Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 14
Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et appartenant probablement à une des tribus de la vallée du Nil, et que les tyrans avaient chassé de sa patrie, était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux qui avaient été dépouillés de tout, arrivèrent auprès de lui et lui exposèrent leurs souffrances. Les Mahdistes, à peine entrés dans le village voisin, avaient enlevé leur bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes et des jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte qu’ils ne s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher comme on le leur avait ordonné.
«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous pas les armes? Pour qui donc voudriez-vous combattre, si ce n’est pas pour vos femmes et vos enfants? leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et pour sa patrie, entre dans le royaume des cieux?»
Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril de poudre. Ces gens, qui se contentaient auparavant de se plaindre et de se lamenter, se hâtèrent alors de retourner dans leur village, comme si une révélation venait de leur être faite, et exigèrent la libération de leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent en combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce combat et furent cruellement mutilés après leur mort par les habitants du village, rendus furieux.
D’autres villages suivirent cet exemple avec le même succès et en peu de jours le Dar Tama fut délivré de ses ennemis.
Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait arraché ces gens à leur soumission et les avait amenés à la connaissance de leurs forces? Ils se souvinrent alors du jeune homme assis sous le figuier sauvage (Djimesa) et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas quitté son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant d’une poignée de riz et de pain sec. Abou Djimesa, comme l’appela le peuple, fut bientôt respecté comme un saint et honoré, comme le libérateur de la patrie.
L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à Kabkabia et qui avait entendu parler du massacre des Mahdistes, marcha sur le Dar Tama, afin de punir les rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à s’échapper qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de Fascher, subit le même sort.
Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, voulut anéantir l’ennemi d’une façon énergique et envoya son représentant Mohammed woled Bichara à Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et Hatim. Mais à peine arrivé, il fut attaqué par les forces réunies sous les ordres d’Abou Djimesa et qui marchant sur Fascher le forcèrent, après avoir subi de grosses pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux et on lui proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque le bruit se répandit subitement qu’Abou Djimesa était mort. Il était en effet tombé malade à Kabkabia de la petite vérole et en était mort pour le plus grand bonheur de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne voulurent cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent le lieutenant de Djimesa pour son successeur et marchèrent sous la conduite de ce nouveau chef contre Fascher. Leur assurance et leur confiance dans la victoire avaient toutefois reçu une forte atteinte par la mort de leur chef sacré. On se battit au sud de la ville où les troupes d’Othman woled Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir été repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite du terrain et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, finit par remporter la victoire. Le successeur d’Abou Djimesa succomba et ses troupes furent mises en fuite, poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres couvrirent le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés.
Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est que dans l’ouest, une curieuse coïncidence de dates est à relever. L’année précédente, les deux armées des Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive, l’une contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient toutes deux attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par Abou Djimesa, dans leurs propres forteresses et cela dans le même mois, et de nouveau le succès était pour elles.
Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces derniers combats, tourné son attention sur l’Egypte. Les descriptions de ceux qu’il avait interrogés au sujet de ce pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent en lui le désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems pleins de femmes blanches (il en avait des noires en abondance).
L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération contre l’Egypte lui sembla être Abd er Rahman woled Negoumi. Il était d’une bravoure personnelle extraordinaire, bien que simple marchand. Il avait beaucoup voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait gagner les gens à sa cause, même en pays étranger, par sa piété bien connue. Parmi ses subordonnés, tous issus des tribus de la vallée du Nil, beaucoup avaient vu l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant, en relations fréquentes avec les tribus qui sont sur les frontières de la Haute-Egypte. Tels furent les motifs qui engagèrent le calife à choisir cet homme. Il était en réalité persuadé que la guerre contre l’Egypte serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de l’ouest, qui lui étaient fidèles et dévouées. Il désigna donc Negoumi avec ses Djaliin et ses Danagla qu’il considérait toujours comme ses ennemis secrets et comme partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était acquis, car il n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle du chef. Si elle ne réussissait pas, et si les troupes égyptiennes pouvaient repousser l’attaque, celles de Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et n’auraient plus aucune importance!
Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à Dongola, afin de remettre à Negoumi l’ordre de marche. En même temps, cette province fut ainsi placée sous la domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, entre autres, Hamed woled Gar en Nebi auprès de la tribu des Batahin, qui habitaient au nord du Nil Bleu entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et étaient connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur bravoure. Leur pays était presque dépeuplé; car presque tous ses habitants, d’après des ordres reçus jadis, étaient partis pour Dongola et Berber. Ceux qui en petit nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent d’obéir aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar en Nebi du pays et blessèrent à cette occasion un de ses compagnons. Abdullahi, furieux de voir ses ordres ainsi non obéis, envoya son parent Abd el Bagi en compagnie de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué Mohammed Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, près d’Omm Douban) afin de s’emparer de tous les Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent dans toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. Peu d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite des fuyards, Abd el Bagi, auquel Tahir woled el Ebed servait de guide, eut à souffrir d’une soif terrible qu’il attribua sans motif à la mauvaise volonté de ce dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut privé de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman!
Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les femmes et les enfants, et les conduisit prisonniers à Omm Derman. Le calife rassembla les juges auxquels il avait déjà secrètement donné des instructions et leur soumit le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec lui: les accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).
«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?» demanda le calife.
«La mort», fut la réponse des juges. Le calife congédia les organes de sa justice et donna lui-même ses ordres pour l’exécution du jugement.
Trois potences furent aussitôt dressées sur la place du marché. Après la prière de midi, l’umbaia et le grand tambour de guerre résonnèrent; à ce signal, tous les partisans du calife devaient l’accompagner. Il s’avança, avec une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où il prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, les uns assis, les autres debout formaient un cercle épais autour de lui.
Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, ayant tous les mains attachées derrière le dos et escortés par les gens d’Abd el Bagi. Leurs femmes et leurs enfants les suivaient et les entouraient, criant et hurlant. Le calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants; il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el Djali et Hasan woled Khabir, et s’entretint avec eux à voix basse. Après avoir reçu leurs instructions, ils ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les suivre avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. Un quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du départ. En arrivant sur la place, un affreux spectacle s’offrit à nous. On avait divisé les malheureux Batahin en trois sections. La première fut pendue, la seconde décapitée et la troisième eut la main droite et le pied gauche coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur charge. Non loin de là, il y avait un monceau d’hommes mutilés, ceux auxquels on avait coupé la main et le pied, nageant dans leur sang. Horrible spectacle! Aucun cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant eux d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un soupir. Le calife appela Othman woled Ahmed, un de ses cadis et ami intime du calife Ali, (il était de la tribu des Batahin et lui dit, souriant et montrant ces malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener tes parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre. Le calife fit lentement à cheval le tour des potences pour se diriger vers la route conduisant à la djami. Là, Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant; vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route, la tête tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement et s’étaient soumis sans une plainte au sort qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup d’entre eux prouvèrent leur courage devant les nombreux spectateurs présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques paroles, telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez, c’est aujourd’hui mon jour de fête»; «Que celui qui n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici», etc. Les 67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une manière héroïque).
Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya en arrière un moulazem avec l’ordre de donner la liberté aux femmes des suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible journée par un acte de grâce et de générosité.
Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées assez gaiement. J’avais appris que des lettres étaient en route pour moi, venant de ma patrie, et non seulement des lettres, mais encore deux caisses «pleines d’argent» comme me l’assura secrètement un des marchands récemment arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit toujours avoir en face de semblables nouvelles, j’hésitai longtemps entre le doute et l’espoir. Je m’abandonnai enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à la patience.
Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la porte du calife, lorsque je vis s’approcher un chameau chargé de deux caisses, et un des hommes qui l’accompagnaient demanda à être conduit devant le calife, car il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses à la garde du Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. Comme on peut le penser, j’étais fort impatient, mais il plut au calife de ne me faire appeler qu’après le coucher du soleil et de me remettre les lettres. Comme je l’avais prévu, elles venaient de mes frères et sœurs qui exprimaient leur joie d’avoir enfin reçu, après de si longues années, des nouvelles directes de moi. Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife. Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de la bonté qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à sa bienveillance avec l’assurance de leur plus profond dévouement. La lettre, écrite par le professeur docteur Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le calife la fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait, il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre les caisses. Je lui avais traduit mes lettres qui ne contenaient que des communications privées de nature personnelle et je l’avais en même temps informé que parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un nécessaire de voyage que mes frères et sœurs me priaient de lui remettre comme marque de leur respect. Flatté et content, il se déclara prêt à accepter le cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain matin, puis il me donna deux de ses gens qui devaient ouvrir les caisses en ma présence. Ils n’arrivèrent que tard dans la nuit en les apportant du Bet el Mal. Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des miroirs à main, différentes étoffes, etc.; enfin une collection de divers journaux, le Coran en langue allemande, et le nécessaire de voyage destiné au calife. Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu mes lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec une ardeur que chacun comprendra.—Des nouvelles de la patrie! Je me souviens encore qu’il y avait quelques numéros de la _Nouvelle Presse Libre_, ainsi que d’autres journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment pour me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi qui était resté depuis six ans sans nouvelle aucune.
On ne pouvait lire des journaux plus que je ne le fis. Je les sus bientôt par cœur, depuis l’article de fond jusqu’aux «demoiselles seules, fatiguées de la solitude». Le Père Ohrwalder se glissa secrètement jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes journaux et il les étudia aussi consciencieusement que moi du commencement à la fin.
Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau qui lui était destiné. J’ouvris le coffret et me délectai de sa surprise naïve à la vue des différentes boîtes de cristal, des flacons avec leur fermeture d’argent, des brosses et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des miroirs et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage de chaque pièce séparément et il fit même appeler tous ses cadis qui montrèrent naturellement la même surprise que leur maître, bien que plusieurs d’entre eux eussent déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son secrétaire d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation honorable auprès de lui et les invitait, en leur assurant toute sécurité, à venir à Omm Derman pour me faire visite et se convaincre de mon bien-être. Je reçus l’ordre d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs ne ferait usage de cette invitation impossible, issue d’une bonne humeur spontanée, je ne manquai pas cependant de les avertir de tous les cas qui pourraient se présenter, et de leur donner des conseils pour leur future entrevue avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent remises par le même messager qui avait amené les caisses, à Osman Digna qui les envoya plus loin.
Il fallait chercher le véritable motif de la bonne humeur extraordinaire du calife dans un événement plus important que l’épisode raconté ci-dessus; sa tribu, en effet, celle des Taasha, était arrivée à Omm Derman. Le calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans les riches contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan et vers le Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les maîtres incontestés du pays et s’approprièrent tout ce dont ils avaient envie. Les chameaux, les bestiaux, les ânes etc. furent simplement enlevés à leurs propriétaires. Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de se trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de leurs vêtements et de leurs bijoux. Déjà les populations des contrées qu’ils traversaient, maudissaient le jour qui leur avait donné un Arabe de l’ouest pour maître.
Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts de blé qui leur fournirent des provisions nécessaires pour continuer leur voyage. Arrivés au fleuve, ils y trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles tout prêts pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée dans la ville, le calife les fit camper sur la rive droite du fleuve; on les divisa par tribus d’origine: tous les hommes et toutes les femmes furent habillés de neuf aux frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on les conduisit à Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.
Afin de bien montrer aux habitants que les véritables maîtres du pays étaient effectivement arrivés, il fit évacuer par la force une partie des quartiers situés au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places furent accordées à ceux qui avaient été chassés de leurs demeures, pour reconstruire leurs maisons; le Bet el Mal s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à l’état de promesse.
Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi ordonna d’amener au meshra el marati (marché aux céréales) tout le blé qui se trouvait dans les maisons, à cause de la disette croissante, et ce, sous peine de privation des biens. Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix très bas, par des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi obtenues furent remises aux propriétaires qui durent faire venir du blé du dehors, pour leurs besoins personnels, mais alors à un prix plus élevé.
Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, en sorte que le propriétaire de dix mesures, par exemple, recevait quarante écus, avec lesquels il ne pouvait faire venir du sud que deux mesures à peine. Lorsque le blé, emmagasiné de cette manière à Omm Derman, fut consommé, il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles. Cette préférence frappante accordée à sa tribu, lui aliéna peu à peu le cœur de ses partisans, qui lui étaient auparavant aveuglément dévoués. Cela le touchait, en somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par l’arrivée de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes propres au combat.
Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au Caire, quatre de ses partisans porteurs de lettres dans lesquelles il sommait S. M. la reine d’Angleterre, S. M. le Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre à sa puissance et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on eut pris connaissance de leur prétention bizarre. Cela avait très profondément blessé le calife. Cependant, comme il avait décidé de faire avancer Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement de l’année 1889 encore une fois quatre messagers spéciaux avec un dernier avertissement pour le Caire. Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à Assouan; ils y furent internés, puis renvoyés sans réponse.
A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du Soudan avaient été livrées; la révolte d’Abou Djimesa était réprimée et le roi Jean était tombé. Sa tête fut envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres à Omm Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à Wadi Halfa, comme exemple et comme preuve de sa victoire, contre tous ceux qui se révoltaient contre lui. Son parti personnel fut renforcé par l’arrivée des Taasha et le moment parut propice au calife pour entreprendre la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre strict d’investir Wadi Halfa avec toutes ses forces, de s’emparer d’Assouan et d’y attendre des ordres ultérieurs. En dehors de ses troupes, s’étaient joints à lui, les Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus hostiles au calife. Il partit de Dongola au commencement de mai 1889 avec des approvisionnements insuffisants. Le Gouvernement égyptien qui connaissait tout cela depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses dispositions. D’autres renforts ayant été promis par Younis à Negoumi, ce dernier différa sa marche en avant. Mais l’ordre absolu d’accélérer la marche lui étant parvenu, ce ne fut que dans le voisinage de la frontière égyptienne qu’il reçut un faible renfort composé de quelques Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut lieu au village d’Argin, où une partie de ses troupes voulait aller chercher de l’eau, entre celles-ci et la garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de Woodhouse Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était parti d’Assouan avec ses troupes, somma Negoumi de se rendre à lui; dans une lettre il lui montrait sa situation désespérée et l’impossibilité d’une victoire. Negoumi ayant repoussé cette proposition, une bataille fut livrée à Toski dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et la plupart de ses émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier; un très petit nombre put s’enfuir et retourner à Dongola.
Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait accompli ses prières au bord du fleuve, lorsque l’arrivée de courriers à cheval, venant de Dongola, lui fut annoncée. Il fit remettre à son secrétaire le message qu’on lui apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, il se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui annonçait la mort de Negoumi et l’anéantissement de toute son armée. L’effet produit sur le calife fut écrasant. Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les tribus qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait cependant espéré sinon une victoire, tout au moins une retraite sans pertes sensibles. Tandis que maintenant, il avait perdu plus de 16000 de ses combattants! Qui lui répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas à prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois jours, il ne parut pas dans son harem. Je dus rester jour et nuit devant sa porte, et plein de joie dans mon for intérieur, jouer devant mes camarades la comédie du patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où les troupes du Gouvernement avanceraient, mais de se retirer avec toutes les forces sur Abou Dom.
Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix du blé montait de jour en jour et une cherté extraordinaire pour tous les vivres se produisait. L’année écoulée avait été très sèche et la récolte mauvaise. Le calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter, et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix fixé par lui. Les propriétaires cachèrent alors leurs provisions et déclarèrent ne pas en posséder. En réalité, il n’en restait plus beaucoup.