Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 17
Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son cousin Othman woled Adam était, malgré ses vingt ans à peine, un brave guerrier et s’appliquait toujours à bien s’entendre avec ses soldats, à les maintenir contents et dispos et à renforcer son influence. Il partageait le butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour lui-même que le strict nécessaire. Cavalier distingué, aimable avec chacun, il ne s’abandonnait pas à la vie efféminée qui affaiblissait son entourage. Il fut, encore longtemps après sa mort, donné comme exemple de l’Arabe noble et brave, par les nombreuses personnes qui l’avaient connu intimement. Après avoir longtemps réfléchi et écouté de nombreux conseils, le calife accorda la place du défunt à son proche parent le jeune Mahmoud woled Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier, ne songeant qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui devaient le divertir de leurs chansons obscènes. Cette manière de vivre le fit détester et fut cause d’une révolution chez ses soldats qui avaient encore présent à la mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette révolte fut réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies d’hommes et diminua beaucoup les forces de Mahmoud.
Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis sa nomination comme chef d’Abd er Rahman woled en Negoumi. Mousid, ancien lieutenant de ce dernier, et Arabi woled Dheifallah lui furent adjoints comme conseillers. Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les commandants, chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible, et le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences de ses nombreux maîtres et de leurs partisans. Mousid et Arabi adressèrent au calife une plainte, dans laquelle ils représentaient Younis, qui avait abandonné le Gouvernement du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme étant la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils l’accablèrent encore de maints reproches. Younis fut rappelé.
Comme le Dongola était une province frontière et qu’une bonne partie de sa population était déjà passée en Egypte; comme d’autre part, avec les continuels rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait toujours s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner le pays à sa cause et d’une manière durable, par un meilleur traitement. Il désigna donc Mohammed Khalid, dont il connaissait les capacités, comme successeur de Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une administration plus douce, bien réglée et particulièrement de diminuer les impôts dans ce pays où l’agriculture n’était possible qu’avec des sakkiehs (roues pour puiser l’eau), mais qui était très riche en palmiers et en dattiers. Mais n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif et plaça les soldats armés de fusils sous les ordres d’Arabi Dheifallah, tandis qu’il soumettait les porteurs de lances appartenant aux tribus de l’ouest, aux ordres de Mousid.
Il était à prévoir que cette mesure amènerait des différends entre les personnalités dirigeantes.
Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays et de faciliter la situation aux habitants, donna toutes les places à des gens qui lui parurent convenables, tandis qu’Arabi et Mousid désiraient les mêmes places pour leurs parents et leurs favoris. Comme ils ne purent y réussir, ils émirent directement pour leur parti des prétentions que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. On en vint à des contestations, à des injures, et finalement les deux partis se trouvèrent face à face, les armes à la main.
Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement des habitants de la vallée du Nil: les Djaliin et les Danagla, tandis qu’Arabi et Mousid avaient pour eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux côtés, on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que des intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix s’efforçaient de prévenir le combat. Le calife fit partir aussitôt Younis woled ed Dikem, qu’il venait de destituer afin de remplacer Arabi et Mousid. Il les manda tous deux à Omm Derman pour entendre leur justification et pour les punir.
Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed Khalid, l’ordre de venir également à Omm Derman, afin, disait-il, d’assister à la punition d’Arabi et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître avec ses adversaires devant un tribunal placé sous la présidence du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis et de quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut accusé de s’être permis des appréciations désobligeantes sur les ordres du calife et d’avoir prétendu que le calife et ses parents étaient la cause de la ruine de tout le pays. Le calife était méfiant depuis longtemps à l’égard de Mohammed Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui avoir donné une situation influente qu’il pouvait utiliser pour le plus grand bien de ses propres parents, et saisit avec joie l’occasion de se défaire de lui. Une lettre arriva de la part de Younis qui, disait-on, avait reçu auparavant des instructions de Yacoub. Mohammed Khalid y était accusé d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde, d’une façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient sous les ordres d’Arabi Dheifallah. Le jugement du calife était arrêté déjà longtemps avant le commencement du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable, condamné à la captivité pour un temps illimité et envoyé au Sejjir qui le priva de tout rapport avec autrui. Mais pour justifier le procédé du calife, arriva par hasard à ce moment d’Egypte à Omm Derman, un journal. Celui-ci contenait une notice tirée de la feuille italienne «_La Riforma_» où on prétendait que Mohammed Khalid avait été en relations avec le Gouvernement égyptien pour lui livrer les provinces qui lui étaient confiées. Cette preuve suffisait au calife. Il convoqua encore une fois les juges qui avaient siégé dans le premier procès, leur soumit le journal; ils reconnurent que c’était là la preuve la plus complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci fut condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas vouloir répandre le sang d’un parent du Mahdi et d’un descendant du Prophète; il commua la condamnation à mort en détention perpétuelle. La générosité du calife fut reconnue et louée d’une manière générale, même par ses adversaires! Il s’était ainsi défait pour toujours du seul homme qu’il craignait parmi les parents du Mahdi, à cause de ses connaissances et de sa finesse.
Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique, d’accuser d’ingratitude et de trahison les Ashraf en général et Mohammed Khalid en particulier, toujours à la recherche d’un motif de les affaiblir davantage et de les rendre absolument inoffensifs.
La tension toujours existante entre les deux camps s’aggrava et aboutit enfin à une révolte des Ashraf à Omm Derman, révolte qui permit au calife de mettre enfin à exécution les projets qu’il caressait depuis longtemps.
CHAPITRE XV.
Le calife et ses adversaires.
Révolte des Ashraf.—Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs.—Le calife se venge des Ashraf.—Arrestation et mort des oncles du Mahdi.—Zeki Tamel à Omm Derman.—Arrestation du calife Chérif.—Point de fumée sans feu.—Emigration forcée.—Tristes nouvelles d’Autriche.—Malaise du calife.—Le sort d’une grue.—Chute de Zeki Tamel.—La bataille d’Agordat.—Défaite de Kassala.—Chute du cadi Ahmed.—L’Etat du Congo à l’Equateur et au Bahr el Ghazal.—Refus d’une demande en mariage.
Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils du Mahdi à peine âgés de 20 ans, résolurent avec leurs autres parents de secouer le joug du calife et de reconquérir le Gouvernement par la force. Ils confièrent leurs plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de leur intermédiaire les Danagla résidant au Ghezireh. Ils croyaient être sûrs de leurs conjurés, quand un émir de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il eût prêté serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les détails du complot, déclarant qu’il le considérait comme son plus fidèle ami!
Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les Ashraf ayant aussi des espions remarquèrent des menées mystérieuses contre eux et se rendirent compte que leurs projets étaient découverts. Ils se réunirent en toute hâte dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se préparèrent au combat.
Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se rassemblèrent dans les maisons voisines de la Koubbat du Mahdi; les bateliers et les matelots quittèrent leurs vaisseaux pour combattre et vaincre pour leur soi-disant droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion mal interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées depuis longtemps par crainte du calife qui en interdisait le port, à peine 100 fusils Remington avec des munitions insuffisantes et de vieux fusils pour la chasse aux éléphants.
Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; il prétendit avoir vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se réjouit du commencement des hostilités, comme d’une fête. Même les femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis aux prises; leur position était telle qu’elles ne pouvaient que gagner au change: Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une épée pour prendre part à la guerre sainte!
Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs.
C’était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent: aucun ne devait quitter son poste, devant la porte. Des cartouches furent données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de Yacoub et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à toutes les éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir des sympathies pour les rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses maisons et couper toutes les communications aux révoltés.
Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur restait qu’à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d’y donner satisfaction si c’était possible. On répondit brièvement aux cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.
Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants de ne pas provoquer le combat et de se borner en cas d’assaut à la défense nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l’amiable. Il était fermement persuadé qu’il serait victorieux dans une bataille, mais aussi qu’Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que les tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement du combat, chercheraient et trouveraient l’occasion d’exercer leur amour du vol et du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient qu’à s’emparer du butin; il savait par expérience que dans l’ardeur de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se feraient la guerre entre elles et saisiraient l’occasion pendant le trouble général, de regagner leur patrie qu’elles avaient presque toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois.
Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui n’avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan, lorsqu’il crut ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient une douce satisfaction; puis, je pensais qu’une occasion de reconquérir ma liberté pourrait s’offrir et grâce aux anciens soldats du Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel, je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis pendant cette époque mouvementée et anormale eût été folie; je désirais la guerre pour en tirer tous les avantages possibles.
Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent. Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas savoir ce qu’ils voulaient et leur parti faisait déjà l’impression d’être divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous n’avions en tout que cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on répondit moins rudement; on désirait même connaître les conditions de réconciliation; les envoyés furent en même temps chargés de les poser. Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception, elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment d’accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre il fit les concessions suivantes:
1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du Gouvernement.
2º Les bannières mises hors de service depuis la mort d’Abd er Rahman woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d’enrôler des volontaires.
3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif.
Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à obéir désormais aveuglément aux ordres du calife.
Les conditions furent acceptées et la paix conclue; seule l’exécution de ces mesures se fit attendre.
Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur serment de fidélité. L’après-midi du même jour, le calife Chérif vint avec les deux fils du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la cavalerie et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours consécutifs reçurent l’ordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu’à ce que les armes eussent été livrées.
Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de mes serviteurs demander des nouvelles du Père Ohrwalder; il revint disant qu’il avait trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements auprès de ses voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l’habitude d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les deux sœurs de la mission qui demeuraient chez lui étaient également absentes. L’idée me vint soudain alors qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré par hasard des gens de confiance et s’était enfui avec eux. C’était bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le calife pour lui communiquer des affaires urgentes.
Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les pria d’attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu’ils voulaient qu’après la prière du soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis (l’ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre les fugitifs sur toutes les routes et d’employer tous les moyens en leur pouvoir pour les rattraper et les ramener morts ou vivants à Omm Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans quoi, ils n’auraient pas manqué d’être incarcérés et dépouillés de leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors de l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed Wohbi n’en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas.
Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise; il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute chrétienne, s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare dévotion.
Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était pas seulement pour moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C’était le seul qui avait avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle. Maintenant j’étais bien seul!
Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa de vifs reproches au sujet de la fuite d’Ohrwalder.
«Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi. Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? Tu dois avoir eu connaissance de ses intentions?»
«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu’il voulait fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au Tout-Puissant et à ta sagesse, je n’ai pas un instant quitté mon poste. Si j’avais su que c’était un traître, tu sais bien que je t’aurais averti à temps!»
«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener d’ici,» dit le calife toujours fâché et méfiant.
Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty, le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier, en arabe, pour le remercier de sa manière d’agir envers les membres de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous la protection autrichienne et que S. M. l’empereur avait pour eux un intérêt tout particulier. Le calife m’avait montré la lettre sans y répondre et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes compatriotes; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés par l’intermédiaire du consul général.
Je fis remarquer au calife qu’il était probable que des marchands des tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la fuite d’Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia.
Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le calife trouva qu’il était temps de prendre des mesures radicales contre ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux autres califes, les cadis et les chefs Ashraf et Danagla. Il reprocha à ces derniers de n’obéir à ses ordres qu’avec répugnance malgré son pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la proclamation du Mahdi en sa faveur.
Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait n’agir que d’après des inspirations prophétiques, il déclara à l’assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de punir les récalcitrants qu’il lui avait indiqués.
Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled Soliman universellement détesté et Ahmedi, l’un des secrétaires du calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les mesures qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, reçus par les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à de mauvais traitements, puis mis aux fers.
Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamel les laissa parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés! (après qu’on leur eut arraché leurs mauvais vêtements).
La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil Bleu et l’autre vers le Nil Blanc pour mettre en état d’arrestation les parents et partisans des Ashraf qui, à cause de leur absence, n’étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés expédièrent tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba à Omm Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin du calife qu’ils auraient la vie sauve à condition de partager tous leurs biens avec lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils y consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut la plus grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs villages respectifs; il ne restait au riche que le nécessaire à peine et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.
Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat. Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le calife et Yacoub.
Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l’ordre de désarmer tous les Danagla suspects.
Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu’il haïssait. Ils s’appelaient Mohammed Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, ils furent condamnés à la prison. Le calife ordonna qu’ils eussent pieds et mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des instructions secrètes qu’il devait exécuter.