Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 27

Chapter 273,819 wordsPublic domain

Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes le chor Shombat et atteignîmes la place où les chameaux devaient nous attendre. En proie à un énervement compréhensible, nous cherchions dans l’obscurité de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut inutile! Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de la nuit, nous étions baignés de sueur et hors d’haleine; nous renonçâmes à nos recherches désespérées. Etait-il arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux s’étaient-ils enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils été arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y avait de certain, c’est qu’ils n’étaient pas là et que la situation commençait à devenir critique pour nous! Nous devions renoncer à toute autre pensée, rentrer en ville, dans nos demeures..... et avant la pointe du jour.

Triste, presque désespéré, je repris le chemin du retour. Je me séparai d’Ahmed au bout de la rue des manœuvres, en le priant de me donner le soir encore des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que j’étais prêt à une nouvelle tentative.

J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques heures auparavant seulement, je l’avais quittée dans l’espoir de n’y plus jamais rentrer. On comprendra les sentiments, les idées qui m’agitaient à cette heure; je ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le calife me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon absence aux prières du matin; je fis répondre que j’avais été malade, ma mauvaise mine était un sûr garant de mon assertion.

Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être aurions-nous le bonheur de réussir aujourd’hui ou demain! J’attendis vainement! Ce ne fut qu’après deux jours d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter que les Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi, ils étaient retournés chez eux!

Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée! Je me considérais néanmoins comme heureux d’avoir pu rentrer chez moi, après mon excursion nocturne, sans avoir été découvert.

J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé. Ils n’épargnèrent pas leurs efforts, et eurent l’appui du Père Ohrwalder. Celui-ci avait été à Vienne chez mes parents avec lesquels il était depuis lors en constants rapports. Par eux et avec le secours du professeur Dr. Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré une bouteille de pilules d’éther, qui me fut remise par l’entremise de marchands. Elles devaient me servir de réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma cour.

Je laissai passer quelque temps après mon dernier coup manqué, puis j’envoyai moi-même un homme sûr, Abd er Rahman woled Haroun porteur de quelques lignes pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre à la disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter une nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et le major Wingate, avec l’aide de Milhelm Shoukour bey et de Naoum effendi Shoukeir, passèrent un contrat avec mon homme. On lui assura, en cas de réussite, une récompense de 1000 livres sterling en or et on lui remit 200 livres par lui demandées pour les préparatifs. Le major Wingate ayant ensuite été envoyé à Souakim en qualité de gouverneur temporaire, craignant un nouveau coup manqué,—fit un contrat semblable avec l’Arabe Hadendoa, Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance par Tokar ou Kassala si l’autre essai échouait.

Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim, une petite bande de papier sur lequel ces mots étaient écrits à l’encre chimique:

«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous remettra des aiguilles; vous le reconnaîtrez à cela; l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à lui. Nos salutations, Wingate et Ohrwalder.»

Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er Rahman woled Haroun la nouvelle que celui-ci avait quitté le Caire, qu’il était arrivé à Berber et faisait des préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter tout soupçon, il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord.

Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un coup d’œil rétrospectif sur les nombreuses années passées dans la constante proximité de ce tyrannique calife, années de misères et d’humiliations! Celle-ci devait-elle aussi s’écouler comme toutes les autres sans m’apporter la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait pas être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure me disait que les efforts infatigables de mes amis seraient enfin couronnés de succès et que le temps devait venir, où je reverrais les miens, ma patrie, mes amis!

Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher du soleil, un homme que je n’avais jamais vu, passa dans la rue et me fit signe de le suivre. Je fis quelques pas à ses côtés. Il me dit à voix basse: «Je suis l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement surpris, je le conduisis dans une petite niche obscure, formée par le mur de ma maison, le priant de me développer promptement ses plans. Il me tendit premièrement trois aiguilles et un bout de papier, comme preuve de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il m’expliqua que pour le moment la fuite était impossible.

«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire à Kassala. Maintenant que des postes militaires ont été établis à El Fascher, à Ousoubri et à Gos Redjeb sur l’Atbara, postes qui sont en communication constante les uns avec les autres, la fuite dans cette direction est tout à fait impossible de même que le passage par une ligne aussi fortement occupée.»

Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, qu’il avait fait des pertes d’argent par suite de mauvaises affaires et que, en conséquence, il ne possédait pas les moyens de préparer une évasion. Il me pria de lui donner une lettre pour le major Wingate afin que ce dernier lui fournit une plus forte somme, et, me promit de revenir dans deux mois; sérieusement alors nous nous mettrions à l’œuvre. Je vis clairement ce que je pouvais attendre de cet homme. Il voulait même déjà repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait de cette rencontre, reprendre mon poste à la porte du calife. Le papier qui m’avait été remis contenait en quelques mots une recommandation de l’homme par le Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la conduite de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh Karar qui m’attendait dans la mosquée, comme il était convenu, la lettre qu’il s’empressa de cacher sur lui, comptant que par elle, il recevrait de nouveau de l’argent. Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi lorsque je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd er Rahman woled Haroun. Comme par hasard, il marchait près de moi et me dit à voix basse: «Nous sommes prêts, les chameaux sont achetés, les guides engagés. Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier quartier de la lune,» puis il me quitta.

J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné. Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled Mohammed arriva à Omm Derman, engagé aussi par le baron Heidler et le major Wingate et gagné à ma cause. Il me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me pria de faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de ses frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait de faire parvenir ma lettre: «Ayant donné ma parole à Abd er Rahman, je prétextai à Houssein Mohammed une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps de l’entreprise à la fin de février; en même temps je lui remis une lettre dans laquelle je faisais part à mes amis de l’espoir que je nourrissais de recouvrer prochainement ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman, et si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce dont je priais Dieu de me préserver, je rechercherais le secours de Houssein.

Je craignais maintenant que, tant de monde étant dans le secret, le calife ne pût suspecter quelque chose. S’il était mis sur la voie de ce qui se passait, de mes efforts sérieux pour le quitter, j’étais certainement perdu.

Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir que les chameaux arriveraient le jour suivant; ils avaient besoin de deux jours de repos; la fuite était donc décidée pour le mercredi 20. Il m’avertirait encore du reste le mardi soir. De mon côté je devais faire mon possible pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent lentement, trop lentement.

Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed m’attendant à la porte de la mosquée.

«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous séparâmes après avoir convenu du rendez-vous pour le mercredi soir, lorsque le calife se serait retiré dans ses appartements.

Je dois avouer que je passai une grande partie de la nuit dans un état d’excitation fièvreuse. Si cet essai allait manquer comme les autres? Si un événement imprévu allait déjouer nos efforts?

Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. Je dormis cependant quelque peu. Pendant le jour, je me plaignis aux moulazeimie en faction devant la porte du calife d’être fortement indisposé et je priai Abd el Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux prières le matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une forte boisson de séné de la Mecque et de tamarin et désirais rester tranquille chez moi le jour suivant. Abd el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le calife ne me voyant pas aux premières prières, et apprenant mon indisposition, enverrait chez moi pour me donner une preuve de sa sympathie et surtout pour se convaincre que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre moyen d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise.

Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, et après les avoir priés de garder la plus grande discrétion, je leur fis part que le frère de l’homme qui m’avait apporté sept ans auparavant, une lettre, de l’argent, des montres, etc., de la part de mes parents, était arrivé secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger avec lui sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement. Mes pauvres domestiques ajoutèrent foi à mes paroles, et ne se réjouissaient pas peu à la pensée que leur position et la mienne allaient s’améliorer par la réception d’une forte somme d’argent. Je recommandai à mon serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant au lever du soleil avec ma mule, à l’extrémité nord de la cité, et de ne pas s’impatienter si je tardais à paraître, les affaires étant si importantes que je pouvais, probablement, être retenu; il ne devait en aucun cas quitter le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre l’argent que j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je fis comprendre aux autres la nécessité de garder un profond silence, car je courais grand risque d’être découvert. Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui répondre qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais rendu avec Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir les maladies, mais qu’ils ignoraient où il demeurait. Je fis entendre à mes domestiques que j’allais recevoir une somme considérable le lendemain, et en attendant je donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais gagner une avance de quelques heures.

Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les domestiques qui restaient à la maison croiraient, si nous tardions à rentrer, que j’avais été retenu par les affaires; Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon indisposition au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance au récit de mes domestiques, savoir: que j’étais allé à la recherche d’un guérisseur, étant inquiet de l’état de ma santé! En tout cas, et c’était là l’essentiel, il se passerait quelques heures avant qu’on ait trouvé Ahmed, et l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que le tout n’était qu’une comédie et que j’avais pris la clef des champs! Avant de me rendre à la prière du soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à mes gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et exécuter exactement tous mes ordres. Puis je quittai la maison, implorant du ciel la réussite pour cette fois-ci dans mes desseins.

CHAPITRE XIX.

Ma fuite.

Mes guides Zeki Bilal et Hamed ibn Houssein.—Un incident.—Les chameaux refusent d’avancer.—Caché dans les montagnes du Ghilf.—Arrivée de nouveaux chameaux.—Descente vers le Nil.—Nous traversons le fleuve.—Difficultés avec les nouveaux guides.—Hamed Garhosh.—Hors de danger.—Enfin à Assouan!—Arrivée au Caire.

C’était le 20 février 1895. Le soleil était couché depuis trois heures environ. Le calife s’était retiré dans ses appartements. Une heure se passa sans que je fusse dérangé; mon maître devait dormir.

Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur mes épaules et m’acheminai, en traversant le lieu de prières, par les rues conduisant au nord d’Omm Derman. J’entendis soudain toussoter légèrement: c’était un signal de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne bâté; je l’enfourchai..... et, en route!

La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait les gens à se renfermer dans leurs huttes et dans leurs maisons. Nous ne rencontrâmes personne jusqu’à la sortie de la ville; là, un homme parut avec un chameau.

«C’est un de tes guides, me dit Mohammed; il se nomme Zeki Bilal, il te conduira rapidement dans la steppe où se trouvent cachés des coursiers sellés. Pars vite! Bon voyage! Que Dieu te protège!»

Zeki Bilal sauta en selle, je m’assis à califourchon. Après une heure de trot, nous rejoignîmes les chameaux cachés derrière de petits arbres. Le second guide nous attendait. Tout étant prêt, je montai l’animal qui m’était désigné.

Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les pilules d’éther.

«Zeki, lui dis-je, Mohammed t’a-t-il donné le médicament?»

«Non; quel médicament?»

«Ce sont des pilules d’éther; elles chassent le sommeil et fortifient l’homme qui voyage.»

Il se prit à rire.

«Dormir? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et l’angoisse ne laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté, nous rendra vaillants.»

Il avait raison.

Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes de hautes herbes dures et les bouquets de mimosas, ainsi que les épaisses ténèbres empêchaient les chameaux d’avancer rapidement.

Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée large d’une lieue environ, nommée Wadi Bichara; pendant la saison des pluies, les Djaliin qui habitent les bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin examiner mes guides: Zeki Bilal était encore jeune; Hamed ibn Houssein était dans la force de l’âge.

«De quelle tribu êtes-vous? leur demandai-je.»

«Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf, maître, et Dieu veuille que tu sois content de nous!»

«Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand pourra-t-on s’apercevoir de ton absence?» me demanda le plus âgé.

«On me cherchera après la prière du matin, répondis-je, jusqu’à ce qu’on soit persuadé de ma fuite et jusqu’à ce qu’on ait trouvé des gens et des chameaux pour les lancer à ma poursuite, il s’écoulera quelque temps; nous pouvons compter sur une avance de douze à quatorze heures.»

«Ce n’est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les animaux sont bons, nous parcourrons quand même une forte distance.»

«Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps? Ne sont-elles pas éprouvées?»

«Non; ce sont deux mâles de la race des Anafi et une femelle Bicharia, que tes amis ont achetés pour que tu puisses te sauver; espérons que tout ira pour le mieux!»

Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était unie, ça et là parsemée d’arbres et entrecoupée de petites collines pierreuses. Jusqu’à midi, aucun incident. Tout à coup, l’un des guides s’écria: «Halte! Faites rapidement agenouiller les chameaux! Vite, vite!»

Nous obéïmes.

«Qu’y a-t-il? demandai-je.»

«Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux...., je crains qu’on ne nous ait aperçus.»

J’armai mon remington pour être prêt à toute éventualité!

«Si l’on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous continuions tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi couchées sur le sable brûlant éveilleront la défiance et la curiosité. Dans quelle direction marchent ces gens?»

«Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein; ils se dirigent vers le nord-ouest.»

Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le nord-est.

Nous espérions n’avoir point été aperçus quand, à notre grand dépit, nous vîmes arriver vers nous et au galop un des personnages dont la troupe, qui allait à pied, était éloignée de nous d’environ deux mille pas.

J’appelai Hamed.

«Tandis que je continuerai à avancer lentement avec Zeki, lui dis-je, arrête cet homme, trouve un expédient quelconque, mais, en tout cas, empêche qu’il ne me voie de près. Tu as sur toi de l’argent.»

«Bien, va, mais lentement.»

J’avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la ferda sur mon visage, afin qu’on ne reconnut pas la couleur blanche de ma peau.

«Hamed salue l’homme, et fait agenouiller le chameau, me dit Zeki qui se retournait. Allons au petit pas.»

Vingt minutes après, l’inconnu sauta en selle et Hamed nous rejoignit.

«Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s’écria-t-il; cet homme, une de mes connaissances, est Mouhal le sheikh des Haouara; il se rend à Dongola avec des chameaux pour porter des dattes à Omm Derman. Il m’a demandé où j’allais en compagnie de l’Egyptien blanc; il a des yeux de faucon!»

«Et que lui as-tu répondu?»

«Je l’ai prié, en sa qualité d’ami, de garder notre secret; j’ai ajouté à ma prière vingt écus Marie-Thérèse. Nous autres Arabes, tous nous aimons l’argent. Il m’a juré de se taire si, par hasard, il rencontrait nos persécuteurs. Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc d’un noir. Allons, avançons; nous avons perdu du temps?»

Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes la colline de Hobeguie. Une heure après, nous accordions quelque repos à nos bêtes épuisées, campant dans la steppe à une journée de marche à l’ouest du Nil.

Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous étions pas arrêtés; de tout le jour, nous n’avions pris aucune nourriture; nous avions bu de l’eau une fois seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur aux dattes et au pain qui constituaient notre souper.

«Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous de partir; tu n’es pas fatigué? ajouta le guide.»

«Non, répondis-je; nous avons coutume de dire en Europe: le temps, c’est de l’argent. Mais ici, le temps, c’est la vie. Faites vite!»

Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent pas à la nourriture. Hamed s’empressa de faire du feu; puis il prit une branche allumée, y jeta de la résine d’arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des paroles incompréhensibles.

«Que fais-tu donc?» lui demandai-je, étonné.

«Je crains que les foukera (religieux mahométans) du calife n’aient ensorcelé nos chameaux; suivant notre habitude, j’emploie le remède usité!»

«Je crains bien plus qu’ils ne soient de mauvaise race ou malades; laissons-les se reposer encore; peut-être se remettront-ils?»

Une demi-heure s’écoula. Les animaux ne voulurent pas manger; il était impossible de rester là plus longtemps; nous les sellâmes et repartîmes. Les bêtes fatiguées refusèrent d’aller au trot, elles marchèrent seulement au pas accéléré.

Le soleil se leva lorsque nous n’étions encore que sur la hauteur nord-ouest de Metemmeh.

Les forces de nos coursiers diminuant de plus en plus nous rendaient très soucieux.

Ils n’allaient qu’au pas et il était clair qu’ils n’atteindraient pas, à un jour de marche, l’endroit situé au nord de Berber, où se trouvait à la lisière du désert, un relais pour changer nos bêtes et où nous attendaient d’autres montures.

L’après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument épuisés, se reposer à l’ombre d’un arbre. Nous résolûmes de nous rendre dans les monts du Ghilf situés à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces montagnes inhabitées, je me cacherais jusqu’à ce que mes guides eussent réussi à se procurer d’autres montures.

A la nuit, nous quittâmes cet endroit; les chameaux étant suffisamment reposés, prirent une allure assez rapide pour nous permettre d’atteindre le lendemain matin le pied des monts. Cette contrée est absolument inhabitée. Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous les chameaux, nous entrions, après trois heures d’une marche pénible et difficile dans une vallée entourée de rochers escarpés.

Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish, la montagne du Ghilf est leur pays natal et ils en connaissaient tous les chemins et tous les sentiers. Nous cachâmes entre de gros blocs les mahlusas (selles de chameaux).

«Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège ses fils; ne crains rien! me dit Hamed Houssein. Aussi longtemps que nous serons en vie, tu n’as rien à redouter. Reste ici caché; à quelque distance tu trouveras une fente de rocher d’où jaillit de l’eau. C’est là que j’abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du reste une ghirba (outre) pleine; je cacherai aussi les animaux dans un autre endroit afin que le vol des vautours tournant aux environs ne trahisse pas notre séjour. Attends-moi ici, nous verrons ce qu’il nous reste à faire.»

Les guides s’éloignèrent; j’étais seul et quelque peu inquiet. J’avais espéré atteindre directement la frontière égyptienne et échapper par la rapidité à mes persécuteurs; pourquoi ces empêchements imprévus.....?

Deux heures plus tard Zeki revenait apportant l’outre pleine d’eau.

«Goûte l’eau de ma patrie, s’écria-t-il; vois donc comme elle est fraîche et pure! Aie confiance! Si Dieu le veut, il mènera à bonne fin notre entreprise.»

Je bus abondamment; elle était vraiment excellente.

«Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce retard me met de mauvaise humeur.»

«Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait rien, c’est Dieu qui dispose). Ce retard a peut-être aussi son bon côté; attendons Houssein.»

Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous prîmes notre frugal repas composé de dattes et de pain et pendant lequel il fut entendu que Zeki se rendrait auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage, afin d’en ramener de bons animaux.

«Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse et point encore rendue; je voyagerai toute la nuit et toute la journée de demain dimanche. Assurément, si Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis. Comptez au plus deux jours pour se procurer les animaux; jeudi ou vendredi, à moins qu’un malheur ne m’arrive, je serai ici avec les chameaux.»

«Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t’attendrons jusqu’à samedi; si tu arrives avant, tant mieux! mais songe bien que notre sort est entre tes mains; sois prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de n’éveiller aucun soupçon.»

«Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance! que Dieu vous ait en sa sainte garde; à bientôt! au revoir!»

Il me tendit la main.

Il prit quelques dattes qu’il serra dans son mouchoir et plaça la selle sur son épaule. Hamed lui décrivit la place exacte où se trouvait la chamelle. Zeki nous recommanda d’être prudents et, quelques minutes plus tard il avait disparu.

Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher.