Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 3

Chapter 33,871 wordsPublic domain

Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude; la victoire de Gordon le troublait bien un peu; elle pouvait avoir peut-être des suites plus importantes que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai et envoyai mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de venir me voir en secret. Sa demeure étant à proximité de la mienne, il arriva quelques instants après. Nous échangeâmes alors nos impressions sur la joyeuse nouvelle, au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous entretînmes, fort avant dans la nuit, des temps passés, des événements actuels et de nos espérances pour l’avenir. J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant la nouvelle de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait dans la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses craintes n’étaient malheureusement que trop fondées.

Gordon Pacha se trouva aussitôt son arrivée à Khartoum aux prises avec une situation très difficile. La proclamation fut lue; là-dessus les Djaliin commencèrent à se soulever; ils élurent enfin comme chef Haggi Ali woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais qui voulait différer le combat aussi longtemps que possible pour des motifs personnels et à cause aussi de son inclination pour le Gouvernement.

Les consuls des Puissances étrangères voyant que les événements à Khartoum prenaient une tournure toujours de plus en plus menaçante, demandèrent à Gordon de les conduire à Berber; mais comme ils ne pouvaient, là non plus, trouver une sécurité suffisante, ils résolurent, à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants de Khartoum considérèrent au commencement leur nouveau gouverneur général avec méfiance parce qu’ils craignaient que, conformément à la proclamation, il fut venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à peu ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était prêt à vaincre ou à périr avec eux.

Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs religieux, avait rassemblé ses partisans et campait dans le voisinage de Halfaya. Afin de chasser les rebelles de leur position, Gordon envoya des troupes sous le commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha Husein qui avait été précédemment moudir de Shakka. Mais, du toit de son palais, il put se rendre compte avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs soldats à l’ennemi, puis rentraient avec le reste à Khartoum. Il fit comparaître les traîtres dans la nuit même devant une cour martiale et fit exécuter aussitôt la sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident, il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position et à amener à Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement, sous la conduite du sandjak Abd el Hamid woled Mohammed.

Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi, avait demandé à Gordon des secours. Comme on ne pouvait lui en envoyer, il fut forcé de se rendre avec quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses autres troupes. La population de tout le Ghezireh se rassembla alors pour assiéger Khartoum sous les ordres de Haggi Mohammed Abou Gerger.

Tandis que ces événements se passaient dans le voisinage de Khartoum, l’ancien précepteur du Mahdi, le sheikh Mohammed el Cher (portant autrefois le nom de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les bords du Nil. D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses Djaliin et, avec ceux-ci, renforcé par les Barabara et les Bicharia ainsi que par les autres tribus de la province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit au bout de quelques jours.

La province de Dongola résistait encore très bien; elle n’avait pas jusqu’ici encore été troublée à cause de la ruse de son gouverneur Moustapha bey Iawer qui avait déjà deux fois offert de faire sa soumission au Mahdi. Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans le gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid Mohammed Ali. Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs, le sheikh El Hedaïa qui avait déjà auparavant suscité au gouverneur nombre de difficultés, afin de prendre possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous le commandement d’un officier anglais[1] anéantirent Mohammed et les forces des Mahdistes à Debba où périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La province de Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps.

Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui, assiégée par l’ennemi, possédait bien des vivres suffisants, mais était privée de toute communication avec les autres parties du pays. Tout d’abord, la courageuse sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants, laissa quelque temps de répit à la garnison.

De tous côtés on priait le Mahdi de venir en personne. Toutefois celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder à cette demande, sachant que ce pays était en tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être arrachée que par une grande armée expédiée par l’Egypte ou par une autre Puissance. Il pensait avec raison ne plus avoir à craindre une telle éventualité.

Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même ses troupes en revue.

Il divisa toutes ses forces en trois corps dont chacun fut placé sous les ordres d’un de ses califes. Le calife Abdullahi fut nommé Raïs el Ghesh, commandant en chef de toute l’armée.

Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet ez serga) appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub, son représentant; le drapeau vert (Raï el okhter, exactement Er raïet el khadra) au calife Ali woled Helou; le drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des nobles) au calife Mohammed Chérif.

Aux trois bannières principales étaient subordonnés d’innombrables petits drapeaux sous la garde des émirs. Dans les revues, tous les émirs obéissant à la bannière noire se tenaient avec leurs étendards sur une ligne déployée, le front tourné du côté de l’est.

En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la bannière verte à une distance égale, le front tourné du côté de l’ouest, tandis que les deux lignes étaient réunies par ceux qui obéissaient à la bannière rouge, le front tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants à ce moment là était immense, cette disposition formait un carré gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le Mahdi se rendait à la fin de la revue avec son calife Abdullahi et ses moulazeimie, galopant devant le front afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous bénisse.)

Ces revues nommées _arda_ ou _tarr_ étaient, comme nous l’avons vu, passées chaque vendredi et, à la suite de chacune, les bruits les plus étranges circulaient sur la personne du tout puissant homme de guerre.

L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés du Mahdi et parlant avec lui; un autre avait entendu les voix célestes qui bénissaient les combattants pour la foi (ansar) et leur promettaient la victoire. Un troisième prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était formée par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait envoyés pour rafraîchir ses bien-aimés.

Environ trois jours après que la nouvelle de la défaite d’Abou Gerger nous fut parvenue, un Italien résidant autrefois à Berber, nommé Giuseppe Cuzzi arriva de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à Berber par A. Marquet, représentant de la maison française Debourg et C^{ie}, pour opérer la liquidation de quelques petites affaires et y avait été fait prisonnier. Mohammed Cher l’avait envoyé à Khartoum, où il devait remettre à Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger; il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un poste militaire établi en face de Khartoum sur la rive nord du Nil Bleu et renvoyé à la personne qui l’avait expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie d’un Grec nommé Calamatino, pour Khartoum, avec des lettres adressées à Gordon, dans lesquelles celui-ci était sommé de se rendre. Je pus remettre au Grec un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put pénétrer dans la forteresse; il remit ses lettres au poste et y attendit la réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de Gordon, ne put s’approcher de Khartoum que jusqu’à une portée de fusil, car, au dire des officiers qui s’étaient trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission, il cherchait à les persuader de se rendre.

Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan et que Abou Anga eut été rappelé avec toutes ses forces de Gebel Deier, le Mahdi fit répandre le bruit qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à Khartoum et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher et menacèrent ceux qui resteraient en arrière sans permission de les considérer comme ranima.

Presque tous les habitants du pays étaient, par fanatisme et cupidité, enchantés d’obéir à l’appel du Mahdi; ce qui provoqua une véritable migration de peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.

Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste suivait en trois colonnes. Toutes les tribus possédant des chameaux prirent la route du nord Khursi-Halba-Dourrah el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre Daïara-Sherkela-Chat-Douem, avec ses califes et une partie des émirs. Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent celle du sud parce qu’elles y trouveraient, dans les nombreux étangs, assez d’eau pour leurs troupeaux.

Ma place comme moulazem était à la suite du calife Abdullahi.

Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais l’habitude de laisser mes domestiques et mes chameaux auprès de Salih woled el Mek qui appartenait à la suite du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih une antipathie secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans son voisinage immédiat, tout en me faisant surveiller par son cousin Othman woled Adam. Je trouvai cependant, la nuit venue, plus d’une fois l’occasion de communiquer avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque jour des nouvelles sur les événements se passant aux environs des bords du fleuve.

Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit étrange circula dans notre colonne; on racontait qu’un étranger européen et chrétien était arrivé à El Obeïd et était maintenant en route pour venir à la rencontre du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était le chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était un parent de la reine d’Angleterre. Une chose toutefois demeura certaine, c’est qu’un Européen était effectivement arrivé et je crois inutile de dire que j’étais extrêmement impatient de savoir qui avait osé s’aventurer ici dans les circonstances actuelles.

Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un Français était arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné l’ordre de l’amener ici.

«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il dans ton pays, comme chez nous au Soudan, des tribus différentes?» me demanda le calife qui n’avait en ce temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants. Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je le jugeai nécessaire.

«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il ait franchi une si longue route?» me demanda-t-il en réfléchissant.

«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et recherche-t-il l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.»

Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta brièvement: «Nous verrons».

Nous étions arrivés à Sherkela; vers midi, le calife me fit appeler auprès de lui.

«Abd el Kadir, dit-il, le Français voyageur vient d’arriver et je l’ai fait amener ici; attends-le auprès de moi, peut-être aurais-je besoin de toi.»

Quelques minutes après, apparut aussi Husein Pacha qu’il avait également fait appeler.

Il se passa un certain temps jusqu’à ce que le moulazem du calife annonçât que l’étranger se trouvait devant la porte. Le calife donna ordre de le faire entrer.

C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans, de force moyenne, le visage fortement brûlé du soleil, il portait des moustaches et de légers favoris blonds; il était vêtu de la gioubbe et du turban; il salua avec un «salam aleikum» le calife qui, sans se lever de son angareb, l’invita à s’asseoir.

«Pourquoi es-tu venu ici et que veux-tu de nous?» furent les premières paroles pleines de défiance que le calife lui adressa.

L’étranger essaya de répondre en langue arabe, mais il put seulement faire comprendre qu’il était Français et qu’il était arrivé ici venant directement de France.

«Parle avec Abd el Kadir, répliqua le calife interrompant l’étranger au milieu de son discours incompréhensible, il me fera part de tes intentions.»

L’étranger me regarda d’un air méfiant et me salua en langue anglaise.

«Je ne suis pas Anglais, répondis-je en m’avançant, parlez français; abrégez, et arrivez immédiatement à la cause de votre voyage ici. Plus tard nous trouverons l’occasion de parler ensemble en confidence.»

«Pourquoi t’entretiens-tu avec lui si longtemps, Abd el Kadir; je veux apprendre ses intentions, et tout de suite, s’écria le calife.»

«Je lui apprenais quel était mon nom, répondis-je, et le sommais de dire la vérité, car toi et le Mahdi vous êtes des hommes éclairés par Dieu, vous connaissez les pensées des hommes et vous savez lire dans leur cœur.»

Husein Pacha, qui était assis à côté de moi, dit rapidement: «C’est la vérité, et que Dieu prolonge leur vie; mais tu as bien fait de rendre l’étranger attentif.»

Le calife se calma et dit tranquillement: «Cherche à savoir la vérité.»

«Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors l’étranger dans sa langue maternelle, et je suis Français. Déjà, depuis ma première jeunesse, je m’intéressai au Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations; je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce sentiment. Mais il y a sur notre continent des nations avec lesquelles nous vivons en inimitié. L’une de celles-ci est la nation anglaise qui s’est établie en Egypte, tandis que l’un de ses généraux, Gordon, commande à Khartoum. Je suis venu pour vous offrir mon alliance et celle de ma nation.»

«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais traduit mot à mot le discours d’Olivier Pain.

«Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils, ajouta Olivier Pain, mais ma nation serait prête à gagner votre amitié, à vous soutenir aussi par des actes et à vous livrer de l’argent et des armes.»

«Es-tu mahométan?» demanda le calife comme s’il n’avait pas entendu les derniers mots.

«Oui, je suis depuis longtemps un fervent de cette religion, à laquelle j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.»

«Bien, dit le calife en se tournant vers moi, reste avec Husein auprès du Français, je vais avertir le Mahdi et reviendrai ensuite auprès de vous.»

Lorsqu’il nous eut quittés, je serrai la main d’Olivier Pain et je le présentai à Husein Pacha. Quoique sa proposition énoncée par lui sérieusement à ce qu’il semblait, de soutenir mes ennemis, m’intéressât d’une façon toute particulière, je lui recommandai d’être avant tout prudent dans ses discours et de se donner comme poussé à venir ici plutôt par l’amour de la religion que par des visées politiques.

Husein Pacha était dans son for intérieur très sévère pour les rôdeurs.

«Vous appelez en Europe «des politiques,» me dit ce dernier en arabe, des gens qui ne sortent de chez eux que pour tuer des hommes, pour ramasser du butin, pour emmener en esclavage des femmes et des jeunes filles de notre religion, vous les soutenez et vous leur offrez de l’argent et des armes! Mais, si un pauvre homme de notre race achète un nègre qui ne se distingue d’un animal que parce qu’il peut dire quelques mots et l’emploie à cultiver son champ, vous appelez cela un péché, une horreur et vous vous arrogez le droit de punir une telle action.»

«_Malêche_ (_cela ne fait rien_, phrase destinée à tranquilliser et continuellement employée), dis-je à Husein Pacha, celui qui vit longtemps voit beaucoup.»

Le calife revint bientôt et nous ordonna de procéder à nos ablutions pour prendre part avec le Mahdi à la prière de midi.

Nous obéîmes à son injonction et suivîmes le calife au lieu du culte où, à la nouvelle de l’arrivée d’Olivier Pain, une immense foule s’était rassemblée exprimant les avis les plus absurdes sur le nouveau venu. A peine avions-nous pris place, Olivier Pain au second rang, que le Mahdi parut. Il portait une belle gioubbe fraîchement lavée, parfumée de toutes les odeurs possibles; son turban était enroulé autour de la tête avec un soin particulier; ses paupières peintes avec du cohol, afin de donner plus d’éclat à son regard. Il me fit l’impression d’avoir attaché de l’importance à paraître aussi avantageusement que possible aux yeux de l’étranger. Il semblait flatté qu’un homme fût venu de si loin pour le voir et lui offrir son concours.

S’asseyant sur une peau de bête, il nous appela tous auprès de lui et, regardant Olivier Pain, tandis qu’il souriait toujours, il reçut son salut avec bienveillance, mais ne lui tendit pas la main. Puis il lui ordonna d’expliquer les motifs de sa venue, et m’invita à servir d’interprète comme je l’avais fait précédemment.

Olivier Pain recommença la même histoire qu’il avait racontée déjà au calife. Le Mahdi m’invita à parler aussi fort que possible afin que la foule curieuse qui nous écoutait put tout entendre et comprendre. Lorsque nous eûmes fini, le Mahdi dit à haute voix:

«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me fonde pas sur le soutien des hommes, mais je n’ai confiance qu’en Dieu et en son Prophète; ton peuple est un peuple d’infidèles et jamais je ne m’allierai avec lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges que m’enverra le Prophète.»

Les cris poussées par des milliers de poitrines annoncèrent la satisfaction générale causée par les paroles du maître. Lorsque le calme se fut rétabli, le Mahdi se tourna vers Olivier Pain:

«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la vraie; es-tu mahométan?»

«Certainement, répondit Olivier, et il prononça à haute voix la profession de foi musulmane: «La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah». Alors le Mahdi lui tendit sa main à baiser sans toutefois exiger de lui le serment de fidélité.

Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier Pain à côté de moi et nous fîmes notre prière avec le Mahdi. Quand elle fut terminée, le maître prononça quelques paroles d’édification pour le salut général des âmes, puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier m’ordonna auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel avis et d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le loisir de causer avec mon hôte sans crainte d’être dérangé.

Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour sa mission d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié pour l’homme qui, s’il avait pensé remporter un succès, s’était heurté à une amère déception. Je le saluai encore une fois cordialement et lui dit:

«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous voilà seuls pour quelques instants, nous allons parler à cœur ouvert. Bien que votre mission n’ait absolument pas mes sympathies, je vous assure cependant, en vous serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour prévenir toute atteinte à votre sécurité personnelle. Maintenant vous pouvez être tranquille et comme je suis depuis des années sans relations avec le monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe pendant ce temps!»

«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il, je connais votre nom qui a été souvent prononcé devant moi, depuis que je suis en Afrique; je suis heureux que le sort m’ait conduit auprès de vous. Il y aurait beaucoup de choses à raconter, que vous ne savez pas encore. Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous intéressera davantage, je le crois.»

Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha el Arabi, des grands massacres, de l’intervention des Puissances et de l’action de l’Angleterre qui avait occupé l’Egypte.

«Je suis, dit-il, collaborateur de _l’Indépendance_ et collègue de Rochefort que vous connaissez aussi certainement. La politique de la France et de l’Angleterre, comme vous ne l’ignorez pas, ne suit pas le même chemin, et c’est notre devoir, là où faire se peut, de contrecarrer les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour mon propre compte. On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser. Le gouvernement anglais, instruit de mes desseins, a semé sur mon chemin tous les obstacles possibles. J’ai été même signalé, poursuivi, chassé de Wadi Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de la tribu des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par Kab à El Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de Dongola. J’ai été reçu aujourd’hui par le Mahdi d’une façon très amicale, je suis satisfait et j’ai beaucoup d’espoir.»

«Pensez-vous réellement que votre proposition sera acceptée?» demandai-je.

«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, j’espère cependant que le Mahdi sera disposé à entrer en relations amicales avec la France, ce qui me suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon propre mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera pas de m’en retourner.»

«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à vous! lui dis-je; avez-vous laissé une famille dans votre patrie?»

«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris une femme et deux chers enfants. Je pense souvent à eux et je me réjouis de les revoir bientôt. Soyez franc, Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après votre avis?»

«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de ces gens, vous n’avez pour le moment rien à craindre pour votre propre personne, mais quand et de quelle manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que j’espère, c’est, qu’on refusera vos propositions qui pourraient pourtant être utiles un jour à cet ennemi de l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans votre patrie où vous attendent votre femme et vos enfants.»

J’avais donné ordre à mon domestique de nous apporter à manger, j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien domestique d’O’Donovan, à partager notre repas. Il avait obtenu, sur ma demande, la permission du calife de demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé que deux moulazeimie du calife parurent et invitèrent Olivier Pain à les suivre. Il fut surpris qu’on lui ordonna d’aller seul et sortit quelque peu froissé. Je trouvai aussi cette invitation un peu étrange, car Olivier Pain parlait si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire comprendre. Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha (Kloss) lorsque je fus à mon tour appelé auprès du calife.

«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te considère absolument comme étant des nôtres. Que penses-tu de ce Français?»

«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère et qu’il a de bonnes intentions. Mais ne connaissant ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas que vous n’avez confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni ne voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes victorieux car Dieu est avec ceux qui se confient en lui.»

«Tu as entendu, continua le calife, les paroles que le Mahdi a adressées au Français. Nous ne voulons pas d’alliance avec les infidèles et nous vaincrons nos ennemis sans leur concours.»

«Certainement, fis-je observer, c’est pourquoi cet homme est inutile ici; il doit retourner près de son peuple et faire connaître à ses compatriotes les victoires du Mahdi et de son général le calife.»

«Peut-être plus tard, dit celui-ci, pour le moment je lui ai ordonné de rester auprès de Zeki Tamel qui s’occupe déjà de lui.»

«Il lui sera difficile de se faire comprendre, car il connaît peu la langue arabe.»