Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 22

Chapter 223,428 wordsPublic domain

Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi, dont les étendards relevaient de celui du calife Mohammed Chérif, il rendit ce dernier responsable quoiqu’il n’eût pris aucune part au combat et le destitua de son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats survivants furent incorporés dans les troupes de Younis woled ed Dikem, à Dongola; tandis qu’il nomma à Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population, appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. Il les plaça tout d’abord sous les ordres de leur compatriote Bedoui woled el Ereg auquel il ordonna d’aller renforcer la garnison du Ghedaref. Celui-ci ayant différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation eut lieu immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent et son cousin Hamed woled Ali devint leur chef.

Il est dans la nature de l’homme de rechercher la protection des puissants; voilà pourquoi, les gens du calife Ali accoururent sous les drapeaux d’Abdullahi, se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle de son frère Yacoub.

Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de l’anéantissement des Batahin, appartenait à la tribu des Hessenat et était subordonné au calife Ali. Il voulut aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres de Yacoub; mais il commit l’imprudence de faire part de ses plans à des parents du calife avec lesquels il entretenait des relations amicales. Il leur expliqua ouvertement qu’Abdullahi était seul le maître, que Yacoub ou Othman lui succéderait et que le calife Ali n’avait rien à attendre de bon de cette famille qui tenait le pouvoir dans sa main. Comme on lui faisait observer que le Mahdi avait désigné Ali pour succéder à Abdullahi, il déclara que les temps avaient changé et que seule, la puissance du calife actuel pouvait être prise en considération et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi.

Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre Hamed woled Gar en Nebi. Les témoins confirmèrent son langage et on l’accusa d’avoir voulu discuter les lois du Mahdi.

Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas se mêler, en cette occurrence, de l’affaire de Hamed, ne pouvant pas se trahir ni dévoiler ses desseins. Hamed fut condamné à mort et malgré le calife Abdullahi qui fit son possible auprès d’Ali, il fut pendu sur la place du marché, comme infidèle et coupable d’avoir cherché à troubler la paix.

Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans du calife Abdullahi reçurent l’ordre de ne pas se rendre à l’exécution afin de montrer ostensiblement, mais sans manifestation directe, le mécontentement de leur maître, touchant la condamnation de Hamed woled Gar en Nebi.

Les forces militaires du calife sont suffisantes pour lui donner tout succès contre un ennemi intérieur; mais contre une armée extérieure, il manque de chefs capables, de bonnes armes et de munitions; ses soldats, du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne; leur ancienne croyance à la sainte cause a subi de rudes atteintes; elle n’existe même plus, pour ainsi dire.

Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires du calife:

══════════╤═══════════════╤═══════════════════════════╤══════════════ │ │ HOMMES │ ARMES A FEU │ ├────────┬─────────┬────────┼───────┬────── STATIONS │ │Troupes │ │Porteurs│ │ OU │ ÉMIRS │de noirs│ │d’épées │Bouches│ PLACES │ │ et │Cavalerie│ et de │ à feu │Fusils │ │d’Arabes│ │ lances │ │ │ │ armés │ │ │ │ ──────────┼───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼────── Omm Derman│Yacoub │ 4000 │ 3500 │ 45000 │ 46 │ 4000 │ │ │ │ │ │ » │Moulazeimie │ 11000 │ ── │ ── │ ── │ 11000 │ │ │ │ │ │ » dans│ │ │ │ │ │ les│ │ │ │ │ │ magasins│ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ 6000 │ │ │ │ │ │ Redjaf │Arabi woled │ │ │ │ │ │Dheifallah │ 1800 │ ── │ 4500 │ 3 │ 1800 │ │ │ │ │ │ Darfour │ │ │ │ │ │ (Fascher) │ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ │ │ │ │ │ El Obeïd │ │ │ │ │ │ et │Mahmoud woled │ │ │ │ │ Shakka │Ahmed │ 6000 │ 350 │ 2500 │ 4 │ 6000 │ │ │ │ │ │ Berber, │Zeki woled │ │ │ │ │ Abou │ │ │ │ │ │ Hammed │Othman │ 2000 │ 600 │ 2000 │ 10 │ 2000 │ │ │ │ │ │ Adarama │Osman Digna │ 450 │ 350 │ 1000 │ ── │ 450 │ │ │ │ │ │ Ghedaref │ │ │ │ │ │ et │ │ │ │ │ │ Fascher │Ahmed el Fadhil│ 5500 │ 800 │ 1500 │ 4 │ 5500 │ │ │ │ │ │ Ousoubri │Hamed woled Ali│ 900 │ 400 │ 1400 │ ── │ 900 │ │ │ │ │ │ Gallabat │Nur et Taashi │ 50 │ ── │ 200 │ ── │ 50 │ │ │ │ │ │ Dongola │Younis ed Dikem│ 2400 │ 500 │ 5000 │ 8 │ 2400 │ │ │ │ │ │ Souarda │Hamouda │ 250 │ 100 │ 1000 │ ── │ 250 ├───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼────── │ Totaux │ 34350 │ 6600 │ 64100 │ 75 │ 40350

Je donne ici le maximum des forces et des armes qui, je le répète, ne résisteraient pas longtemps à un combat sérieux et bien préparé venant d’une armée étrangère.

Des quarante mille fusils qui sont dans les magasins ou entre les mains des soldats, vingt-deux mille sont des Remington; les autres sont à percussion, de vieilles armes à un ou deux coups. Pour rendre les Remington plus légers, une partie du canon a été supprimée; ceux qui possèdent une mire sont rares.

Sur les 6600 chevaux, la moitié à peine est assez forte pour soutenir une campagne, même de peu de durée.

Les porteurs de lances et d’épées sont au nombre de 64,100; plus du quart de ces hommes serait inutile, à cause de l’âge, dans un combat.

Les soixante-quinze canons se répartissent ainsi; six sortent des ateliers Krupp; ils sont d’un gros calibre; la provision de munitions est très minime; huit mitrailleuses, vieux et nouveaux systèmes; soixante-et-une vieilles pièces en laiton, se chargeant par la bouche et de différents calibres.

Les balles se fabriquent presque toutes à Omm Derman; il en est de même pour la poudre et les capsules; elles portent en moyenne à peine à six ou sept cents pas.

Jusqu’à ces dernières années les frontières des pays soumis par le calife du Mahdi allaient de Wadi Halfa (sud-est) à Abou Hammed jusque près de Souakim, Tokar, le long du Chor Baraka à Kassala, Gallabat, puis dans la direction du sud-ouest jusqu’aux montagnes de Beni Shangol.

De Wadi Halfa, dans la direction du sud-ouest, la limite traverse les steppes de Bajouda au nord du Kordofan et du Darfour jusqu’aux environs de Wadaï, et longe, au sud, le Bahr el Arab jusqu’à Dar Djangé.

Au sud, une station avait été fondée à Redjaf. La défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi entraîna la perte de la partie septentrionale de la province de Dongola et la station extrême nord de l’empire des Mahdistes est aujourd’hui Souarda, à trois jours de marche environ au nord de Dongola.

Les victoires des Egyptiens, à Handoub et à Tokar, leur valurent presque tout le Soudan oriental, tandis que les Italiens, après la prise de Kassala, s’emparèrent des territoires situés à l’est de cette ville. Force fut donc au calife de considérer l’Atbara comme limite et de la fortifier en élevant des stations le long du fleuve.

La garnison de Gallabat fut réduite à quelques cents hommes, pendant que les forces principales, sous les ordres d’Ahmed Fadhil, furent transférées dans le Ghedaref. Le roi des montagnes de Beni Shangol, Tor el Goule, se déclara indépendant et, avec lui, les chefs des populations environnantes.

A l’ouest, les tribus des Massalat, Tama, Beni Husein et Gimmer se révoltèrent, après s’être soumises tout d’abord aux Mahdistes, et avoir payé le tribut; elles purent, grâce aux succès remportés, rester indépendantes jusqu’à la fin. Elles formèrent une alliance défensive et offensive avec le sultan Youssouf du Wadaï, de sorte qu’on ne peut considérer le Darfour comme réellement soumis que dans sa plus grande moitié orientale.

Effrayé par la nouvelle que des Européens avaient l’intention de s’emparer de la province du Bahr el Ghazal, la plus importante du Soudan, celle qui fournissait déjà sous la domination égyptienne les plus nombreux et les meilleurs soldats et que l’on considère comme la meilleure base d’opération sans contredit, pour toute entreprise contre le Soudan, effrayé, dis-je, Mahmoud Ahmed envoya l’émir des Taasha Hatim Mousa, à la frontière sud du Darfour, avec une force suffisante, pour prendre possession du Bahr el Ghazal: la soumission projetée du Darfour occidental fut ainsi provisoirement suspendue.

Les postes avancés de l’Etat du Congo qui avaient déjà réellement pénétré dans le Bahr el Ghazal se retirèrent et Hatim Mousa put occuper facilement la partie septentrionale de la province. Bien que ses forces fussent suffisantes, le calife lui donna l’ordre de ne pas s’avancer dans l’intérieur du pays, mais d’attendre des renforts d’Omm Derman.

Les Shillouk et les Dinka ayant été battus autrefois par Zeki Tamel, la route des provinces équatoriales était libre.

On peut considérer Redjaf comme le point méridional du territoire mahdiste. De cette station on entreprenait souvent des expéditions dans l’intérieur du pays, non pas pour conquérir quelque terre, mais pour s’emparer d’esclaves, d’ivoire, etc., le commandant Arabi Dheifallah n’ayant d’autre but que celui de s’enrichir le plus rapidement possible. Une de ces expéditions rencontra les postes de l’Etat du Congo, stationnés aux abords de Dongou; les Mahdistes après un combat aussi long qu’opiniâtre durent se replier sur Redjaf après avoir essuyé des pertes considérables.

Les finances sont administrées par les «Bouyout el Mal» (pluriel de Bet el Mal = maison du trésor).

Voici les principales caisses:

I. «Bet el Mal el Oumoumi», caisse générale des finances.

II. «Bet Mal el Moulazeimie», caisse des moulazeimie du calife.

III. «Bet Mal warchet el Harbia», caisse pour l’approvisionnement du matériel de guerre.

IV. «Chums el Califa,» le cinquième du calife, c’est-à-dire sa caisse particulière.

V. «Bet Mal Zaptieh es Souk,» caisse du marché et caisse du service de sécurité.

I. Bet el Mal el Oumoumi.

a. Revenus.

1. «Titra,» l’impôt de capitation; chaque mahométan doit s’en acquitter en nature le jour de fête qui suit le Ramadan, (sept doubles mains pleines, par tête) ou en espèces, valeur correspondante.

2. «Zeka,» l’impôt sur la fortune prescrit chaque année, d’après la loi musulmane, (bétail et fortune mobilière).

3. «Oushr» la dixième partie de la moisson et la dixième partie de toute marchandise importée à Omm Derman.

Ici figurent les droits de location pour tout le blé qui se décharge dans le port au blé.

4. Les biens confisqués par suite des jugements des cadis.

5. La gomme arabique du Kordofan, monopole de l’Etat. Le Bet el Mal l’achète à des prix fixés au préalable et la revend avec bénéfice aux marchands qui jouissent du droit de l’exporter en Egypte.

6. La location de quelques bateaux.

7. Transports. Tous les transports sont affermés; la recette entre dans cette caisse.

8. Emprunts forcés auprès des négociants, et qui ne sont jamais remboursés.

Sont soumis au Bet el Mal el Oumoumi, seulement les districts appartenant autrefois à la province de Khartoum, sur la rive droite du Nil Bleu et sur la rive gauche du Nil Blanc. Les autres provinces, comme Berber, Dongola, etc... ont chacune une administration financière qui leur est propre.

b. Dépenses.

1. Frais de transport des troupes et fourniture de blé à quelques provinces ou postes, en cas de nécessité.

2. Solde des troupes nègres en station à Omm Derman, à l’exclusion de celle des moulazeimie.

3. Honoraires des fonctionnaires, cadis, secrétaires, etc.

4. Secours, aumônes, présents qui sont distribués sur l’ordre du calife ou de Yacoub.

II. Bet Mal el Moulazeimie.

a. Revenus.

Le territoire compris entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, le Ghezireh, doit couvrir l’entretien des moulazeimie. La population est soumise à un seul impôt fixe. Il rapporte annuellement:

1. 120 000 écus-derviche.

2. 100 000 ardebs de doura.

3. 100 000 pièces de coton ordinaire indigène; chaque pièce a une longueur d’environ 10 aunes.

b. Dépenses.

1. Solde des soldats et des officiers; le soldat touche mensuellement ½ écu-derviche; il est vrai qu’il est rarement payé!

2. Le ménage, c’est-à-dire la ration de blé; ¼ d’ardeb par homme et par mois.

3. Habillement des moulazeimie, des ras miye et des émirs.

Les officiers sont payés selon leur rang; en tout cas, leur solde est naturellement supérieure à celle des simples soldats.

III. Bet Mal warchet el Harbia.

a. Revenus.

1. Recettes provenant de la location des jardins de Khartoum.

2. Recettes provenant de l’irrigation au moyen de la sakieh (roue à puiser) de certaines bandes de terre sises dans le voisinage de Khartoum.

3. L’ivoire provenant des provinces équatoriales et qui est revendu aux marchands.

b. Dépenses.

1. Salaires des employés des docks.

2. Salaires des employés de l’arsenal.

3. Coût de la fabrication des cartouches et des capsules, réparation et entretien des armes.

4. Fabrication du salpêtre et de la poudre.

IV. Chums el Califa.

a. Revenus.

1. Le rapport de toutes les îles et de toutes les contrées, autrefois propriétés du Gouvernement, y compris les possessions de Kamlin et Halfaya, ayant appartenu à S. A. le vice-roi; des propriétés, traitées comme ranima (butin de guerre) conquises sur les partisans du Gouvernement qui avaient soutenu celui-ci dans sa lutte contre le Mahdi.

2. La plus grande partie des recettes de la douane provenant des marchandises importées à Berber, par Souakim.

3. Produit du sel dans les contrées des Djaliin et recettes provenant de l’exploitation des forêts de palmiers de l’Atbara.

4. Location des bateaux, suivant leur jaugeage; une partie de la recette est versée par le calife au Bet el Mal el Oumoumi.

5. Récolte des dattes à Dongola, expédiée par les émirs qui stationnent dans cette province.

6. Presque tous les esclaves et les troupeaux envoyés des provinces par les émirs.

b. Dépenses.

1. Frais d’entretien de la maison du calife.

2. Les apanages de Yacoub et d’Othman; le calife règle leurs dépenses extraordinaires.

3. Fonds secrets et secours aux personnes que le calife veut gagner à lui par sa libéralité, à l’insu de ses conseillers officiels.

V. Bet Mal Zaptieh es Souk.

a. Revenus.

1. Les biens confisqués aux fumeurs, aux buveurs et aux joueurs.

2. Taxes des magasins et échoppes élevés sur le marché.

b. Dépenses.

1. Frais de représentation de Yacoub; réception de personnes étrangères.

2. Fourniture du gypse et de la chaux pour la construction des murailles d’Omm Derman.

3. Service de sûreté.

Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité propre et que certaines mesures de contrôle soient prises, les employés aux finances ont encore une marge suffisante pour que, trop souvent même, ils détournent les fonds en faveur de leur propre caisse.

Il est vrai que comme punition on séquestre alors toute leur fortune. Mais le pire est la taxation même; faute d’un système d’imposition, les gens sont laissés à la merci et à la cupidité des préposés au département des finances et leurs plaintes sont rarement prises en considération.

Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même monnaie. Dans les premiers temps de la conquête du pays, le butin regorgeait d’argent et de quelque peu d’or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal (chef des finances) commença à battre monnaie, des guinées d’or, par exemple, dont le cours était le même que celui de la livre égyptienne (environ fr. 25,92). Mais, ne comprenant rien à l’alliage, ces pièces d’or étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en or pur, les autres contenant beaucoup trop d’argent. C’est pourquoi, l’or devenant rare du reste, on se borna à frapper des écus d’argent, pesant 7 darahim (pluriel de dirhem) dont 6 étaient d’argent pur. (Le dirhem égale 3.08 gr.)

Après la mort du Mahdi et la destitution d’Ahmed woled Soliman, Ibrahim woled Adlan fut promu chef des finances et, sous le règne du calife, frappa les premiers écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d’abord, était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus de 5 darahim en argent, et d’autres de trois darahim en cuivre. Les marchands ayant refusé d’accepter cette petite monnaie, leurs marchandises furent séquestrées et leurs magasins fermés; on les menaça, s’ils persistaient dans leur façon d’agir, de confisquer définitivement leur fortune. Ils furent ainsi contraints de céder; on ne leur rendit leurs marchandises toutefois que lorsqu’ils se furent engagés, par écrit, auprès d’Ibrahim Adlan, à mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors inévitablement que tous les articles de commerce furent renchéris, les marchands établissant leurs prix d’après la valeur effective de l’argent des nouveaux écus.

Nur el Gerefaoui, successeur d’Adlan, frappa des écus de 7 darahim; ceux de la première frappe contenaient 4½ darahim d’argent, ceux de la seconde seulement 3½: d’où, comme auparavant, les mêmes causes produisirent les mêmes effets.

Jusqu’à présent les chefs des finances battaient monnaie sous leur direction personnelle; le nouveau chef Nur el Gerefaoui eut l’idée de donner en bail le droit régalien de battre monnaie. Les deux fermiers, Soliman woled Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000 écus mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé devant le cadi avait pour clause stricte que le titre de l’écu devait être de 3½ darahim d’argent pur, naturellement, elle ne fut jamais observée.

En effet, les écus n’eurent bientôt plus que 2½ darahim d’argent et, lorsque Gerefaoui eut porté à 16000 écus l’affermage, se réservant en plus le droit de battre monnaie, la pièce tomba encore et les écus qu’on battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne contenaient plus qu’un dirhem à peine d’argent.

Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens écus-medjidieh; ceux de Soliman Abdallah se distinguaient par des lances entre-croisées et enjolivées de nombreux dessins.

Par cette réduction progressive de la réelle valeur des monnaies, les marchandises venant d’Egypte subirent une forte hausse.

Les toiles bleues qui servent à la confection des vêtements de femmes, vendues autrefois à ¾ d’écu la pièce, coûtent aujourd’hui 6 écus; 12 aunes de toile ordinaire se payaient 1 écu; maintenant 1 aune ½ se paie le même prix; une demi-livre de sucre coûte 1 écu, etc.

La comparaison des monnaies explique ces prix, d’autant plus que toutes les marchandises égyptiennes doivent être payées en anciennes monnaies.

Les produits indigènes sont relativement bon marché. Voici une mercuriale des prix, à Omm Derman, au commencement de 1895, calculée d’après les nouvelles monnaies:

1 chameau de somme 60— 80 écus 1 » de course 200—400 » 1 cheval abyssin 60—120 » 1 cheval, de race indigène 200—600 » 1 bœuf gras ou une vache 100—160 » 1 veau 30— 50 » 1 vache à lait 100—120 » 1 mouton 5— 20 » 1 brebis 6— 15 » 1 ardeb de doura 6— 8 » 1 » de froment 30—40 »

Si l’on réduit ces prix en ancienne monnaie, on trouve que les produits du pays sont actuellement de beaucoup meilleur marché qu’au temps du Gouvernement égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du produit de leurs champs et de l’élevage du bétail, sont forcés de vendre pour vivre et pour payer leurs impôts; le manque d’argent étant général, les prix baissent et baissent toujours; ajoutez à cela le manque de débouchés et la pauvreté toujours croissante. Telles sont les causes de la modicité des prix.

CHAPITRE XVII.

Le calife et son règne (Suite).

Justice.—Enseignement religieux.—Agriculture.—Chasse.—Commerce.—Marché d’esclaves.—Industrie.—Corruption des mœurs.—Le calife est pris en aversion.—Description d’Omm Derman.—Bâtiments principaux.—La prison et ses terreurs.

La juridiction est entre les mains des cadis; il est vrai que leur compétence est peu de chose et ne dépasse pas certaines affaires privées, petites questions de fortunes et désaccords de familles; pour toute autre question de droit public ou pour des circonstances graves, ils doivent en référer d’abord au calife.

Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur de la loi, la première tâche des juges consiste à juger d’après sa volonté, mais sous la forme d’un jugement prononcé par eux.

Les écrits de la religion musulmane, la Sheria Mohammedijjah, les ordonnances et les circulaires du Mahdi, le régénérateur, ont force de loi. Quiconque doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec confiscation des biens. Le calife a souvent recours à cet article de loi, lorsqu’il cherche à se débarrasser de quelqu’un qu’il déteste ou qu’il trouve dangereux. C’est l’intrigant et le despote Yacoub qui est son conseiller et son confident dans les décisions qu’il prend pour ces divers cas.

La première cour de justice du calife se compose des deux cadis supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de la tribu des Djaliin du Ghezireh et Soliman woled el Hedjas, de la tribu des Djihemab, province de Berber; puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes Hamer, Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin quoique natif du Darfour, Othman woled Ahmed, de la tribu des Batahin, Abd el Kadir woled Omm Mariom, autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de la tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti, préposé seulement aux différends dans lesquels sont impliqués des moulazeimie, d’où son titre de cadi el moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent encore quelques cadis des tribus arabes occidentales qui n’ont droit qu’au vote et se rallient toujours à l’opinion de leurs collègues supérieurs.

Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le cadi el Islam précédent (cadi de la croyance musulmane) Ahmed woled Ali, emprisonné sur l’ordre du calife, a fait ses études philosophiques à l’université musulmane du Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l’homme le plus instruit du Soudan.

Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi, rédigé une publication favorable au Mahdi; il s’était même joint à lui. Mais, il ne tarda pas à comprendre combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans son for intérieur, il devint son adversaire.