Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 8

Chapter 83,936 wordsPublic domain

Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers avaient suffi; nous ne savions plus marcher!

Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers chrétiens.

«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne sommes nullement disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon leur semblera, à moins que.... vous ne désiriez retourner auprès des chrétiens?...»

Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme pouvait s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, il promit de nous présenter au Mahdi, le jour même.

La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient la libre entrée; aussi, dès qu’on sut notre présence en cet endroit, nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre visite. Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il apprit que nous devions être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me renouveler ses précieux conseils.

Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour intérieure où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne l’avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait jamais voulu que notre bien, qu’il le voulait encore et que les fers exercent sur l’homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la crainte d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, mais refusé par lui.

«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi j’ai refusé,» dit-il en terminant son discours hypocrite.

Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission, car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus que lui-même, à celui-là la croyance n’est point encore ferme dans son cœur.»[3]

«Répéte, répéte, me dit-il!»

Et se tournant vers le calife:

«Ecoute!»

Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.

«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»

Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et nous arracha la «Baïa» le serment de fidélité; que nous avions rompu par notre trahison et devions renouveler.

Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de le quitter. Après avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre rekouba, y attendant des ordres ultérieurs.

Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens et d’y rester; un moulazem l’accompagna jusqu’à la tente du Bet el Mal où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son entretien, resta seul avec moi.

«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu quelqu’un qui se chargerait de toi?»

«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais de moi ce que tu croiras bon pour mon avenir.»

«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment, je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu ne manques de rien. Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes parents et mes domestiques.

«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie; la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre à la maison que je vais t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»

«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera, je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux devoirs.»

«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège jusqu’à ce que je te revoie demain.»

J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il nourrissait contre moi au fond de son cœur.

Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.

«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop facilement le moyen de les combattre.

Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de celle du calife.

Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.

Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens.

C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays! Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet à ses généraux.

Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit, j’aurais agi contre les intentions du calife.

C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou Anga. Tout à coup il s’interrompit:

«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes?»

Question épineuse!

«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée au Darfour et elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»

«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il avec curiosité.

«Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats avec le sultan Haroun. Je l’ai trouvée orpheline parmi mes gens, au milieu de beaucoup d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à mes soldats.»

«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.

Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un homme sans postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison, je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d’une heureuse famille.»

Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de tels cadeaux, d’attendre au moins que j’eusse fini de construire mes huttes.

Comme indemnité pour mes biens pris par Abou Anga, il ordonna à Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me fut envoyée aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements.

En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.

Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés. Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb. Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première prière.

Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de palmier.

Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage, lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie de sa taille.

Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé sur l’angareb.

Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté; la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam (Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour dormir.

C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais, ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.

Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description sans déguisement aucun de la personne.

Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide, choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.

Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin. L’exemple devait suivre l’enseignement.

Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et glorieuse.

La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie. Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait été tenu caché jusqu’alors.

Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments, mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler. Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus grands dangers.

Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables. Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié de moi.»

Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme.

A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi, son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin (notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.

Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir, déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.

On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord, nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante.

«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée. Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur) prêtez-moi donc serment de fidélité.»

Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres. La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire. Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.

Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses enseignements.

Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion de suivre toujours fidèlement ses enseignements.

Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi consistaient ses nouveaux enseignements?

Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte des batailles.

Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre _masahib_ (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière, dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières; après celle du matin et celle du soir, le _rateb_, composé par lui, devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait d’habitude au Soudan. Il fixa le _mahr_ (dot) pour les jeunes filles à 10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements. Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant», de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens aussitôt nubiles.

Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres».