Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 7

Chapter 73,919 wordsPublic domain

Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau. Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient des cris déchirants.

Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur soutirer des aveux.

Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des semaines.

Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant:

«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit tuer partout où il se montre).»

Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées, les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne s’étaient pas rendus volontairement.

Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.

Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d’artillerie et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia» et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements. Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais qui se trouvaient avec elles.

Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux, sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin entre les rebelles, furent mises en liberté.

Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais, malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de la prise de Khartoum.

Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits, construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en état de recommencer le combat avec plus de succès.

Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point, tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui l’accompagnaient.

Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat. Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord Beresford, et à la vaillance de l’équipage.

Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.

Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à cette expédition avaient succombé à la soif.

Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.

J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba; comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir lui avait défendu de s’approcher de moi.

Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture; je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de Charybde en Scylla.

L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour, eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé. Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.

Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi!

Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait quand même la vie bien amère.

Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les envoya me saluer.

La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que, lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails, déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle); son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.

L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga, augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan, de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart du Tabia Regheb Bey.

En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul, d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga m’enleva même cette minime consolation.

J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville. Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda l’autre pour lui.

Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là dans mon coin.

Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?)

«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.)

Puis, il continua son chemin.

Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.

«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»

Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.

Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités, mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler, les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!»

Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent; sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité, une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon.

Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait: «C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je ne te revoie plus!»

Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.

Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.

Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!

Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous épargna une nouvelle épreuve?

Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et, qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné!

Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi. Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.

A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous rendraient sous peu la liberté.

«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une façon aimable, tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu ne dois le contredire en rien; Dieu l’ordonne ainsi.»

Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter une foi absolue.

Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai un beau discours; Lupton en fit de même; mais.... le calife nous adresserait-il la parole?

Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d’aller vers les prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son angareb à l’ombre de la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec beaucoup d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu’il avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait arrêtés et qui se plaignaient de leur condamnation, il promit de s’occuper d’eux.

Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi, il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la bouche pour tâcher de l’inviter au silence.

«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose à faire?» demanda le calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb; puis il feignit de s’éloigner.

«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le Sejjir, tandis que le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard sur moi et me demanda, ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première visite: «Abd el Kadir, te portes-tu bien?»

«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai ma situation».

Il s’assit commodément et m’écouta:

«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection, ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens, par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue, attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»

Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit pas. Se tournant vers Lupton:

«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»

«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et rends-moi libre.»

«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir, débarrasse-les de leurs fers».

Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.

Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.