Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 18
Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée de ce dernier, il reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il s’occupait encore des Shillouk et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était rendue sans combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés.
En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à terre après le coucher du soleil.
Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais s’attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert au Soudan pour abattre les branches des arbres.
Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des milliers d’esclaves, tandis que de nombreux troupeaux suivaient les bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant.
Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l’accusèrent auprès du calife de viser à l’indépendance dès qu’il trouverait assez de partisans. La haine seule de ses gens l’avait empêché jusqu’alors, disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.
En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même les manœuvres de son armée et des troupes d’Omm Derman. Mais, manquant des connaissances militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un indescriptible désarroi dont la cause m’était attribuée en qualité d’adjudant du calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes, il m’accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne s’agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter, continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut l’ordre de reculer jusqu’à Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela m’était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa satisfaction!
Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée de Zeki, la mort traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la foi naïve, d’être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion tant désirée d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution sans condition et comme s’opposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient exactes.
Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, appréhendé dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant nu-pieds il demanda ses souliers; on les lui refusa; en sortant de la djami, on l’emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que hors d’haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable, il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de prison. Privé de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités, ainsi que la personne d’un calife n’étaient pas sacrés pour le calife du Mahdi quand il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.
Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père Ahmed Cherfi avec l’ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en pillant; de crainte de la perdre, il faisait preuve d’une soumission qui ressemblait à un esclavage, s’attirant ainsi les sympathies du calife.
Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort inquiet. Younis avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à faire d’importantes communications sur certaines personnes vivant ici. En présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.
J’eus le pressentiment de n’être point étranger à cette affaire et priai un des cadis avec lequel j’étais lié de bien vouloir me renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m’avertissant d’être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de m’intéresser à cet incident.
Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après, je vis l’homme, qu’on avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue, je m’en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait donné le cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à s’enquérir des causes de l’arrestation de ce personnage.
Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de mes collègues se trouvaient déjà chez lui.
Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu’il m’avait toujours exhorté à être fidèle, qu’il avait soin de moi comme un père de son fils et qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées contre moi, par mes ennemis.
«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y a pas de fumée sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de fumée.»
Son regard devint plus perçant.
«Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire, lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu s’enfuir que par ton intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t’es engagé vis-à-vis des Anglais, lors d’une attaque d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs, a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire pour ta défense.»
«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n’ai jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi m’a toujours empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature: nouveau mensonge! Je suis convaincu qu’il est incapable de déchiffrer nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai le mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il connaît nos caractères, mais non que je suis un espion.»
J’attendis sa réponse.
«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme?»
«Quels services ce personnage aurait-il donc rendu au Gouvernement, repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un déserteur, confié mes secrets et que je suis un espion? Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf, personne que toi ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il m’était de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou avec un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta personne. S’il avait été en mon pouvoir de favoriser la fuite de quelqu’un, si j’avais été un traître, ne serais-je pas parti moi-même?
«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise vis-à-vis du magasin aux poudres, c’est compréhensible; le messager qui m’apportait, avec ta permission, les lettres de ma famille, a pu le voir et le leur dire peut-être.
«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon ton désir, toute correspondance avec les miens, ceux-ci se soient informés de ma santé auprès des marchands qui d’ici se rendent souvent au Caire et aient appris où je demeure; en ma qualité de moulazem personne ne l’ignore. Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop grotesque. Autant que je puis en juger, je ne crois pas qu’on ose attaquer ton pays, ni toi, l’invincible, le victorieux; le hasard le permît-il même, comment saurais-je qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma demeure actuelle?
«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au premier rang des combattants prouvant que mon sang et ma vie sont à toi et que je te suis fidèle et soumis. Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas l’homme qui te sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de tes ennemis!»
«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose contre toi, est un Dongolais?» me demanda aussitôt le calife.
«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs années avec Abd er Rahman woled Negoumi el Chehid (martyr, ainsi qu’on le nommait depuis sa mort) et l’ai fait chasser de force par tes moulazeimie, tellement il était importun.[4]
«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité et se venger en me calomniant. Dieu t’a donné la sagesse pour gouverner les hommes; tu sauras donc aussi discerner ce qui est juste en ce cas!»
Le calife attendit quelques instants.
«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, mais pour te montrer que, quand même, je ne t’ai point retiré ma confiance. Si j’avais ajouté foi aux dénonciations de cet homme, je ne l’aurais point fait enfermer. Tu as des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom est connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu sois près de moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas de feu, il n’y a pas de fumée!»
Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent encore longtemps avec lui.
Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret un de mes camarades en qui j’avais confiance sur ce que le calife avait ajouté après mon départ. Voici la réponse qu’il me fit:
«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme mentait, mais, qu’en toute cette affaire, il devait pourtant y avoir un fond de vérité. Il a toutefois admis la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui suscitent des intrigues contre toi.»
Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce dernier point; mais il valait mieux conserver une porte de sortie, le cas échéant; le calife ayant, de lui-même, émis cette supposition, mon silence me permettrait de me défendre, en utilisant et en développant cette idée.
Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant combien de temps encore aurai-je à me défendre, à me justifier? Il était clair que le calife me considérait toujours comme son adversaire et n’attendait qu’une occasion, une seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui nuire...! Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute autre personne. Ah! Madibbo, ton précepte «sois soumis et patient» est juste, mais combien est-il dur à suivre!
Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant dans ma demeure. Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim Adlan m’y suivit. Je le connaissais depuis longtemps et nos rapports étaient très amicaux.
«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la cause en soit heureuse!»
«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main que je lui tendais; mais qui te dérangera quelque peu néanmoins. J’ai besoin de ta maison et je te prie de me la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en donne une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes du calife ont coutume de descendre.
«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais à cause de sa position, séparée de la djami par la route seulement, elle te sera commode, à toi qui es un homme si pieux.»
«Bien; mais entre nous, qui t’a envoyé ici? Le calife ou bien Yacoub?»
«C’est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant à ta comparution d’hier, chez le calife, tu peux aisément résoudre ta question.» Puis il ajouta, non sans ironie:
«Le maître t’aime tant, qu’il veut sans doute t’avoir plus près de lui encore; deux cents pas à peine sépareront vos habitations respectives! Eh bien, quand puis-je occuper ta demeure?»
«Ce soir, j’aurai déménagé, répliquai-je; le seul travail consiste à transporter mon blé et le foin pour mon cheval et pour mon âne. Ma nouvelle maison n’est-elle pas inhabitée?»
«Certainement; j’ai donné ordre de la nettoyer; je vais prendre les mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu te mettras aussitôt à l’ouvrage. Espérons que la nouvelle te portera plus de chance que l’ancienne,» murmura-t-il, en s’éloignant.
Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement une nouvelle preuve de méfiance, puisqu’il voulait m’éloigner de ses magasins contenant les armes et les munitions que j’aurais occupés, au cas d’une attaque, ainsi qu’il se le figurait. J’appelai mes gens et nous commençâmes à déménager.
Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant le calife appelèrent sur lui la colère divine. Ils demeuraient là depuis des années; c’était leur doux nid, cette maison; de leurs propres mains, ils avaient creusé un puits profond de seize mètres environ, ils avaient planté des citronniers, des grenadiers qui justement allaient porter des fruits!
Ce changement me touchait fort peu, en somme. Que de fois j’avais prié Dieu de me fournir une occasion de pouvoir quitter cette maison.
Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle demeure me porterait plus de chance!
Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager si subitement. Tout le quartier situé au nord de la maison du calife, occupé en grande partie par les Ashraf et leurs partisans, dut être évacué sur le champ, sans que les habitants reçussent la permission d’emporter une partie intégrante quelconque de leurs maisons et sans recevoir d’indemnité. On leur assigna un terrain avec ordre de se construire de nouvelles habitations. Comme on le voit, j’étais toujours moins mal traité que les autres.
Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance ici, apprit que j’étais Autrichien et que je prenais une vive part à tous les événements qui surgissaient dans mon pays; il voyageait beaucoup, se rendant fréquemment en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour, m’ayant cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna un journal d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour même, mais qui contenait quelques articles sur ma patrie.
Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, chez moi et, en le parcourant d’abord, j’appris, à mon grand effroi, la mort de notre prince héritier Rodolphe. Je ne saurais décrire l’impression que me fit cette nouvelle.
J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point perdu l’espoir de rentrer un jour dans mon pays l’assurer que dans toutes mes vicissitudes, je n’avais point oublié l’honneur d’avoir été officier dans son régiment. Qu’importait donc mon sort, en présence d’un événement aussi émouvant!
Je me repris à penser à notre Empereur qui est aimé de son peuple comme pas un monarque et que nous autres Autrichiens, nous sommes habitués à considérer comme un père!
Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient aucun sentiment, j’avais le loisir de me rappeler tant de souvenirs et de donner libre cours à l’amertume et aux ressentiments douloureux que j’éprouvais.
Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser remarquer ce qui m’agitait si profondément! Il me fallait refouler de force les sentiments que je portais à ma patrie, aux miens et qui menaçaient parfois de prendre le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie, l’agitation ne me fissent pas perdre la force de résistance nécessaire et ne me fissent pas paraître plus misérable encore que je l’étais. Cela me réussissait, en partie du moins, me contentant pour l’instant de mon sort, mais nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration, d’être libre enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet homme m’avait-il apporté ce journal! Il avait cru me rendre service, sans doute: il m’avait enrichi d’une douleur et appauvri d’une espérance!
Mes camarades, sans deviner la cause de mon abattement visible, me conseillèrent de paraître content comme d’habitude, et de ne point regretter mon ancienne demeure; car, le calife, par ses espions, ne manquerait point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître indifférent et prétendis être indisposé.
Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu d’Ahmed woled Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat un message dans lequel celui-là se plaignait amèrement de Zeki, son supérieur. Quelques jours après, le plaignant lui-même arriva et, tant en son nom personnel, qu’au nom des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki voulant se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion favorable de mettre ses projets à exécution. Le calife qui savait bien que ces accusations étaient dues surtout à l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de leur commandant, ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués, et à l’avenir de les traiter selon leur situation. Ahmed woled Ali dut rentrer à Gallabat; le calife le pria toutefois de surveiller étroitement son supérieur et de dresser des rapports précis et exacts sur les faits qu’il avançait.
Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala par le calife qui le remplaça par Mousid; Gerger était Dongolais; aussi pour ne pas le laisser au milieu de ses compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf, avec deux vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed Khalid. Omer Salih fut cité à Omm Derman pour fournir de vive voix des renseignements sur la situation à Redjaf; Gerger fut nommé émir du pays; tous les soldats et les combattants porteurs d’armes à feu furent placés sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.
Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours quand le calife fut atteint du typhus. Toute la population d’Omm Derman fut en proie à une grande inquiétude et suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont le dénouement fatal pouvait amener les plus graves bouleversements. Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif selon la loi du Mahdi, montra, en ces jours, un intérêt qui ne concordait pas très bien avec l’amour qu’il portait à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes suivirent son exemple, et pour cause!
Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à moins que les habitants du Soudan ne fussent point encore suffisamment châtiés et que, vivant fléau, Dieu n’ait pas voulu l’enlever avant que son œuvre fut achevée!
Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau devant ses disciples qui le saluèrent par des acclamations, des cris de joie: il est vrai que la plupart ne cherchait qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et les tribus de l’ouest se réjouirent de sa guérison.
Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui s’était passé pendant sa maladie. Il savait bien qu’en ayant donné toujours la préférence à ses parents, les autres tribus occidentales seraient fâchées, mais comme elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand même obligées de prendre son parti. Les habitants des rives, ceux du Ghezireh, la plupart Djaliin et Danagla, c’est-à-dire ses ennemis, étaient désarmés et affaiblis par la confiscation de leurs biens. Il les éloigna encore davantage de leur patrie, en les consignant au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer les garnisons. Il avait compris aussi que le calife Ali woled Helou et les siens aspiraient à gouverner, mais il savait que jamais ils ne se décideraient, comme les Ashraf, à chercher par la force l’accomplissement de leurs désirs.
A mon égard il était devenu encore plus méfiant qu’autrefois. Depuis que nous étions voisins, il s’enquérait en secret auprès de mes camarades, de toutes mes démarches, de ma façon de vivre, de mes sentiments. Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de redoubler de prudence.
Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu avant midi, je quittai la porte du calife, désirant aller me reposer: on me rappela aussitôt.
Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle; j’avais encore, toutes fraîches en ma mémoire, les leçons et les menaces qu’on m’avait faites à la suite des calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon anxiété ne fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges, selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut.
«Prends ceci, me dit-il d’un ton sévère; examine-le!»
Je pris l’objet en question: c’était un anneau en laiton d’environ quatre centimètres de tour; une petite capsule de la forme et de la grosseur d’une cartouche de revolver, y était adaptée. On avait essayé de l’ouvrir et je vis clairement qu’elle contenait un papier.
Le moment était très peu agréable pour moi:
Etait-ce une lettre à mon adresse; venait-elle de ma famille ou du Gouvernement égyptien; le messager avait-il été découvert et arrêté? Mauvaise affaire! Je m’efforçai cependant de paraître très calme. On me tendit un couteau: j’ouvris à moitié la capsule; j’en sortis le papier, réfléchissant à ce que j’allais dire. Par bonheur, je n’eus besoin de rien inventer; je dépliais le papier sur lequel étaient écrites en allemand, en anglais, en français et en russe, les lignes suivantes: «Cette grue est née et a été élevée dans ma propriété d’Ascania-Nova, Gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Prière de m’informer où cet oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein.»
Je respirai.
«Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles contient ce papier?»
«Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu au cou d’un oiseau et celui-ci a été tué. Son possesseur vit en Europe; il demande qu’on veuille bien lui faire savoir où cet oiseau a été pris ou tué.»
«Tu as dit la vérité, reprit le calife d’un ton plus amical; un Sheikhieh a tué l’oiseau près de Dongola; il a remis cette capsule à l’émir Younis woled ed Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l’écriture des chrétiens. Il me l’a fait parvenir. Répète, qu’y a-t-il sur le papier?»
Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir, de lui expliquer la situation de la Russie ainsi que la distance qui nous séparait de ce pays.
Mais il conclut, disant:
«C’est là encore une des nombreuses machinations infernales des infidèles qui usent leur vie avec de telles inutilités; un mahométan sincère ne tenterait jamais pareille chose!»
Je remis au secrétaire la capsule et le papier et m’éloignai, répétant: «Ascania-Nova, Tauride, Russie méridionale, Falz-Fein.»
Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets de ma comparution devant le calife se réjouirent en me voyant sortir, presque joyeux.
Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours le contenu du papier, me promettant, si jamais j’étais libre, d’avertir le possesseur de la grue du sort qu’elle avait eu et des moments pleins d’angoisse qu’elle m’avait fait passer.