Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 29
«Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le saches, tu viens d’échapper à un grand danger. Écoute: Il y a trois jours, l’émir de Berber, Zeki ibn Othman, reçut la nouvelle que les soldats égyptiens se trouvant à Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient l’intention d’attaquer Abou Hammed, station mahdiste. Zeki ibn Othman envoya des secours à Abou Hammed et, cet après-midi même, 60 chevaux et 300 hommes à pied sont passés devant nos demeures. Tu connais cette horde sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer un mouton et préparions tes provisions de voyage lorsque, soudain nous fûmes surpris par eux. Ce qui était destiné pour toi fut avalé en un instant; après quoi, ils se dispersèrent à la recherche du butin. Pense, combien notre inquiétude était grande à ton égard; car, enfin, l’un de ces bandits pouvait parvenir jusqu’à l’endroit où tu étais caché. Ils se sont retirés; que la malédiction de Dieu les accompagne! Remercie le Seigneur qui te protège!»
Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui qui m’avait sauvé de tant de dangers.
Ainsi que je l’appris plus tard, le commandant en chef de l’armée égyptienne, le général Kitchener Pacha, était arrivé à Wadi Halfa pour diriger les manœuvres annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey, s’étant, à cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers, le bruit se répandit qu’on fortifiait Mourad et qu’Abou Hammed allait être attaquée.
«Les chameaux n’arriveront que plus tard, continua Ahmed, je les ai expédiés dans l’intérieur du pays, en apprenant l’arrivée des derviches, de crainte qu’ils ne fussent utilisés par ceux-ci pour le transport des munitions.
«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher de nouvelles provisions.»
«Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd’hui; le manque de provisions ne saurait m’en empêcher; pourvu que les chameaux ne tardent pas trop.»
Ils n’arrivèrent qu’après minuit.
Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides:
«Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et Yacoub Hasan, également un de mes proches parents. Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed Fadaï, le chef suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à Assouan.»
Les outres étant remplies, nous prîmes congé d’Ahmed.
«Je te prie, excuse le manque de provisions; mais ce n’est point ma faute, reprit Ahmed. Vous avez de la farine et des dattes, assurément ce n’est pas une nourriture bien fortifiante, mais elle suffira quand même pour apaiser la faim.»
Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction de l’est-nord-est et, à l’aube, nous atteignîmes la lisière orientale de Wadi el Homar (la vallée de l’âne). Elle a reçu ce nom à cause des ânes sauvages qu’on y rencontre fréquemment; la végétation y est très rare. Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert: du sable, à de grandes distances quelques élévations sans le plus petit arbrisseau, sans le moindre brin d’herbe.
Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos; nous arrivâmes le mercredi matin au pied des monts de Nurauei, autrefois habités par les Arabes Bicharia. La vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à pic dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas verts. Sur un des côtés latéraux de celle-ci se trouve le puits qui porte le même nom que les montagnes.
Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un point élevé, il nous fit part que le puits était entièrement libre; nous nous y rendîmes et, à la hâte, les bêtes furent abreuvées et nos outres remplies.
Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur six de profondeur; vers le milieu, il est taillé en forme d’entonnoir. Sur cette surface inclinée, des pierres faisant saillie servent de marches; on les utilise pour parvenir jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle intérieur.
Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et sont fréquemment occupés; aussi nous n’y séjournâmes point. Après avoir franchi les monts de Nurauei, nous entrâmes dans la plaine; après cette dernière course de trois heures, un repos était bien mérité.
Quelle différence entre mes guides! Les premiers étaient courageux, décidés, prêts à sacrifier leur vie pour moi ou avec moi; ceux qui me servaient actuellement étaient tout le contraire, accomplissant de mauvaise humeur la tâche que leur avait imposée Ahmed Abdallah, se plaignant sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice sans doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce à leur négligence, ils avaient perdu en route mes sandales et mon briquet. Dans la suite, ce fut surtout mes sandales dont je regrettais amèrement la perte.
Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze heures, le puits de Douem; bien que les tribus qui s’y arrêtent soient hostiles aux Mahdistes, je jugeai prudent de me tenir caché.
Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre de me conduire chez le sheikh Hamed Fadaï; ce n’était pourtant point leur intention.
En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter quels dangers planaient sur eux s’ils restaient éloignés des leurs durant plusieurs jours. De la part du calife et de ses sujets, sérieuse enquête serait faite pour savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu étant connue pour ses sentiments amicaux envers le Gouvernement égyptien, non seulement eux seuls avaient à craindre, mais aussi mon ami Abdallah. Bref, ils me prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant présenter à une de leurs connaissances qui demeurait à proximité et qui me conduirait plus loin.
Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me rendraient service et leur ordonnai de terminer l’affaire au plus tôt. Avant le coucher du soleil, ils me présentèrent mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un Arabe Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante ans.
Celui me salua et, sans autre préambule me dit: «Chacun cherche son avantage. Tes guides que je connais fort bien désirent que je te conduise à Assouan; j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?»
«Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras 120 écus Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont l’importance variera selon la façon dont tu auras rempli ta mission.»
«Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu et son Prophète peuvent témoigner que j’ai confiance en toi. Je connais votre race, un blanc ne ment jamais! A travers des montagnes qui n’ont jamais été foulées par le pas de l’homme, n’ayant que les oiseaux comme témoins de notre course, je te conduirai vers les tiens. Sois prêt; à la tombée de la nuit, nous partirons.»
Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux et pris deux outres pleines d’eau ainsi que la plus grande partie des dattes et quelques galettes de doura.
A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh parut. Son fils s’étant rendu dans le district de Roubatat, avec le seul chameau qu’il possédait, pour chercher du blé, Garhosh était ainsi obligé d’aller à pied. Le chemin étant surtout montueux et le chameau ne pouvant trotter, je m’inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide eût bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je pris congé d’Ibrahim et de Yacoub; enchantés mutuellement de nous séparer les uns des autres.
Il fallut deux jours de marche à travers des monts dénudés et des collines pierreuses séparées par quelques petits espaces sablonneux pour atteindre, le dimanche matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn. Quoique persuadé qu’il n’était pas fréquenté, je préférai attendre mon guide à environ une lieue de là.
Notre nourriture se composait de dattes et de pain, si j’ose l’appeler ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes; car, quoique Garhosh se vantât d’être passé maître dans son art, nos boulangers auraient hésité à reconnaître pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût.
Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres de la grosseur d’un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer primitif du bois sec. Ensuite, il pétrit de la farine de doura avec de l’eau dans un plat des plus primitifs également. Au moyen d’une pierre à feu et avec de l’amadou, il alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut retiré et sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit sa bouillie qu’il couvrit avec la braise. Quelques minutes après, il me présentait ce qu’il venait de fabriquer, un produit dur comme une planche qu’il débarrassa de la cendre et des pierres au moyen d’un petit bâton.... N’importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque avec plaisir, ce qui confirme une fois de plus que la faim est le meilleur cuisinier.
Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques heures après avoir quitté le puits, nous abordâmes la première montagne de l’Etbai.
Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge et le Nil est habitée dans sa partie méridionale par les Arabes Bicharia et les Arabes Amrab; au nord, par la tribu des Ababda. Entre ces monts élevés, noirs, parfois coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles ces tribus font paître leurs troupeaux de chameaux.
Les chemins sont presque impraticables; néanmoins, sans repos, nous avançâmes, tant j’avais hâte de terminer au plus tôt ce voyage et de revoir ma famille.
Nous n’avions plus rien à craindre, nous trouvant sur le territoire égyptien et hors de la puissance des Mahdistes; mon guide pourtant désirait que nous passions inaperçus. Il craignait d’être reconnu par des gens en rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait, en effet, à la frontière des Mahdistes; et ses affaires l’appelant fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de guide pouvaient avoir des suites fâcheuses pour lui.
On pouvait lui appliquer ces mots: «l’esprit est prompt, mais la chair est faible.»
A son âge, il souffrait de la nourriture, de notre marche forcée et du froid parfois très sensible; je lui donnai ma gioubbe, ne gardant, sur mon corps nu, que la ferda et l’hisam.
Pour l’aider encore, je lui cédai pendant les quatre derniers jours mon chameau et, comme mes guides avaient perdu mes sandales, je le suivis, pieds nus sur le sol pierreux. Physiquement, je l’avoue, ce fut le moment le plus dur de ma fuite.
Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser en panne. S’étant blessé au pied de devant et s’étant, en outre, heurté violemment à une pierre pointue, le pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis forcé de sacrifier ma ceinture de laine; j’en fis une sorte de chausson que je mis au chameau; chaque jour il fallait renouveler le bandage. Ce procédé est utilisé par les tribus du nord du Darfour qui emploient non de la laine mais du cuir; j’étais heureux, en cet instant, de connaître ce fait.
* * * * *
Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions des hauteurs, j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas, sur ses bords..... Assouan!
Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent alors de moi!
Mes souffrances avaient pris fin! J’étais sauvé de ces mains fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour la première fois, et depuis de si longues années, une ville habitée par des hommes civilisés, dans un royaume administré par son possesseur légalement et justement!
* * * * *
Les officiers anglais et égyptiens au service de S. A. le Khédive apprirent au dernier moment mon arrivée inattendue; ils me reçurent avec joie dans le bâtiment du commandant où l’on s’ingénia à me faire oublier toutes mes peines.
Le major général Hunter Pacha, commandant le corps de la frontière, justement arrivé de Wadi Halfa, ses officiers supérieurs: Jackson bey, Sidney bey, Machell bey, le major Watson et d’autres dont j’oublie momentanément les noms me fournirent de la façon la plus gracieuse, des habillements, du linge, etc..... Avant même de m’habiller, je dus consentir à me laisser esquisser par mon ami Watson, ce à quoi, du reste, je consentis avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis, aujourd’hui vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide, Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse; je lui donnai quelque argent, des habits et des armes et le major général Hunter Pacha, en signe de joie, lui fit présent de dix livres. Devenu ainsi si rapidement un homme aisé, il prit congé de moi tout ému.
Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à me parvenir; le premier fut celui du colonel Lewis, tant en son nom personnel qu’au nom de la garnison de Wadi Halfa; puis, celui du très honoré chef de notre agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont le dévouement fut sans borne à mon égard; puis, du major Wingate bey, cet ami si désintéressé. Le baron Victor Herring et son fils, en voyage ici, furent les premiers compatriotes qui me saluèrent.
Par un hasard des plus heureux, le paquebot des messageries levait l’ancre l’après-midi même. Je l’utilisai naturellement. Quand je montais à bord, l’hymne national autrichien retentit, faisant couler mes larmes, tandis que tous les officiers qui m’accompagnaient ainsi que de nombreux touristes de toutes les nations poussaient des cris de joie.
J’étais ému, saisi, honteux! Quoique m’étant efforcé de conserver dans tous les cas mon honneur, ce que chaque officier aurait fait du reste, je n’avais rien accompli qui pût mériter tant d’honneurs, ma captivité ayant été plus riche en souffrances qu’en services.
Machell bey, le commandant du 12^{ème} bataillon soudanais, dont les manœuvres de Wadi Halfa à Mourad avaient été cause que les Mahdistes avaient dévoré mes provisions et que j’eus tant à souffrir de la faim dans le désert m’accompagna. Je pris ma revanche! Il dut satisfaire à tous mes désirs touchant le boire et le manger, peine dont il s’acquitta du reste avec une amitié remarquable et une ponctualité militaire.
Nous arrivâmes à Louxor le dimanche soir; je fus de nouveau reçu admirablement par tous les voyageurs européens. C’est là que je reçus, par l’entremise du baron Heidler, le premier salut télégraphique de mes chers frères et sœurs, de Vienne.
Famille—Patrie! Comme ces mots sonnaient harmonieusement à mes oreilles!
A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes Ghirgheh, la station terminus du sud des chemins de fer égyptiens; l’express nous transporta au Caire où nous arrivâmes le mardi 19 mars, à 6 heures 10 minutes du matin.
Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von Egeregg et ses fonctionnaires, le consul, docteur Carl Ritter von Goracuchi avec son personnel avaient tenu à venir me saluer sur le quai de la gare. Plus loin se trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne saurais assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de tout ce qu’il fit pour moi; puis, le Père Rossignoli, le correspondant du “_Times_” et d’autres. Un photographe, à l’affût, prit aussitôt un instantané!
On me conduisit au palais de l’agence diplomatique austro-hongroise; les appartements qui m’y étaient réservés étaient décorés aux emblèmes et aux couleurs de ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A l’entrée étaient écrits ces mots: _Bienvenue sur le sol natal_.
Pendant des mois, je goûtai là l’hospitalité la plus large, la plus cordiale du baron Heidler qui avait tant fait pour ma délivrance. Ses soins infatigables à mon égard qui dépassaient de beaucoup les limites de sa mission me tinrent lieu de patrie et de famille.
Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux télégrammes m’apportant les salutations et les félicitations de ma famille, de mes amis, de mes camarades d’études, de mes compagnons d’armes et autres.
Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de Wurtemberg et le général de cavalerie, le prince Louis Esterhazy qui, autrefois, commandait la campagne de Bosnie à laquelle j’avais pris part comme jeune lieutenant de réserve; après s’être intéressés à mon sort, ils eurent la bonté de m’exprimer de la façon la plus cordiale la joie qu’ils éprouvaient de me voir libre.
S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante; me promut au grade de colonel et me décerna le titre de Pacha.
Quelques jours après mon arrivée, j’étais sur le balcon du palais du consulat et admirais les fleurs aux corolles veloutées et leurs feuilles chatoyant au soleil comme de riches étoffes, premier sourire de la végétation à la nature qui renaissait..... soudain, ces mots revinrent à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu’un saut dans ma chambre et avisai l’ancien possesseur de la grue comment elle avait été vue et tuée à la fin de 1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en traçant ces lignes et combien j’étais heureux de pouvoir satisfaire le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements qui ne tardèrent pas à me parvenir me prouvèrent, du reste, que mon intérêt pour ce petit épisode était justifié.
Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim lors de mon arrivée, vint au Caire pour me saluer. Il me fournit ainsi l’occasion de le remercier, lui, mon compagnon de souffrances pendant tant d’années, au moins par des paroles, pour son désintéressement, pour l’activité qu’il déploya touchant ma fuite.
Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts par des personnes qui s’intéressaient à moi ou qui m’interrogeaient par pure forme ou par curiosité, on me rendit tant d’honneurs dans les cercles et dans les sociétés que, franchement, je trouvai à peine le temps de respirer. Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était si grand que parfois il me semblait avoir fait un long rêve.
Enfin, je retrouvai le repos et surtout l’indépendance que j’avais presque totalement perdue, me préparant ainsi à un travail sérieux.
Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité sans remercier du plus profond de mon cœur le Tout-Puissant de sa protection constante, de sa grâce immense et le bénir de m’avoir permis de revoir libre les miens et ma patrie.
CHAPITRE XX.
Conclusion.
Afrique, aujourd’hui et autrefois.—Le Soudan passé et présent.—Début, progrès et déclin du Mahdisme.—Sa durée.—Position actuelle du calife.—Empiètement européen.—Les Blancs dans le Bahr el Ghazal.—Importante position stratégique de la province.—Le temps et la marée n’attendent personne.—Je retrouve mon épée longtemps perdue.—Un dernier mot.
Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y compris 11 années de captivité pendant lesquelles toute communication avec le monde civilisé me fut coupée, j’eus enfin le bonheur de rentrer en Europe.
Que de changements en Afrique durant ce laps de temps!
Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, Stanley, Cameron, Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann, Holub, Lenz et des centaines d’autres explorateurs ont risqué leurs vies sont maintenant accessibles à la civilisation. Des postes militaires et des stations offrant la sécurité et facilitant le commerce qui devient de jour en jour plus actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur a rencontré autrefois les plus grands dangers. A l’est, l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne; à l’ouest, le Congo, la France et l’Angleterre, augmentent chaque jour leur influence, et sont sur le point de se donner la main au centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur manière de vivre, se rapprochaient plus de la brute que de l’homme, commencent à connaître de nouveaux besoins et à comprendre qu’il existe des êtres qui leur sont intellectuellement supérieurs et qui par les ressources de la civilisation moderne, sont devenus invincibles même dans les pays étrangers. La partie nord des états musulmans encore indépendants, le Wadaï, le Bornou, et le royaume des Fellata seront sans doute obligés de conclure, tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des puissances qui s’avancent, afin de conserver leur régime héréditaire.
Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés ci-dessus et les puissances avancées de l’est, du sud et de l’ouest, se trouve l’ancien Soudan égyptien, qui est maintenant sous la domination du calife Abdullahi, le chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen ne peut s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à toute civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel serait son sort. Ce pays s’étend au sud, le long du Nil jusqu’à Redjaf, à l’est et à l’ouest de Kassala jusque près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte période de dix années que le pays a été si misérablement assujetti. Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de Mohammed Ali, il resta sous le Gouvernement de l’Egypte et était ouvert à la civilisation. Dans les villes principales se trouvaient des marchands égyptiens et européens. A Khartoum même, les puissances étrangères avaient leurs représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités pouvaient non seulement traverser sans empêchement le pays, mais ils rencontraient encore secours et protection. Des communications télégraphiques et postales régulières facilitaient les rapports avec les pays les plus éloignés. Les mosquées, les églises chrétiennes, les écoles fondées par les missions dirigeaient l’éducation morale et religieuse de la jeunesse. Le pays était habité par différentes tribus qui, bien que disposées à être en lutte les unes contre les autres, retenues qu’elles étaient par la force et la sévérité du Gouvernement, n’osaient pourtant pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, j’ai montré comment la cupidité et le mauvais fonctionnement des employés officiels avaient poussé les habitants à la révolte. J’ai cherché à démontrer comment Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait réunir les différentes tribus ennemies; il se donna, en conséquence, comme le Mahdi envoyé par Dieu pour délivrer le pays du joug étranger et pour régénérer la religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont l’histoire des douze dernières années du Soudan est remplie. Sans ce fanatisme, la révolution n’aurait jamais pu avoir un tel succès; avec ce fanatisme et par lui un enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter au moyen-âge et même plus loin en arrière pour en trouver un pareil.
J’ai cherché à dépeindre point par point les causes dominantes qui conduisirent à cette triste situation actuelle; ces causes, il est vrai, se sont bien affaiblies dans leurs effets depuis le temps où le Mahdi et son successeur étaient à l’apogée de leur puissance; mais néanmoins la situation doit être étudiée avec prudence et il est nécessaire d’avoir une connaissance parfaite des circonstances et de leur développement historique pour comprendre exactement les conditions dans lesquelles cette vaste étendue de pays tombée maintenant dans un état indescriptible de décadence morale, politique et économique pourra être rendue à la civilisation.
Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste exemple d’une civilisation nouvelle encore, mais capable de développement, anéantie soudainement par des tribus sauvages, ignorantes, presque barbares, qui ont élevé sur les restes dispersés de cette civilisation une forme de gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les principes qu’elles ont trouvés existant, mais dont elles ont foulé aux pieds la justice et la moralité et, elles ont arboré une domination remplie de la plus noire injustice, de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les temps modernes un pays où a régné pendant environ un demi-siècle un certain degré de civilisation et qui en si peu de temps soit retombé dans un état se rapprochant autant de la barbarie.
Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle puissance qui s’est élevée si soudainement et qui enraye complètement tous les efforts civilisateurs du monde européen qui ont eu lieu dans presque toutes les autres parties du Continent africain.