Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 2
Il était de haute taille, avait de larges épaules, et une peau couleur brun clair; sa stature était plutôt massive et sa tête encore trop grosse en proportion; ses yeux étaient noirs et brillants. Une barbe foncée encadrait son visage, le nez et la bouche étaient bien conformés et les deux joues étaient tatouées de trois balafres; il souriait toujours montrant ainsi ses dents blanches. Les incisives supérieures étaient un peu espacées, qualité nommée _felega_ et considérée dans le Soudan comme un signe de beauté spéciale et de bonheur. C’est pour ce motif que les femmes donnaient au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou Felega». Il portait une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée, mais très proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose, etc. Une odeur spéciale émanait donc de sa personne, ce que ses fidèles avaient coutume d’appeler «Rihet el Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux parfums qui régnent dans le Paradis.
Nous accomplîmes sur la même place la prière d’_Asr_, puis celle de _Maghreb_, assis sur le sol, avec les jambes repliées en arrière, tandis que le Mahdi se retirait de temps en temps dans sa maison pour reparaître de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil, nous lui demandâmes la permission de retourner auprès du calife; il nous l’accorda m’enjoignant de ne plus le quitter et de me vouer entièrement à son service.
Je pouvais à peine me relever, car mes genoux souffraient d’une si longue position à laquelle je n’étais pas habitué; je dus faire appel à toute mon énergie pour montrer devant le Mahdi une figure toujours joyeuse. Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à une semblable position, semblait se trouver à merveille; mais Dimitri boîtait terriblement et murmurait derrière moi des paroles en grec que je ne comprenais pas, mais qui ne devaient pas, en tout cas, être un chant de louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec nous, nous reconduisirent dans notre demeure où le calife nous attendait pour souper.
Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en Nil, un des plus grands sheikhs religieux du Ghezireh, de la tribu des Arakin, avait été annoncée et que les parents de ce dernier, qui se trouvaient ici, auraient désiré qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé, préférant passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes de sa préférence, très flatteuse envers nous et louâmes le Mahdi de la bienveillance qu’il avait témoignée à notre égard, ce qui le réjouit visiblement. Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours suivants le calife Husein, ci-devant moudir de Berber, arriverait ici. Il était donc exact que Berber avait succombé aussi!
Déjà à la frontière du Darfour, nous avions entendu répandre ce bruit, mais n’avions pu trouver personne qui put nous donner des nouvelles certaines. Les communications avec l’Egypte étaient forcément interrompues d’une manière complète par la perte de Berber qui n’avait pu être prise que par les Djaliin. Khartoum devait se trouver aussi dans une situation extrêmement critique. J’attendais avec anxiété l’arrivée de Husein qui pourrait me renseigner et me dire certainement la vérité sur la situation exacte au bord du Nil.
Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes sur nos angareb, fatigués et plongés dans nos pensées. Peu à peu, nous nous endormîmes.
Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer de notre santé. Peu de temps après, arrivèrent les parents du sheikh Hamed en Nil, qui demandèrent à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en pénitent, ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres, une peau de mouton attachée autour de ses hanches nues. Quand il aperçut le calife, il s’agenouilla aussitôt en disant «El afou ja sidi» (pardon, seigneur). Le calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever la sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh nettoyé de la cendre qui le recouvrait, il lui fit revêtir des vêtements qu’on venait d’apporter. Sur son ordre le sheikh s’assit alors auprès de nous et répéta sa demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage et n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps. Le calife lui pardonna, et lui fit espérer aussi le pardon du Mahdi auquel il promit de le présenter dans l’après-midi.
«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement joyeux, en lui baisant les mains, je suis heureux et tranquille parce que tu m’as pardonné. Ton indulgence m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens de lui et lui vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la proclamation).
Après avoir tous pris notre déjeuner composé d’asida et de lait, nous nous séparâmes; quelques minutes plus tard retentit l’umbaia et on entendit le bruit du tambour de guerre.
Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne toujours l’umbaia; c’est le signal de seller tous les chevaux et en même temps, un signal pour les esclaves de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes chevaux, en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi pendant le voyage seulement des ânes et des chameaux, puis je rejoignis bientôt le calife qui était déjà sorti.
Il faisait une promenade à cheval autour du campement, entouré d’une vingtaine de moulazeimie, afin de passer ses gens en revue. A sa droite, près de son cheval, marchait son domestique, un grand et gros nègre, à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom de Abou Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer du calife. Ce dernier n’allait lui-même qu’au pas; arrivé sur la place, il fit faire halte et galoper de nouveau ses cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant qu’ils exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité du camp, une zeriba assez grande et un petit fort en ruine. C’est là que le malheureux général Hicks avait passé plusieurs jours attendant en vain du secours de Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons Krupp. Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces milliers de combattants étaient tombés inutilement et avaient été égorgés; moi-même que me réservait l’avenir, j’étais aussi une victime de cet épouvantable malheur.
Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission du calife, de faire une visite à son frère Yacoub, dont la hutte s’élevait à côté de la sienne. Celui-ci me reçut amicalement et exprima sa joie de me voir chez son frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le rassurai à ce sujet.
Yacoub est un peu plus petit que le calife, large d’épaules, avec une figure ronde et pleine qui montre de fortes marques de petite vérole; son nez est petit et retroussé, une moustache et des favoris rares ne dissimulent que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt laid, il sait cependant s’attirer bien des sympathies par sa façon de parler plaisante et agréable. Comme le Mahdi et le calife, il avait aussi un éternel sourire sur les lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous trois étaient heureux de leur haute position et de leur mission dans l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le Coran par cœur tandis que le calife est presque complètement ignorant. Yacoub, plus jeune qu’Abdullahi de quelques années, est non seulement le frère du calife mais aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est, à vrai dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre avis que le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il est infailliblement perdu.
Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai à sa bienveillance et retournai dans notre rekouba. A midi, nous prîmes part de nouveau sur l’ordre du calife à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la veille jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau prêcher sur la renonciation, sur la provocation au combat et sur les joies célestes; nous entendîmes de nouveau le cris d’extase de gens à moitié fous et nous éprouvâmes des douleurs affreuses dans les membres à cause de la séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées sous nous.
Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous demanda si nous ne désirions pas retourner au Darfour. Il voulait ainsi nous éprouver d’une manière un peu trop grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix ne pas vouloir le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme toujours, il nous félicita de notre résolution. Un plus long séjour dans la rekouba, aurait été incommode pour nous; aussi il donna à Dimitri, de sa propre autorité, la permission de se rendre auprès de ses compatriotes et lui fit montrer par un de ses moulazeimie la maison de son futur émir, également un Grec. En même temps, il ordonna à Ahmed woled Soliman de remettre à Dimitri vingt écus. De même Saïd Djouma fut recommandé à l’émir de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui versa quarante écus.
«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers moi, tu es ici en étranger, tu n’as personne que moi et tu es aussi habitué aux Arabes par ton long séjour dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de moi comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.»
«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui répondis-je vivement. Je m’estime heureux de pouvoir te servir et je te jure d’être fidèle et dévoué.»
«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège et te fortifie dans ta foi et tu seras encore d’une grande utilité au Mahdi et à toi-même.»
Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il mettait à ce que je restasse à son service, et dans son entourage personnel; il m’avertit de feindre avec les autres d’être son plus proche parent car, ceux qui étaient éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me communiqua aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire pour moi quelques huttes, dans la zeriba située tout près de sa maison et qui était la propriété de Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre les Nubiens.
Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui promis de m’efforcer de conserver sa bienveillance.
Pendant le souper, il me fit part à ma grande joie, cette fois bien sincère, que le calife Husein, autrefois Pacha et moudir de Berber, était arrivé et se présenterait le lendemain.
Le matin suivant, en effet, Husein Pacha parut devant le calife accompagné de ses parents et de la même manière que quelques jours auparavant s’était présenté le sheikh Ahmed en Nil. Quelques-uns de ses amis, de l’entourage du Mahdi, lui avaient conseillé, il est vrai, cette humilité apparente afin de diminuer l’antipathie qui régnait contre lui. Le calife aussitôt lui enleva lui-même sa sheba, le fit nettoyer de ses cendres et lui pardonna. Ensuite seulement il me nomma à Husein Pacha; nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Comme je devais maintenant me considérer comme un moulazem du calife, je m’étais jusque là tenu debout derrière lui et ne pris pas autrement part à la réception. Après que les paroles d’usage sur la santé du ci-devant gouverneur eurent été échangées, le calife s’informa des événements qui se passaient sur les bords du Nil.
Husein raconta que toute la vallée du Nil, depuis Berber jusqu’à Faschoda, tenait comme un seul homme pour le Mahdi et pour sa cause, que les communications entre le Soudan et l’Egypte étaient complètement coupées et que Khartoum même bien que défendue par Gordon était assiégée par les tribus habitant le Ghezireh. Il présentait à dessein, me sembla-t-il, la situation aussi avantageuse que possible pour le Mahdi; le calife lui exprima de nouveau sa complète satisfaction des nouvelles reçues et lui promit de le présenter au Mahdi à midi, et d’obtenir son pardon. Il pouvait rester jusque là dans la rekouba. Puis, le calife prétextant du travail nous quitta; Husein resta avec moi.
Plusieurs de ses parents, ainsi que des gens que je ne connaissais pas du tout, étant encore présents, nous ne pûmes parler que de choses indifférentes et d’affaires personnelles, affirmer de nouveau l’un à l’autre combien nous nous estimions heureux de pouvoir servir le Mahdi. Vers midi, le calife revint auprès de nous et nous prîmes ensemble le repas.
«N’as-tu pas vu Mohammed Chérif, ancien sheikh du Mahdi? Ses maisons se trouvent justement sur le chemin que tu as parcouru, demanda le calife. A-t-il toujours l’idée présomptueuse de pouvoir combattre contre la volonté de Dieu et refuse-t-il toujours de reconnaître le Mahdi comme son seigneur et maître?»
«J’ai passé la nuit chez lui, répondit Husein Pacha, il a été converti par Dieu de son infidélité première et seule la maladie l’empêche de venir ici. La plus grande partie de ses anciens partisans se trouve au nombre de ceux qui assiègent Khartoum.»
«Il vaut mieux qu’il serve le Mahdi! Maintenant toi, sois prêt, je veux te présenter au Mahdi.»
Avant la prière de midi, le calife conduisit l’ancien gouverneur, ainsi qu’il l’avait fait pour moi quelques jours auparavant, au lieu où se célébrait le culte, et lui fit prendre place. Je m’étais, comme moulazem, assis au second rang. A l’apparition du Mahdi, le calife et son compagnon se levèrent; ce dernier fut présenté et en baisant les mains du Mahdi, lui demanda pardon d’avoir été forcé de combattre contre lui. Le Mahdi lui pardonna exigeant la promesse d’une fidélité absolue, et l’exhorta à faire, avant tout, ses oraisons avec zèle. M’ayant aperçu au deuxième rang, il me fit signe d’avancer et de m’asseoir à côté du calife.
«Bois aussi à la source de mes enseignements, dit-il, cela te sera utile.»
Je lui fis remarquer que je ne m’étais retiré au deuxième rang que parce que je ne trouvais pas convenable, maintenant que j’étais moulazem du calife, de m’asseoir à côté de mon maître actuel. Il me félicita amicalement des mes intentions et du respect dont j’avais fait preuve et m’exhorta à les conserver.
«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous égaux.»
Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci, aussitôt après la prière; tandis que nous, Husein Pacha et moi, dûmes rester jusqu’après la prière du soir. Cette position accroupie extrêmement incommode, m’aurait fait proférer des jurons plutôt qu’une prière; mais il fallait faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du soir en commun avec le calife. Notre conversation assez indifférente, fut continuellement assaisonnée de sa part par des exhortations à la fidélité et à la loyauté. Husein Pacha fut à ma grande joie invité à passer la nuit dans ma rekouba tandis que ses parents reçurent la permission de retourner chez eux. Le calife nous quitta; les domestiques étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls. Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale et nous pûmes échanger nos pensées sur notre situation.
«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi et tu sais fort bien aussi que tu peux compter sur ma discrétion. Comment vont les affaires à Khartoum et que sais-tu de l’attitude de la population?»
«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle que je l’ai racontée au calife en ta présence. La lecture de la proclamation à Shandi par Gordon a fait déborder la coupe et a été la cause immédiate de la perte de Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation, la catastrophe a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais dissuadé à Berber et je ne connais pas la raison qui l’a poussé à cette démarche fatale à Shandi.»
Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce que Husein, qui était déjà avancé en âge, s’endormit, fatigué du voyage. Je ne pouvais trouver encore pour ma part ni sommeil, ni repos.
Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense avaient coûté tant de sang dans les dernières années, était—déjà autant le dire—perdu! Le Gouvernement lui-même voulait simplement abandonner et livrer à lui-même ce pays qui, il est vrai, au point de vue financier, ne rendait pas encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce pays, qui avait déjà maintenant mis à la disposition de l’Egypte ses meilleurs bataillons, les troupes nègres; mais il voulait rester avec lui en rapport amical! On voulait retirer les garnisons et le matériel de guerre et former un Gouvernement local indépendant, après que celui qui existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale! C’est pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce qu’on comptait que son influence personnelle et la sympathie qu’il inspirait, amèneraient la réalisation de ce plan. Certainement, Gordon était très aimé des tribus de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait, pendant son séjour et ses nombreux voyages dans ces contrées, conquis les populations par sa générosité et sa prudence. Il avait su, en même temps s’attirer la sympathie respectueuse des amis et des ennemis par la bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux combats. Il avait été aimé sans contredit, mais maintenant les tribus de l’ouest avaient un Mahdi qui faisait des miracles et qui était respecté comme un dieu; Gordon fut vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres et les Arabes, sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de la terre, accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des tribus de l’ouest ou des provinces équatoriales, mais surtout des tribus de la vallée du Nil, et particulièrement des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient justement rien moins que bien disposés envers Gordon à la suite de sa guerre avec Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents, les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces militaires, montre bien qu’il s’était trompé sur la situation, les dispositions des populations et sur l’influence que pouvait avoir sa seule personnalité. En outre, c’était une idée particulièrement malheureuse de faire connaître par une proclamation la résolution du Gouvernement d’abandonner le Soudan à lui-même.
Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète cette proclamation. Celui-ci suivit le conseil à Berber, mais changea de résolution à Shandi et fit lire la proclamation à toute la population. Gordon n’avait-il donc aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les croyants de combattre? Ne savait-il pas que celui qui s’y refusait, ou qui suivait les ordres des Turcs ou qui leur venait en aide d’une manière quelconque dans leurs entreprises, se rendait coupable de trahison envers la religion, était passible de la perte de ses biens tandis que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves du Mahdi et de ses fidèles? Gordon voulait retirer la garnison, et abandonner sans protection dans leur patrie les tribus des bords du Nil, qui, après avoir favorisé ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite de leur inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils pu se défendre contre le Mahdi auquel ils appartenaient comme ranima et qui disposait de plus de 40000 fusils et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées de sang et de butin?
Si le Gouvernement, à la suite des événements politiques, n’était pas en état de se maintenir au Soudan et de reconquérir peu à peu les provinces insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon? N’importe quelle personnalité militaire aurait pu amener sur un bateau à Berber les troupes et le matériel de guerre, sous prétexte d’un changement de garnison et les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie. Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite très rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une fuite.
Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions du Gouvernement et sa faiblesse incroyable furent connues partout aussitôt; la bravoure personnelle et l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute politique énorme qu’il venait de commettre?
Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans envie aucune de dormir, tandis que les ronflements de Husein prouvaient qu’il jouissait encore malgré tout d’un bon sommeil. J’avais encore le caractère trop Européen et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion bien des événements émouvants. Il était nécessaire de pouvoir supporter ce qui m’attendait encore.
Le lendemain matin, comme le calife nous honorait de sa visite, son regard pénétrant remarqua aussitôt que mes yeux étaient rouges; il m’en demanda la cause: je lui répondis que j’avais passé toute la nuit sans sommeil, en proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et de ne pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis donc mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais sous les yeux des domestiques et je me composai une mine des plus dévotes sachant fort bien qu’ils devraient faire part à leur maître exactement de leurs observations.
Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées; je les occupai aussitôt avec la permission du calife, tandis que Husein Pacha était logé chez ses parents. Il récitait chaque jour consciencieusement ses cinq prières avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur et celle du calife afin de recevoir la permission de retourner dans son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne me rendant auprès du Mahdi que sur sa demande expresse.
Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi les moulazeimie que Haggi Mohammed Abou Gerger avait été attaqué par Gordon Pacha, sérieusement blessé, et chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte que la ville était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants. Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je m’efforçasse de cacher totalement avec soin une apparence d’intérêt quelconque.
A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il avait dû se rendre à Fadasi et avait été envoyé par Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et au calife qui lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit qui courait de la retraite des assiégeants et me donna des informations plus précises sur Gordon.
Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci me demanda, aussitôt après les salutations, tandis que nous commençions à peine à déchirer avec nos mains les grosses pièces de viande:
«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui et qui concerne Haggi Mohammed Abou Gerger?»
«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui ta porte, et je n’ai parlé à personne.»
«Gordon, continua le calife, après avoir remonté un peu le Nil Bleu, a attaqué soudainement Haggi Mohammed par eau et par terre. On raconte qu’il avait pris sur son bateau des dispositions telles que les balles des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui faire aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira! Haggi Mohammed, dont les hommes ont été dispersés, a dû se retirer devant des forces supérieures. Gordon se réjouit maintenant de sa victoire, mais il se trompe sur ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi Mohammed n’est pas, il est vrai, un homme à conquérir un pays; le Mahdi a donné l’ordre à Abd er Rahman woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de l’assiéger.»
«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de pertes importantes?» demandai-je. Mais, en moi-même, est-il besoin de le dire, je souhaitais le contraire.
«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes, dit le calife ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance, des nouvelles précises.»