Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 12

Chapter 123,868 wordsPublic domain

Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes de ses troupes armées de fusils Remington à Othman woled Adam, nommé émir du Kordofan et du Darfour; avec le reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors le sheikh Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr. Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya 50 de ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa avec une lettre réclamant l’appui du Gouvernement égyptien contre l’ennemi commun. Le Gouvernement accéda à la prière de son sheikh dévoué et remit à ses envoyés 200 fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres sterling et quelques beaux revolvers incrustés.

A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld séjournait à Wadi Halfa. Il avait fait la connaissance de Dheifallah Hogal, frère d’Elias Pacha, qui s’était récemment évadé du Soudan et lui avait appris qu’au nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de gomme dont les propriétaires n’avaient pu disposer à cause de la révolution et qu’on pourrait facilement apporter à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh Salih. Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures, Neufeld résolut de se joindre aux gens de Salih qui rentraient chez leur sheikh. Le Gouvernement auquel il avait promis un compte rendu sur l’état du Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement de février 1887.

Abd er Rahman woled en Negoumi informé par ses espions du départ de la caravane fit surveiller toutes les routes. Malheureusement leur guide, d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs détours arriva près de la fontaine El Kab après avoir beaucoup souffert de la soif. Elle y rencontra les Mahdistes. On en vint aux mains et les gens de Salih, épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur de leurs ennemis. Les uns furent tués, les autres faits prisonniers. Neufeld, au commencement du combat s’était retiré avec sa servante abyssine sur une colline non loin des combattants et se préparait à vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta neutre.

Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta; il fut conduit à Dongola devant Abd er Rahman woled en Negoumi qui l’épargna pour l’envoyer au calife à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous les autres prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un Européen avait été fait prisonnier et devait être amené ici m’avait été secrètement communiquée; c’est pourquoi, un matin, au commencement de mars 1887, je ne fus pas étonné quand une grande foule s’approcha de la maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle un Européen sur un chameau. On disait partout qu’on amenait le pacha de Wadi Halfa. C’était Neufeld!

On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte de paille destinée aux moulazeimie. J’observai les regards soupçonneux des espions placés auprès de moi par le calife et je feignis d’être entièrement indifférent à l’arrivée de cet Européen, attendant une meilleure occasion de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas à s’offrir. Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du Kordofan et, à ma grande joie, il m’invita également à prendre place parmi ceux qui l’entouraient; je ne pus que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un espion anglais avait été pris et nous ordonna, au sheikh Tahir el Migdob et à moi, de l’interroger.

Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me salua avec joie en apprenant mon nom. Avec quelques paroles je l’avertis que le sheikh Tahir était le supérieur, qu’il devait s’adresser à lui et se montrer très soumis. Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et il fut bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier lui ayant demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit: «Sûrement, c’est un espion; il mérite la mort!»

«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.»

«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme est Allemand; il appartient donc à une nation qui n’a aucun intérêt en Egypte,» répondis-je. Le calife me regarda fixement et m’ordonna de parcourir quelques papiers consistants en correspondances insignifiantes et quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général Stevenson adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait de se joindre à la caravane de Salih à condition de lui fournir un rapport détaillé sur l’état du Soudan. Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le calife, naturellement je ne fis pas mention que le général lui avait demandé un rapport sur le Soudan.

«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet homme est, comme il le disait au sheikh Tahir, un négociant autorisé par le Gouvernement à voyager pour son commerce.»

Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et nous ordonna de sortir et d’attendre ses ordres. Pendant ce temps une grande foule s’était rassemblée et se ruait vers la rekouba pour voir le Pacha anglais! Bientôt des moulazeimie noirs sortirent de la maison du calife, conduisirent Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière heure avait sonné; levant les yeux au ciel et murmurant une prière, il s’agenouilla sans qu’on lui eût ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés de l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque exécution. A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut pas émotionné. Sa pauvre servante se précipita hors de la rekouba et demanda dans son désespoir d’être tuée avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le cadi et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions observer toute la scène; nous vîmes bientôt que le calife voulait jouer avec Neufeld la comédie du chat et de la souris et que pour le moment sa vie n’était pas en danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre dans ce triste moment mes signes pour le tranquilliser. Quelques minutes après, le calife nous fit de nouveau appeler.

«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à Tahir.—Oui.—Et toi?» demanda-t-il à Nur Angerer. Celui-ci loua la bravoure que Neufeld venait de montrer et demanda sa grâce.

«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife.

«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et un autre que toi le tuerait. Ta générosité et ta miséricorde le gracieront; il est, dit-il, mahométan et par ta grâce se fortifiera dans la foi.»

Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife qui, dès le premier instant, n’en voulait pas à la vie de Neufeld, lui fit pour l’instant enlever ses chaînes et reconduire à la rekouba. «Mais, dit-il au cadi, qu’on le montre cette après-midi à la foule, sous la potence et qu’on le reconduise ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec lui!» Nous nous éloignâmes tous et malgré cette défense, j’informai Neufeld des ordres que j’avais entendu donner à son sujet. La foule enchantée vit en effet Neufeld cette après-midi là exposé près de la potence.

Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta qu’il avait appris d’une source certaine, par Abd er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld était venu par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était un mensonge, comme le prouvaient les papiers et que le Gouvernement n’avait, du reste, aucun intérêt à tenter une pareille entreprise en ma faveur. Le calife feignit de croire mes protestations; mais sa méfiance envers moi se réveilla et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par sa manière d’être à mon égard.

Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld sur un chameau, les deux pieds dans les fers, pour lui montrer une grande revue.

«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld.

«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal exercée; l’armée égyptienne est beaucoup plus disciplinée.»

Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit aussitôt reconduire en prison.

Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire prisonnier Salih ou de le tuer. Il prépara une expédition sous les ordres de son représentant Fadhl Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi personnel de Salih leur fut donné pour guide. Le sheikh des Kababish avait quitté Bir Omm Badr se rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien pays pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa avec des secours. La nouvelle de leur défaite complète éloigna de lui quantité de ses soldats qui désespéraient du succès de leur cause. Le sheikh Salih n’ayant aucun espoir, privé du secours qu’il attendait de ses compatriotes ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit donc avec sa famille et ses plus proches parents, mais fut rejoint par l’ennemi auprès d’une fontaine où il se reposait. A son approche, sentant qu’il ne pouvait lui échapper, il ordonna à ses esclaves d’étendre une peau sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement la mort. Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet dans la tête à bout portant.

Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.

Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que Abou Anga était arrivé vers le Nil, à Dourrah el Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de fusils et avec autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval vers l’ancienne ligne de défense Tabia Regheb Bey pour fixer le lieu de campement de l’armée d’Abou Anga et donner ses ordres en détail. Je devais habituellement l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile de le suivre. Le calife voyant que je boitais très bas, m’appela lorsqu’il fut descendu dans la maison de Fadhlelmola, loua ma patience et ma constance et me fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses.

Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm Derman. Il fut reçu de nuit et sans témoins chez le calife. L’entretien dura longtemps et après minuit seulement Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que le calife voulait assister personnellement à l’entrée d’Abou Anga à Omm Derman.

En compagnie des émirs et d’une foule innombrable de curieux nous chevauchâmes à l’est du champ de manœuvres où on avait élevé une tente pour le calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga s’avança avec toute son armée au son des trompettes et des tambours et fit défiler deux fois ses troupes excitant ainsi l’enthousiasme du calife. Les émirs s’étant approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction de Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée de butin et la ville opprimée se remplit d’une animation extraordinaire. Il y eut des noces et des festins, malgré les préceptes formels du Mahdi, mais avec le consentement secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au Kordofan furent dépensés dans cette débauche.

Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur de grandes sommes, des esclaves et des femmes; il distribua en outre de riches présents à ses amis et connaissances; à moi-même il me rendit mon ancien serviteur avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni des biens qu’on m’avait enlevés pendant mon arrestation.

La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus grandiose que le calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 croyants dirent la prière avec le calife sur le champ de manœuvres. Au milieu des cris fanatiques de son peuple, et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme insensé de sorte que beaucoup d’hommes et même de chevaux furent écrasés dans cette cohue.

L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena avait reçu l’ordre de venir faire le pèlerinage à Omm Derman avec sa tribu et ses troupeaux; n’ayant pas obéi, il allait expier sa désobéissance d’une façon exemplaire.

Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le commandement de Zeki Tamel, Abdallah woled Ibrahim et Ismaïn Delendook marcha contre les Djihena pour les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes d’Abou Rof» était célèbre par la beauté de ses esclaves des deux sexes ainsi que par ses chameaux et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La réputation de leur richesse ne répondait pas à celle de leur bravoure; on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi zaoul, (dix enfants Djihena valent un homme)». Les émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik succombèrent en combattant; la plus grande partie de la tribu chercha le salut dans la fuite et fut presque entièrement détruite. Les jeunes femmes et les enfants furent envoyés au calife et les rares survivants à Omm Derman où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux se vendirent à Omm Derman où les prix baissèrent tellement que les bœufs ou les chameaux qu’on payait autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2 ou 3. Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut l’ordre d’aller d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le commandement général des troupes. Les armées du sud à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à destination juste à temps pour sauver Younis.

Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer pour Jésus-Christ et avait trouvé beaucoup d’adeptes. Les uns croyaient en lui, d’autres étaient fort mécontents de Younis qui devenait de plus en plus rapace et ne respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils désiraient tous un changement de n’importe quelle nature. Onze des premiers émirs, parmi lesquels le commandant de l’arsenal, résolurent de proclamer le nouveau Jésus et d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.

En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait beaucoup d’amis), il eut connaissance du complot et des conspirateurs et les fit arrêter. Younis, qui n’en connaissait pas le véritable motif, vint se plaindre à Abou Anga de cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils voulaient t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga. Conduits devant le cadi, les conspirateurs avouèrent tout. Leur chef déclara même expressément être Jésus, ce que chacun devrait finir par reconnaître, s’il en doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh Sherteia comme messager extraordinaire à Omm Derman pour demander des instructions sur cette affaire. Le calife bouleversé par cette nouvelle voulut la tenir secrète. Il convoqua aussitôt son frère Yacoub et le cadi Ahmed et tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par Mohammed woled esh Sherteia à qui il fut défendu de s’éloigner de la maison du calife. Le même jour il reçut l’ordre de se rendre à Gallabat porteur de l’arrêt de mort. Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que l’exécution commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient aux tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, et produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le concernait sur leur nombreuse parenté, changea la sentence et leur envoya promptement leur grâce par des cavaliers bien montés. Cependant il n’était guère possible malgré la diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis deux jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à Gallabat, les délinquants étaient pendus au gibet. Tous étaient morts sans résistance pour leur Jésus. Younis, en qualité de parent du calife, ne s’était soumis que forcé à Abou Anga qu’il considérait comme un esclave quoiqu’il fût plus brave et plus généreux que lui-même et il lui reprocha sa précipitation.

Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension qui fit perdre la place à Younis; il dut revenir à Omm Derman et faire journellement ses dévotions au premier rang dans la mosquée.

Abou Anga rassembla ses forces pour venger la défaite d’Arbab. Jamais le calife Abdullahi n’avait encore réuni une armée aussi forte. D’après les listes envoyées à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000 fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il marcha donc avec cette armée contre le Ras Adal en passant par le mintik (défilé). On ne sait pas encore jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent pas l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne où les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils auraient pu forcer les Mahdistes à la retraite et leur auraient fait subir de grandes pertes. On peut seulement supposer que les Abyssins éblouis par leur victoire sur Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient peut-être attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la retraite et l’anéantir.

Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. Ras Adal disposant d’à peine 2000 mauvais fusils avait pris une forte position; mais il laissa le temps à Abou Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors les Abyssins prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes considérables. Lorsqu’ils furent épuisés et découragés, Abou Anga avec toute son armée prit l’offensive et remporta une brillante victoire.

Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement derrière lequel coulait une rivière, et où leurs soldats atteints par les balles d’Abou Anga trouvèrent la mort. Les cavaliers abyssins seuls se montrèrent supérieurs à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie, ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec eux.

Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou Anga victorieux. Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé entre ses mains. Il marcha sur Gondar avec l’espoir d’y trouver de riches trésors mais fut cruellement déçu. Sauf de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être enlevé. Il jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre, bâti disait-on par les Portugais, un vieux prêtre copte, mit le feu à Gondar et retourna à Gallabat saccageant et massacrant tout sur son chemin.

Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes filles et de petits garçons abyssins qu’il faisait chasser devant lui à coups de fouet. Il en fit transporter une grande partie à Omm Derman. Des centaines moururent en chemin par suite des fatigues ou du mauvais traitement. La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se trouvèrent parmi les morts.

Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, car, malgré la victoire, il craignait la vengeance de l’ennemi. Mais Abou Anga mourut subitement, âgé de 52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et il souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il voulut guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse (fassel kilgo) venant de Dar Fertit.

Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte dose de son remède, on le trouva mort sur son angareb. Avec lui disparut le meilleur général des Mahdistes. Quoique ancien esclave, il avait su gagner l’affection de beaucoup de personnes par sa générosité et sa magnanimité, l’estime de tous par sa sévérité et sa justice et avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens regrettèrent ce maître juste, bien que fort sévère, et l’ensevelirent dans sa maison construite en briques rouges. Beaucoup de ses serviteurs et esclaves l’honorèrent comme un saint.

Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman woled Adam avait reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se diriger sur Shakka dans le Darfour. Le Kordofan n’avait pas besoin de garnison. Le sheikh Salih des Kababish était tombé, le pays de Djouma était abandonné; les Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm Derman et les montagnes méridionales avaient été dévastées par Abou Anga. Karam Allah qui avait été chassé du Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré à Shakka et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était pas tout puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la guerre avec succès de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui, manquant de munitions tous les deux, furent enfermés, le premier à Njelela, le second à Shakka.

Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non pas les perdre, mais les affaiblir. Othman woled Adam dut donc se rendre à Shakka. Les Arabes Risegat n’en voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les hostilités ce qu’ils firent à contre-cœur par crainte d’Othman. Ils haïssaient Karam Allah parce qu’il avait entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous prétexte de conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.

Othman ne précipita pas tant son départ à cause de Karam, mais plutôt à cause du sultan Youssouf qui, depuis longtemps déjà, avait omis d’expédier les envois habituels de chevaux et d’esclaves et montrait des velléités d’indépendance.

Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation et fait espérer aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs plaintes contre Karam après l’occupation du Darfour, il marcha contre Dara avec des munitions suffisantes et les soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et invita par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après qu’Othman s’était allié avec son ennemi personnel Karam Allah. Youssouf avait concentré ses forces à Fascher et laissa attaquer Othman à Dara par son général Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat à repousser cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui eut lieu huit jours plus tard, et fut entreprise par Rahmat Djamo, le vieux vizir du sultan Husein Ibrahim.

Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et attaqué l’ennemi à Dara, il aurait remporté la victoire et le Darfour lui aurait pour toujours appartenu. Malheureusement il avait divisé ses forces entre Mudda et Rahmat et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que ses adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat décisif qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. Il s’enfuit avec quelques soldats mais fut rejoint dans sa fuite et tué à Kabkabia.

Les grandes richesses de Fascher, surtout les immenses provisions de marchandises des négociants de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre les mains des vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin de janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils avaient presque perdu, ce même mois où Abou Anga remportait une grande victoire sur les Abyssins. Comme les habitants du Darfour étaient très dévoués à leur dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit exécuter tous les hommes issus de sang royal des For ou les envoya chargés de chaînes à Omm Derman où ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au contraire mises à la disposition du calife comme cinquième (chums) du butin.

Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son propre harem et partagea les autres entre ses partisans. Il accorda la liberté seulement aux deux vieilles sœurs du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et Miram Bachita. Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à Omm Derman à ce moment-là.

Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient et à l’occident du royaume, le calife gouvernait à Omm Derman avec sa sévérité habituelle remplie de méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait répandu un grand nombre d’agents secrets en ville et à la campagne, il était toujours bien renseigné sur l’état des esprits. Malheur à ceux qui exprimaient des doutes sur la mission divine du Mahdi et de son successeur.