Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 26
Œil pour œil, dent pour dent! Dans cette même maison où son ancien adversaire Zeki Tamel rendit l’âme, lui-même fut enfermé et connut les mêmes tourments. Quelques jours après, le calife intima l’ordre à deux de ses cadis de l’interroger sur l’endroit et le lieu où il avait caché son argent, car on en avait trouvé fort peu chez lui.
«Allez dire au calife, répondit-il, que j’ai terminé mes comptes avec ce monde, que je ne possède pas un liard et que j’ignore l’endroit où l’on trouverait de l’or et de l’argent.» Les cadis lui promirent la grâce du calife s’il avouait; sa réponse fut invariablement la même. Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre résultat.
Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au moment d’écrire ces lignes, j’appris que lui aussi avait purgé sa condamnation.
On remplirait des volumes en décrivant toutes les monstruosités, qui se sont passées dans les cachots d’Omm Derman et les atrocités commises par le Sejjir et ses aides.
Mais passons..... Un jour viendra où la justice fera son œuvre!
CHAPITRE XVIII.
Plans de fuite.
Intérêt que prend le calife à ma détention.—Prisonniers européens à Omm Derman.—Artin l’horloger.—Efforts de ma famille pour entrer en relation avec moi.—Insuccès de Babiker Abou Sebiba.—Le baron Heidler et le major Wingate.—Nouvelles tentatives.—Oscheikh Karar.—Plan d’Abd er Rahman.—Espérances et craintes.—Mes efforts pour gagner du temps.—Je quitte ma maison.
Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment auprès de sa personne et à me surveiller d’une façon sévère. J’étais le seul survivant des hauts fonctionnaires du Gouvernement précédent et qui, par un long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en avait acquis la parfaite connaissance et en possédait la langue à fond. Dans sa conception naïve de notre situation politique, il s’imaginait, il était même persuadé, que, si je parvenais à m’échapper, j’engagerais le Gouvernement égyptien ou une puissance européenne quelconque à marcher sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour lui, de médiateur entre les principaux chefs des tribus que je connaissais, qui étaient revenus depuis longtemps de leur enthousiasme, et auxquels, (il le savait fort bien lui-même), il tardait de rentrer dans les régiments d’autrefois. D’un autre côté, son amour-propre était flatté d’avoir comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute la grande province du Darfour y compris son propre pays et sa tribu. Il ne cachait pas non plus ce sentiment et souvent il disait à ses gens: «Voyez celui qui auparavant était notre maître et qui nous jugeait arbitrairement, il est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute heure à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs du monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui pieds nus, sa gioubbe est sale et déchirée. Oui, Dieu est miséricordieux, il est le Juste.»
Il faisait moins attention aux autres prisonniers chrétiens; comme ceux-ci vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné une place près du marché où ils avaient bâti leurs propres huttes qui formaient un quartier à part rarement visité par les autres races. Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église des missions, avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires) vécurent avec eux jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’échapper. Il y avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A. Marquet à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure partie de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des Egyptiennes; il s’y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs et les Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, à leur tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par eux et agréé par le calife. L’émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est Abdullahi.
Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple: muselmaniun; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder, une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux; en conséquence, lorsque le Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une place est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami; ils doivent y paraître chaque jour à la prière; mais, n’étant pas sous un contrôle spécial, ils s’y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête, la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui apporte quelque adoucissement à leur triste sort; ils peuvent ainsi se confier leurs peines et rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs enfants sont placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha qui leur enseignent à lire le Coran.
Mon installation auprès des moulazeimie permettait au calife de me surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait assignée était proche de la sienne. J’avais à dire avec lui, aux heures fixées, les cinq prières par jour, et à me tenir entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd el Kerim woled Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait à temps de certains dangers dont j’étais menacé. Sous ses ordres étaient aussi placés Haggi Zobeïr de la tribu des Djaliin; l’homme de confiance du calife; il avait à remettre les messages verbaux de ce dernier à son frère Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la tribu des Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, un Danagla espionnant ses compatriotes; Mohammed Salih de la tribu des Djaliin, porteur de la peau dont se sert le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd el Kadir, autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa woled Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo exécuté au Kordofan et que le calife cherche à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah qui remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au service de l’intérieur; ceux-ci les remettent directement au calife, leur maître; Bechir woled Abdallah, Ahmed, Bichari woled Abbas, tous de la tribu des Taasha; par eux, le calife s’enquiert des événements survenus parmi les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit; enfin Choudr woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, qui autrefois pillait les voyageurs dans le Kordofan. Soumis plus tard aux troupes envoyées contre lui, il se trouve maintenant en surveillance.
Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports qu’avec ces moulazeimie; tous ceux que je viens de citer, à l’exception de Choudr, avaient reçu l’ordre de leur maître de me surveiller. Je ne pouvais pas aller en ville ni même faire des visites.
Le calife avait une prédilection pour les montres; j’étais chargé de les remonter. Je profitais de ce privilège pour visiter l’horloger arménien, Artin, qui demeurait sur la place du marché; prenant le prétexte d’avoir à réparer quelques-unes de ces montres, j’organisais des rencontres avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y trouvaient à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou donnaient leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au hasard ces entrevues.
La plupart du temps j’étais assis à la porte du calife, lisant le Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à écrire, trouvant inutile pour moi de m’efforcer de cultiver cet art qu’il ignorait lui-même. Dans toutes ses sorties je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin qu’il pût me surveiller.
Durant les premières années, je le suivais à pied; plus tard il me donna un cheval et, quand l’occasion l’exigeait, je devais lui servir d’aide de camp. Ne recevant aucun salaire, ma nourriture était des plus simples: un peu d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu de viande fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le calife comprenait bien que ma situation n’était pas satisfaisante pour moi et que j’aspirais à redevenir libre; en dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne pouvais pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir auprès de lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que je désirais n’avoir aucun lien afin de pouvoir profiter de la première occasion pour recouvrer ma liberté.
Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, ma mère, mes frères et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour se procurer de mes nouvelles, et pour mon bien avaient reconnu la nécessité d’agir avec la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller, notre consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné aucune peine pour avoir des renseignements sur ma position. Il fut secondé dans ses recherches par les officiers attachés à l’armée égyptienne et par d’autres employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant de Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed Abou Gerger, qui se trouvait justement chez ce dernier, au calife qui me la fit donner. C’était en 1888. Dans un accès de générosité il me permit de répondre, il invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm Derman, afin qu’ils pussent se rendre compte de visu de mon bien-être et de mon bonheur! Mais lorsque, sur mon conseil, ils répondirent par un refus à son invitation, en prenant pour prétexte l’obligation de leur service militaire, il me défendit alors sous peine de mort de correspondre encore avec eux.
Les rapports supportables que j’avais eus avec le calife ne furent que passagers. Le nouveau consul-général austro-hongrois, de Rosty, qui avait succédé au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui demander la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres de la mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. Il m’écrivit en même temps, me demandant des informations sur le véritable état de choses à Omm Derman.
Cette correspondance n’était pas du tout du goût du calife; il ne répondit pas à M. de Rosty et m’accusa de fausseté parce que j’avais indiqué les membres de la mission à l’exception du Père Ohrwalder comme Italiens. J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi, dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un essai de fuite de ma part pourrait occasionner, ne se vengeât sur ceux qu’il croyait être mes compatriotes et que je désirais sauver. Pour la même raison, je prétendis aussi n’être nullement en relation avec les Européens qui m’étaient étrangers. Le calife savait fort bien que j’étais Autrichien (Nemsaoui); plusieurs des membres de la mission étant déclarés sujets autrichiens par M. de Rosty, j’avais en conséquence des compatriotes, et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne voulait pas et ne pouvait pas comprendre que les membres de différentes nationalités pouvaient appartenir à la mission catholique sous la protection de l’Autriche; longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me fit comprendre qu’il me gardait rancune.
Ma famille avait placé une forte somme d’argent chez le consul-général austro-hongrois au Caire et par l’entremise de nos représentants diplomatiques et du chef d’état-major de «l’Intelligence Department», le major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques secours par des mains sûres, mais non désintéressées. Je recevais à peine la moitié, souvent même le tiers seulement de la somme qui m’était destinée, et je devais cependant reconnaître avoir reçu la somme entière. N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois l’occasion de faire parvenir à intervalles très éloignés, il est vrai, de mes nouvelles à ma famille qui m’avait fait parvenir en contrebande une encre chimique, rendue visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, quelques lignes à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé; je les envoyais au Caire par des messagers secrets, saisissant les occasions favorables, et de là, on les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller des soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement qu’auparavant, les moyens qui étaient maintenant à ma disposition me servant surtout à acquérir des amis. Le calife m’ayant interdit toute correspondance avec les miens, on était convaincu au Caire que je ne pourrais jamais recouvrer ma liberté avec son consentement. Aussi tous les efforts tendaient-ils à combiner un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un grand intérêt à la formation et au développement de ce grand mouvement mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près; cependant cet intérêt même s’affaiblit peu à peu à la suite des privations et des grandes humiliations dont j’eus à souffrir, sans parler des moments critiques qui menaçaient de mettre fin promptement d’une façon désagréable à ma captivité.
Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite n’était pas encore venu. Pendant des années je n’avais confié mon secret à âme qui vive; enfin je parlai à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes intentions. Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un ami sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai à mes plans deux hommes d’une grande influence et qui vivent encore sur la discrétion desquels je pouvais compter; mais quoique par sympathie pour moi, plus encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et salué avec plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent pourtant à rien. L’argent nécessaire aux préparatifs de ma fuite n’aurait pas manqué, mais ils craignaient que leurs noms ne fussent divulgués, et que tenus de vivre au Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la famille, le calife n’exerçât sa vengeance sur eux.
Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive; aucun sacrifice ne lui paraissait trop grand pour moi. Habitant Vienne, ignorant le réel état des choses au Soudan, les miens continuèrent à mettre des sommes d’argent considérables à la disposition de l’ambassade austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère impérial et royal des affaires étrangères, de faire tout le nécessaire pour adoucir ma situation et pour préparer ma fuite. Son Excellence, le baron Heidler von Egeregg, ambassadeur et ministre plénipotentiaire qui avait été pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire et ne s’épargna aucune peine pour rendre mon évasion possible. Comme on ne pouvait se procurer les services de personnes sûres que par l’entremise du Gouvernement, le baron se mit en rapport avec le colonel Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey et c’est grâce à leurs efforts incessants joints à ceux du baron Heidler que je dois ma liberté. Sans leur intervention il n’eût pas été possible de se procurer des Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les différents essais infructueux tentés pour m’échapper.
Au commencement de février 1892, Babiker woled Abou Sebiba, chef des postes de Dongola sous le Gouvernement égyptien arriva à Omm Derman. C’était un Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife et la permission de s’établir à Berber. Ayant des lettres d’introduction signées par l’émir de cette ville, Zeki woled Othman, il reçut son pardon et la permission demandée.
Au moment de franchir le seuil de la porte, il me poussa, comme par hasard et me dit à voix basse. «C’est pour toi que je suis venu ici, arrange un rendez-vous avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans la mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut.
Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer la liberté et de revoir les miens; j’avais cependant appris à me dominer et à ne pas donner place à un optimisme exagéré; je connaissais aussi suffisamment les Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à leur parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, qu’ils ne la tiennent. Mais quoique le jour suivant se passât comme d’habitude, j’étais cependant,—c’est fort compréhensible—curieux de connaître ce que cet homme avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte où il m’avait rencontré la veille. Je le suivis prudemment à une grande distance; nous entrâmes ensemble dans une partie du bâtiment recouverte de chaume. Là il me remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui sentait le café grillé.
«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le papier; demain à la même heure je serai ici.» Je cachai la petite boîte sous ma gioubbe et retournai à mon poste. Le calife me fit appeler pour souper avec lui. Je dois avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses yeux de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse pour être remarquée quoique cachée sous ma blouse. Heureusement, le calife était fatigué, moins attentif que d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans oublier toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui, sinon il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma fidélité et de mon affection; puis après avoir pris un peu de viande et de doura, je feignis d’être malade et j’obtins la permission de me retirer. Je me hâtai de rentrer chez moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile, j’ouvris la boîte à l’aide de mon couteau.
Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits en français «Babiker woled Abou Sebiba est un homme de confiance.» Signé colonel Schæffer. Au dos du papier il y avait quelques lignes du consulat général austro-hongrois confirmant ce qui était écrit au-dessus. Pour ne pas me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient indiqués. Il me fallait donc prendre patience jusqu’au lendemain soir.
Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du rendez-vous. Il m’expliqua, en peu de mots, qu’il était venu pour fuir avec moi. Maintenant qu’il m’avait vu, il retournerait à Berber pour compléter ses préparatifs. L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec lui et notre évasion s’effectuerait à cette époque. Je l’assurai que j’étais prêt en tout temps à me confier à lui, et après l’avoir supplié de tenir sa promesse nous nous séparâmes.
Le temps s’écoula bien lentement.
Il revint enfin au mois de juillet, comme il était convenu, et dans une entrevue secrète il me dit que pour détourner les soupçons il s’était marié à Berber. Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais, il n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière; si je me décidais à courir sur le champ les risques d’une évasion, il me conduirait à travers les steppes de Bajouda, par Kab, à l’ouest de Dongola, pour atteindre Wadi Halfa, voyage à peine possible dans les mois d’été pour nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer quelques mois au Soudan, probablement par amour pour sa jeune femme; nous tombâmes d’accord de remettre ma fuite au mois de décembre, époque des plus longues nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande, j’écrivis quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus afin de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent, sans aucune nouvelle de lui, je pus seulement savoir, par des informations prises en secret, qu’il était encore à Berber.
Le mois de décembre s’écoula.
L’année 1893 était commencée; mon attente était vaine. Les mois succédèrent aux mois; personne ne vint.
Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta que le messager que j’avais envoyé au Caire pour demander les cent livres avait été retenu en route et était arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis longtemps avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence l’argent lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait amené deux chameaux; si j’étais prêt actuellement, il s’efforcerait de s’en procurer un troisième.
Ainsi de même que l’année précédente, il revenait avec sa proposition, en plein été, c’est-à-dire à l’époque la moins propice à notre entreprise. J’en conclus que Babiker s’était bien renseigné sur les détails de ma situation; ne pouvant compter que sur une avance de quelques heures pendant les courtes nuits de juillet, avance non suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir renoncer à toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre sur mon dos l’insuccès de l’entreprise.
Lorsque je lui proposai de remettre la chose au commencement de l’hiver, il y consentit pour la forme. Ses visites répétées à Omm Derman avaient attiré sur lui l’attention du calife qui lui fit ordonner par le cadi, de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières dans la mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu la permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une surveillance continuelle, d’être soupçonné et de voir nos projets découverts, il s’enfuit en Egypte. Heureusement pour lui, on ne connut son départ que trois jours après qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette avance. Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé, qu’il était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que j’avais toujours persisté à ne pas tenter ma fuite avec lui. Le baron Heidler et le major Wingate reconnurent bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus, en effet, l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un agent sûr, de la conduite de Babiker.
Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un marchand nommé Mousa woled Abd er Rahman, domicilié à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire pour ses affaires. Ils lui promirent formellement une prime de 1000 livres sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps, tous les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.
J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais ce ne fut qu’en juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa m’informa que des Arabes avaient été gagnés à ma cause et qu’ils arriveraient incessamment pour tenter de fuir avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été organisé dans le désert et que des chameaux seraient prêts. J’osais donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. Le premier juillet, Ahmed m’avertit que les chameaux étaient là et que je devais en conséquence me tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement malade et que je passerais la nuit auprès de lui avec la permission du calife. Ils ne devaient donc pas s’inquiéter si je ne rentrais pas.
La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter la mosquée avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée, nous nous hâtâmes le long de la rue conduisant sur le champ de manœuvres pour prendre de là, la direction du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies avait commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. Nous traversâmes au pas de course le cimetière; j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe délabrée par la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre obstacle à ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.