Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 21

Chapter 213,878 wordsPublic domain

Pour son service personnel, il a toujours autour de lui dix à quinze jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup sont enfants d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés par Abou Anga et Zeki Tamel. Ces garçons ont pour devoir de se tenir toujours dans son proche voisinage, ils portent les messages dans l’intérieur de la ville, convoquent les personnes mandées et doivent être prêts nuit et jour à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils ont atteint l’âge de 17 à 18 ans, ils sont enrôlés comme moulazeimie et remplacés par de plus jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses secrets, ce qui serait difficile à obtenir des domestiques adultes, à cause de leur corruptibilité qui est générale. Dans l’intérieur de sa maison, (où même ces garçons ne doivent pas le suivre), il a à son service de jeunes eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés au service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont aussi à souffrir de sa brutalité; les plus petites fautes sont punies de coups de fouet, de privation de nourriture, de mise aux fers, etc.

Dans les trois dernières années, le calife songea surtout à renforcer et à réorganiser ses moulazeimie. Il prit une partie des Djihadia stationnés à Omm Derman et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de Zeki Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts et les plus beaux. Les émirs des tribus occidentales eurent à fournir tous les jeunes hommes comme moulazeimie; cet ordre n’a pas été jusqu’ici complètement exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde que les fils des premières familles, tandis qu’il exclut complètement de son service les Danagla et les Egyptiens dont il se méfiait.

De cette manière, il a créé une garde de près de 11000 hommes qui sont tous logés avec leurs femmes et leurs enfants, dans le voisinage de ses maisons et de celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte nouvellement construits d’Omm Derman. Cette armée est divisée en trois corps dont le premier est commandé par son fils Othman, le second par son jeune frère Haroun ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le troisième par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé, il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans la maison du calife. Othman, son fils, est le chef suprême et remplace le calife dans toutes les affaires concernant les moulazeimie. Ces corps sont partagés en sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a sous ses ordres plusieurs lieutenants. Cinq à six de ces ras miye ont un émir à leur tête et un adjudant.

Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés dans les sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans les divisions des émirs, de sorte que chacun de ces derniers a pour subalternes deux à trois ras miye de troupes nègres et plusieurs ras miye de soldats arabes. Presque tous sont armés de fusils Remington qu’on laisse habituellement dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans les occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme solde un demi-écu derviche par mois et, tous les quinze jours, un huitième d’ardeb de doura pour leur entretien. Le blé leur est remis assez régulièrement tandis qu’on en prend à son aise avec le paiement de la solde en espèces. Les gages des ras miye et des émirs sont, bien entendu, plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des cadeaux en femmes et en esclaves.

Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la personne du calife; tous l’accompagnent dans ses revues, dans ses promenades, même à l’intérieur de la ville. Ils doivent toujours, d’après les ordres de leur maître, stationner sur les places et dans les rues larges, dans le voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife ait banni l’ancienne musique militaire égyptienne, il a toutefois conservé les clairons parmi lesquels deux sont de sa suite régulière. On utilise les anciennes sonneries: pour les ras miye: «capitaine», pour les émirs: «major», pour les commandants: «colonel». Le calife visite souvent pendant la nuit les moulazeimie, afin de voir s’ils se trouvent bien aux postes qui leur ont été assignés. Les ras miye et les émirs sont donc, à proprement parler, continuellement de service et ne peuvent se rendre dans leurs maisons qu’en secret ou en prétextant une maladie. Ce service extraordinairement sévère est une cause du mécontentement qui règne presque généralement.

L’activité publique du calife consiste avant tout dans l’accomplissement journalier des devoirs religieux notamment des cinq prières. A l’aube, il procède à la prière du matin, après laquelle on lit dans la djami, le rateb prescrit par le Mahdi, réunion de versets du Coran et de formules de prières. Cela exige environ une heure. Le calife se retire ordinairement dans ses appartements après la prière du matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin de voir si les gens obéissent à ses ordres et prennent une part active aux exercices de piété. Les prières sont d’ailleurs publiques. Vers deux heures, il procède à la prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr, après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher du soleil, il fait encore ses dévotions, et, environ deux ou trois heures plus tard, la prière de la nuit commence.

Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab, construite devant les places des croyants. C’est une colonnade carrée avec des parois à treillage qui lui laissent la vue libre de tous les côtés. Derrière lui se tient son fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement désignées auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les moulazeimie appartenant aux tribus libres. Les soldats nègres accomplissent leurs prières sur les places libres situées devant sa maison et qui ne sont séparées de la djami que par un mur.

A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de Yacoub, avec leurs gens appartenant pour la plupart aux tribus de l’ouest; à gauche, se trouvent quelques Arabes appartenant également aux bannières de Yacoub, les gens soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les Djaliin et les Danagla. Plusieurs milliers d’hommes assistent toujours aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs réguliers les uns derrière les autres. Le calife veille avec une sévérité particulière à ce qu’avant tout les hautes personnalités et les émirs ne fassent pas défaut.

Il condamne justement les personnes suspectes, à suivre chaque jour les cinq prières, sous la surveillance de gens désignés pour cela. Par ces exercices de piété, il a moins en vue l’accomplissement des devoirs religieux de ses subordonnés, que le moyen d’exercer un contrôle sur eux et de les détourner d’autre chose. Beaucoup de gens qui demeurent loin de la djami, sont si épuisés qu’ils s’abstiennent volontiers, par fatigue et manque de temps, d’autres assemblées nocturnes.

Le calife s’est donné pour tâche d’anéantir toute vie en société, qui pourrait offrir l’occasion de ne pas toujours considérer sous le jour le plus favorable ses ordonnances et ses actions. Si la maladie l’empêche de paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux moulazem de la tribu des Takarir. Mais ceux-ci doivent prendre place comme Imam en dehors de la mihrab. Il ne permet presque jamais au calife Ali woled Helou de le représenter quoique celui-ci, d’après les ordres du Mahdi, soit désigné comme son remplaçant et son successeur légitime.

La matinée, les heures qui suivent les exercices religieux de l’après-midi ou de la nuit, sont consacrées aux affaires du Gouvernement. Il reçoit les courriers, travaille avec ses secrétaires et entend les cadis, les émirs et autres personnes désignées par lui nominalement et avec lesquelles il désire s’entretenir.

Le service postal est très primitif. Le calife dispose de 60 à 80 chameliers qu’il envoie avec des ordres à ses généraux et ses sujets dans les districts les plus divers, et qui rapportent ensuite les réponses ou les autres nouvelles.

Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim Adlan d’établir des stations de poste afin d’avoir, à de moindres frais, un service plus régulier et plus rapide, il s’y refusa, parce que, disait-il il attache une importance particulière à recevoir de la bouche même des courriers des rapports sur les contrées parcourues par eux, ainsi que sur la conduite de ses émirs. Les émirs des provinces envoient des rapports à leur maître, si le motif leur parait important; leurs propres messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les ordres du calife. Les courriers du calife ne prennent les lettres privées que des personnes bien connues et secrètement pour les expédier plus loin.

Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les écrits qui arrivent sont remis à ses premiers secrétaires Abou el Gasim et Monteser. Ceux-ci lui en font connaître le contenu et préparent ensuite les expéditions d’après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat, ils passent une vie d’angoisse et de soucis; sur le moindre soupçon d’avoir trahi ses secrets, même seulement par étourderie, il ne les épargnerait certainement pas plus qu’Ahmed, leur ancien camarade; sur la simple accusation d’avoir été en relations avec ses ennemis les Ashraf, il le fit exécuter avec quatre de ses frères.

Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci simples instruments entre ses mains, doivent couvrir son humeur despotique du manteau de la justice. Dans une attitude soumise, la tête baissée, assis devant lui en demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement les instructions qui leur sont données, la plupart du temps à demi-voix; ce n’est que très rarement que l’un d’entre eux se permet d’exprimer sa propre opinion. A part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps à autre, d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. Il s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs tribus et même de personnes isolées, songeant toujours aux intrigues et aux moyens de forcer les gens, afin de s’en servir plus facilement pour ses visées. Les entrevues avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont lieu ordinairement que lorsque la prière de la nuit est achevée, et durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures propres à prendre pour se débarrasser des personnes mal vues, pour affaiblir les mécontents et les ennemis intérieurs et fortifier sa propre domination. De temps en temps, il fait des sorties ou plutôt de courtes promenades à cheval, dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises aux extrémités nord et sud d’Omm Derman.

Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups sourds du tambour de guerre annoncent aux habitants de la ville que le maître du pays veut se montrer au public dans les rues. Tous les chevaux sont aussitôt sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière la djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont ouvertes, les moulazeimie se précipitent au dehors. Il paraît enfin lui-même, presque toujours à cheval. Les moulazeimie forment autour de lui, là où la place le permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12 hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, se précipite à sa suite à pied ou à cheval. A la gauche du calife, marche un Arabe particulièrement grand et bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit le rôle d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et de l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre, le surveillant des esclaves préposés au service des chevaux du calife. Devant lui, marchent six hommes avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de la marche et de la halte et, sur le désir du calife, appellent les principaux moulazeimie. A une petite distance, suivent les garçons destinés à son service personnel qui portent la rekouba (récipient en cuir destiné aux ablutions religieuses), la peau de mouton utilisée pour la prière et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner de sa musique composée d’environ 50 esclaves nègres qui, munis de cornes d’antilopes et de tambours fabriqués avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout des airs africains qui se distinguent moins par la melodie que par un bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement ces promenades ont lieu après la prière de midi et le retour s’effectue au coucher du soleil. Pendant la marche, il fait souvent sonner la halte, lorsque la place le permet et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste avant tout à passer devant le calife en groupes de quatre dans un galop très rapide et en brandissant leurs lances ou à s’arrêter raide devant lui au moment où ils défilent. Dans les premières années de son règne, il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux parades qui avaient lieu dans le grand champ de manœuvres, situé à l’ouest de la ville. Il s’en abstient maintenant depuis longtemps et se contente d’assister aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu; au jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, à la fin du Ramadan au Baïram et 70 jours plus tard au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram, est la fête principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie des garnisons du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, à y participer.

Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour le Baïram, sur le champ de manœuvres. Le calife s’y rend en personne; suivant l’usage, une maison en briques est construite pour lui à cet effet.

Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent tandis que tout le reste de la foule se range au dehors en longues files. La prière achevée, le calife monte en chaire; la prédication, qui dure environ 5 minutes, a été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, on tire sept coups de canon, puis chacun se rend dans sa maison pour y égorger l’agneau du sacrifice, ainsi qu’il est prescrit par la religion, si ses moyens le lui permettent. Dans les tristes circonstances actuelles, presque tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés par les manœuvres que couronne la revue finale. Déjà avant le lever du soleil, les émirs se rendent avec leurs hommes, bannières au vent, à leurs places respectives, sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse, couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a lieu en ligne déployée, toujours dans la direction de l’est.

La bannière principale, celle de Yacoub, est en étoffe noire, d’une grandeur gigantesque, placée en face de la zeriba du calife, à une distance d’environ 400 mètres. A droite et à gauche sont les bannières de ses émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali woled Helou, de couleur verte; à droite et à gauche celles des émirs qui lui sont soumis. A l’extrémité de l’aile gauche se trouvent les cavaliers et les chameliers, tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés de fusils ont pris position. Ses troupes se composent en partie de Djihadia, en partie de gens fournis par les différents émirs pour les trois jours de fête et que l’on arme de fusils.

Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses troupes; comme pour les sorties ordinaires, il est entouré de tous ses moulazeimie qui, ce jour-là, sont tous revêtus de gioubbes et coiffés de turbans neufs: puis il passe la revue.

A cette occasion, il est ordinairement à dos de chameau et rarement à cheval afin d’avoir, de son siège élevé, une vue plus étendue. Parfois, il utilisait aussi les équipages des anciens gouverneurs généraux, amenés comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés dans le Bet el Amana (arsenal).

On y avait attelé deux chevaux que conduisait très prudemment et au pas un cocher égyptien; le calife néanmoins craignit de verser, c’est pourquoi il renonça bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses sujets.

Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la Raï ez serga, la bannière noire; là, il reste devant elle en la considérant pendant quelques minutes, puis se rend à la zeriba située en face.

Au sud de celle-ci est construite une sorte de tente, formée de branches d’arbres et de nattes de paille; quand le calife a pris place sur son angareb entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée.

Parfois le calife part de sa maison par la route du sud, jusqu’à l’extrémité de la ville, afin de passer lui-même devant tout le front, long de plusieurs kilomètres; il ordonne ensuite le défilé de l’armée.

Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment d’anciennes cottes de mailles se trouvant dans le pays depuis un temps immémorial et de provenances européenne et asiatique, ainsi que des casques en fer ou des capes doublées de coton de couleurs variées et des formes les plus grotesques, entourées en outre de turbans rouges. Les chevaux des cavaliers ainsi parés sont couverts de schabraques composées de grandes pièces d’étoffes multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le spectateur en éprouve une impression particulière, mais toujours satisfaisante.

Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis ceux qui ne résident pas à Omm Derman reçoivent la permission de rentrer chez eux.

Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant désigné pour lui succéder, ses trois califes Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled Helou et Mohammed Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa domination personnelle et à la rendre héréditaire.

Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur parenté avec le Mahdi, lui fournirent une bonne occasion de les désarmer, eux et en même temps le calife Ali et de fusionner leurs soldats nègres avec les siens. Comme descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait compter sur l’obéissance et la soumission des habitants de la vallée du Nil, les Djaliin, les Danagla et les différentes tribus demeurant dans le Ghezireh et leur en imposer d’une façon durable que s’il possédait une force considérable.

A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets qui devaient persuader aux familles arabes indigènes de venir en pèlerinage au tombeau du Mahdi et de se fixer ensuite dans la vallée du Nil.

Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs les plus riantes et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient destinés par Dieu à devenir les maîtres de ces riches pays; que le calife, en qualité de compatriote et de parent tiendrait à leur disposition et d’une façon illimitée les richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux, leurs esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses et se rendirent volontairement avec leurs femmes et leurs enfants à Omm Derman.

Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna l’ordre à Othman woled Adam et plus tard à Mahmoud woled Ahmed d’engager énergiquement à l’émigration les tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela était nécessaire de les y contraindre.

Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte d’émigration des peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique ayant diminué naturellement avec le temps, dure encore aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est vrai, aux fatigues du voyage, par la faim, la soif et la maladie. Arrivés à Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement de climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa puissance qu’il n’a plus rien à craindre des tribus indigènes.

On comprend aisément que le calife donne naturellement toutes les places, toutes les fonctions administratives et militaires à ses plus proches parents. Younis woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber, son frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé par Zeki Othman; à Kassala, Hamed woled Ali et plus tard Mousid Gedoum; à Gallabat et dans le Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali, furent successivement commandants de l’armée permanente; aujourd’hui, elle est sous les ordres d’Ahmed Fadhil; dans le Darfour, Othman woled Adam et après sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled Salih remplacé par Arabi Dheifallah.

Tous ces émirs et commandants de corps d’armée étaient et sont des Taasha, presque tous émirs ou parents du calife.

Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir, est un étranger parmi les généraux du calife. On remarquera que les tribus qui lui sont soumises parlent généralement une langue étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements égyptien et italien, ne se seraient jamais ralliées à un Arabe étranger; elles n’obéissaient à Osman Digna, leur compatriote, que par inclination personnelle.

Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les fonctions inférieures et les charges militaires à pourvoir de nouveau par des Taasha, en sorte que cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son sein les revenus du pays. Les émirs de Dongola et de Berber avaient déjà reçu depuis des années des ordres secrets pour affaiblir autant que possible la population. Sous le prétexte de désobéissance, combien facilement invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux maîtres actuels du pays. Lors des défaites de Toski et de Tokar, beaucoup de Djaliin et de Danagla avaient déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent aussi la fourniture de contingents de troupes par ces tribus et les envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, pour les éloigner autant que possible de leur patrie. De cette manière, il a si bien affaibli le pays que sa domination peut aujourd’hui être considérée de ce côté comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh furent à plusieurs reprises forcés de quitter le pays avec leurs familles et de venir à Omm Derman seulement afin que le calife pût ainsi se convaincre de leur obéissance et de leur soumission sans conditions. Il les contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de leurs campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux tribus émigrées de l’ouest; les champs les plus fertiles et les prairies les plus grasses étaient échus à ses parents et à ses plus proches compatriotes! Non contents de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et leurs animaux domestiques contre tous droits. De cette manière l’agriculture, à laquelle les habitants du Ghezireh se vouaient entièrement, ne tarda pas à péricliter et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle ne put rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du public, l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques fonctionnaires pour mettre fin à cette oppression. Mais combien cela était peu sérieux! aucun abus ne fut redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la tyrannie et l’insécurité règnent dans le pays.

En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes de la manière la plus ostensible en leur faisant avoir toutes les places et toutes les fonctions; il leur distribue la plus grande partie des revenus qui arrivent dans le Bet el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par les émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. Il a mis un impôt sur les chevaux; les propriétaires de ces animaux doivent livrer chaque année au calife, suivant l’importance de leur écurie une bête ou plusieurs, qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat sont devenues les plus riches de tout le Soudan.

Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues de tout genre, d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés.