Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 23

Chapter 233,770 wordsPublic domain

Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit à contre-cœur; plaçant la justice au-dessus de la crainte, il refusa quelquefois d’obéir à la volonté et aux désirs de son maître et de juger d’après le bon plaisir de celui-ci.

Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par égard à son excellente réputation, on le laissa tout d’abord, pour la forme seulement, à son poste. On ne l’appelle même plus au conseil que dans des cas rares; si la crainte pour sa vie ne l’engage pas à se désister de ses fonctions, il fera probablement partie de cette classe d’hommes dont le calife a coutume, tôt ou tard, de se débarrasser, pour toujours!

C’est ordinairement à Soliman woled el Hedjas, Husein woled Djisou, Ahmed woled Hamdan et à Abd el Kadir woled Omm Mariom que le calife communique ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres collègues, et de conserver l’apparence de leur propre initiative dans tout jugement.

Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant le calife, tout marche à son gré et il n’a jamais d’opposition à craindre des juges instruits de ses tendances et de ses désirs.

Si un jugement doit être prononcé hors d’une telle séance, dans des cas rares parfois, les juges nommés ci-dessus tranchent la question et leurs collègues se contentent d’apposer leurs signatures.

Les honoraires des cadis sont des plus modiques; les supérieurs reçoivent mensuellement 40 écus-derviches, les autres 30 et même 20.

On comprend aisément que la corruptibilité gagne les uns et les autres, bien entendu seulement dans les occasions qui n’intéressent pas le calife d’une façon directe.

Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré comme inviolable et l’inculpé ne peut réfuter ses assertions; d’autre part, le juge étant libre, par sa propre initiative, de refuser ou d’accepter les témoins, non seulement la procédure est arbitraire, mais elle lui offre encore des occasions multiples de grossir son traitement.

Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie tranche les difficultés qui surgissent entre ces derniers. Il rend justice dans les causes d’argent et de famille. Il doit toujours respecter les droits des moulazeimie, dans tout état de cause; surtout dans les procès qu’un de ceux-ci pourrait avoir avec quelqu’un ne faisant pas partie de sa corporation. Il se conforme d’une manière tellement stricte à ses instructions qu’il est fort rare de voir un particulier lésé se présenter devant le tribunal avec un moulazem.

Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet el Mal el Oumoumi; dans les cas graves, ils doivent en référer à la cour supérieure; ils ratifient les marchés d’esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique taxe.

Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es Souk et au Moushra (dock aux blés); ils ont compétence pour régler de légers différends.

La religion est le seul but de l’état. Des circulaires, répandues jusque dans le Wadaï et le Bornou, dans le pays des Fellata, à la Mecque et à Médine, aux habitants de l’Arabie, proclament que le successeur du Mahdi ne songe qu’à exiger de ses sujets l’accomplissement des devoirs religieux et, si cela est nécessaire, même à les y contraindre par la force; loin de lui, l’idée d’aspirer au pouvoir temporel. C’est pourquoi, tant que sa santé le lui permet, il s’acquitte chaque jour des cinq prières ordonnées.

En réalité, le calife n’est rien moins que religieux. Pendant mon long séjour, et constamment en relation avec lui, je ne me souviens pas de l’avoir vu une seule fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce qu’il a en vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus vieilles coutumes religieuses.

Il n’oublie point alors d’en prévenir les cadis qui, naturellement, s’empressent de déclarer que ses actes sont en accord soit avec les écrits musulmans, soit avec les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans d’autres cas, il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant apparu, lui a ordonné d’agir ainsi et non autrement.

Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s’adresse à ses partisans. Mais comme il n’a fait aucune étude théologique, qu’il ne connaît même pas les principaux préceptes de la religion, ses prédications ne s’écartent pas d’un certain cercle d’idées et encore doit-il se répéter continuellement. Il salue la foule des croyants qui se presse autour de la chaire, en prononçant ces mots: «Salam aleikoum, ja ashab el Mahdi!» (Que la paix soit avec vous! O, amis du Mahdi!) la populace répond: «Aleik es salam ja Califet el Mahdi» (Que la paix soit avec toi! O calife du Mahdi.) Et il continue: «Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous protège, que Dieu conduise les disciples du Mahdi à la victoire.»

Chaque phrase est interrompue par les cris «Amin» (amen).

Puis vient la prédication proprement dite.

«Oh! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde est mauvais et personne n’y demeure bien longtemps; sinon le Prophète, ses partisans, le Mahdi seraient avec nous! Nous passerons aussi; cherchez donc le chemin qui conduit au ciel! Fuyez les joies de ce monde-ci! Récitez vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et soyez prêts à combattre les infidèles; suivez mes commandements (cette phrase est sans cesse répétée) et les joies divines vous écherront en partage. Mais le rebelle est à jamais perdu: les martyres éternels et le feu de l’enfer les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon troupeau; or, de même que vous veillez à ce que vos bœufs ne mangent point de mauvaises herbes, de même, je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point du bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu! Considérez la vache; elle est de chair et de sang, de peau et d’os et pourtant elle nous donne un lait si doux, si blanc! Reconnaissez-vous en cela la puissance divine? (autrefois baggari, c’est-à-dire berger, il se plaît à de semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et à la promesse que vous m’avez faite; suivez mes commandements, c’est là votre seul salut ici-bas et au ciel!

«De même que les pierres d’une construction se soutiennent réciproquement, ainsi soutenez-vous les uns les autres! Pardonnez-vous mutuellement et aimez-vous comme les fils d’une seule et même mère.»

«Nous nous pardonnons les uns et les autres,» crie alors à plusieurs reprises toute la foule.

«Que Dieu vous bénisse! Qu’il vous conduise à la victoire, qu’il vous protège! Allez et répétez “lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah!” Ce cri éclairera votre cœur et fortifiera votre foi!»

Et l’assemblée se disperse en répétant «amin» et «lâ ilaha ill Allah».

Toutes ses prédications se ressemblent; c’est très rare qu’il se permette une légère variation.

L’accomplissement des devoirs religieux consiste d’abord dans la récitation des cinq prières, dans la lecture du Coran, qu’il est toutefois sévèrement défendu d’interpréter, ainsi que la lecture du rateb et les circulaires du Mahdi. Quiconque, sans des raisons majeures, fait ses prières chez lui est coupable de désobéissance, et, selon le calife, la prière n’a aucune valeur et n’est point reçue par Dieu.

La manifestation pratique religieuse consiste dans l’exécution des ordres du calife; par cela seulement l’entrée des croyants dans le ciel est rendue possible. Il a interdit les pèlerinages à la Mecque, car il estime que pour le pèlerin le tombeau du Mahdi, le représentant du Prophète, doit suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que les ordonnances du calife vont à l’encontre de la vraie croyance; ils sont néanmoins contraints de les respecter, de crainte de perdre, sinon la vie, tout au moins leurs biens.

Et, c’est à cause de cela que règne actuellement une hypocrisie générale dont même les meilleurs éléments sont atteints.

L’instruction est naturellement très inférieure.

Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on en trouve, avec son autorisation spéciale, aussi dans des maisons privées; les garçons, et dans quelques cas aussi les filles, y apprennent la lecture du Coran et du rateb et les principes de l’écriture.

Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants au Bet el Mal ou leur donnent pour précepteurs d’anciens employés du Gouvernement pour compléter leur instruction notamment dans l’écriture et dans les affaires. L’étude de la théologie et de la philosophie, en honneur autrefois dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est naturellement interdite.

On s’occupe d’agriculture, au sud de Berber, seulement pendant la saison des pluies; celles-ci commencent dans la partie septentrionale au commencement de juillet, dans la partie méridionale à la fin de mai ou dans les premiers jours de juin; elles durent jusqu’à fin octobre.

Une grande partie des terrains est totalement en friche, soit à cause de la population peu nombreuse, soit à cause des troubles continuels. On cultive surtout les différentes sortes de doura; ordinairement la pluie à elle seule suffit pour faire monter la graine.

Parfois, elle fait défaut et la population, n’ayant pas de provisions, a alors cruellement à souffrir du manque de blé. Les pauvres sont obligés d’acheter des céréales chez les riches qui, dans les bonnes années, amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints d’aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir, jusque dans le sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à Kaua, sur le Nil Blanc.

Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu’à Faschoda et du Nil Bleu jusqu’à Famaka, les rives sont irriguées au moyen des nabr (perches à puiser l’eau) que les esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs (roues à puiser) mûes par des bœufs. La récolte est bien supérieure et comporte différentes sortes de blé, du froment, du maïs, des légumes tels que les haricots, les pois, les lentilles, les courges, etc. Les habitants cultivent aussi les melons d’eau, les melons sucrés, les radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent toujours, au marché, des acheteurs, à des prix modérés. Les pluies terminées, c’est-à-dire au commencement de l’hiver, le sol est préparé pour la culture du coton, qui croit même dans les contrées riveraines arrosées par les sakkiehs.

Les îles submergées par la crue du Nil fournissent les plus riches moissons et constituent bien les coins de terre les plus fertiles. Dans les jardins de Khartoum, on trouve quelques fruits; les citrons et les oranges y croissent, mais n’ont aucun goût et se gâtent facilement; des grenades acides, des raisins, des figues et quelques cannes à sucre. Les palmiers-dattiers sont légion ici; mais les fruits frais suffisent à peine à la population d’Omm Derman. La culture des dattiers s’étend dans le Dongola jusqu’à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans les pays des Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées envoient sur les marchés d’Omm Derman les fruits secs en quantités considérables. La gomme arabique provient des forêts du sud du Kordofan; c’était autrefois un excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois: car, tandis que sous la domination égyptienne la récolte de la gomme atteignait de 800000 à un million de cantars par année (1 cantar = 44 kg. ½), aujourd’hui elle est descendue à 30000 cantars à peine.

Cela se comprend: les tribus des Djimme et des Djauama recueillaient la gomme; or, les premiers furent forcés de quitter le pays, par l’émigration en masse; les autres ont diminué de 5/6, grâce aux prestations et aux oppressions perpétuelles. Et, si l’on continuait à exploiter la gomme, on le devait à l’Amin Bet el Mal el Oumoumi, ancien chef de bureau à Kassala, qui rendit attentif le calife au revenu que ce commerce est susceptible de rapporter. On laissa donc les gens de nouveau recueillir en paix ce produit.

On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le tabac. La nouvelle religion en ayant sévèrement interdit l’usage, on n’en trouve plus trace, si ce n’est dans les montagnes de Tekele et de Nuba qui sont soumises au calife, mais de nom seulement; en secret, on l’apporte à Omm Derman.

Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant dans le Soudan est aujourd’hui totalement nul. Ces routes si fréquentées par les caravanes sont désertes; elles étaient nombreuses pourtant: celle qui du Darfour conduisait directement à Siout, par le Derb el Arbaïn (chemin de 40 jours); du Kordofan à Wadi Halfa, à travers la steppe de Bajouda et par Dongola; de Khartoum à Assouan, viâ Abou Hammed ou viâ El Hemer; de Khartoum à Souakim, par Berber; de Kassala à Souakim; de Gallabat, Ghedaref, Kassala à Massaouah...... Les seules routes que les commerçants doivent utiliser encore aujourd’hui sont celles d’El Hemer, et d’Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim.

Peu après la conquête du Soudan, les marchands avaient l’habitude d’aller en Egypte, porteurs d’or et d’argent, qu’ils avaient acquis comme butin dans les guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient contre des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à devenir rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir de rentrer au pays, vu l’exportation si faible; d’autre part, les monnaies nouvelles étaient mal frappées et n’avaient pas cours chez les marchands ambulants.

Le calife défendit alors sévèrement de transporter en Egypte de l’or et de l’argent. Ceux qui s’y rendaient, ne pouvaient emporter, en argent monnayé ancien, que le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en chiffres sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à relever l’exportation des produits indigènes qui, autrefois, avaient amené une certaine aisance dans tout le Soudan. On emmagasina de nouveau la gomme, les plumes d’autruche, les fruits du tamarinier, les feuilles de séné, etc. Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l’ivoire à ceux qui se rendaient en Egypte avec les produits indigènes, pour les échanger contre des marchandises demandées au Soudan.

La population des provinces occidentales, le Kordofan et le Darfour, avait presque totalement disparu par suite des guerres continuelles, des émigrations, de la famine, etc.; de telle sorte qu’on trouvait peu de personnes pouvant s’occuper de la récolte de ces produits naturels. On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les transactions avec l’Egypte étant trop faibles et les marchandises achetées pour le Soudan en nombre minime et en tout cas, bien au-dessous de la demande.

La gomme est monopole de l’état; ceux qui la recueillent ou les marchands intermédiaires doivent la livrer au Bet el Mal contre un prix, autrefois fixe, aujourd’hui très peu stable. Le prix d’achat varie entre 20 à 30 écus (omla gedida) le quintal; le prix de vente aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le vendeur reçoit la permission de se rendre en Egypte, moyennant paiement d’un écu par quintal; arrivé à Berber, on examine s’il n’amène avec lui que la quantité achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau certificat l’autorisant à aller à Souakim ou à Assouan, viâ El Hemer; pour cette pièce il a de nouveau à payer après s’être acquitté du droit, un écu par quintal et par dessus le marché un écu Marie-Thérèse, c’est-à-dire environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente le sixième du prix d’achat.

Les chasseurs de plumes d’autruche, autrefois un article important d’exportation, ne sont pas mieux partagés; les Arabes, en effet, possèdent très peu de fusils et encore leurs armes sont-elles très mauvaises; il leur est fort difficile de se procurer des munitions et le calife a interdit d’utiliser les chevaux pour cette chasse.

Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à prendre ces agiles animaux dans des filets ou dans des fossés. Ces essais n’étaient guère couronnés de succès. On voulut néanmoins recommencer en prenant les petits, en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu’arriva-t-il? La religion considérant ce procédé comme coupable, le calife s’empressa de saisir cette occasion pour montrer ouvertement qu’il était avant tout un vrai croyant et interdit très sévèrement de déplumer les autruches. Les éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces animaux, les tuèrent et pendant plusieurs jours, on ne mangea à Omm Derman que de la viande d’autruche.

Sans doute, dans les steppes, dans les endroits cachés, il y eut des gens qui en élevèrent encore dans d’immenses cages, ne craignant pas, par amour du gain, de s’exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que l’exception, trop peu sensible pour avoir une influence quelconque sur le commerce en général.

L’ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante à deux cents quintaux entrent annuellement à Omm Derman. Le rendement est-il susceptible d’augmentation ou cessera-t-il complètement, cela dépend de l’avancement des postes de l’Etat du Congo ou du développement de ses rapports commerciaux avec les tribus à proximité du Redjaf.

L’ivoire provenant du Darfour méridional est très rare. Ce commerce pourrait prendre une nouvelle extension, si les Mahdistes occupaient et utilisaient de fait la province du Bahr el Ghazal.

L’importation des marchandises égyptiennes est également restreinte aux deux voies utilisées pour l’exportation. Les petites transactions sur les routes de Kassala-Souakim et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis que les Italiens occupent ces deux positions.

Les principales importations sont les toiles blanches et bleues, la mousseline, la percale de couleur et des étoffes de laine de toutes nuances. Ces dernières servent à garnir les gioubbes; les toiles et les mousselines sont utilisées par les femmes qui s’en enveloppent complètement ou les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la place des robes de nos femmes européennes. On importe également des soieries européennes, de qualité assez douteuse, les marchands ayant pour principe de vendre avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut remarquer que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la vue trouvent au Soudan de rares acheteurs.

La toilette des dames soudanaises est loin d’être négligée; aussi utilisent-elles des parfums, huiles, bois de senteurs, clous de girofle, différentes graines de fruits, etc.... les articles de parfumerie sont également importés. Le sucre, le riz, les marmelades, les fruits secs et confits sont très recherchés par les personnes qui sont dans une bonne situation de fortune.

L’importation de tous les articles en métal fut sévèrement interdite par le Gouvernement égyptien; dans les derniers temps, il était très difficile de se procurer des ciseaux, des rasoirs, etc.

Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des prix inouïs, parce qu’ils étaient achetés par l’administration du Warchet el Harbia et servaient à la fabrication des balles. Peu à peu les habitants utilisèrent, pour préparer leur nourriture, des vases d’argile.

Toutes les marchandises de provenance égyptienne doivent payer à Berber, en espèces ou en nature un dixième de leur valeur; à Omm Derman, le Bet el Mal qui les estampille prélève à son tour encore un dixième (oushr).

En outre, les marchands qui arrivent de Souakim ont encore à s’acquitter d’une pareille taxe aux postes placés à Kokreb, par Osman Digna; en sorte que, après les cadeaux presque obligatoires aux fonctionnaires, etc.; ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman, un tiers de la valeur des marchandises, rien qu’en frais de douane et avant qu’ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu’y-a-t-il alors d’étonnant si les prix sont élevés et si les commerçants, en somme, gagnent très peu.

Nombre de Soudanais aisés font du commerce une sorte de sport: le gain est moins leur but que la facilité de pouvoir jouir de la liberté pendant quelques mois. C’est, en somme, le seul moyen qu’ont les habitants retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse souvent au désespoir, c’est le seul moyen, dis-je, qu’ils ont d’échapper pour quelque temps à leur tyran.

Le commerce des esclaves, autorisé par la religion et par le calife, est plus prospère; il est pourtant limité aux pays soumis au Gouvernement mahdiste, le trafic avec les provinces égyptiennes ou l’Arabie n’étant pas du tout autorisé. En l’interdisant, le calife tient à ne point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis.

Il est évident qu’il ne peut empêcher la vente de quelques esclaves isolés, mais il est au moins impossible aux traiteurs de conduire en masse leurs victimes au marché.

Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand nombre à Omm Derman où on les vendait publiquement pour le compte du calife ou du Bet el Mal el Oumoumi. Abou Anga les tirait d’Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda, Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de Nuba situées au sud du Kordofan.

Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les prenant, soit en les transportant.

Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait en Abyssinie, la plupart venant de la tribu chrétienne des Amhara, de parcourir le long chemin jusqu’à Omm Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir de la faim et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au fil de l’épée! On chassait ces malheureux, à peines vêtus, arrachés à leurs familles, comme on chasse devant soi les troupeaux. Combien mouraient en route! et le reste, des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses partisans; les autres étaient vendus par le Bet el Mal.

Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, le terme n’est point trop fort, des milliers de femmes et d’enfants dans des barques et les envoya à Omm Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever et incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et les jeunes filles furent vendues. Comme les envois se succédaient, les ventes durèrent des journées entières; pauvres malheureux gisant devant le Bet el Mal, malades, affamés, couverts de haillons, beaucoup même complètement nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante, du blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, qui donc aurait voulu acheter ceux qui étaient malades? à quoi bon risquer même quelques écus? Ils ne tardèrent pas à succomber; des corps couvraient le rivage du fleuve; on les jeta simplement dans le Nil pour s’épargner la peine de les enterrer. Les esclaves envoyés du Darfour eurent surtout à souffrir. La route était sans fin, pénible; l’eau rare et seulement dans des puits très éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé, presque inhabité, la nourriture insuffisante.

Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour pour atteindre le Kordofan. Et la colonne ne comportait presque que des femmes et des jeunes filles! Lorsque une d’entre elles tombait épuisée, on employait les moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la route. S’ils ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de la pauvre créature, les gardiens du convoi s’en emparaient et fournissaient en les montrant la preuve qu’elle était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en sous-main.

Un jour, l’histoire m’a été racontée plus tard par des témoins, une femme fut ainsi trouvée, privée de ses oreilles; ils eurent pitié d’elle et la réconfortèrent. Elle se remit et fut en état de suivre ses sauveurs et de se traîner jusqu’à Fascher, tandis que ses oreilles servaient de faire part mortuaire à Omm Derman.

Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les pays d’où ils venaient étant dépeuplés ou se défendant avec succès contre leurs oppresseurs.

Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf; mais là également le voyage et les mauvais traitements déciment les masses de ces sacrifiés.