Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 24

Chapter 243,748 wordsPublic domain

Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au Darfour sont, vu leur petit nombre, vendus directement par les émirs, avec la permission du calife, aux Gellaba nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d’achat, avec mention du prix payé et la permission de revendre. A Omm Derman, la vente est publique et à celui qui met les plus fortes enchères est adjugé l’esclave, mais seulement l’esclave du sexe féminin, le commerce des esclaves mâles appartenant exclusivement au calife.

Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le livrer au Bet el Mal et reçoit en retour une sorte d’acte de vente ou titre de garantie dont le montant est fixé arbitrairement par le Bet el Mal.

Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, incorporés dans les moulazeimie ou employés par le maître du pays à la culture de ses champs. Les femmes et les jeunes filles peuvent être vendues en tout temps et partout, moyennant une pièce signée par deux témoins ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien réellement propriété du vendeur. Cette disposition a pour but d’empêcher que les esclaves échappés de chez leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne soient pas vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu fréquemment à des contestations souvent compliquées. Le vol des esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman. On les attire dans les maisons, on les enlève de force des champs; mis dans les fers, ils sont tenus cachés jusqu’à ce que des recéleurs trouvent le temps et l’occasion favorable pour les conduire dans des contrées éloignées, où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après les lois musulmanes, les dépositions d’un esclave ne doivent pas être acceptées devant le tribunal et comme chacun a le sentiment de sa position, ceux qui sont ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement, se contentent de leur sort et le supportent sans autre récrimination.

Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm Derman, s’élève un bâtiment construit en briques d’argile; on l’appelle le Souk er Regig, c’est-à-dire le marché aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou d’acheter des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion de faire maintes observations. Les marchands s’y donnent rendez-vous et offrent leur marchandise. Autour de la maison, des femmes, des jeunes filles, en nombre considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à demi-nues, sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre également de jeunes et ravissantes sourias (concubines) bien vêtues.

Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se gênent nullement pour palper ces créatures, tout comme on tâte le bétail sur le marché. On leur ouvre la bouche pour examiner si les dents sont en bon état, on leur enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du corps, on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, on les fait marcher pour observer les pieds, le corps dans tous ses mouvements. On leur pose des questions afin de se rendre compte jusqu’à quel point elles possèdent l’arabe, ce qui, surtout pour les sourias, établit une sensible différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes, les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc naturel, c’est leur sort, elles sont persuadées que cela doit être ainsi et non autrement. On lit bien sur la figure de quelques-unes d’entre elles qu’elles se rendent compte de leur triste position et ont vu de meilleurs jours autrefois; oui, on peut lire dans ces tristes regards qu’elles se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine et qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes.

Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence à en débattre le prix; l’acheteur met en cause tous les défauts possibles, le vendeur ne cesse de faire valoir les qualités physiques et intellectuelles de la créature en question; on fait une offre, on demande le prix et le marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente et d’achat; l’esclave a changé de maître. Le vendeur est tenu d’indiquer les maladies secrètes, le mauvais caractère, le penchant au vol, voire même le ronflement des sourias.

Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le pays, l’omla gedida.

Voici quelques prix:

Esclave âgée 50— 80 écus. Esclave jeune ou d’âge moyen 80—120 » Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté 110—160 » Sourias, selon leur beauté et leur race 180—700 »

Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à de grandes variations.

On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan. Le peu qui existait autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait de charmants filigranes en or, en argent, qui prenaient le chemin de l’Egypte.

Ces travaux ont dû être suspendus non seulement à cause du manque de ces métaux précieux, mais encore par suite de la défense du Mahdi, de porter des ornements. On fabrique encore de grandes lances, de petits javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des couteaux qu’on porte au bras, des étriers et des mors pour les chevaux et les ânes, les instruments aratoires nécessaires, etc...; tous ces objets sont en fer. On fait, avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux, des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on enferme surtout les habits que l’on veut conserver; des portes, des châssis, des volets; le tout de la façon la plus primitive. Depuis la confiscation de tous les bateaux, la construction des vapeurs a totalement cessé; depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la permission du calife; mais comme le Bet el Mal veut tirer profit annuellement des nouvelles embarcations, rares sont ceux qui sacrifient leur temps et leur argent dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois même rien, à gagner.

L’industrie du cuir se limite à la fabrication de souliers, rouges et jaunes, de sandales, de selles. On trouve à acheter, par contre, en abondance, des amulettes en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des fouets en peau de crocodile, etc.

L’industrie du coton est très importante au Soudan. Chaque jeune fille et chaque femme file pour son usage personnel ou pour la vente et les tisserands,—il y en a dans tous les villages—font ensuite la toile. Dans le Ghezireh, on ne confectionne en général que des toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on vend, en pièces de 10 aunes de long, en grande quantité sur le marché; les gens de condition modeste s’en servent pour leurs vêtements. C’est la province de Berber qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans, les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures ou des rideaux dans lesquels on tisse fréquemment des bandes de soie ou de coton multicolore. Le Dongola exporte aussi d’excellentes étoffes de coton; il est surtout renommé pour la confection de voiles solides. Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se distinguent plutôt par la qualité que par la beauté du travail. Le tressage constitue l’occupation principale des femmes. Elles tressent, en effet, avec les feuilles des palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la vente. D’autres plus fines sont confectionnées avec des feuilles étroites bariolées ou avec de la paille d’orge et de minces petites bandes de cuir. Ce même matériel est utilisé pour faire des dessous de plats, des couvercles pour les terrines en bois, qui, en raison du travail compliqué et de la diversité des couleurs étaient expédiés souvent comme objets de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans ces sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient aussi de petites perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, arrangées symétriquement, les plus ravissants dessins. Presque tous ces objets sont travaillés à la maison.

Par suite de la régénération de la foi et du mépris des anciens et nombreux préceptes religieux ainsi que des usages, le moral déjà très relâché au Soudan, s’est abaissé encore. Par crainte du calife et sentant qu’on est entouré de dénonciateurs, grâce aussi à cette tendance généralement répandue de sauvegarder avant tout ses propres intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis; c’est dans ce manque de sincérité qu’il faut chercher la cause principale de l’immoralité.

Sous l’impression du mécontentement général et de l’insécurité personnelle, beaucoup cherchent à jouir de la vie aussi vite que possible et aussi bien que leurs moyens le leur permettent.

La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche à se dédommager par le libertinage, la débauche; favorisé qu’on est par la facilité de se marier et de divorcer. On épouse une veuve moyennant un cadeau de mariage consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, des parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant dix écus. Celui qui outrepasse cette somme, est puni par la confiscation de sa fortune. Les pères, les tuteurs sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles à ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause très grave pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas, on doit songer aussitôt à un autre mariage. Les frais étant restreints, la religion accordant à l’homme quatre femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage seulement comme moyen de changement perpétuel.

Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, et sont heureuses de ces procédés qui leur offrent non seulement un changement, mais encore l’appât d’un gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment aussi le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce, le cadeau de mariage reste toujours à la femme; si c’est celle-ci qui le demande, elle garde tout ce que son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame formellement. Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix ans s’est marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré les trois mois qui doivent s’écouler avant qu’elle ne convole de nouveau, a eu successivement 15 à 20 maris.

L’institution des sourias, consacrée par la religion, est de beaucoup plus scandaleuse. Ces concubines ne restent guère longtemps dans la maison de leurs maîtres, à moins qu’elles ne leur donnent des enfants. Elles ne peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt revendues, autant que possible avec bénéfice, passant de main en main, dépravées, bien soignées dans leur jeunesse à cause de leur beauté peut-être, mais se préparant une triste vieillesse.

Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie honteuse qui consiste à garder de jeunes esclaves auxquelles, moyennant une légère redevance mensuelle, ils accordent une liberté relative, leur permettant de chercher logement et entretien à leur choix. Il va de soi que ce n’est point par la vertu qu’elles ramassent cette dîme mensuelle.

La plus grande dépravation règne chez les esclaves du calife, surtout chez les moulazeimie dont les menées dépassent toute description. Le calife, qui a parfaitement connaissance du scandale, ne songe pas à y mettre ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et mériter leur gratitude et leur affection.

Il s’ensuit que l’état sanitaire, aussi bien des hommes libres que des esclaves, laisse beaucoup à désirer; que les maladies résultant de cette façon de vivre et de comprendre le mariage sont nombreuses et sans remèdes, si ce n’est en quelque mesure, le climat chaud et sec. A Omm Derman notamment, règnent les vices les plus grossiers.

Dans les commencements de son règne, le calife punissait les coupables en les exilant à Redjaf. Il ne tarda pas à cesser, persuadé qu’il est plus facile de gouverner tyranniquement un peuple dépravé qu’un peuple qui place la moralité au-dessus de tout. C’est pourquoi il hait les Djaliin du bord du Nil, de Hager el Assal jusqu’à Berber, parce que c’est la seule tribu du Soudan actuel qui apprécie une vie de famille régulière et la considère comme la première condition de l’existence.

Il y a toutefois lieu d’excepter de cette corruption générale les anciennes femmes du Mahdi; il est vrai qu’elles sont contraintes de vivre selon les règles prescrites.

Depuis sa mort, elles sont enfermées par le calife en l’honneur du maître décédé, dans des maisons sises près de la Koubbat, maisons entourées d’une très haute muraille. Des eunuques les surveillent très étroitement. Outre ces femmes et les concubines, beaucoup de jeunes filles, des filles des anciens fonctionnaires du Mahdi qui les élevait pour les faire entrer plus tard dans son harem, sont cloîtrées dans ces bâtiments, comme dans un cachot, sous verrous, et ne peuvent nullement communiquer avec des hommes; que dis-je, les malheureuses n’ont que très rarement et avec la permission toute spéciale du calife, des rapports avec d’autres femmes. Mal nourries, mal vêtues, ces pauvres prisonnières n’aspirent qu’à être délivrées d’une réclusion fort dure.

Les deux principaux facteurs de la révolution furent la croyance en la mission divine du Mahdi, et qui dégénéra en fanatisme; la cupidité qui fit croire à l’abolition de tous les impôts et que l’on s’enrichirait pendant ces époques de troubles.

Espoirs bientôt déçus! Le Mahdi ne fut pas assez longtemps au pouvoir pour constater qu’aujourd’hui l’aversion contre son régime est générale. Le calife Abdullahi le constate à chaque pas, il fait néanmoins tout pour l’accentuer.

L’égalité, la fraternité, tant prêchées; ces mots avec lesquels on leurrait les masses, ne furent que de belles promesses. Comme auparavant il y eut et il y a des riches et des pauvres, des puissants et des faibles, des maîtres et des esclaves. Le calife lui-même ne chercha qu’à fortifier sa puissance personnelle, ne reculant devant aucun moyen pour arriver à son but.

Comme étranger, il ne jouit d’abord d’aucune sympathie auprès des tribus du Nil. Par les prérogatives accordées à ses parents, à sa tribu, les Taasha, il suscita le mécontentement de ses propres compatriotes des tribus occidentales.

Les humiliations qu’il fit subir systématiquement à tous les parents du Mahdi eurent pour résultat la révolte des Ashraf; ce fut seulement grâce à leur indécision que le calife put les réprimer sans subir de grosses pertes. Mais on réprouva sa conduite après leur soumission: au lieu de tenir sa promesse et de leur accorder leur grâce, il prétexta que le Prophète lui avait ordonné de les punir. Il les fit mettre aux fers, puis assommer à coups de rotin; parmi les morts se trouvaient les plus proches parents du Mahdi. Et pourtant, la sécurité de l’état n’était point en jeu, puisqu’ils avaient été réduits à l’impuissance. Ce procédé a été considéré comme un acte d’impiété à l’égard du mort et fut pris en mauvaise part.

Soucieux de sa vie, de sa puissance, ne chassa-t-il pas de leurs maisons, tous ceux qui habitaient entre la Koubbat et le Bet el Mal, c’est-à-dire dans son voisinage, sans leur donner le plus petit dédommagement et, pour installer à leur place ses moulazeimie!

Il força tous les habitants d’Omm Derman, sans distinction aucune, à élever les murs de la ville; lui seul, ses gardes et ceux de sa tribu demeurent à l’intérieur. Même parmi ses moulazeimie régne le mécontentement d’avoir à travailler à la construction de ses maisons et de celles de son fils, d’être traités si sévèrement et d’être payés si irrégulièrement. Ils forment une caste à part et toute relation avec les habitants de la ville leur est interdite. Le calife défend même aux milliers de jeunes Arabes ou jeunes gens d’autres tribus qu’il a incorporés dans ses gardes du corps, tout rapport avec leurs parents; ils ne peuvent sortir de l’enceinte des murs et les leurs ne peuvent y pénétrer. De telles défenses sont enfreintes parfois; il en profite pour punir et vexer ses gardes, ce qui augmente l’aversion qu’ils éprouvent à son égard. La révolte des Ashraf l’a rendu plus défiant encore; il craint qu’on attente à sa vie; jour et nuit, il s’entoure de gardiens, de domestiques qu’il choisit lui-même; personne, et ses parents ne sont pas exceptés, ne peut, comme c’était la coutume autrefois, paraître devant lui avec des armes. Quiconque est appelé en audience doit déposer l’épée et le couteau, que chacun porte ordinairement au Soudan; parfois même, on fouille les gens à fond.

Son ancienne popularité a beaucoup souffert d’une telle méfiance, et l’on raille, tout bas il est vrai, une telle peur.

Les Taasha, ses compatriotes, connus depuis longtemps par leur cupidité, leur brutalité et leur grossièreté, entreprennent des excursions dans le pays pour y enlever des esclaves et des animaux et soumettre les habitants à toutes sortes de contributions. Lorsque leur façon d’agir, que le calife n’ignorait pas, devint réellement trop scandaleuse, les gens ne pouvant cultiver tranquillement leurs terres et le blé étant sur le point de renchérir, il défendit aux habitants de la ville, et particulièrement aux Taasha, de quitter Omm Derman sans sa permission. Ceux-ci ne se gênèrent nullement pour enfreindre ses ordres; il est vrai que l’état du pays s’est quand même un peu amélioré. Ainsi dans la ville, les Taasha jouent aux maîtres; ils se vantent d’être les seigneurs de la contrée et de leur parenté avec le calife. C’est à eux que les meilleurs pâturages sont assignés; leurs chevaux sont nourris aux frais de la population, tandis que les autres tribus arabes doivent se contenter des places qu’elles trouvent et entretenir leurs chevaux à leurs frais. De semblables mesures font haïr le calife même par une grande partie de ses compatriotes de l’ouest.

Il sait, il est vrai, à quoi s’en tenir là-dessus, mais il ignore à quel haut degré d’aversion générale ses sujets sont portés à son égard.

Il cherche à gagner les émirs, les personnes influentes par des présents qu’il leur fait en secret, même de nuit; il croit acheter ainsi leurs sympathies; ils acceptent ordinairement ses dons, mais n’en pensent pas moins.

Pour attirer à lui les gens instruits, il permet aux savants de se réunir dans la djami, après les prières de midi et du soir; Heissein woled ez Sahra a ordre de faire des conférences sur le droit de succession musulman (ilm el mîrath). Les assemblées des ulémas (savants) étant toujours strictement défendues, au commencement du régime mahdiste, on considère cette permission actuelle comme un signe de progrès. Le calife, tout d’abord, assista aux conférences; ayant remarqué que quelques-uns des savants, malgré sa présence, restaient assis simplement en croisant les jambes et non en les repliant, sans doute pour se reposer quelque peu, il ne manqua pas l’occasion de déclarer ouvertement à l’assemblée que tous, savants et ignorants, avaient à lui rendre le respect et les honneurs qui lui étaient dûs.

Quelques jours après cette admonestation publique, Heissein woled ez Sahra, eut la malencontreuse idée de placer la science au-dessus de tout et de déclarer que les rois et les princes devaient s’incliner devant elle; le calife à qui la lecture et l’écriture sont inconnues, furieux quitta l’assemblée et les conférences furent suspendues: le progrès était étouffé à jamais.

Heissein woled ez Sahra s’attira encore plus la disgrâce de son maître par le fait de se refuser à adopter la manière de voir du calife, dans une question concernant des esclaves. Le calife requérait du cadi un arrêté à teneur d’après lequel tous les esclaves des deux sexes échappés de chez leurs maîtres et qui s’étaient rendus aux moulazeimie, sans être trouvés ni réclamés par leurs maîtres, durant un laps de vingt jours, devraient être considérés comme propriété des moulazeimie.

Or, comme il n’était permis à personne de se rendre dans les habitations de ces derniers, situées du reste dans l’enceinte des murs, la faculté pour les maîtres d’aller y découvrir leurs esclaves était simplement illusoire. On décida que les esclaves marrons seraient exposés pendant un certain temps sur une place publique et qu’alors, s’ils n’étaient point réclamés par leurs possesseurs, ils reviendraient au Bet el Mal.

Mais cette décision allait précisément à l’encontre des vues du calife qui, en secret, avait enjoint à ses moulazeimie de garder pour lui tous les esclaves des tribus du Nil (Djaliin, Danagla, etc.) et de ne rendre à leurs maîtres que ceux appartenant aux Taasha ou aux autres tribus arabes de l’occident.

Aussi les amis de Heissein woled ez Sahra redoutèrent-ils pour lui les suites de sa fermeté. Cependant le calife attendait une meilleure occasion pour le châtier.

Depuis la mort du Mahdi, soit depuis plus de dix ans, le calife Abdullahi n’avait pas quitté Omm Derman, sa capitale. Là, il s’était créé une certaine force, avait concentré du matériel de guerre, forcé tous ceux qui ne lui plaisaient pas à y venir habiter, afin que, dans cette cité sanctifiée par le Mahdi, ils eussent à faire sous ses yeux et chaque jour les cinq prières obligatoires et à prêter l’oreille à ses préceptes.

Omm Derman était primitivement le nom d’un petit village situé sur la rive occidentale du Nil et en face de Khartoum; il était habité par la tribu des Djimoïa. Après la prise de Khartoum, le Mahdi résolut d’en faire provisoirement sa résidence. On abattit les buissons de mimosas et les halliers qui bordaient le fleuve; on créa la place pour la djami et, tout près de celle-ci, on fixa les emplacements des maisons du Mahdi et de ses trois califes. Abdullahi reçut le terrain situé au midi de la djami, tandis que celui qui s’étendait au nord fut partagé entre les califes Ali woled Helou et Mohammed Chérif.

Le Mahdi prétendit toujours ne considérer Omm Derman que comme un séjour passager; car il avait reçu mission du Prophète de conquérir l’Egypte, l’Arabie, en particulier la Mecque et Médine, et de terminer ses jours en Syrie. Or, on sait qu’il mourut subitement; du même coup furent anéantis ses plans et les espérances de ses adhérents.

Son successeur, le calife Abdullahi, considérait Omm Derman comme la capitale de l’empire mahdiste et sa résidence définitive.

La ville a maintenant une étendue d’environ onze kilomètres dans la direction du sud au nord; l’extrémité méridionale se trouve en quelque sorte vis-à-vis de la partie sud-ouest de l’ancienne ville de Khartoum.

Pendant la période de fondation de la cité, chacun s’efforçait d’habiter dans le voisinage du fleuve pour s’épargner le transport de l’eau et pour être à portée du trafic avec l’Egypte ou les autres provinces. Il en résulte que l’extension en largeur d’Omm Derman est minime et ne mesure guère, de l’est à l’ouest, que 5 kilomètres ½ en moyenne.

A l’origine, la ville consistait uniquement en huttes de paille; on commença par entourer la djami d’un mur de terre glaise en forme de rectangle, dont la longueur mesure environ 460 mètres sur 350 de largeur. Ces murailles furent plus tard reconstruites en briques cuites, que l’on badigeonna à la chaux. Le calife ne tarda pas à son tour, à se faire construire des maisons faites de briques cuites ou non cuites, ses frères suivirent son exemple, puis ses parents, les émirs et enfin tous les gens riches.