Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 20

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Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit plusieurs papiers écrits en langue française avec l’ordre de les lui traduire.

Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de la Kéthulle où il donnait à ses subordonnés différentes instructions et règles de conduite dont la teneur était sans aucun intérêt.

Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim Mousa lors de l’occupation du territoire des Forogé. Il y avait là aussi un traité entre le sultan Hamed woled Mousa, chef des Forogé et les représentants de l’Etat du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus à peu près comme suit:

§ 1.—Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu des Forogé reconnaît la suprématie de l’Etat indépendant du Congo et se place, lui et sa tribu, sous sa protection.

§ 2.—Le sultan Hamed woled Mousa s’engage à entrer en relations de commerce avec l’Etat du Congo, à exiger l’extension de celles-ci jusqu’aux districts frontières du Darfour, si possible, et à accorder aux agents de cet Etat protection et sécurité dans l’intérieur des frontières de son pays.

§ 3.—L’Etat indépendant du Congo s’engage à soutenir le sultan Hamed woled Mousa dans toutes les entreprises qui auraient pour but de maintenir et de fortifier son autorité dans le pays.

Conclu au mois d’août 1894.

Hamed woled Mousa, sultan des Forogé (Sceau). Semio woled Tikma, sultan des Tiga, comme témoin.

(Signatures des représentants de l’Etat du Congo.)

Les deux sultans s’étaient servi lettres latines pour apposer leurs signatures. J’eus à peine traduit que le calife me reprit aussitôt le papier. La curiosité l’emportait sur la défiance. Il me dit pourtant:

«Je ne t’ai pas seulement fait appeler à cause de la traduction de ces écrits qui n’ont aucune valeur pour moi. J’ai déjà donné ordre à Mohammed Ahmed de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui sont venus, il est vrai, en petit nombre et seulement comme voyageurs. Mais j’ai une proposition à te faire. Tu sais que je te considère comme un des nôtres, comme mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver publiquement en te donnant pour femme, une de mes cousines, ma plus proche parente. Que dis-tu de cela?»

Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son offre et compris que son but était d’observer encore davantage mes faits et gestes dans mon intérieur; il fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un. Il cherchait une occasion de me rendre inoffensif,—comme il le disait lui-même.

L’opinion publique voulait que, selon les us et coutumes, je fusse en somme protégé en ma qualité d’étranger; que serait-ce, une fois l’époux de sa cousine? Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles serviteurs, comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, Zeki Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed woled Ali et tant d’autres, ne m’épargnerait pas non plus!

«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te rende toujours victorieux! Ta proposition m’honore, mais écoute la vérité! Ta parente est de sang royal, c’est une descendante du Prophète et qui mérite d’être traitée comme telle tandis que je suis une nature emportée qui ne sait mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je crains que des difficultés ne surgissent, dont les suites pourraient détruire les bons rapports qui existent entre toi et moi. Seigneur! que Dieu me conserve ta grâce!»

«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le calife, je ne t’ai jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai donné d’autres femmes; aucune plainte n’est parvenue jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai appris que tu les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu la liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes (il ne disait pas religion pour ne point me blesser) de ta tribu, que tu ne veux avoir qu’une seule femme!»

«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant une esclave; mais tu ne voudrais pas que je devinsse l’esclave de mes esclaves! Leur conduite me force à les chasser de chez moi ou à les marier à mes serviteurs. On t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!»

«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser ma cousine!»

«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour éviter des discordes futures. Encore une fois, ta proposition m’honore, mais je te prie de m’éprouver davantage afin que tu saches si vraiment je suis digne d’elle.»

Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia.

Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais le calife: il s’attendait à une explosion de joie de ma part, mon refus avait blessé sa fierté. Il ne l’oublierait certes pas!

Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,—moi-même aussi—y avaient travaillé longtemps, mais toujours en vain!

CHAPITRE XVI.

Le calife et son règne.

Portrait du calife.—Son ménage.—Le harem.—La garde du corps.—Les prières publiques.—Le service postal.—Parades et manœuvres.—Faveurs aux tribus de l’ouest.—Oppression des tribus des bords du fleuve.—Forces militaires.—Questions de frontières.—Organisation des finances.—Système monétaire.

Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, dont j’ai décrit l’origine et le voyage auprès du Mahdi, (page 180) est, comme je l’ai déjà raconté (page 393), de taille moyenne, large d’épaules; il a la peau d’une couleur brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs, une bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage est encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un peu plus fournie autour du menton. Souple autrefois, il a pris dans les dernières années de la corpulence; il n’a que 49 ans, mais il parait beaucoup plus âgé et sa barbe est déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une amabilité séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre: celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère violent, il agit souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et personne, pas même son frère, n’ose dans ces moments-là lui adresser des remontrances. Il se méfie au plus haut degré et de tout le monde, même de plus d’un de ses proches parents et des membres de sa maison. Il ne croit pas à la fidélité et au dévouement; mais est convaincu que toute personne en rapport avec lui dissimule ses véritables sentiments. Pour lui dans tout son entourage l’égoïsme est le mobile de toute action. Il est singulier que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées avec plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges flatteuses sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa bravoure, sa générosité, son amour de la vérité et malheur à celui qui blesse son amour-propre démesuré! Ismaïn woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant longtemps de sa faveur particulière, justement par ses flatteries et ses louanges, avait établi un jour, dans une conversation un parallèle entre le régime actuel du Soudan et l’ancien état de choses sous le Gouvernement égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el Moufettish qui avait été le favori et le conseiller du Khédive. Cette expression, imprudente dans les circonstances actuelles, fut rapportée au calife qui, dans une grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il avait réellement prononcé ces paroles.

«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète et je suis son successeur! Qui est placé sur la terre plus haut que moi? Qui est plus noble que moi, descendant direct du Prophète!»

Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans les fers, et, sur l’ordre du calife, condamné à la déportation à Redjaf.

«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état du Gouvernement actuel avec celui de l’ancien Gouvernement égyptien? répétait-il indigné. S’il veut se comparer à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne permettrai jamais de me placer sur le même pied, moi le descendant du Prophète, que le Khédive, un Turc!»

Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses. Sa vanité va jusqu’à la présomption; il prétend tout savoir et tout comprendre; il agit toujours par inspirations divines ou prophétiques, et n’hésite pas à s’attribuer les mérites d’autrui. Ainsi, il prétend que la koubbat, tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn, ancien architecte du Gouvernement, n’a été édifiée que sur ses plans et ses projets. Les victoires d’Othman woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur le roi Jean d’Abyssinie n’avaient été remportées que d’après les ordres qu’il avait soi-disant donnés.

Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des espérances chez les gens pour les tromper ensuite, à leur ravir leurs biens, à les mettre aux fers, à les jeter au cachot et à les faire condamner à mort. Il cherche ses victimes de préférence parmi les chefs de famille. Déjà du vivant du Mahdi, il était considéré comme la cause de toutes les mesures de sévérité prises contre les Mahdistes et de toutes les cruautés commises envers les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna à la prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout anéantir. Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les Sheikhiehs et fit mettre à mort, après la chute de Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette tribu et qui furent faits prisonniers dans le pays.

Dans le partage des femmes prises comme butin, il a soin de n’avoir aucun égard aux sentiments naturels. Les mères sont régulièrement séparées de leurs enfants et les frères de leurs sœurs; ils sont donnés en partage à des tribus différentes afin de rendre une union impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières à Omm Derman les sœurs de l’ancien sultan du Darfour, la princesse Miram Ija Basi et Miram Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu’il prit un certain nombre de leurs parentes dans son harem et distribua le reste entre ses partisans. Il apprit peu après que quelques habitants du Darfour, se trouvant dans la ville, faisaient des visites et apportaient des cadeaux à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les deux femmes; il donna l’une à Hassib et l’autre à Elias Kenuna qui avait justement le projet de partir pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère aveugle de Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir au moins accompagner dans l’esclavage sa fille unique; retenue de force sur l’ordre du calife, la vieille femme mourut peu de jours après le départ de sa fille, le cœur brisé. Bachita elle-même se précipita dans son désespoir, au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais elle fut sauvée et succomba pendant le voyage à l’agitation et à la fatigue.

Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoum avait quitté la ville avant la défaite de l’armée de Hicks et était parti pour l’Egypte, laissant à Khartoum sa femme qui y était née et sa fille. Comme les affaires en Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint plus tard par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le jour de son arrivée à Omm Derman; amené devant le calife, il expliqua qu’il était venu pour lui offrir ses services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle s’était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara.

«J’accepte tes services, lui dit le calife, tu peux aller à Redjaf et y prendre part à la guerre sainte contre les païens.» Ce fut en vain qu’Ahmed Gourab le supplia de le laisser aller auprès des siens ou de lui donner tout au moins la permission de les voir; il fut aussitôt emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt à partir, soumis à la plus stricte surveillance et avec l’ordre d’empêcher toute entrevue avec sa famille.

«Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu’on eut emmené Ahmed Gourab, s’entretenir avec Miram Ija Basi et Miram Bachita, si leurs maîtres leur en donnent la permission.» C’était dans ces cruautés raffinées que le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est le nombre de ceux qu’il fit fouetter ou exécuter sans le moindre motif plausible.

Il fit couper sur la place du marché la main droite et le pied gauche à Mogeddem Omer qui lui avait promis de tirer du plomb des pierres; il avait reçu pour cela un don en argent, mais n’avait pu tenir sa promesse. Que de fois je dus être témoin de telles exécutions! Il assista personnellement à cheval à l’exécution des Batahin et considéra ses victimes en souriant tranquillement! Il n’épargna pas davantage ses plus fidèles serviteurs. Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed, furent tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés entre les chefs.

Comment punit-il les Ashraf! Ils étaient certainement coupables de s’être révoltés contre lui. Mais après les avoir vaincus et désarmés, il pouvait les envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses compagnons d’autrefois. Il préféra s’en débarrasser d’un seul coup et les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à coup de bâtons et de haches: c’étaient les plus proches parents de son ancien seigneur et maître, le Mahdi!

Dans son entourage, il exige la plus grande soumission. Ceux qui sont reçus auprès de lui doivent attendre, les mains croisées sur la poitrine et les yeux baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste couché sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de palmier et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête et son bras sur des pièces de coton enroulées en guise de coussin, les autres s’asseyent avec les jambes repliées sous eux comme à la prière et la tête baissée et répondent avec soumission aux questions qui leur sont posées. Ils doivent rester dans cette position extrêmement incommode jusqu’à ce qu’ils soient congédiés. Même dans la mosquée, et après la prière, ceux qui se trouvent auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement à ce que les yeux restent toujours baissés devant lui, tandis que lui-même observe sans cesse et attentivement.

Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le Syrien, qui avait le malheur de ne posséder qu’un œil, se trouvait par hasard dans son voisinage lors d’une lecture religieuse et le regardait avec persistance, il m’appela aussitôt auprès de lui et m’ordonna de conseiller à cet homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. Il me confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, craignait le mauvais œil.

«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il, les maladies et les malheurs ne sont jamais que la suite du mauvais œil.»

Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques traits plus sympathiques. Je dois citer son amour, réellement sincère pour son fils Othman et son attachement pour ses plus proches parents.

Othman, qui peut être à présent dans sa 21^{ème} année étudia dans sa première jeunesse le Coran. Mais son père n’hésita pas à changer fréquemment de précepteur, sur le désir du fils. Lorsque Othman prétendit être assez avancé dans la lecture, son père le dispensa d’autres études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la fille de son frère Yacoub et par amour pour son fils s’écarta à cette occasion, des règles sévères du mariage, imposées par le Mahdi, qui ordonnaient la plus grande simplicité.

Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel tous les habitants d’Omm Derman furent invités. Il fit construire sur la place située à l’ouest de la maison de Yacoub, un vaste édifice en briques cuites, pourvu de toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on créa même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, il maria encore deux autres de ses parentes à son fils; il lui donna des concubines qu’il choisit lui-même, mais lui déclara qu’il n’aurait jamais pour femme une personne d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de la vallée du Nil.

Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers, qu’il considère comme dangereux, même pour lui personnellement. Ayant appris que Othman, dans le feu de sa jeunesse, méprisait les ordres paternels et avait des entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour celui-ci, il fit construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur du mur d’enceinte d’Omm Derman, presque en face de sa propre maison, afin de l’avoir ainsi sous sa surveillance immédiate et continuelle. Il maria sa fille Radhia au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci n’éprouvât aucune inclination pour sa fiancée et désirât avoir pour femme une de ses parentes. Le calife alla à l’encontre de ses désirs, en sa qualité de tuteur, de maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension continuelle entre le calife et son beau-fils, qui se sépara même de sa femme. Mais bientôt la crainte le fit déclarer prêt à reprendre sa femme et à lui consacrer le reste de sa vie.

Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à sa situation, tenait à avoir un grand train de maison. Son harem comptait plus de 400 femmes. Quatre d’entre elles sont légitimes, permises par la religion musulmane et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le changement. Les autres femmes appartiennent en grande partie aux tribus soumises par le Mahdi. Ayant été amenées comme butin de guerre, elles jouissent de droits moindres comme concubines. Le reste des habitantes du harem se compose des esclaves acquises par le pillage ou achetées. Ce grand nombre de femmes offre une étrange diversité dans la couleur surtout, qui parcourt toutes les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. Elles sont divisées en groupes de 15 à 20 à la tête de chacun desquels se trouve une directrice; la réunion de trois ou quatre de ces groupes forme une nouvelle division, dont la direction supérieure appartient à une femme libre ou à une concubine spécialement nommée par le calife. Chaque mois, une mesure fixée de blé et une somme d’argent sont remises à ces directrices pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur sont confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition pour qu’elles puissent se procurer les articles de toilette nécessaires aux soins de leur corps, comme de l’huile, de la graisse, des parfums, etc. Les vêtements, qui sont nuancés suivant le rang, la beauté ou les qualités de chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de coton blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits du pays; elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de soie de différentes couleurs, importées d’Egypte. Ces toilettes sont données soit par le calife lui-même, soit par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements, de bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement interdit par le Mahdi, on se contente ordinairement de boutons de nacre qui sont attachés avec de petits morceaux de corail et d’onyx, dont on entoure les articulations des mains et des pieds ainsi que la tête. Les cheveux sont tressés en une infinité de toutes petites tresses fortement enduites de graisse, de parfums et arrangées en formes les plus variées et les plus compliquées. Il est facile de comprendre que le parfum de ces dames du Soudan offre au début une jouissance douteuse à un nez européen.

Depuis les dernières années, les femmes des notables recommencent à porter de l’or et de l’argent, et, dans la maison du calife lui-même, les principales femmes y déploient un luxe considérable. Toutes se trouvent dans des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur état de santé est surveillé par de vieilles femmes désignées à cet effet, qui renseignent leur maître à ce sujet. De petits eunuques font le service intérieur de ces maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en temps, il passe une véritable revue de toute l’armée féminine. Régulièrement à cette occasion, celles qui ont cessé de plaire à leur maître, à la suite de défauts physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur position sociale mariées ou données en cadeau aux proches parents, aux favoris ou aux serviteurs.

Les cours sont étroitement surveillées par des eunuques ou des moulazeimie nègres et les femmes privées presque de tout rapport avec le monde extérieur. Tout au plus une fois par an est-il permis aux parentes de voir pendant un court espace de temps les membres de leur famille et de leur parler.

La première femme du calife est Sahra, sa parente qui a partagé avec lui, depuis sa première jeunesse, les douleurs et les joies. Elle est la mère des plus âgés de ses enfants, Othman et Radhia. Dans les premières années de son règne, il ne mangeait que des mets simples préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme l’asida, de la viande rôtie ou des poules. Avec le nombre croissant de ses femmes, il apprit cependant à connaître et à apprécier les produits de leur art culinaire raffiné, introduit par les Turcs et les Egyptiens.

Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant dans sa maison rien moins qu’un contempteur de la nourriture nouvelle, qu’il préfère, tandis qu’il cherche à démontrer à l’extérieur qu’il se nourrit simplement. A ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec sa femme Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés par d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés et pourraient mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux fois pour ce motif, mais se laissa persuader par Yacoub et ses parents de la reprendre et de la reconnaître de nouveau comme son épouse.

Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les différentes maisons des femmes, principalement pour garder l’entrée des appartements, ou qui sont employés à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de tout le personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum. Il a la surveillance des terres immenses, cultivées par des esclaves pour la maison du calife. Il a à s’occuper des achats de blé nécessaires, des animaux de boucherie, bœufs et moutons et à se procurer auprès du Bet el Mal les sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa garde des sommes très considérables dans lesquelles le calife puise les présents qu’il envoie fréquemment en secret à ses émirs ou à d’autres personnalités influentes.

Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires et des domestiques en grand nombre à sa disposition, principalement des eunuques et des esclaves. Le calife lui a sévèrement interdit de permettre à un étranger de jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de sa maison.

Le vêtement du calife se compose de la gioubbe munie de bandes d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin coton blanc et de vastes pantalons arabes de la même étoffe. Sur la tête il porte une sorte de cape ronde en soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un petit turban blanc. Il porte, noué autour du corps, une ceinture en coton étroite et longue d’environ cinq aunes (hisam), sur les épaules il met un léger châle de la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et des souliers jaunes. Pendant la marche, il porte de la main gauche une épée et de la droite il s’appuie sur une petite lance hadendoa sculptée, dont il se sert comme d’une canne.