Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 25
En l’honneur du Mahdi et pour lui conserver à travers des âges son renom de saint homme, on lui éleva une Koubbat ou mausolée. Le tombeau proprement dit est une construction quadrangulaire, mesurant environ 12 mètres de côté et 10 mètres ½ de hauteur. A l’est et à l’ouest se trouvent six grandes fenêtres en ogives, aux grilles de laiton; au nord et au sud, quatre fenêtres semblables et deux portes. Cette crypte, construite en blocs de grès taillés qui proviennent du palais du gouverneur de Khartoum après l’incendie, est couronnée d’une galerie, dont les cintres reposent sur de petites colonnes arrondies. A l’intérieur de cette galerie s’élève, sur une hauteur d’environ deux mètres, la partie supérieure de l’édifice, de forme octogone et pourvue, sur chaque face, d’une fenêtre grillée dessinant un ovale. Cette partie, constituant le haut de l’édifice, est terminée par une coupole ovoïde de douze mètres de hauteur. Les quatre angles du bas de la construction sont, en outre, flanqués de petits clochetons reposant sur quatre colonnes rondes.
La partie supérieure de la construction est faite en briques cuites.
L’ensemble de l’édifice émergeant du milieu de maisons basses et insignifiantes produit un effet grandiose, auquel les éraflures nombreuses dont souffre l’enduit de chaux portent seulement quelque préjudice. De trois sphères creuses juxtaposées sort une grande lance de cuivre jaune qui, s’élevant sur le sommet de la coupole, est visible déjà à une grande distance. La lance a suggéré aux mécontents la remarque suivante que le Mahdi, n’ayant pu accomplir ses desseins serait aussi disposé à entrer en guerre avec le ciel.
Le mausolée est entouré d’une barrière de bois brut, destinée à tenir les pèlerins éloignés de l’édifice.
A une distance d’environ vingt pas, on a creusé dans la terre des réservoirs aux parois murées, utilisés par les cohortes des croyants pour leurs ablutions.
L’intérieur de la coupole est peint en blanc. Au milieu est suspendu à une longue chaîne en fer le lustre en verre qui ornait jadis le palais du gouverneur général. Aux parois sont fixés des candélabres dorés, butin enlevé aux maisons riches. A sa gauche le visiteur a le tombeau du Mahdi, édifié par l’habile menuisier Hamouda, échappé de l’arsenal de Khartoum, lors du massacre. Surmonté de nombreuses tourelles et de motifs variés, richement peints, ce tombeau pourrait passer pour le modèle d’une petite maison de campagne d’origine exotique; il est, sur l’ordre du calife, toujours recouvert d’un drap noir.
Des tentures, des rideaux de couleur sombre ne laissent pénétrer que discrètement la lumière à l’intérieur et l’impression de gravité et de grandeur même qui se dégage de l’ensemble n’est troublée que par l’effet produit par le contraste des couleurs.
L’intérieur du mausolée qui reste frais, même par les plus fortes chaleurs, ne peut être visité que moyennant la permission spéciale du calife. Lui-même s’y rend maintes fois pour se livrer à ses pensées et songer aux jours passés.
Ses visites au tombeau sont devenues plus rares depuis l’exécution des parents du Mahdi, ce qui a fait supposer qu’il redoutait de se trouver aux côtés de son ancien maître, le chef de la famille de ceux dont il avait fait répandre le sang.
Le mausolée est entièrement entouré d’un mur en pierres dont les portes pratiquées au midi et à l’ouest sont ouvertes tous les vendredis, depuis un an, pour laisser entrer les pèlerins. Comme tout sujet du calife est en quelque sorte tenu de visiter, ce jour-là, le monument afin de prier pour le défunt et demander sa protection, il arrive que chaque vendredi plusieurs milliers d’individus passent par là, se tiennent debout, les mains levées, tout autour du monument, pour implorer en apparence l’appui du Tout-Puissant par l’intermédiaire du saint dont les os reposent ici, tandis qu’en réalité ils ne murmurent souvent que des imprécations et des blasphèmes contre le mort et ses successeurs plus détestés encore, puisque par leurs mensonges et leur mauvaise foi ils sont les auteurs de la misère présente.
Les maisons dans lesquelles les femmes du Mahdi sont gardées prisonnières sont contiguës au mur d’enceinte de la Koubbat. Au sud de ces constructions se trouve la résidence du calife. Un terrain extrêmement vaste est entouré d’une haute muraille en briques, à l’intérieur de laquelle se trouve un grand nombre d’édifices, séparés par de nombreuses cours communiquant entre elles. Immédiatement adossée à la djami se trouve la demeure du calife qui est réservée à son usage tout à fait personnel. A l’est, les habitations de ses femmes; les écuries, les magasins, les quartiers des eunuques, des domestiques, etc.; forment du côté de l’est et du sud la clôture de cette enceinte. Par la porte orientale du milieu de la djami,—une porte réelle tandis que les autres ne sont que des ouvertures ne pouvant être fermées à clef,—on arrive dans les locaux de réception du calife.
Après avoir passé devant un petit bâtiment, on entre dans une cour de moyenne étendue dans laquelle sont disposées deux sortes de chambres couvertes et complètement ouvertes sur un des côtés; elles servent aux audiences. De cette cour, une porte conduit dans les bâtiments privés du calife, que seuls les garçons, préposés à son service personnel, peuvent franchir.
Ces maisons en terre glaise se composent d’une salle assez grande avec deux locaux latéraux et sont munies de vérandas sur un ou deux côtés en sorte qu’elles ressemblent à de petites maisons de campagne. Un seul de ces édifices possède un étage supérieur avec deux chambres assez grandes; muni de fenêtres des quatre côtés, il offre une belle vue sur la ville entière.
Les locaux destinés aux audiences sont installés avec la plus grande simplicité imaginable et ne contiennent absolument qu’un siège pour le calife, devant lequel, parfois, est étendue une natte de palmier. Ses appartements privés ont au contraire un confort tout à fait inusité pour le Soudan.
Des lits en fer, richement dorés et munis de moustiquaires, restes du butin fait à Khartoum, des tapis épais, des coussins recouverts de soie, des tentures et des rideaux de lourdes étoffes de couleurs variées, ornent les chambres bien blanchies. Des nattes de palmier et de petits sophas dans les vérandas, complètent l’ameublement, lequel peut être considéré comme somptueux.
La maison de son fils située à l’est de la Koubbat est encore mieux construite, mais meublée de la même manière. Son fils se permet même le luxe d’un lustre en cristal resté intact à la chute de Khartoum et d’un parc. Il occupe des centaines d’esclaves qui doivent amener à la sueur de leur front la terre fertile des bords du fleuve à la maison de leur jeune maître, maudissant son amour du luxe pour lequel ils dépensent leurs forces tandis qu’eux-mêmes, habitant des huttes misérables, manquent des choses les plus nécessaires. Chaque jour des améliorations sont entreprises, de nouvelles constructions commencées, des transformations, des aménagements.... Le père et le fils cherchent à s’offrir une vie aussi agréable que possible. Yacoub suit fidèlement leur exemple: il aime à construire comme eux et l’emplacement qui borne ses deux maisons situées au sud de la djami, est un véritable chantier. Les bâtiments du calife Ali woled Helou, situés au nord de la Koubbat, sont d’une étendue moindre et meublés plus simplement que ceux que nous venons de mentionner.
Le calife Abdullahi possède, outre sa propre résidence, d’autres maisons aux extrémités nord et sud de la ville, mais de constructions plus simples. Il les utilise comme pied-à-terre lors des envois de troupes dans les provinces ou pour l’inspection des troupes nouvellement arrivées. Il y séjourne dans ces occasions plusieurs jours. On a construit également des maisons pour le calife juste au bord du fleuve, à l’est du fort établi autrefois par le Gouvernement, mais détruit depuis et dont les fossés ont été comblés. Il ne les utilise ordinairement que pour y faire mettre en état les navires partant du côté de Redjaf, pour donner ses instructions et sa bénédiction aux partants. Au sud de la maison de Yacoub, et séparé de celle-ci par une place, se trouve l’arsenal (Bet el Amana), construction entourée d’un mur en pierre, où sont conservés des fusils, des canons, une partie des munitions, ainsi que cinq voitures ayant appartenu aux anciens gouverneurs généraux et à la mission catholique. Un corps de garde, établi dans des guérites, interdit l’entrée à toute personne autre que les fonctionnaires de la maison. Du côté nord du Bet el Amana sont réunis les drapeaux de tous les émirs qui se trouvent à Omm Derman. A côté, on voit une construction en demi-cercle, munie de marches et haute d’environ 7 mètres, dans laquelle se trouvent les tambours de guerre du calife. A l’est, sont rangés les ateliers où on fabrique les capsules, les cartouches et où l’on répare les armes.
Du côté nord de la ville et juste au bord du fleuve, se trouve le Bet el Mal el Oumoumi, rangée d’édifices destinés à la conservation des marchandises venant de Berber, de la gomme envoyée du Kordofan et de tout ce qui appartient au calife. Tous ces édifices sont entourés de murs dont les portes sont bien gardées. De grandes cours servent à entasser le blé et comme endroit de vente pour les esclaves et les animaux. Au sud, le marché public aux esclaves et dans le voisinage immédiat de celui-ci le Bet el Mal des moulazeimie.
Omm Derman est située sur un terrain plat, un peu ondulé par place. Le sol est généralement dur, mélangé de pierres rougeâtres et recouvert çà et là d’une légère couche de sable; ce n’est que dans le voisinage du fleuve que se trouve une couche d’humus. De larges rues que le calife fit établir pour sa commodité et pour la construction desquelles toutes les maisons et les huttes qui se trouvaient sur le passage furent impitoyablement rasées, conduisent des quatre points cardinaux vers la djami. Une rue large mène au Bet el Mal, le long du mur d’enceinte inachevé; une autre au marché, dans la direction nord-ouest. Sur celle-ci s’élèvent, serrés les uns contre les autres, les magasins construits en briques. C’est le séjour des artisans classés et divisés selon leur profession. Ainsi des places distinctes sont assignées aux marchands d’étoffe, de comestibles, aux aubergistes, etc. La zaptieh es souk (police du marché) veille au maintien de l’ordre dans les affaires du marché.
Les potences dressées sur différentes places indiquent d’une manière caractéristique le système qui régne dans le pays. La population de la ville a été partagée par quartiers suivant les tribus d’origine; les tribus de l’ouest habitent la partie du sud, tandis que celles de la vallée du Nil sont confinées dans la partie nord de la ville. La ville entière est divisée par la police du marché en quartiers exactement délimités. Les habitants de chaque quartier ont à veiller eux-mêmes par des rondes nocturnes, à la sécurité et au maintien de l’ordre dans leur quartier. Dans les rues et chemins étroits qui traversent ces parties de la ville règne une malpropreté indescriptible. Les saletés et les ordures couvrent partout le sol. Des cadavres de chameaux, de chevaux, d’ânes, de chèvres, etc., empestent l’air; ce n’est que dans les grandes fêtes que le calife donne l’ordre de nettoyer la cité. Mais ce nettoyage se borne ordinairement à réunir les ordures et les restes des cadavres d’animaux en putréfaction, répandus partout, en un monceau qu’on laisse ensuite bien tranquille. Au commencement de la saison des pluies ces monceaux répandent une infection pestilentielle qui ne contribue pas peu à rendre plus mauvaises encore les conditions sanitaires déjà suffisamment désavantageuses.
Dans les premières années, les cadavres étaient encore enterrés à l’intérieur de la ville; depuis les derniers temps les enterrements ont lieu au dehors, au nord du champ de manœuvres. La fièvre et la dysenterie sont les maladies les plus fréquentes; durant les mois de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de typhus ont lieu régulièrement et font de nombreuses victimes. Maintenant les conditions se sont améliorées, car on vient d’établir beaucoup de fontaines, parmi lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau potable excellente tandis que celles qui se trouvent dans les parties sud de la ville donnent une eau plus ou moins salée. La profondeur des puits, dans les différentes parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres, mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres. Le premier essai pour creuser des puits fut fait par le Sejjir, émir de la prison générale.
Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau, à cause du voisinage du fleuve, il put faire cet essai avec les forces importantes que la prison mettait à sa disposition gratuitement, essai qui fut couronné de succès et engagea à continuer dans cette voie.
Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend l’expression «on l’a conduit chez le Sejjir!» La terreur se répand alors chez tous les amis de la malheureuse victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.
La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur d’enceinte dans le voisinage immédiat du fleuve; par une porte qui est gardée jour et nuit par des esclaves armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste cour, dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et d’argile, grandes et petites, isolées les unes des autres. Dans celles-ci sont couchés, pendant le jour, les malheureux qui ont encouru la colère du calife, ou qui ont été condamnés par les cadis; ils doivent expier en cet endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux de fer, liés l’un à l’autre par une courte chaîne massive. Au cou, une longue et lourde chaîne qu’ils peuvent à peine traîner: figures amaigries et sales avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable. Habituellement un silence profond régne parmi ces malheureux, interrompu seulement par le bruit des fers, les cris rauques des gardiens ou la plainte douloureuse d’un homme qu’on fouette. Ceux qui ont été spécialement désignés par le calife pour une punition plus sévère, sont enfermés, couverts de lourdes chaînes, dans des petits cachots privés complètement d’air et de lumière. On les garde dans la plus sévère solitude; ils sont privés de toute communication avec les humains et reçoivent à peine la nourriture la plus indispensable à la vie. Mais la grande masse reste couchée tout le jour dehors et cherche à l’ombre des deux grands bâtiments de pierre à se protéger des rayons brûlants du soleil, en se glissant mutuellement de temps à autre à voix basse un mot de plainte. Ils se montrent extrêmement soumis à leur sort; ils dissimulent comme tout le monde le fait au Soudan et ils déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils savent et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que la juste punition de leur crime; mais dans leur for intérieur ils appellent la vengeance du ciel sur leur tyran et prient pour être délivrés des mains de leurs bourreaux.
Les gardiens s’approprient les vivres que les parents apportent aux prisonniers, puis ils partagent le reste à leur gré, parmi les victimes à moitié mortes de faim, de sorte qu’il arrive très souvent que celui auquel étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus de fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. La résistance, la prière, les plaintes ne servent à rien. Ils sont entassés de force, aussi nombreux que la place en peut contenir. Etroitement parqués, il est impossible à la plupart d’avoir assez de place pour pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la chaleur et le manque d’air, incapables de réagir contre les souffrances qu’ils endurent, les plus forts serrent, frappent et foulent aux pieds leurs compagnons avec une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec des chaînes de fer sont ouvertes et les malheureux baignés de sueur sortent en titubant, ressemblant plus à des cadavres qu’à des hommes vivants. Ils se remettent peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre recommence.
Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent jamais complètement l’espoir; ils implorent Dieu à toute heure de leur accorder la liberté. Bien que les prisons soient toujours combles et que les prisonniers aient à endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu parler d’un suicide.
Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade. Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par l’intermédiaire de sa servante, qui était venue avec lui de Wadi Halfa. Les pieds chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou, il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme il refusait une fois de rentrer le soir avec les autres dans l’intérieur du bâtiment, qui est appelé avec raison, la dernière station de l’enfer, il fut même fouetté.
Il supporta tranquillement les coups douloureux sans proférer un cri jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même et lui demanda pourquoi il ne se plaignait point et n’implorait pas sa pitié.
«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,» répondit Neufeld tranquillement, et il acquit par cette manière d’être le respect de ses gardiens. Après environ trois années de captivité, ses fers furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. Comme son travail avait de la valeur pour le calife, il reçut plus tard de lui une subvention mensuelle en argent, mais si maigre qu’elle suffit à peine à ses besoins les plus stricts. Tout au moins il put de nouveau respirer l’air frais et fut délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu’à présent de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au pied d’un palmier, après le dur labeur de la journée.
Alors ses pensées doivent se porter vers son père encore vivant, vers son frère et vers sa sœur, et il doit maudire le jour où il a quitté Wadi Halfa d’une manière irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui l’a puni trop sévèrement.
Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté et être réuni aux siens qui ne doivent pas perdre l’espoir! Il ne manque pas d’amis, qui savent ce qu’il en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais la réussite dépend de Dieu seul!
Une autre victime encore plus malheureuse fut le sheikh Khalil. Que n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que la mort le délivrât de ses souffrances! Il avait été envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement égyptien avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la bataille de Toski. Ils assuraient en même temps au calife qu’ils seraient bien traités et délivrés, l’engageant à rendre au sheikh Khalil les ordres et le sabre du général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il ne répondit pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui était venu en même temps que le sheikh Khalil, mais il retint ce dernier qui était Egyptien de naissance. Quelques jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous prétexte qu’il cherchait à espionner.
Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements corporels, les cruautés de toute espèce et la privation totale de nourriture qu’on lui imposait parfois, qu’il ne fut plus en état de se lever du sol sur lequel il était couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des jours entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr et mit fin à ses souffrances.
Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de Senhit à Kassala avec la permission de Haggi Mohammed Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre du calife, qui avait été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre forme de procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit au désespoir par sa longue détention imméritée, il prolonge sa misérable existence, grâce à l’appui bienfaisant de ses anciens coréligionnaires établis à Omm Derman et qui ont embrassé la croyance musulmane.
Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits prisonniers à Metemmeh sous la prévention d’espionnage. Le bruit se répandit à Omm Derman que des lettres adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées chez eux. La petite colonie européenne passa des jours de terreur et d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers. On découvrit alors seulement que les lettres étaient adressées à un copte, vivant au Soudan et avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux Arabes furent jetés en prison où ils eurent à subir les mauvais traitements de leurs gardiens et moururent de faim.
Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme qui, comme nous l’avons vu, (page 179) avait exercé une si noble hospitalité envers le calife et son père, lors de leur voyage dans les pays du Nil et avait fait des funérailles solennelles à celui-ci, après son décès, avec les sacrifices d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife que le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte de force par Younis à émigrer, avait murmuré contre l’état de choses actuel et avait regretté d’avoir combattu l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il fut maintenu en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et les mains liés par de lourdes chaînes. Mais sa femme, une beauté soudanaise bien connue fut, sur l’ordre du calife, séparée de son époux et après son départ, incorporée dans le harem du maître du pays.
Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du calife, fut, sur l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et enfermé dans une maisonnette en pierre dont la porte fut murée. Par une fente laissée ouverte, on lui tendait, à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours il souffrit les plus indicibles tortures; si horriblement que la faim le torturât, si affreusement que la soif le fit souffrir, on n’entendit jamais un cri de douleur ou un mot de prière par la petite fente de ce tombeau de pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il tint ses lèvres fermées jusqu’à ce que le 24^{me} jour de son martyre, la mort apparut comme une libératrice. Le Sejjir et ses compagnons, ce jour-là, l’épiaient par l’ouverture de la prison, devenue maintenant en réalité un tombeau; basés sur leur longue expérience, ils attendaient pour ce jour-là sa mort, et après s’être délecté de son agonie, le Sejjir se hâta de porter la bonne nouvelle à son maître le calife. Le cadavre fut emmené de nuit à l’extrémité occidentale de la ville et enterré entre des huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous les mahométans croyants sont enterrés avec le visage tourné vers la Mecque). L’implacable calife voulait encore, après sa mort, lui ravir son repos.
Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife, le cadi Ahmed woled Ali, n’échappa point à son sort. Lui aussi fut jeté au cachot et dépouillé de sa fortune qu’il avait acquise d’une manière irrégulière, tandis que ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par force dans sa maison, furent réparties entre ses ennemis.