Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 16

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Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis une injustice à mon égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt et m’exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa confiance.

«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja; si on t’accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te sauver.»

Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un homme ne dépendent que de la déposition de deux témoins!

Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m’avertit, à ma grande surprise, qu’un eunuque du calife venait d’amener pour moi une femme voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était une preuve que l’accès de colère du calife était dissipé et qu’il était de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau inopportun.

J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan, c’était encore une blanche.) Elle s’était installée commodément sur le tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l’y eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela avec une telle volubilité que, quoique parlant très bien l’arabe, j’eus beaucoup de peine à suivre ses paroles.

Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé dans les combats contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s’était passé vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses femmes d’Abou Anga. J’étais donc destiné à être le successeur de l’ancien esclave! Après la mort de celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très nombreux détails sur cette bataille; ils me seraient maintenant utiles, s’ils ne m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d’Abou Anga qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme, me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu’elle était heureuse d’être tombée entre les mains d’un compatriote.

Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son compatriote, mais un Européen et que ce qui me rapprochait d’elle, c’était la couleur blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à ses besoins.

Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de m’assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien, il m’envoyait des femmes, qui non seulement m’occasionnaient des frais auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir comment m’en débarrasser.

Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j’avais reçu son présent et si j’en étais content; à quoi je répondis, me souvenant de la leçon reçue l’avant-veille, en l’assurant que j’étais très heureux de cette preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de me conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, avant la prière de midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa juste colère, s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la blanche Fatma: tel était en effet le nom du cadeau du calife!

Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future belle-mère; je l’aurais du reste reconnue à son débit emphatique comme la mère de Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa fille m’eût été donnée et exprima l’espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m’en allant, je donnai l’ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite, à l’exception de Fatma el Beidha et même avec l’aide des autres domestiques, si cela était nécessaire.

Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau avec curiosité des nouvelles de Fatma—je savais combien il tenait à ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui expliquai que je n’avais jusqu’à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions avoir des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à présent d’empêcher ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme légitime. Je lui dis enfin que j’avais pensé, dans le cas où ces gens ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et simplement à ses parents; il se déclara d’accord avec ma manière de voir.

En réalité, tout n’était pas absolument exact dans mon récit, car depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés à ce sujet, je n’avais revu personne. J’attendis un certain temps afin de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert la demeure, avec l’ordre d’y rester tant que je n’aurais pas exprimé le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à Fatma; en même temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de ses devoirs. J’assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve que je m’efforçais de suivre consciencieusement ses ordres!

Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et me demanda la permission de marier sa fille à l’un de ses parents, ce à quoi je consentis volontiers: aujourd’hui, Fatma el Beidha est une heureuse mère de famille à Omm Derman.

CHAPITRE XIV.

Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes.

Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.—Sort du reste de la garnison d’Emin Pacha.—Campagne contre les Shillouk.—Reprise de Tokar par les Egyptiens.—Mort d’Othman woled Adam.—Discorde à Dongola.—Condamnation de Mohammed Khalid.

Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait pris tous ses Basingers et ses esclaves, et qui vivait maintenant d’une façon fort pauvre à Omm Derman, s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du Bahr el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc et avait inquiété Emin Pacha sur son territoire. Par bonheur pour Emin, Karam Allah fut rappelé et depuis ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des provinces équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été abandonnée et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient du commerce de blé, n’allaient que fort peu au sud de Faschoda. Le calife avait entendu parler des richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut, pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition pour les conquérir. Mais comme la tentative était hasardée, et qu’on pouvait douter de la bonne issue de l’entreprise, il ne voulut exposer au danger ni ses proches parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc Omer Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée du Nil presque seules y prirent part.

Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit bateaux à voiles. Ils furent chargés de marchandises ordinaires de Manchester, de perles, etc. Omer Salih disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs de lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin Pacha et je fus obligé de mettre ma signature au bas d’une lettre écrite en mon nom et dans laquelle je sommais Emin de se rendre. En outre, Georgi Stambouli, qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk n’étaient pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très forts, Omer Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans s’y arrêter et de ne se défendre qu’en cas d’attaque. Il quitta Omm Derman au milieu de juillet 1888, traversa Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.

Plus d’une année après, comme le calife était inquiet, et songeait aux moyens de se procurer des nouvelles, un vapeur revint avec un peu d’ivoire et quelques esclaves. Il fournit des renseignements sur le cours et l’état de l’expédition. La garnison de Redjaf s’était rendue et ses officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire prisonnier Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà obéissance; il devait être livré à Omer Salih. Après le départ des officiers, le bruit se répandit parmi les Mahdistes que c’étaient des traîtres et qu’ils étaient allés à Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient stationnés et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles, arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les fit mettre aux fers, et partagea entre ses partisans tous les biens qu’il trouva en possession de ceux qu’il avait fait emprisonner.

Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement, suivant leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha, trouvèrent que celui-ci s’était déjà retiré avec Stanley. Ils entendirent alors parler de l’arrestation de leurs femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils réunirent les soldats qui les avaient suivis volontairement et qui, après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de république militaire; puis, ils marchèrent contre Redjaf. Les Mahdistes, informés de leur approche les attendirent en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer Salih resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus grande partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, dont la garnison fut bientôt attaquée par les Mahdistes et qui, après une vaillante défense força l’ennemi à battre en retraite. Malgré ce succès, la dissension éclata aussitôt parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans tout le pays afin de subvenir à leur entretien.

Le calife, heureux du succès remporté par Omer Salih, et poussé par Mohammed Cher woled Badr, arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les richesses du pays en termes très exagérés, se décida à organiser une nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et Elias woled Kenuna avec deux cent soixante fusils et profita de l’occasion favorable que la position nouvellement acquise lui offrait, pour se débarrasser de personnages qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf devint un lieu de déportation pour les criminels, pour les personnes dangereuses ou supposées dangereuses pour l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient inculpés de vols et qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent remis à Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous ceux qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices contre nature, ou de mener un genre de vie immoral. Il les fit mettre aux fers et expédier à Redjaf. Que les injustices les plus inouïes se soient produites alors, cela va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les nombreux émirs et les autres personnages influents, de se débarrasser de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et Elias surent profiter de cette nouvelle organisation. Dans leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils visitèrent les villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent les gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de ceux dont le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, puis leur rendirent contre rançon la liberté et le droit de pouvoir rester dans leur patrie. C’était un métier lucratif!

La riche source de revenus des deux émirs ne tarit que lorsque les navires arrivèrent dans les districts des Shillouk et des Dinka qui surent défendre leur liberté avec courage et succès. Le calife avait entendu parler, par les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda pendant les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces districts. Beaucoup de villages, sur les bords et dans le voisinage du fleuve, abritaient de nombreuses tribus de nègres Shillouk et Dinka qui, sans souci des populations du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife, menaient là une existence tranquille, et qui n’était troublée par aucun ennemi.

Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek (roi) qui, issu de l’ancienne famille régnante des Shillouk, exerçait un pouvoir illimité sur ses sujets et leur permettait, dans son propre intérêt, de faire du commerce avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans sa puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer le calife de sa soumission, ni de lui payer des impôts.

Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. Cette province avait bien diminué d’importance pendant la dernière famine; il avait, en effet, sacrifié la population en lui volant son blé, en faveur de ses soldats; elle avait souffert, en outre, des pertes importantes par suite de plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après la mort du roi Jean.

Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans le Ghedaref. L’entretien et la nourriture de l’armée, déjà réduite à environ 8000 hommes, offraient de grandes difficultés. Le calife, informé de ces faits, ordonna à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat, 2000 hommes sous les ordres d’Ahmed woled Ali, un cousin du calife, et de marcher avec le reste, soit 6000 hommes, contre les Shillouk et les Dinka et d’assiéger Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa le Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh jusqu’à Kaua où l’attendaient les bateaux arrivés d’Omm Derman.

Zeki Tamel, d’une bravoure personnelle extraordinaire et connu pour sa générosité était un Taasha. Son grand-père était un esclave arabe libéré. Il tenait ses soldats très sévèrement et punissait souvent de mort les plus petites infractions à la discipline. Il se fit ainsi détester particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses procédés draconiens, avaient souvent à déplorer la perte des hommes les plus capables.

Il s’embarqua à Kaua et se rendit directement à Faschoda. Le mek des Shillouk crut que Zeki allait pour soutenir Redjaf, ainsi que les bateaux qui avaient passé précédemment; mais, lorsqu’il le vit débarquer en terre ferme, il s’enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi, il fut fait prisonnier et exécuté, ayant refusé d’indiquer l’endroit où il avait caché les sommes d’argent gagnées dans son commerce de blé depuis plusieurs années.

Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan égyptien, se rassemblèrent alors au sud et au nord de Faschoda et défendirent leur patrie et leur liberté avec un courage digne d’admiration. Les soldats de Zeki, habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent toutefois la victoire après de nombreux combats sanglants dans lesquels les Shillouk, armés seulement de lances, rompirent souvent les rangs de l’ennemi et lui infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent la fuite. Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans le pays et furent poursuivis par Zeki; une grande partie tomba entre ses mains. Il fit passer au fil de l’épée tous les hommes dont il put s’emparer; les femmes, les jeunes filles et les enfants furent seuls chargés comme butin sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale où ils furent élevés pour devenir des moulazeimie; il choisit les plus belles jeunes filles pour sa maison et pour en faire cadeau à ses parents ou à ses partisans préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le Bet el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées à Omm Derman tandis que beaucoup succombèrent pendant la marche, aux fatigues du voyage et au climat auquel elles n’étaient pas habituées. Les femmes des Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement s’habituer à la vie, dans la ville malpropre où des centaines de mille hommes demeuraient entassés; beaucoup d’entre elles périrent. A cause de leur grand nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20 écus, valeur d’Omm Derman.

Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat, son frère Hamed woled Ali était nommé émir de Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux gens, amis ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte que les tribus arabes de l’est, des Hadendoa, des Halenka et des Beni Amer, qui avaient justement conquis Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se dirigeant sur Massaouah se placèrent sous la protection de l’Italie.

L’année de la famine fit le reste, en sorte que la tribu des Shoukeria, qui appartenait pour la plus grande partie à Kassala, périt presque entièrement. Comme les environs de Kassala avaient été abandonnés par les habitants échappés à la mort, il devint à la fin très difficile à la garnison elle-même de s’approvisionner. Le calife qui redoutait une marche en avant des Italiens, et qui considérait Kassala comme son boulevard, fut très irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel il attribuait la principale responsabilité de la ruine du pays. Il le rappela à Omm Derman et lui infligea comme punition d’accomplir chaque jour les cinq prières dans la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed Abou Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna.

Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan oriental obéissait, avait réussi à soumettre la plupart des tribus arabes et il menaçait même Souakim, déjà depuis plusieurs années. Il soutint des combats continuels avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar actuel de l’armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha, alors gouverneur du Soudan, surprit le camp de Digna établi dans le voisinage de la ville, et fut grièvement blessé. Osman Digna s’était retranché dans le voisinage de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville, jusqu’à ce qu’enfin le Gouvernement résolut d’envoyer des troupes pour le chasser de sa position.

Il se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis longtemps son quartier général, et de ce point inquiéta, par ses incursions, la tribu des Omarar qui lui était hostile. Par sa sévérité exagérée et ses combats continuels, Osman Digna avait presque entièrement perdu son ancienne popularité; plusieurs de ses partisans commençaient à murmurer secrètement contre ses ordres. Le calife l’apprit et comme il tenait davantage à consolider son nouvel empire, qu’à suivre strictement les enseignements du Mahdi, il désira qu’Osman Digna «relâchât un peu la corde trop tendue» (proverbe arabe). Il désigna Mohammed Khalid pour porter ce message à Osman Digna.

Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga et mis aux fers dans le Kordofan pendant une année, Mohammed Khalid avait été amené à Omm Derman, où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de sa fortune, et le soutint de ses propres moyens.

Il avait longtemps accompli avec le calife et dans son voisinage toutes les prières quotidiennes et s’était séparé même d’une façon ostensible du parti de ses parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du Mahdi de toutes les places, abaissé toute leur influence, voulut toutefois sauver les apparences et donner au moins une position à l’un d’entre eux qu’il désirait s’attacher de cette manière. C’est pourquoi il nomma Mohamed Khalid comme son représentant personnel auprès d’Osman Digna. Mohammed Khalid s’acquitta pour le mieux de sa mission. Bientôt après, le calife l’envoya à Abou Hammed pour qu’il élaborât un rapport sur les dispositions des Ababda, qui étaient sujets du Gouvernement égyptien mais se trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières mahdistes de la province de Berber.

Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis le départ de Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les troupes égyptiennes sous Holled Smith Pacha et chassé de Tokar. Le calife, averti par Osman Digna qu’il serait attaqué par les troupes du Gouvernement, était dans une grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son calme extérieur, que la victoire était assurée.

C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande, lorsque la nouvelle de la défaite et de la fuite d’Osman Digna parvint au calife. Comme il craignait que le Gouvernement, entraîné peut-être par le succès, n’avança contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des forces insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer aussitôt à l’approche de l’ennemi. Il songea en même temps à élever un camp fortifié à Metemmeh. Mais il fut bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement se contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui un rude coup et une source de crainte continuelle, car il était à prévoir que les tribus, indisposées contre Osman Digna se joindraient maintenant au Gouvernement, ce qui ouvrirait à ses troupes la route vers Berber et Kassala. Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, qui s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes qui lui restaient s’étaient dispersés à cause du manque de vivres, d’aller avec ses émirs à Berber. De là, il se rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel émir de Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le calife, convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman Digna, le reçut très amicalement et le consola de sa défaite. Après un séjour d’une quinzaine, Osman Digna se rendit avec quelques chameaux et des femmes, cadeaux du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture, y édifier un camp et réunir peu à peu les restes dispersés de son armée.

Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour oriental qui avait été presque dépeuplé par la famine, était seul soumis, avait résolu de marcher contre Dar Tama et Dar Massalat. Déjà à la frontière de ce district, il eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à reconnaître combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut attaqué dans son camp: ses ennemis, armés seulement de petites lances, s’y précipitèrent avec une hardiesse folle; il ne dut son salut qu’à ses armes supérieures et à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec lui. Si l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été sans aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les ennemis, il différa cependant sa marche en avant, à cause des grandes pertes qu’il avait subies; avant qu’il n’aît pu recevoir des renforts, une violente épidémie de typhus éclata parmi ses soldats et le força à la retraite. En route lui-même tomba malade et il mourut deux jours après son arrivée à Fascher.