Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 13
Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce sujet; son accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne pouvant produire des témoins sans lesquels une condamnation semblait impossible, le calife lui-même fit croire au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant leur comparution. Le marin se laissa prendre au piège, avoua et fut condamné à mort. Le calife déclara que si les insultes n’avaient atteint que lui seul et n’avaient pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait gracié le coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut décapité par le bourreau en chef Ahmed Dalia, en présence du calife assis sur sa peau de prière.
Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du Prophète) qui jouissait d’une grande considération à cause de sa grande piété, avait l’habitude de recommander à ses auditeurs de tenir fermement à la vieille et véritable foi et de ne pas se laisser séduire par les doctrines nouvelles. Yacoub fut lui-même son dénonciateur.
L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être bon musulman mais non partisan du Mahdi. Condamné à mort par les juges sur un signe du calife, il fut chargé de chaînes, traîné sur la place du marché au milieu des cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis me rappeler sans étonnement la physionomie tranquille et souriante de cet homme qui avait affronté la mort avec assurance pour ses convictions. Plusieurs centaines de maisons dans le voisinage de celle de l’hérétique furent mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, ils furent peu à peu remis en liberté. Une proclamation du calife rendit dès lors chacun responsable des actes de son voisin. Une punition sévère menaçait celui qui ne dénonçait pas immédiatement toute irrégularité politique ou religieuse.
Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs biens, sur un simple soupçon, beaucoup d’habitants d’Omm Derman.
Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter en même temps ses finances. Il expliqua à ses cadis que tout bateau voguant sur les eaux du Nil était de droit ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très justement, n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan. Ils n’avaient pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient le fleuve mais au contraire, les avaient aidés par des livraisons de bois et de céréales dans les diverses stations du fleuve.
Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. Les cadis furent naturellement du même avis et lorsque le lendemain ils reçurent d’Ibrahim Adlan une lettre demandant si les bateaux étaient propriété de l’état, les juges répondirent affirmativement, en fondant leur jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les propriétaires de bateaux, vu leur conduite, comptaient parmi les mochalifin (rebelles). Ce manifeste fut lu à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne put s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux qui n’allaient pas sur l’eau et n’avaient pas été construits avec le bois des forêts qui, comme on le sait, appartenaient toutes au Mahdi, faisaient exception à cette nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal et servirent à Ibrahim Adlan soit à transporter des céréales du Gouvernement, soit à être loués à des personnes de confiance contre un paiement annuel. Quant aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des Danagla, ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta.
Le calife voulant alors donner au peuple une preuve de son dévouement au Mahdi, résolut de lui élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil dans tout le pays. La vanité était le principal mobile de ce projet, car il voulait que ce monument magnifique rappelât continuellement au peuple son maître et qu’il pût lui-même considérer sans cesse ce signe de son pouvoir.
Le projet de ce monument était l’œuvre d’un ancien architecte, employé du Gouvernement. L’opinion publique en attribua tout le mérite au calife.
La pose de la première pierre se fit en grande pompe. Le calife donna lui-même le premier coup de pioche et plus de 30000 personnes l’accompagnèrent vers le fleuve pour porter les pierres entassées là sur l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même en porta une sur ses épaules. L’enthousiasme était grand suivant l’habitude et amena des accidents, mais ceux qui furent blessés dans cette cohue incroyable, furent considérés comme heureux de souffrir pour une si noble cause.
L’année suivante, le monument fut terminé avec beaucoup de peine mais à peu de frais. Le calife prétendait que les anges du ciel coopéraient à ce travail, ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui murmuraient parce qu’ils ne recevaient aucune indemnité: «Ne vous plaignez pas davantage; puisque vous êtes les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger ni de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife avait entendu ces paroles, le plaisant les aurait payées de sa tête.
Je me trouvais comme toujours dans le voisinage immédiat du calife qui, un jour, pour me prouver son bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune fille abyssinienne. La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son frère, avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux qu’elle aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût pas traitée en esclave par mes gens, car tous firent leur possible pour alléger son sort et l’égayer, elle ne cessa de toujours penser à ses parents et à sa patrie jusqu’à ce que la mort vint la délivrer de ses peines.
Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en secret, mais nous devions user de prudence dans ces occasions-là de peur que le calife n’en fût informé. Nous parlions alors de notre patrie, des membres de notre famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais nous ne perdîmes l’espérance d’un heureux changement de notre sort. Ces rares moments d’entretien étaient les seuls rayons de soleil dans notre pénible existence.
Abou Gerger qui commandait à Kassala avait rejoint Osman Digna pour le soutenir dans ses combats et avait remis le commandement de Kassala à Hamed woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour rendre compte des tribus arabes de l’est. Il arriva un soir et le calife le reçut immédiatement. Lorsqu’il quitta son maître après un long entretien, il me salua en passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre au calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, le calife me fit appeler et m’informa que le commandant de Souakim avait envoyé à Osman Digna une lettre provenant sans doute de ma famille et qu’il l’avait fait parvenir ici.
En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de lui en dire le contenu.
Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, je parcourus rapidement la lettre et lus les inquiétudes éprouvées par mes frères et sœurs, je lus la mort de ma chère mère qui, trompée dans l’espoir de me revoir, avait dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait et me demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles. «Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, je vais te la traduire.»
Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher et je lui racontai combien ma famille désirait me revoir et était prête à tous les sacrifices pour me faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de continuer. Je lui dis que mon absence avait assombri ses derniers jours et qu’elle avait toujours prié Dieu pendant sa maladie pour que nous puissions nous revoir, que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais en proie à une angoisse poignante; le calife m’interrompit et je pus alors rassembler mes esprits.
«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore plus que toute autre personne, sans quoi elle n’aurait pas eu d’inquiétudes à ton sujet. Cependant il t’est défendu de porter son deuil, elle est morte chrétienne et n’a cru ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle et ne peut espérer en la miséricorde de Dieu.»
Le sang me monta à la tête, je me contenais avec peine tout en continuant ma lecture. On me demandait aussi de mes nouvelles et comment, avec la permission du calife, je pourrais reconquérir ma liberté ou au moins correspondre avec eux.
«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins, ou l’un d’eux, me dit le calife lorsque j’eus fini, je les honorerai et ne les laisserai manquer de rien—cependant je t’en reparlerai.»
Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris que j’avais reçu une lettre, m’accablèrent de questions. Je répondis évasivement et lorsque le calife se fut enfin retiré, je courus chez moi.
Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs paraissaient effrayés de mon air égaré et je leur dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne devais plus te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire! Je me souvenais exactement de ses dernières paroles: «Mon fils, mon Rodolphe, ton esprit aventureux t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, peut-être en vain, retourner vers nous.» Comme ses paroles s’étaient réalisées. Pauvre bonne mère! Alors je me mis à pleurer et à sangloter non sur ma position, mais à cause de la perte irréparable que je venais de faire.
Le lendemain le calife me fit traduire encore une fois la lettre dans tous ses détails. Il m’ordonna de répondre immédiatement et de faire savoir à ma famille, combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il désirait et en tout louant le calife, je me disais heureux de pouvoir rester auprès de lui.
Je mis entre guillemets toutes ces phrases et les autres remarques du même genre et écrivis au bas que tout mot placé entre guillemets devait se prendre dans le sens contraire. Je priai mes frères et sœurs d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife et de lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage comme présent. Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement 200 livres sterling, une douzaine de montres et autres objets pour faire des cadeaux. Les émirs qui devaient venir très ponctuellement aux heures de prières devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je demandai encore une traduction du Coran en allemand leur recommandant d’attendre pour le moment jusqu’à ce que j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur dis d’expédier ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim qui les ferait parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre au calife qui la donna à des messagers allant chez Osman Digna en leur recommandant de l’expédier à Souakim.
Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de ma famille, j’eus à déplorer la mort de Lupton. Occupé à l’arsenal de Khartoum, il avait été obligé de renoncer à sa place pour cause de santé, depuis quelques mois. Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la misère lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint du Caire et lui apporta de l’argent de la part de sa famille. Haggi Ali selon l’usage du pays, ne négligea naturellement pas de retirer tout le profit possible de cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton et reçu en échange un chèque de 200 livres sterling sur son frère. Le chèque fut payé au Caire et Lupton reçut encore 300 écus, le reste de 800 écus environ, fut retenu modestement par Haggi Ali pour sa peine. Lupton fut cependant fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant en relation directe avec sa famille et qu’il espérait obtenir sa liberté par son intercession. Malheureusement ses espérances ne se réalisèrent pas.
Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en sortant de la Djami, il me demanda à qui il pourrait confier ses 300 écus. Il était obligé d’être extrêmement économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes de la patrie et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec beaucoup plus de confiance que d’habitude, mais se plaignait d’indisposition et de violentes douleurs dans le dos.
Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il m’envoya chercher par un serviteur me faisant dire qu’il était malade. Le messager m’apprit que son maître était en proie à une fièvre violente et gardait le lit depuis trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et fis part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant la permission de lui rendre visite.
Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna l’autorisation de passer la journée du lendemain auprès du malade. Mais, à mon arrivée, Lupton n’était déjà plus qu’un mourant. Il souffrait du typhus et non de la fièvre comme me l’avait dit son domestique. La maladie était déjà arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de sa fille. Il parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, délirant souvent; cependant je pus comprendre que c’étaient des adieux que je devais porter si je réussissais à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans avoir repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888.
Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans un linceul et le portâmes à la mosquée, où les prières des morts furent dites. Il fut enseveli dans un cimetière près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui l’aimaient et le respectaient à cause de son caractère noble et modeste.
Avec la permission du calife je réglai la succession du défunt et remis sa petite fortune à un marchand grec de confiance, afin que sa fille Fanny put être à l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à l’arsenal un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses gages furent payés à l’orpheline.
Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec Hasan Zeki, médecin égyptien; j’essayai en vain plusieurs fois de séparer l’enfant de sa mère pour l’envoyer faire son éducation en Egypte, à la première occasion. Toutes deux refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces circonstances, il est facile de comprendre que la jeune fille bien que née d’un père européen vécut dès lors comme une indigène et refusa toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis. L’eût-on d’ailleurs forcée d’aller en Europe, dans un milieu totalement différent du sien, elle eût été malheureuse.
Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, pendant que ces événements se déroulaient. Après la soumission du Darfour, il avait donné l’ordre qu’on employa tous les moyens possibles pour que les tribus arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force ou de plein gré.
Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu entière du calife, les Taasha, qui comprenait plus de 24000 hommes propres au combat, s’était décidée volontairement à venir à Omm Derman avec leurs familles et leurs troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à Fascher.
C’est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se voir entouré de sa propre tribu et de la rendre maîtresse du pays, fut accompli.
Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait reçu l’ordre de prendre l’offensive contre l’Egypte, mais l’exécution fut encore différée de nouveau.
Pendant ce temps son armée s’accroissait par suite de l’arrivée des nouveaux émirs qui lui déplaisaient et qu’il voulait éloigner d’Omm Derman de sorte que, peu à peu, des forces importantes se trouvèrent rassemblées à la frontière septentrionale de l’empire mahdiste. Le calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem, frère de Younis pour remplacer le représentant de feu Mohammed Cher. Celui-ci partit avec 600 chevaux pour aller prendre possession de son gouvernement et un nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d’un des membres de la famille du calife.
CHAPITRE XIII.
La campagne d’Abyssinie.
La bataille de Gallabat.—La mort du roi Jean.—La révolte d’Abou Djimesa.—Défaite des Mahdistes.—Mort d’Abou Djimesa.—Préparatifs pour la campagne contre l’Egypte.—L’exécution des Batahin.—Nouvelles lettres de mon pays.—Un cadeau de Vienne pour le calife.—Emigration des Taasha.—Expédition d’Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte.—La bataille de Toski.—La grande famine.—La chute d’Ibrahim Adlan.—Son exécution.—Méfiance du calife à mon égard.—Une preuve de sa bienveillance.
Les succès obtenus par les Mahdistes dans l’ouest et dans l’est ne devaient pas demeurer incontestés. Le roi Jean avait résolu de se venger de leur attaque et du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour marcher contre Gallabat et anéantir l’ennemi de son pays et de sa religion.
Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la tribu des Taasha, un de ses officiers, avait été nommé commandant. Il s’était hâté de terminer la forteresse commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de Ahmed woled Ali, d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même, qui s’était réservé le commandement des moulazeimie, comme on les nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que les anciennes troupes de Younis étaient sous les ordres d’Ibrahim Dheifallah.
On avait une grande frayeur des troupes supérieures en nombre des Mahdistes qui s’avançaient et on travailla fièvreusement à préparer les forteresses. Le roi Jean avait partagé son armée en deux parties, l’une se composait de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la tribu des Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent à une portée de canon de Gallabat et s’élancèrent à l’assaut dès le lendemain. La forteresse de Gallabat, qui avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée que d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les Amhara, bien informés par leurs espions, attaquèrent le côté ouest, faiblement occupé seulement par Ahmed woled Ali et purent forcer l’enceinte après une courte résistance. Pendant que le reste des troupes de la garnison s’occupait des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de butin, commencèrent aussitôt le pillage, afin de profiter immédiatement de leur succès partiel. S’ils avaient pénétré dans l’intérieur des lignes de la forteresse, et attaqué par derrière les défenseurs qui se trouvaient encore sur tous les autres points, ils auraient réussi sans doute avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à s’emparer complètement de la forteresse. Mais ils ne désiraient pas autre chose que le butin et, satisfaits de ce côté, ils quittèrent bientôt la ville, richement chargés des biens pillés et chassant devant eux des femmes et des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse, le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle que les Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur lâcheté, avaient réussi à prendre d’assaut la forteresse tandis que sa propre tribu, celle du Tigré, n’avait encore obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse de ses hommes, il se fit porter sur son siège doré et richement orné de tapis et de coussins, au milieu des rangs des siens en train de combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par son apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or et de velours, concentrèrent alors leur feu sur ce groupe trop visible. A peine arrivé à portée du tir, le roi fut frappé d’une balle qui lui brisa le bras droit et pénétra dans le corps. Quoique cet homme célèbre par sa bravoure fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants sur sa couche, et fut emporté hors des lignes de combat par sa suite qui avait éprouvé de fortes pertes. La nouvelle de sa blessure se répandit rapidement dans les rangs des combattants qui se retirèrent effrayés quoiqu’ils fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient. Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa blessure mortelle. Bien qu’on s’efforçât de cacher sa mort, elle fut cependant bientôt généralement connue et fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans leur patrie. Le Ras Aloula, comme chef suprême du Tigré, nomma Heilou Mariam régent provisoire. Comme ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de leur roi et qu’il estimait que sa présence dans sa patrie était maintenant nécessaire, il donna l’ordre de la retraite.
Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du jour suivant, la nouvelle attaque des Abyssins. Ils virent alors, à leur grande surprise, lorsque le soleil fut levé, que les tentes blanches avaient disparu. Zeki Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que les Abyssins s’étaient tous retirés et que le roi Jean avait été tué. Alors on tint conseil et comme l’ennemi avait emmené avec lui des milliers de femmes et d’enfants des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le lendemain, lorsque les Abyssins, qui avaient campé à environ une demi-journée de marche de distance, étaient en route avec le gros de l’armée, tandis qu’Aloula et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le point de plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués par les Mahdistes. Heilou Mariam tomba à l’entrée de sa tente, tout à côté du sarcophage en bois dans lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. Le Ras Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, et dut abandonner le camp à ses ennemis. Ceux-ci ramassèrent un riche butin en mulets, tentes, café, etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la tente de Heilou Mariam on trouva la couronne du roi Jean (on ne sait si c’était la couronne impériale abyssine, car elle n’était qu’en argent doré), de même que son épée et un autographe adressé par S. M. la reine d’Angleterre au Négus.
Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur attaque contre la forteresse, soit dans le combat du jour suivant, qui fut livré plutôt avec l’arrière-garde, n’eussent pas été sérieusement entamées, la victoire des Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent l’unité. Les Italiens, qui déjà depuis le commencement de 1885, s’étaient emparés de Massaouah occupèrent aussi les provinces voisines de l’Abyssinie. Ainsi les Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir complètement en sûreté à Gallabat, mais encore firent à différentes reprises des expéditions dans les provinces voisines appartenant aux Amhara, enlevant quelquefois du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes pertes.
En même temps que la forteresse de Gallabat fut en grand danger d’être anéantie par le roi Jean, Othman woled Adam était également dans une position difficile. Après la mort du sultan Youssouf, il avait dispersé ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis à piller le pays d’une manière régulière. Les commandants de ses détachements se rendirent coupables des plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et les enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés de force à Fascher, ce qui réduisait les populations au désespoir. C’est ainsi qu’ils s’avancèrent vers l’ouest jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie, semant la crainte et la terreur parmi les indigènes.