Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 15

Chapter 153,909 wordsPublic domain

La famine éclata d’abord dans la province de Berber, dont les habitants tiraient auparavant du Ghezireh une grande partie du blé dont ils avaient besoin. Othman woled ed Dikem avait réparti dans tout le pays ses hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. Tandis que le sol peu fertile, cultivé péniblement au moyen de roues à eau (sakkiehs), n’avait jamais donné aux habitants que le strict nécessaire à leur existence, la maigre récolte suffisait à peine maintenant à entretenir la garnison du pays. Une grande partie de la population se rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre d’habitants beaucoup trop grand, se trouva dans la situation la plus fâcheuse. En quelques semaines, _l’ardeb doura_ atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient encore se procurer du pain, mais les pauvres commençaient à périr. Les derniers mois de l’année 1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient littéralement plus que la peau et les os. De vieilles balayures et des choses d’une nature dégoutante étaient dévorées avec voracité par les pauvres. Les peaux d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, étaient rôties sur le feu et formaient une nourriture que regardaient avec envie de moins heureux. Les garnitures en cuir des sièges étaient arrachées et mangées; les ossements des animaux trouvés sur les routes, pilés, cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait avidement. Celui qui possédait encore assez de force volait où et ce qu’il pouvait. On se précipitait comme des vautours sur les marchands de pain et de graisse. Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche avant que la propriétaire pût l’en empêcher; elle lui serra des deux mains la gorge jusqu’à ce que ses yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait convulsivement la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans connaissance sur le sol. Au marché, on entendait des cris comme dans une maison de fous. «Gâikum, gâikum!» (il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, ce qui signifiait que les affamés se glissaient vers la place comme des animaux de proie. Des marchandes couvraient leur marchandise de leur propre corps et la défendaient à coups de pied et à coups de poing.

Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du calife et celle de son frère Yacoub, grouillait pendant la nuit une foule de ces malheureux qui criaient comme des insensés pour avoir du pain. Cela me répugnait, rien que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants se précipitaient et cherchaient à y pénétrer de force: moi-même j’avais à peine de quoi empêcher de mourir de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés dans la pauvreté.

Une nuit—il faisait clair de lune—je me rendis à minuit de la porte du calife à ma maison. Sur la place libre, entre le Bet el Amana et la maison de Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol d’une façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes à demi-nues, avec de longs cheveux emmêlés, couchées sur le corps d’un ânon, qui avait probablement perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes. Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps avec leurs mains et leurs dents, et rongeaient les entrailles toutes crues de l’animal se roulant encore dans les convulsions de la mort. Je frissonnai devant ces femmes transformées par la faim en bêtes féroces et qui me regardaient comme des folles. Les mendiants qui me suivaient voulurent alors leur arracher le cadavre, mais elles défendirent leur proie avec la fureur des animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement de cette société peu rassurante.

Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur la route; son affreuse mort n’avait pu effacer de son visage les traces de sa beauté; son petit enfant, âgé peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa nourriture au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût pitié du pauvre petit et le prit avec elle.

Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité est placée au plus haut degré, se traîna jusque chez moi avec sa fille, à peine sortie de l’enfance. Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent de les soutenir. «Prends ma fille unique chez toi comme esclave et arrache-la à la mort» dit-elle d’une voix faible. Des larmes abondantes coulaient sur son visage amaigri. «Ne crains pas que je t’importune plus tard, mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes deux ce que j’avais et les priai de me laisser en leur disant de revenir quand elles n’auraient plus rien. Je ne les revis pas cependant, peut-être un compagnon de souffrance a-t-il eu pitié d’elles.....

Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique enfant. On l’amena à la zaptieh (sorte de commissariat de police), et on rechercha des preuves. Mais où? La femme succomba deux jours après.

Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves à des gens riches, non pour gagner de l’argent, mais pour avoir la possibilité de prolonger leur vie. Plusieurs les rachetèrent pour des sommes plus fortes, après que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes se trouvèrent dans de meilleures conditions. Les morts restaient étendus dans les rues et il ne se trouvait plus personne pour les enterrer. Alors le calife promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant la maison duquel un homme viendrait à mourir, serait obligé de l’enterrer; en cas de non-observation de cette loi, ses biens seraient confisqués. Cet ordre fut suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce qui fut une nouvelle source de difficultés.

Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur le Nil Bleu et sur le Nil Blanc, preuve que l’affreuse calamité régnait dans le pays entier. A Omm Derman, la plus grande partie des morts appartenait aux populations réfugiées des campagnes; les habitants de la ville avaient, malgré les ordres sévères du calife, tenu caché un peu de blé et les tribus arabes se soutinrent mutuellement dans ces temps difficiles. La population de la ville souffrit beaucoup néanmoins.

La famine fit encore bien plus de victimes dans les autres parties du Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de famille, voyant que le salut n’était plus possible, murèrent les portes de leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles. De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu’au dernier homme.

Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi de la cherté anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du manque de vivres, donné l’ordre à ses gens désignés exprès pour cela, de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays et de l’emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le Ghedaref, personne n’osait sortir sur les routes après le coucher du soleil sans être accompagné d’une escorte militaire, on craignait d’être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville; son corps avait été dévoré!

Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc., disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg, de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la population consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que le fait d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd er Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup d’esclaves et une somme d’argent importante.

Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l’ouest, comme le Dar Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du blé suffisamment pour leur entretien, bien que l’année précédente eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d’Omm Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. D’abord il n’en vint que peu, mais comme l’entreprise réussissait, une foule de gens avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat. Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes, mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de Faschoda, qui n’était pas astreint à payer tribut au calife, avait interdit l’exportation du blé, la moitié d’Omm Derman serait morte de faim.

Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles était arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir et à espérer la délivrance finale. Mais l’horizon s’assombrit: des essaims de sauterelles, d’une grosseur inusitée, envahirent le pays et anéantirent tout espoir! Cette calamité se reproduit chaque année jusqu’à maintenant encore dans les pays du Soudan.

Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu, forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont elle disposait qu’à ses agents et à des conditions très modérées. Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de son absence pour le dénoncer.

Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré l’inimitié implacable de Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement. Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu’à contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, envers ceux qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il se montrait par contre l’ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, ce qui ne lui était pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion de révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, Yacoub et quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des finances avait dans le pays presque autant d’influence que lui-même, qu’Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les ordonnances d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la force et à contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce qu’il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur dans l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux racontars des intrigants et rappela Adlan.

Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa pas remarquer son mécontentement; mais comme les plaintes des Taasha devenaient toujours plus pressantes, il l’appela un matin auprès de lui et l’accusa d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de confiance. Irrité et trop confiant dans sa position de préféré, Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave du calife et répondit d’un ton blessant:

«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi pendant des années fidèlement et en silence; mais je veux aujourd’hui te dire la vérité. Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. Je me suis toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes intérêts, mais maintenant que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa haine, il m’est impossible de te servir plus longtemps.»

Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu’un n’avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan n’avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement pas pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà une fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans contredit, sa position lucrative. Mais le calife se contint:

«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain, je te donnerai ma réponse.» Adlan quitta son maître, mais avant qu’il n’eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.

Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub, furent convoqués à un important conseil; quelques minutes après eux, Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes:

«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m’aliénai le cœur de mes partisans. Sais-tu que mon frère Yacoub est ma main droite et mon œil. Sais-tu que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de mon frère. Mais Dieu est juste et tu n’échapperas pas à ta punition!»

Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme, la tête haute; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le voir abattu ou effrayé.

Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d’Ibrahim Adlan ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d’exiger des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche d’Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très sévèrement.

Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir pas accompli les ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place du marché, au son lugubre de l’umbaia, au milieu d’une grande foule. Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence, se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la boisson qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil à une statue de pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était mort en mahométan croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville, malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de s’être défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de punir ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer le mort, afin de bien montrer au peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni qu’au point de vue légal et que l’inimitié personnelle bien connue entre lui et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur woled Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d’un Takrouri, il n’appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.

Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes lettres. La missive qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements envers moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs. Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation flatteuse de venir à Omm Derman et s’excusaient en disant que leur service militaire actuel et leur position les avaient empêchés d’obtenir de leurs supérieurs, auxquels ils devaient obéir comme je devais le faire vis-à-vis du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.

Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris connaissance du contenu de la lettre, il me dit:

«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir afin qu’ils eussent l’occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par écrit, ce que je n’ai encore jamais fait. Maintenant qu’ils cherchent des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient qu’assombrir ton cœur. As-tu compris mes intentions?»

Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard:

«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»

«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas d’Evangile chez moi. On m’a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à l’ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»

«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe de m’éloigner.

Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il avait déjà même souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de Negoumi.

Bien que j’eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés du petit don qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l’idée que le Coran qu’on m’avait envoyé était un Evangile? Le lendemain, je lui remis le livre; c’était une traduction allemande par Ullmann. Il la considéra longuement avec attention.

«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des infidèles et on y a peut-être apporté des changements.»

«C’est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe. Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir et avec lequel je n’ai aucune relation, l’interroger à ce sujet, et vérifier ainsi très facilement l’exactitude de ma déclaration.»

«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez amical, mais on m’a parlé à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le livre.»

Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:

«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu’ils m’ont expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la preuve que je n’attache aucune valeur aux biens terrestres.»

Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement que des relations ultérieures entre nous n’étaient ni nécessaires, ni désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait d’abord été reçu avec tant d’approbation, retourna à Vienne d’où il était venu.

Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut nécessaire tout de suite après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en garde contre des intrigues qui pouvaient se produire.

Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant eux, avec les paroles les plus violentes que j’étais soupçonné d’espionnage, qu’il avait appris que j’interrogeais les courriers sur les événements du Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais même informé dans quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher.

«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en reproches, que tu n’aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu ne rentres pas en toi-même!»

La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de la fermeté.

«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis me défendre contre des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu’on t’a rapporté et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J’ai quitté, ainsi que tu l’as ordonné, toutes mes anciennes relations; je ne suis en rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d’années, tu n’as jamais entendu de moi un mot de plainte, pas même lorsque je me trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage. Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai volontiers. Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice.»

«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se tournant après un moment de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception déclarèrent qu’ils n’avaient jamais remarqué chez moi une action pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient mis dans cette situation périlleuse où tout dépendait de l’humeur du calife, se virent alors forcés d’en témoigner.

«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit signe que je pouvais me retirer.