Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 28
«J’ai une proposition à te faire, me dit Hamed après quelques instants. Mon parent Ibrahim Mousa est sheikh de ce district, sa demeure est sise au pied de la montagne à quatre lieues d’ici. Personne ne nous a vus, j’ai tout lieu de le croire; pourtant j’estime qu’il est préférable de l’avertir de notre arrivée, afin qu’il soit prêt à toute éventualité. Sans te nommer, je lui peindrai notre situation, il est mon cousin, donc il est forcé de nous donner asile; dans le cas où notre retraite serait découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il nous avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars cette nuit afin de le trouver sans être vu de personne; demain, de bonne heure je serai de nouveau auprès de toi.»
«Ton plan est bon; prends de l’argent, mais ne lui dis pas mon nom.»
Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me laissant ainsi seul avec mes pensées. Elles se reportaient vers mes domestiques, vers mes compagnons; tant d’années passées ensemble m’avaient habitué à eux malgré la différence des races et malgré leur caractère plutôt mauvais; mais elles s’envolaient, surtout vers les miens, mes frères et sœurs, mes amis, mes compatriotes. Pourvu, mon Dieu, que mon entreprise réussit! Epuisé, je finis par m’endormir sur ma couche dure; mais, avant l’aube, j’étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver.
«Tout va bien, s’écria-t-il, le sheikh, mon cousin, te salue quoique tu lui sois inconnu; il souhaite que Dieu te protège. Aie de la patience; actuellement, il n’y a rien d’autre à faire.»
Il se laissa choir entre deux blocs de rochers; on le distinguait à peine à cause de la couleur brune de sa peau; j’étais assis un peu plus bas, à l’ombre d’un arbre rabougri qui essayait de pousser entre les pierres et tandis que Hamed interrogeait l’horizon, nous nous entretînmes de la situation présente et passée du pays.
Soudain, un peu après midi j’entendis le pas d’un homme; il devait marcher derrière nous; m’étant retourné, je vis, non sans crainte, à quelque cent cinquante pas, un individu qui grimpait la montagne; ses reins étaient ceints d’une ferda qu’il essayait en cet instant, de ramener sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous apercevoir.
«C’est un indigène, me dit Hamed; je crois bon d’aller lui parler, qu’en penses-tu?»
«Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire, donne-lui quelque argent.»
A pas rapides, mon camarade s’élança à la rencontre de l’homme qui, ayant atteint le dos de la montagne, venait de disparaître à mes regards. Peu après, je les vis tous deux s’approcher de moi.
«Nous avons de la chance, s’écria Hamed; c’est un de mes nombreux cousins; nos mères sont cousines germaines.»
L’homme s’approcha et me tendit la main.
«Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en sûreté! me dit-il.»
Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.
«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment t’appelles-tu?»
«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, j’avais de mauvaises intentions à votre égard. Changeant de pâturage, j’arrivai, il y a quelques jours, au pied de cette montagne que tu vois, située là-bas, au midi. En me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau y est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine, je remarquai les traces de vos chameaux; je les suivis. De loin, j’aperçus la couleur blanche de tes pieds qui sortaient de ta cachette; j’en conclus qu’un étranger se trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner pour revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter ton voyage en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.
Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les ténèbres m’auraient peut-être empêché de le reconnaître.»
«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait écouté en silence, permets que je te conte une petite histoire:
Il y a quelques années—j’étais encore bien jeune—au temps de la domination turque,—mon père était sheikh de ces montagnes alors très habitées. Une nuit, un homme qui fuyait vint lui demander asile; les soldats du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses femmes tombèrent entre les mains de ses persécuteurs. Longtemps après, mon père qui l’avait tenu caché, se rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par des dons en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit pour lui en se portant caution et fit libérer ses femmes.»
«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, c’était mon père. Je n’étais point encore né à cette époque, mais ma défunte mère,—que Dieu ait son âme—m’a conté cette histoire. O frère, ce que ton père a fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous suis dévoué; suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, une meilleure cachette.»
Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la direction du sud nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des rochers; deux personnes y pouvaient tenir aisément.
«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y ait rien à craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, cette nuit, choisir une autre couche à proximité. On ne peut pas savoir; quelqu’un vous observe peut-être, sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard, ainsi que j’en avais l’intention moi-même.
Mais j’ai beaucoup tardé et ma route est longue; je vous quitte; demain après le coucher du soleil, je reviendrai et m’annoncerai en sifflant doucement. Portez-vous bien,—au revoir.»
Suivant le conseil d’Ali, nous cherchâmes un autre endroit pour passer la nuit; le lendemain, nous reprîmes possession de notre grotte. Tout le jour, Hamed monta la garde. La faim seulement le décida à revenir vers moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des dattes.
Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement: c’était Ali. Fidèle à sa promesse, il venait au rendez-vous, nous apportant dans une petite ghirba (peau tannée de jeunes gazelles que les Arabes utilisent fréquemment pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa ferda, du pain (galette de doura).
«J’ai fait croire à ma femme que j’avais à recevoir des marchands, nous dit-il après nous avoir salués; elle est si bavarde qu’il m’était impossible de lui dire la vérité.»
«C’est une particularité dont beaucoup de maris se plaignent aussi dans mon pays, observai-je en riant; (bien disposé, du reste, à la vue de l’excellent repas que nous allions faire).»
«J’ai pris des renseignements aux puits, continua Ali, soyez sans inquiétude. Mangez et buvez tranquillement; je crois à votre entière réussite.»
Nous fîmes honneur aux mets; puis, je le priai de se retirer afin que son absence n’inquiétât pas sa famille et n’éveillât pas de soupçons. J’ordonnai, à voix basse, à Hamed de lui remettre quelques écus comme gage de notre amitié.
«Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui; tes allées et venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou pourraient laisser des traces qui trahiraient notre séjour.
Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de ta fidélité.»
Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin.
«Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son retour; j’ai dû l’obliger à le prendre, ce n’est que dans la crainte de t’offenser, qu’il l’a accepté.»
Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident aucun, nous goûtâmes le repos jusqu’au matin. Je me retirai alors dans ma grotte, tandis qu’Hamed reprenait son poste de factionnaire.
Lentement les heures s’écoulèrent; que de pensées m’assiégèrent et combien ma patience fut-elle soumise à une dure épreuve! Et pourtant, il n’y avait rien à faire.
Notre provision d’eau diminuant, Hamed Houssein prit la ghirba pour se rendre à la source, voulant voir les deux chameaux.
«Mon absence durera quatre heures environ. Reste tranquillement dans ta grotte. Si, le cas échéant, quelqu’un venait,—que Dieu nous en garde!—ce serait en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un étranger n’est parvenu jusqu’ici; retiens-le et dis-lui que Hamed woled sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais évite toute querelle et surtout garde-toi de répandre le sang.»
«Je suivrai ton conseil; j’espère toutefois que tu me retrouveras seul.»
Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon guide était de retour et sa ghirba était remplie d’eau.
«Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je les ai cachés; ils se sont un peu remontés, autant que j’ai pu en juger.... donne-moi quelques dattes, je meurs de faim.... je vais regagner mon poste d’observation.»
Le reste du jour s’écoula plus lentement encore, mais sans incident. A la nuit tombante, nous regagnâmes notre couche et, après avoir babillé à voix basse, nous demandâmes à la Providence de ne point soumettre notre patience à une trop dure épreuve.
Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment son poste et je le vis s’avancer à pas très rapides.
«Qu’est-ce? lui dis-je.»
«Je vois un homme qui se dirige, au pas de course, vers notre ancienne cachette. Ce doit être un messager. Reste ici jusqu’à mon retour.»
J’attendis..... les minutes me paraissaient des siècles; prudemment j’observai, fouillant du regard le terrain; à une grande distance, je vis deux hommes qui s’approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et avec lui Zeki Bilal.
Je sortis, il m’aperçut et accourut à moi.
«Je te salue, maître; accepte un heureux message, me dit-il, en me serrant la main. Je viens d’arriver avec deux chameaux que j’ai cachés de l’autre côté; je vais les chercher.»
Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en courant.
Une heure après, il amenait les deux bêtes.
«Comme tu as fait rapidement, lui criai-je tout joyeux, voyons, raconte.....»
«Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai voyagé jour et nuit; ma chamelle avançait à souhait de telle sorte que lundi matin j’étais auprès de nos amis; aussitôt ils firent chercher les chameaux que tu vois ici; mardi, on me les remit et, à l’instant même, je repartis. J’ai marché lentement afin de ne point les fatiguer. Aussi nous pouvons nous mettre en route sur le champ.
«Ah! j’oubliais de te dire que tes amis se sont rendus avec moi à la station convenue à la lisière du désert afin que tout soit prêt; je leur ai donné rendez-vous pour vendredi ou samedi, au plus tard, après le coucher du soleil.»
«As-tu apporté du pain? Nous n’avons que des dattes pour toute nourriture.»
«Grand Dieu! dans ma précipitation, j’ai oublié d’en prendre.»
«N’importe! repris-je, même sans dattes nous terminerons la route.»
«Zeki, dit alors Hamed, selle l’autre chameau; va avec notre ami et notre frère jusqu’à la source et abreuve les bêtes! Tu m’attendras ensuite jusqu’à ce que je vienne avec mon chameau qui doit s’être suffisamment reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, reste caché dans le voisinage; on ne peut pas savoir, il y a beaucoup de gens qui ont soif dans le monde.»
Nous suivîmes son conseil.
Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons revinrent avec les trois chameaux et les outres remplies. Nous nous mîmes en route.
A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction de l’est-nord-est, nous entrions dans la plaine.
Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit; le matin, d’après le calcul d’Hamed, nous devions avoir fait la moitié du chemin.
«Cette journée sera la plus périlleuse de notre voyage, me dit-il; nous approchons du fleuve et aurons à traverser les pâturages des riverains; que Dieu nous permette d’atteindre notre relais sans être aperçus!»
Le paysage est uniforme; des steppes parsemés d’une herbe rare; çà et là, quelques touffes de mimosas; un sol sablonneux; par place des pierres.
Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger. Le soleil était au zénith. Au loin, nous aperçûmes un troupeau de moutons et leur berger; nous modifiâmes quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait aux informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à maintes reprises, des traces de chameaux, d’ânes, de moutons..... mais, en somme, rien de suspect.
Le terrain était absolument plat.
«Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large, grisâtre qui partage la contrée du nord au sud-ouest. C’est la grande route des caravanes conduisant de Berber à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la franchissons sans être vus, nous n’aurons plus rien à craindre, car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux, sans végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité. Mais, écoutez mes conseils! Laissez aller vos chameaux lentement, à une distance de 500 pas l’un de l’autre; arrivés à la route, nous la suivrons pendant quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons pour nous diriger vers l’est. Voyez-vous cette colline pierreuse à environ cinq ou six kilomètres? C’est là que nous nous réunirons. De cette manière seulement, nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient nous poursuivre.»
Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route soit très fréquentée et peu après, nous gravissions la colline.
«Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux afin qu’ils nous rendent un dernier service, ajouta-t-il en riant, tout va bien jusqu’ici.»
Depuis mon départ d’Omm Derman je ne l’avais pas vu rire une seule fois; je savais que, de ce côté du fleuve, nous n’avions plus rien à craindre. Alors, en avant! Impitoyablement, nous excitions et frappions nos bêtes; on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main droite quelques monts.
La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de pierres noires de la grosseur du poing ou de la tête, serrées étroitement les unes contre les autres et les unes sur les autres; parfois, l’on rencontre quelques gros blocs isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer sur ce cailloutis, un véritable casse-cou.
Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais très loin encore, le Nil qui serpentait à travers le pays; l’obscurité nous prit au moment où nous descendions le plateau; nous ne tardâmes pas à arriver dans une vallée entourée de collines pierreuses.
On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve n’était éloigné que d’environ deux heures.
«Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois Hamed et Zeki, qui s’assirent et prirent quelques dattes. Demeure ici avec les chameaux; nous irons à l’endroit où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu poursuivras ta route.»
Seul, plein d’espérance en l’avenir, mon esprit, mes pensées se reportaient vers les miens, je les voyais, je revoyais ma patrie.....
Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait donc ce retard? si l’on n’arrivait pas, je ne pouvais traverser le fleuve cette nuit même.....
Deux heures avant la pointe du jour, j’entendis enfin des pas: c’était Hamed.
«Quelles nouvelles m’apportes-tu? lui demandai-je, tout anxieux.»
«Aucune,» me répondit-il; il s’assit, rendu de fatigue.
«Impossible de trouver tes amis à l’endroit convenu, reprit-il; je suis revenu, car tu ne peux rester ici, étant trop exposé au danger d’être vu, dans cette contrée habitée. Zeki est là-bas, qui cherche tes gens. Prends la ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons la Kerraba, tu t’y cacheras entre les pierres.»
Une heure après, nous atteignîmes le plateau.
«Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle avec les pierres; c’est ainsi que font les chameliers pour se protéger contre le froid, pendant la morte saison; puis, cache-toi à l’intérieur. Mais, tu sais cela; tu es un Arabe comme nous! Ce soir, je viendrai te chercher. Pour l’instant, je retourne auprès des chameaux; étant connu, je n’ai rien à craindre.
«Si l’on m’interroge, je dirai que je viens de Dar Sheikhieh et que je cherche des gens établis dans la contrée. Heureusement, j’ai ici aussi des parents.»
Il partit, me laissant seul, abandonné.
J’eus bien vite fait de construire un cercle en pierres de la hauteur d’un demi-mètre, dont le centre était assez spacieux pour m’y cacher avec la ghirba et mon fusil.
Dès que les premières lueurs du jour parurent, je rentrai dans ma cachette. Le sol était tendre, sablonneux.
Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu’on ne pouvait m’apercevoir et, fatigué, je m’y étendis.
A quoi songer si ce n’est aux miens, aux années de captivité, à la colère du calife en apprenant ma fuite, aux incidents, aux difficultés qui pouvaient encore surgir et qui m’apparaissaient même comme infranchissables....
Et pourtant, je n’ai jamais désespéré; en pouvait-il être autrement? Dans quelque situation difficile que je me sois trouvé, je n’ai jamais perdu courage ni confiance en ma bonne étoile! Et la peur trouve aujourd’hui place en mon cœur! Peut-être, est-ce parce que je suis enseveli comme dans un tombeau? Mourir aujourd’hui ou demain, n’est-ce point là le sort de tous les hommes?
Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger! O Dieu, toi qui trônes au-dessus des nuages, aie pitié de moi, aie pitié d’un pauvre malheureux, laisse-moi revoir ceux qui me sont chers, mes amis et ma patrie.....!
Le calme revint en moi! Eh quoi! c’était un léger retard, mais mon affaire marchait à souhait! Cette nuit, je traverserai le Nil, demain je franchirai le désert, deux ou trois jours me sépareront de tout danger et, léger comme l’oiseau, je me hâterai d’aller vers ceux que je désire tant revoir.
Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances.
Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement sur ma tête; je tâchais de me protéger de mon mieux en utilisant ma ferda, lorsque j’entendis un léger sifflement. C’était Hamed qui, l’air joyeux, arrivait à moi.
«Nous avons rencontré tes amis, me dit-il.»
Quelle joie en entendant ces paroles!
«Tu n’as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki trouva tes gens avant l’aube et ils convinrent aussitôt de ce qu’il y avait à faire.
«Ils sont prêts; ce soir, ils viendront te chercher. Mais, soyez prudents: ta fuite est connue dans le pays. Viens avec moi maintenant..... non, reste plutôt ici, c’est mieux; tu attendras l’obscurité. Je te quitte; viendras-tu seul ou dois-je revenir te chercher?»
«Il est inutile que tu te fatigues davantage; je connais l’endroit et vous y trouverai ce soir.»
Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le fusil sur l’épaule, je quittai ma cachette dans laquelle j’avais passé quelques heures tourmentées que je n’oublierai pas et avec la perspective d’avoir à surmonter encore quelques difficultés.
Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes que je ne connaissais pas. Ils me saluèrent: «Nous sommes, dirent-ils, envoyés par ton ami Ahmed ibn Abdallah, de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers le fleuve; Ahmed lui-même le traversera avec toi.
Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils te mèneront à travers le désert. Prends congé de tes guides, leur mission est remplie!»
Je serrai bien cordialement la main de mes deux vieux amis et les remerciai en termes émus de leur sacrifice.
«Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs et surtout plus calmes!»
Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut laissé à mes anciens guides. Un des nouveaux guides prit place à califourchon derrière moi et nous partîmes.
«Comment t’appelles-tu?» lui demandai-je.
«On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade Ishaak.»
«Est-ce vous qui m’accompagnerez dans le désert?»
«Non; d’autres auront cette tâche. Mais laisse aller ton chameau à pas lents et quoiqu’il fasse sombre, enveloppe ton visage, c’est plus prudent. Il y a trois jours que de Berber, l’ordre est venu de surveiller étroitement toutes les routes; tu n’as cependant rien à craindre dans notre pays.»
Après deux heures de marche dans la direction de l’est-nord-est, nous fûmes à proximité du Nil. Nous entendions grincer la roue qui sert aux irrigations, les cris et les éclats de rire des esclaves travaillant avec leurs femmes.
Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre.
«Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement afin que leur cri n’attire pas l’attention.»
Sans bruit, les animaux obéirent.
«Demeure ici, jusqu’à ce que nous revenions avec Ahmed ibn Abdallah!»
Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans l’obscurité profonde.
Une heure s’était à peine écoulée quand je vis venir quatre hommes. Le plus grand d’entre eux s’approcha de moi et m’embrassa, me pressant sur sa poitrine: «Dieu soit loué! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans le pays de mes pères; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah de la tribu des Djihemab! Crois-moi, tu es sauvé!
«Mohammed, Ishaak, ordonna-t-il, ôtez les selles sans bruit!
«Vous avancerez avec vos chameaux le long du fleuve; à une distance assez grande, vous gonflerez les outres (elles servent en cas de besoin de flotteurs), vous les attacherez au cou des chameaux et traverserez le fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres près des pierres qu’on nomme “les rochers du taureau combattant!”
«Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi!»
L’individu resté en arrière et lui-même se chargèrent des selles; quelques minutes après, nous atteignîmes la rive du Nil Saint; dans une caverne, nous trouvâmes un canot, à peine assez grand pour nous contenir. Il nous fallut plus d’une heure pour traverser le fleuve. Nous sautâmes sur le rivage; l’homme qui nous accompagnait dirigea le petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit couler à pic. Il regagna à la nage la rive. Le canot avait déjà disparu et avec lui les derniers vestiges de notre traversée.
Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah me pria de l’attendre quelques instants; à son retour il m’apporta du lait et du pain.
«Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite de ton entreprise; oui, j’ose le jurer par Dieu et par son Prophète, tu es sauvé. Mon plan comportait que tu partisses encore cette nuit même, mais il est trop tard; il est préférable que tu attendes jusqu’à demain soir. C’est demain aussi que tes chameaux doivent être abreuvés. Nous sommes cependant ici trop à proximité d’habitations, c’est pourquoi le fils de mon frère, Ibrahim Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné d’ici et assez difficile à atteindre. Là, tu m’attendras! Je vais te procurer un coursier, à moins que tu ne te sentes assez fort pour aller à pied?»
«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?»
«Ici! il te servira du reste de guide dans le désert.»
La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une ghirba vide à la main, prit d’abord la route suivie par les caravanes qui se rendent à Abou Hammed en longeant le fleuve; puis, après avoir fait environ six kilomètres, il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes dans l’intérieur du pays. La marche était rendue difficile et lente par les grosses pierres dont la colline était couverte; j’étais exténué, chancelant comme un homme ivre. Enfin, nous fîmes halte auprès d’un ravin.
«Nous sommes à la place désignée par mon oncle, me dit Ibrahim qui, jusqu’ici, n’avait soufflé mot. Sois tranquille et sans crainte! Ce soir, j’amènerai les chameaux et nous partirons. Voici du pain et de l’eau. Je vais achever mes préparatifs; porte-toi bien.»
J’étais ainsi de nouveau seul; de nouveau exposé pendant le jour au soleil brûlant. Il est vrai que je me sentais plus léger, plus disposé à tout supporter, j’allais atteindre enfin mon but!
Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j’entendis très distinctement le bruit des sabots d’animaux qui marchaient rapidement sur le sol pierreux.
Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était accompagné de deux hommes montés sur des ânes. Il vint à moi et me pressa sur sa poitrine.
«Dieu soit loué pour ta délivrance!» me dit-il.
Il me présenta les deux personnages venus avec lui.
«Ce sont mes frères; ils t’apportent tous leurs vœux.»
Je leur tendis la main; puis, me tournant vers Ahmed:
«Je ne te comprends guère! Tu manifestes ta joie.....»