sauf les habitants des montagnes méridionales qui, traités jusqu’ici en esclaves, se refusaient à lui payer le tribut et à faire le pèlerinage à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces contrées non seulement pour les soumettre, mais aussi pour augmenter le nombre de ses soldats. Après avoir subi de grandes pertes, il ne réussit qu’à moitié à atteindre son but, car les habitants défendirent vaillamment les montagnes et bien des tribus surent conserver leur indépendance.
Pendant que le Soudan occidental reconnaissait presque entièrement l’autorité du Mahdi, les gouverneurs de Sennaar et de Kassala défendirent encore dans les districts orientaux, leurs postes. Déjà, lors du siège de Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar et étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de cette province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent Sennaar sous le commandement de leur grand sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena. Lorsque la famine se fit sentir dans la ville, la brave garnison fit une sortie, chassa les assiégeants et s’empara des provisions du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus du pays ne faisaient pas la guerre avec assez d’énergie, leur envoya son cousin Abd el Kerim pour hâter le dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la garnison souffrait de la faim voulut prendre la ville d’assaut, mais il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette victoire la situation de Sennaar était fort critique; le manque de blé, les combats continuels et l’impossibilité d’obtenir des secours abattirent le courage de la garnison.
Kassala assiégée aussi par l’ennemi, ne pouvait se réapprovisionner malgré plusieurs sorties heureuses. Le Gouvernement égyptien pria alors le roi Jean d’Abyssinie d’intervenir et de secourir les garnisons de Gallabat, de Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah. Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la ville était composée d’indigènes et qu’il ne pouvait leur faire quitter le pays. Pendant ce temps le Mahdi envoya Idris woled Ibrahim et el Husein woled Sarah, avec des troupes pour contraindre la ville à se rendre. Les garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent sur le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves Massaouah. Les tribus arabes qui étaient à l’est de Kassala étaient soumises ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait déjà été nommé émir de ce district tandis que Mohammed Cher avait reçu l’ordre de se rendre à Berber pour occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après le départ de l’armée anglaise. Telle était la situation du Soudan quand le calife Abdullahi prit le Gouvernement en main. Ce n’est pas sans raison qu’il avait recommandé l’union aux tribus arabes occidentales et attiré leur attention sur le fait qu’elles étaient des étrangères dans la vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad Belad ou population indigène et surtout les Barabara et les Djaliin ne voyaient pas avec plaisir le règne du calife Abdullahi, qui différait d’eux par le caractère et les idées, car il s’entourerait principalement de ses compatriotes. L’un des premiers actes du calife fut de chasser de son poste d’Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu’il haïssait, sachant qu’il avait donné de grandes sommes aux Ashraf, parents du Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna de rendre compte de l’emploi de l’argent qu’il avait entre les mains pendant les années précédentes, n’ignorant pas que le Mahdi avait eu confiance entière en Ahmed et s’était contenté d’un compte rendu verbal sans exiger de reçu. L’impossibilité d’obéir fut une raison suffisante pour le calife afin d’ordonner la confiscation des biens d’Ahmed et de ses employés. Il nomma comme son successeur Ibrahim woled Adlan, de la tribu des Kawahla sur le Nil Bleu. Il avait été presque toute sa vie marchand dans le Kordofan et jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l’ordre de tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin qu’il puisse toujours en rendre compte au calife.
De cette manière il voulait éviter les versements d’argent spontanés à des personnes qui ne jouissaient pas de la faveur du maître.
En même temps que la mort du Mahdi, arriva la nouvelle des défaites de Sennaar et de la retraite d’Abd el Kerim. Le calife reporta alors le commandement sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison se rendit enfin au mois d’août 1885. Comme d’habitude, la reddition de la ville fut suivie d’une série d’atrocités; les jeunes filles les plus jolies et un riche butin furent envoyés au calife qui en fit distribuer une partie à ses émirs.
Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi et lui ordonna de se rendre à Omm Derman. Abd el Kerim était le représentant du calife Mohammed Chérif. Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres sous ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort de sa parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife Abdullahi à céder le gouvernement au calife Chérif qui, en qualité de parent le plus proche et de calife du Mahdi était le premier à devoir obtenir le Gouvernement. Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe? Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna à Yacoub, son frère, de préparer ses soldats pour recevoir Abd el Kerim. A son arrivée à Khartoum il reçut l’ordre de passer avec ses troupes à Omm Derman et d’y attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses hommes.
Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses 600 soldats. Le calife arriva, accompagné des forces préparées par Yacoub, salua très aimablement Abd el Kerim, loua son dévouement et celui de ses soldats pendant le siège de Sennaar et rentra chez lui, après s’être convaincu que la vue de ses armées avait découragé son adversaire. Il invita les deux califes et tous les parents du Mahdi à se rendre chez lui après les prières du soir.
Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie étions en tenue pour introduire les visiteurs. Ils furent conduits dans une des cours intérieures et priés de s’asseoir par terre; on étendit des peaux de mouton pour les deux califes et le maître, comme d’habitude, prit place sur un petit angareb. Il se fit lire le document écrit en sa faveur par le Mahdi défunt et accusa formellement Abd el Kerim d’infidélité en présence de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd el Kerim opposa les plus formelles dénégations, il fut néanmoins reconnu coupable et le calife Ali woled Helou saisit l’occasion de se déclarer l’esclave dévoué du calife. Il se basait, en accomplissant cet acte, sur l’ordre que le Mahdi avait donné en mourant de prêter serment d’obéissance au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant pas paraître très inquiet de la conduite d’Abd el Kerim, lui pardonna généreusement, mais exigea qu’il lui livra tous ses soldats nègres. Le calife Chérif et ses parents furent obligés de se soumettre à cette condition, et Ali woled Helou sur un signe d’Abdullahi suggéra qu’ils devraient tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition acceptée; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là, posant leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c’était leur devoir de livrer au calife tous les soldats nègres et leurs armes. En prenant congé du calife, ils réitérèrent leurs promesses. Ce fut le premier coup porté à ses adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les avait réduits à une position subalterne.
Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité de proche parent du Mahdi, depuis longtemps, gênait Abdullahi. Le même soir pendant que je causais avec lui des événements du jour, il me dit entre autres choses: «Un régent ne peut partager le pouvoir». Par ce principe il mettait déjà les deux autres califes en dehors et se déclarait maître absolu. Le matin suivant toutes les troupes nègres, les armes et les munitions de Chérif furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte. Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés provisoirement sous la surveillance du frère d’Abou Anga, Fadhlelmola, qui demeurait dans la caserne d’Omm Derman. Non content de cela, Abdullahi réclama les tambours de guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui jusqu’alors flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub.
Par des paroles amicales il avait gagné le calife Ali à sa cause et le calife Chérif ne pouvait guère agir autrement que lui. Les soldats et les tambours, signes de l’indépendance, une fois livrés et les drapeaux réunis aux siens, il était publiquement reconnu qu’Abdullahi était seul maître et qu’il fallait lui obéir.
Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle que Kassala s’était rendue et qu’Osman Digna combattait les Abyssins sous les ordres du Ras Aloula. Bien que les Abyssins fussent victorieux et eussent refoulé Osman Digna jusqu’à Kassala, ils ne le poursuivirent pas plus loin et rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors l’ancien gouverneur Ahmed bey Effat d’avoir poussé les Abyssins au combat et d’être encore en relation avec eux. Sans preuve aucune de sa culpabilité, il ordonna qu’on lui attachât, comme à un vil criminel, les mains derrière le dos ainsi qu’à six des premiers magistrats de Kassala, puis il les fit décapiter.
L’émir Idris woled Ibrahim qui, on s’en souvient, avait été envoyé à Kassala reçut l’ordre de revenir à Omm Derman avec soldats, armes, munitions, butin et femmes et de remettre le pays au gouverneur Osman Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi certes n’en doutait pas, devait lui attirer la haine de tous les parents du Mahdi. Peu lui importait: il voulait les affaiblir et les soumettre à sa puissance. Pour ne pas tourner l’opinion publique contre lui et pour ne pas être accusé de trop de sévérité ou même d’injustice par ceux qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit distribuer au calife Chérif et à ses partisans de riches présents en esclaves, en chevaux, en mules, etc. Il eut grand soin de répandre habilement le bruit de ses cadeaux; ses gens louèrent même dans leurs chants sa générosité, sa justice et sa libéralité. Pour rendre sa position encore plus favorable il envoya son parent, mon ami Younis woled ed Dikem et son cousin Othman woled Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les soldats des califes dépouillés pour les éloigner d’Omm Derman et les habituer à obéir à ses parents. Younis woled ed Dikem devait contraindre à l’émigration la tribu des Djimme qui était riche et forte, mais pas assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se joindre à Abou Anga, et attendre les ordres du calife. Pourtant ils devaient rassembler autant d’esclaves que possible et les habituer au maniement des armes. Younis alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour être jeté en prison. Son cousin qui ne voulait pas se soumettre aux ordres de Younis fut tué en essayant de prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus grande partie de ses biens, dut émigrer. Après qu’elle avait passé le fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s’établit là temporairement et retourna à Omm Derman chercher d’autres ordres. Il avait précédemment envoyé des milliers de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu dans cette ville. Le calife le chargea d’escorter la tribu à Woled Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait d’autres ordres. Younis, qui m’aimait tout particulièrement demanda au calife la permission de m’emmener avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa net d’abord pour y acquiescer ensuite après une demande plus pressante.
Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés à El Obeïd avec leurs femmes, qui avaient été retenus par Sejjid Mahmoud en allant au Darfour, furent amenés vers moi par ordre du calife après qu’on leur eût volé leurs biens, comme c’était devenu l’habitude. Trois serviteurs mécontents de leur sort chez moi me quittèrent. Je les remis à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses troupes. Il ne me restait donc plus que quatre serviteurs avec leurs femmes; lorsque le calife me donna l’ordre du départ, je lui demandai d’en prendre trois avec moi.
«Tu n’as pas besoin de te faire accompagner de domestiques, me dit le calife, laisse les tous ici, ne t’en inquiète pas, j’en prendrai soin et soit moi, soit Younis, nous veillerons à ce que tu voyages confortablement. J’ai confiance en toi et j’espère que tu la justifieras. Remplis les ordres de Younis et tu seras sûr de mon amitié. Va maintenant vers lui et annonce lui que je t’ai permis de l’accompagner.»
Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à son désir. Il promit de me rendre la vie aussi agréable que possible et parla tant et si vite que je ne compris que la moitié de ses paroles. Quant à moi j’étais heureux de pouvoir m’éloigner d’Omm Derman et de mon tyran et me laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage une occasion de sortir des griffes de mes bourreaux!
Un moulazem me rappela auprès du calife.
«As-tu dit à Younis que tu l’accompagnerais?» me demanda-t-il à mon arrivée. Sur ma réponse affirmative, il me fit asseoir et recommença de nouveau à me donner des conseils.
«Je t’engage, dit-il, à me servir fidèlement, je te considère comme mon fils et j’ai à ton égard les meilleures intentions. Le Coran promet une récompense aux fidèles et condamne les traîtres; Younis t’aime et écoutera tes avis. Si tu vois qu’il entreprend quelque chose de désavantageux, avertis-le. C’est ton maître, cependant je lui ai dit que je te considérais comme mon fils et il t’écoutera.»
«Je m’efforcerai d’accomplir tes désirs, répondis-je, mais Younis est le maître, il agira à son idée; je te prie de ne pas attribuer à ma mauvaise volonté et de ne pas me rendre responsable, s’il arrive quelque chose qui te déplaise.»
«Tu n’as que le droit de parler et non celui d’agir; s’il t’écoute, c’est bon; sinon, c’est son affaire,» dit le calife; puis, il se mit alors à m’entretenir du Darfour. Il m’apprit que depuis longtemps il avait ordonné à Mohammed Khalid de venir dans le Kordofan avec toutes ses armées et de laisser au Darfour quelqu’un de sûr qui put le remplacer. Mohammed avait répondu qu’il ne trouvait personne dans sa parenté; mais après des appels réitérés il était maintenant sur le point de venir et se trouvait peut-être en chemin.
«Crois-tu qu’il vienne et qu’il suive exactement mes ordres? me demanda le calife. Voyons, tu le connais mieux que les autres.»
«Sans doute, il viendra, répondis-je, car il est trop peureux pour oser résister.»
«J’espère que tel est le cas, dit-il, car un subalterne peureux est plus facile à guider qu’un brave qui regimbe.» L’entretien durait depuis longtemps et j’allais demander la permission de me retirer lorsque le calife fit signe à un eunuque de s’approcher et lui parla à voix basse. Je connaissais mon maître; cette action ne m’annonça rien de bon.