Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 6
Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm Derman se resserrait toujours de plus en plus. Le jour précédent, une partie de la garnison de la première de ces villes avait tenté une sortie; elle fut repoussée. Le frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé la mort. On lui trancha la tête et on l’envoya au calife qui la fit jeter aux pieds de Salih. Celui-ci, sans être prévenu, reconnut aussitôt la tête de son frère. Sans changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce qui signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se tournant vers Sejjir, le surveillant général des prisonniers, il ajouta en souriant: «Vous croyez donc m’effrayer ou m’inspirer un sentiment de peur...?»
Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!
J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé du Darfour au Mahdi des soldats et des munitions et que les émirs du calife Ali woled Helou avaient reçu l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils étaient commandés par Mousa woled Helou, le frère du calife. Une solution quelconque s’imposait.
Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait toujours de plus en plus.
Omm Derman fut attaquée avec une furie qui s’accrut de jour en jour. Farrag Allah fit preuve d’une énergie vraiment remarquable; malgré le petit nombre de ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.
Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et on commença à agiter les conditions de la capitulation. Farrag Allah avertit Gordon de son dessein au moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne pouvait soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation de se rendre.
Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; il n’y avait aucun trésor dans le fort, les gens ne possédant que les habits qu’ils portaient, leurs familles se trouvant à Khartoum.
Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc possession du fort d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne portaient même pas jusqu’à Khartoum.
Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre, si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.
Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui indiqueraient la délivrance!
Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles, les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....?
Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire, pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens, curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi qui venait de culbuter des milliers de fanatiques?
Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le rivage.
Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout pour le tout.
Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se tenir prêts.
Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses habitants ne tenaient qu’à un cheveu?
Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc surgi subitement....?
Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions.
Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au combat.
On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout était perdu.
Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité; les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum?
L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain, des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.
Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison; en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes. En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la montrer..... la tête du général Gordon!
Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration comme coupée. Je parvins néanmoins à me contenir, à surmonter mon émotion et je considérai la face pâle qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; ses cheveux et ses favoris étaient presque blancs.
«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta en soulevant la tête.
«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme; c’était en tout cas un brave soldat; il est tombé à son poste et a fini de souffrir. Honneur à lui!»
«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu en subiras les conséquences,» murmura Schetta.
Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant.
Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum était prise! Gordon n’était plus!
Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait défendu son poste avec un courage héroïque; cet homme que beaucoup peut-être avaient placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire!
A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh.
Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus contre l’ennemi comme des lions!
Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.
Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse, ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.
Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville; ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens, ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec précision et bonne volonté par des affamés?
Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les habitants de la ville.
La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse, voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.
Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans l’autre.
A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils devaient à Gordon depuis Bourri.
Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais. Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées; en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante méconnaissable.
Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.
Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre.
Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela, ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures, en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même.
Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais. Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher? Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais.
Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son équipage, sa famille à Khartoum.
Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.
Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.
Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple, Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre; ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr; alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et sanguinaire.
Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor. Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune homme et, en présence de sa femme lui dit:
«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi».
Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui, quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.
«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!»
Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître!
Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où était caché l’argent.
Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses propres parents ne l’en eussent empêché.
Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre, puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans le fleuve.
Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous, réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.
Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en lieu sûr.
On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.
Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si, réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole.