Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 19

Chapter 193,843 wordsPublic domain

Ainsi qu’on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed était arrivé à Omm Derman avec toutes ses troupes disponibles, environ 5000 hommes, du Darfour où il n’avait laissé que les garnisons absolument nécessaires. Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem Younis. J’eus de nouveau de pénibles journées à supporter. Le calife, que la passion des manœuvres avait repris, mais qui n’était point apte à diriger des troupes aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma qualité d’adjudant et m’accusait invariablement, à la fin de chaque journée, d’incapacité, de mauvaise volonté.... Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au Darfour avec ses troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent.... des gioubbes toutes neuves.

Le calife dirigea son attention sur les provinces équatoriales; Haggi Mohammed Abou Gerger y était comme chef résident.

Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300 hommes, sous le commandement de son parent Arabi Dheifallah, avec mission de destituer Gerger et de le jeter en prison; en même temps, il ordonna de mettre aux fers Mohammed Khalid et de l’envoyer en exil à Redjaf. En somme Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes et envoyer à Omm Derman des esclaves et de l’ivoire.

Pendant les préparatifs de l’expédition de Dheifallah, le calife avait fait venir à Omm Derman Zeki Tamel sous le prétexte de discuter avec lui sur les opérations à entreprendre contre les Italiens.

En réalité, et comme nous l’avons vu, plaintes sur plaintes étaient parvenues au calife par ses émirs, les unes justifiées, les autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait pour lui-même le commandement suprême et excitait les émirs par des promesses à s’efforcer d’obtenir la déposition et si possible la condamnation de leur commandant.

Quatre jours après le départ d’Arabi Dheifallah, Zeki arriva à Omm Derman avec les émirs qu’il croyait lui être dévoués, après avoir nommé Ahmed woled Ali pour le remplacer et lui avoir ordonné d’attendre son retour dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des marques d’amitié hypocrites; mais son jugement était depuis longtemps prononcé.

Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva aussi à Omm Derman, malgré la défense que lui en avait faite Zeki, avec tous les émirs restés dans le Ghedaref. Ils furent, à plusieurs reprises, reçus secrètement par le calife et lui donnèrent les preuves de l’infidélité de Zeki.

Ils appuyèrent sur ce fait, qu’il n’avait pas suivi les ordres du calife de rendre aux émirs les biens qui leur avaient été pris, mais qu’il en avait détourné une forte partie pour s’attacher complètement ses soldats, afin qu’ils ne l’abandonnâssent pas dans l’accomplissement de son désir d’indépendance.

Le calife prit conseil de son frère Yacoub; ils tombèrent à la fin d’accord de rendre une fois pour toutes incapable de nuire, Zeki dont la simple privation du commandement n’amènerait aucune tranquillité durable à cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui, se vantant hautement des grands services qu’il avait rendus autrefois, s’attendait de la part du calife à un sérieux avertissement suivi de pardon, fut attiré, sous prétexte d’un entretien, dans la maison de Yacoub. A son entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l’attaquèrent par derrière et le jetèrent sur le sol. On lui enleva son sabre et on lui lia les mains. Zeki s’était fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les avait comparés, tandis qu’il se désignait lui-même comme un brave guerrier, à des femmes qui ne songeaient qu’à recevoir des cadeaux pour passer leur existence dans le repos et la volupté.

On le traîna sans armes, les mains attachées derrière le dos, dans une cour voisine, devant ses deux anciens ennemis.

«Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement, où est maintenant ta bravoure?»

«De même que ton élévation aux pouvoirs et aux honneurs est venue de ma main, lui dit le cadi Ahmed qui autrefois à Gallabat l’avait investi du commandement suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je remercie Dieu qui m’a permis de voir le jour où tu es enfin en mon pouvoir.»

Zeki leur répondit, en grinçant des dents:

«J’ai été surpris lâchement et trahi. Si je me trouvais en champ clos, je ne craindrais pas des centaines de gens de votre sorte. Je sais que je suis perdu; après ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder, mais on ne les trouvera pas.»

«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans la prison commune, outragé, maltraité; on le chargea de fers autant qu’il put en porter; puis, on le jeta dans un cachot à l’écart. Privé complètement de rapport avec les vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en sorte qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement de faim et de soif. Au moment de son arrestation, on avait confisqué sa maison située à Omm Derman. On y trouva 50 000 écus Marie Thérèse et Medjidieh, entassés dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux et une grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, qui lui étaient fidèlement dévoués, et qui étaient venus avec lui de Gallabat furent également jetés dans les fers; on les laissa pour la plupart périr de faim et de soif, comme leur maître.

Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife commandant en chef et successeur de Zeki. Il se mit en route aussitôt avec les émirs, pour le Ghedaref où la garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les ordres qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur, consistant en chameaux et en nombreux esclaves. Il envoya le tout à Omm Derman avec toutes les femmes, au nombre de 164 et dont Zeki avait eu 27 enfants. Le calife garda pour lui les animaux et les esclaves, il fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, puis maria les mères des 27 rejetons à ses esclaves de sorte que les orphelins, dont le père était de souche esclave furent élevés par ses anciens compagnons. Les frères et les proches parents de Zeki, au nombre de sept personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed woled Ali et même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à ce que mort s’ensuive sous le futile prétexte qu’elle avait caché sa fortune. Ahmed woled Ali avait maintenant le commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir le reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et, par ses opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa demande, il reçut du calife la permission de marcher contre les tribus arabes établies entre Kassala et la Mer Rouge et soumises au Gouvernement italien. Mais il reçut l’ordre toutefois de ne pas attaquer les troupes dans leurs forteresses; la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à marcher et de se joindre à lui. Au commencement de novembre 1893, il quitta le Ghedaref avec son armée et les troupes de Kassala; il avait une force d’environ 4500 fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour combattre les tribus arabes de l’est, de Beni Amer, Hadendoa et d’autres.

Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, avaient chassé leurs troupeaux et se retiraient lentement devant lui. Près d’Agordat, il tomba sur les troupes italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les attaqua sans réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la défense du calife.

Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba et avec lui ses deux principaux lieutenants Abdallah woled Ibrahim et Abd er Rasoul, ainsi qu’un grand nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée dépassèrent 2000 hommes appartenant presque exclusivement au contingent du Ghedaref, car Mousid avec ses soldats n’appuyait pas Ahmed woled Ali. Si les troupes italiennes avaient été assez fortes pour entreprendre une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant vers Kassala, ces derniers auraient été complètement anéantis. Grande fut l’émotion à Omm Derman lorsque arriva la nouvelle de la défaite et de la mort d’Ahmed woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife chercha, il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver devant le public son calme et son indifférence en prétendant que l’ennemi avait subi de bien plus grosses pertes que ses propres troupes et qu’il remerciait Dieu de ce que ses parents avaient trouvé la mort des martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. En réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par la crainte que le Gouvernement italien ne fut encouragé, par sa victoire facile, à attaquer Kassala elle-même dont la conquête au milieu de la panique qui régnait actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre conviction, aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque la nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que l’ennemi n’avait pas quitté ses anciennes positions et ne songeait pas à une marche en avant, qu’il se calma et pensa à nommer un nouveau commandant pour rassembler, discipliner et fortifier les troupes retournées dans le Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais la population d’Omm Derman vit, dans la défaite et la mort d’Ahmed woled Ali et de ses émirs, une grande punition du ciel. Les victimes avaient honteusement calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est vrai. Elles l’avaient désigné au calife comme rebelle et elles s’étaient rendues coupables par leurs fausses allégations de sa mort honteuse. Elles avaient massacré ses frères et n’avaient pas même ménagé les femmes. La justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était vengée!

Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant du Ghedaref avec la recommandation alors bien inutile de se tenir strictement sur la défensive. Fadhil se rendit à son poste en passant par Kassala et rassembla les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en pillant et en volant. La tranquillité du calife fut de courte durée. En effet, on l’informa de nouveau, nouvelle qui l’effraya, que les Italiens avaient l’intention de prendre Kassala.

Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il se tranquillisa et se berça de l’espoir de rester, sans être inquiété, en possession de ses positions. Il exprima même en public sa volonté de venger la défaite d’Ahmed woled Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie. Mais il croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya dans ce but, au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers et de porteurs de lances.

Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour, après la prière du matin, trois hommes parurent à la porte du calife et demandèrent instamment à être introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à Kassala, et, à leur mine, on pouvait deviner que ce n’était pas une bonne nouvelle qu’ils avaient à transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife, tous les signes d’une émotion extraordinaire. Le calife Ali woled Helou, Yacoub et tous les cadis furent convoqués en toute hâte au conseil. Le pressentiment du calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens s’en étaient emparés après un court combat. Le calife ne put tenir secret cet événement.

Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre et seller les chevaux, puis accompagné de tous ses moulazeimie et d’une masse de porteurs de lances et de cavaliers s’avança solennellement jusqu’au bord du fleuve. Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air menaçant du côté de l’est, il cria à plusieurs reprises, d’une voix retentissante: «Allahou akbar!» (Allahou akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand, exclamation par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu, contre ses ennemis.)

La foule émue répéta en rugissant, les paroles du maître. Mais une grande partie de la masse hurlante se réjouissait intérieurement de l’agitation du calife, souhaitant pour lui de nouvelles humiliations, et pour eux-mêmes la délivrance du joug écrasant de sa domination.

Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de cheval et s’assit sur une peau de mouton qu’on étendit pour lui. Alors il communiqua à la foule rassemblée autour de lui la chute de Kassala et raconta que ses troupes, assaillies pendant la prière du matin par une quantité innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se retirer. Il prétendit que ses fidèles avaient sauvé tout leur matériel de guerre, ainsi que leurs femmes et leurs enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans pertes, tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages qu’il regrettait la prise de Kassala et la considérait comme une défaite. Les plus dévoués de ses partisans eux-mêmes reconnurent dans les paroles du calife une vaine tentative de déguiser le véritable état de choses. Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison de la ville n’avait absolument pas été surprise, mais avait été informée à temps de l’approche de l’ennemi et avait refusé, par hostilité contre son chef Mousid Gedoum et par une répugnance générale, de combattre contre l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, s’était retirée à Gos Redjeb.

Le calife fut absolument abattu de la perte de Kassala à la suite de quoi Omm Derman elle-même semblait offerte à l’attaque de l’ennemi. Mais la nouvelle que ses partisans ne combattaient plus comme auparavant, pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour la première fois peut-être, il comprit que le sentiment général avait changé, non seulement à Kassala, mais dans tout le pays et que sa popularité, le zèle de la foi, l’esprit de sacrifice pour la cause sainte avaient fortement baissé, s’ils n’avaient même pas totalement disparu. Se basant toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en réalité subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance forcée, son intention non seulement de reconquérir Kassala dans un temps peu éloigné, mais encore de forcer l’ennemi à se retirer jusqu’à la Mer Rouge.

Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure tardive; il tint conseil avec son frère et les cadis sur les premières mesures à prendre. Ah! il devait regretter son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled Ali qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un partisan et un ami fidèle. Le cadi avait, par sa position comme juge suprême, acquis la plus grande influence dans le pays et une fortune énorme. Plus de mille esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions; des marchands à sa solde s’en allaient en Egypte et y vendaient pour lui les produits naturels du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les troquant aussi contre d’autres marchandises. Il possédait non seulement de nombreux troupeaux de chameaux et de bœufs, mais encore des chevaux magnifiques et _last not least_, les plus belles femmes esclaves peuplaient son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de Yacoub et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier voyait en outre en lui, la cause pour laquelle beaucoup de ses propositions n’étaient pas accueillies par le calife. Mais ce dernier lui-même était également devenu jaloux de la richesse de son premier cadi et de son influence sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop complaisante les accusations avancées par Yacoub contre Ahmed, lui reprochant de se servir de sa puissance pour s’enrichir et de porter atteinte à l’autorité du calife par son immense influence. Sous prétexte d’avoir agi contre ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le calife condamna à la détention perpétuelle son premier juge Ahmed woled Ali, en présence de tous les cadis jaloux de la richesse de leur chef et indisposés contre lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui avait, au service du calife, condamné et privé de leurs biens tant de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des enfants orphelins, fut alors lui-même traîné par des soldats nègres, hors de la maison du calife et jeté en prison. Sa fortune fut confisquée et le calife choisit dans son harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils, les plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.

Le calife qui voyait fort bien que la reprise de Kassala offrait les plus grandes difficultés et était même presque impossible, donna l’ordre à Osman Digna, qui se tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ trois jours de voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même temps, Ahmed Fadhil reçut pour instruction d’établir un poste fortifié d’au moins mille fusils à Fascher, à un jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara. Lui-même envoya d’Omm Derman quelques détachements à Ousoubri, située sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher, entre cette station et Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit vouloir prendre l’offensive contre l’ennemi se trouvant à Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour but unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir offrir une résistance réelle par ces positions défensives si l’ennemi osait tenter d’avancer contre Omm Derman elle-même.

A cette époque troublée, le calife apprit avec joie la nouvelle qu’un envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé de Redjaf à Ghetena sur le Nil Blanc, non loin d’Omm Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés d’esclaves et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après; il fit marcher pompeusement à travers toute la ville environ quatre cents esclaves afin de bien montrer aux yeux du public les succès d’Arabi Dheifallah dans les provinces équatoriales.

Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de ces troupes de nègres qui s’étaient séparées du temps d’Emin Pacha et cherchaient leur subsistance dans le pays de leur propre chef.

Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin, était entré en relation avec les agents de l’Etat du Congo qui s’étaient avancés du sud-ouest. Ceux-ci avaient promis leur concours; celui-là se vouerait à leur service et défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention était de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du Congo, sous prétexte d’être leur allié et leur serviteur, afin de fortifier sa situation actuelle qui n’était pas sûre.

A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque dans le voisinage du Redjaf qu’il croyait faiblement occupé par les Mahdistes. Il reconnut trop tard qu’il s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut poursuivi par Arabi Dheifallah et atteint après quelques jours de marche. A midi, comme ses hommes chassaient, dispersés dans la forêt, Fadhlelmola bey fut surpris. Il succomba après s’être bravement défendu et, avec lui, la plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns seulement se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup de femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi les trophées envoyés à Omm Derman, se trouvaient quatre drapeaux bleus, de l’Etat du Congo, avec une étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription suivante «Travail et Progrès».

Cela m’émut singulièrement de voir pour la première fois les enseignes de l’Etat du Congo; j’avais bien une légère notion de son existence, mais son étendue et ses limites m’étaient alors complètement étrangères. Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois de me les montrer; il préférait ignorer leur contenu plutôt que de m’en donner connaissance.

La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès de son parent, fut cependant de beaucoup diminuée par la nouvelle que des agents chrétiens pénétraient depuis le sud et l’ouest dans les provinces équatoriales. Arabi Dheifallah avait appris la présence d’une puissance étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes depuis l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport à ce sujet et demanda des instructions. Le calife lui envoya environ 400 hommes de renfort à Redjaf, avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver en tout cas Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors de l’envoi de la première expédition contre Emin Pacha, il n’avait pas été dans l’intention du calife de conquérir un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa domination. Il voulait seulement établir une station afin d’avoir en quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions dont le but était d’enlever des esclaves et de rapporter de l’ivoire.

Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife tourna de nouveau toute son attention sur l’ennemi de l’est.

Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés à Omm Derman et nomma commandant de ce poste Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled Ali, tué à Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de marcher également sur Ousoubri, puis il envoya encore dans le Ghedaref de petits détachements de cavaliers arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les tribus arabes possédant des chameaux durent fournir environ 3000 de ces animaux dont 1000 devaient être incorporés avec leurs cavaliers dans la cavalerie se trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste devait amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du Nil Bleu à Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri en effet, abandonnée par ses habitants depuis des années, était complètement inculte et par suite, une grande disette y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment fortifié la ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée à arrêter l’attaque de l’ennemi.

Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester tranquille. Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens avaient pénétré dans la province du Bahr el Ghazal et s’efforçaient d’en gagner les tribus. Ils avaient dans ce but déjà passé des contrats avec les chefs et étaient arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de Kallaka sur la frontière sud-ouest du Darfour). C’était là en réalité une nouvelle de la plus haute importance et le calife avait toute raison d’en être tourmenté.

La province du Bahr el Ghazal riche et productive, habitée par des tribus guerrières, mais divisées entre elles, livrait de tout temps le gros des soldats aux bataillons soudanais. Quatre à cinq mille hommes pouvaient chaque année facilement être réunis et par suite de leurs dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque le danger d’une révolte. Le propriétaire de la province du Bahr el Ghazal pouvait ainsi, en quatre ou cinq années, réunir entre ses mains une force d’environ 20000 hommes, relativement bien organisée et sûre, suffisante pour imposer sa domination sur le Darfour et le Kordofan et même sur le Soudan tout entier. De plus, ces tribus nègres avaient, cela va sans dire, peu de sympathie pour les chasseurs d’esclaves arabes et se seraient volontiers soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa protection contre eux.

Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à la réception du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il s’agissait pour lui d’une question vitale. Il lui intima l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du Darfour une force suffisante pour chasser les étrangers des districts du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud Ahmed fit avancer l’émir Hatim Mousa, de la tribu des Taasha avec des troupes importantes au sud de Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les tribus frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et d’autres avec lesquelles les Européens avaient déjà conclu des contrats, se soumirent sans résistance aux Mahdistes qui prirent possession de leur pays.