Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 11

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Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui habitaient le désert au nord du Kordofan jusqu’à Dongola et dont les troupeaux paissaient jusqu’à Omm Derman n’étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu’ils avaient sous le prétexte qu’il leur avait souvent demandé de faire un pèlerinage à Omm Derman et qu’ils n’avaient pas obéi. Tous les troupeaux leur furent enlevés. Cette tribu avait longtemps fait le commerce de la gomme et possédait beaucoup d’argent, que selon leurs coutumes ils avaient enfoui dans le désert à un endroit connu d’eux seuls. Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et de livrer leur fortune; de fortes sommes grossirent une fois de plus le Bet el Mal. Malgré cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salih bey, le sheikh principal, frère du sheikh et Tom qui avait été décapité par le Mahdi rassembla ses nombreux parents et partit pour l’oasis de Omm Badr où personne n’osa le poursuivre. Le calife lui envoya alors deux sheikhs bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Beni Djerar et Henetir de celle des Maalia pour lui demander de venir à Omm Derman lui promettant grâce entière et sa nomination comme émir des Kababish. Salih bey écouta tranquillement leur offre mit dans sa bouche au grand étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par les Mahdistes et répondit: «Bien, j’ai compris. Le calife me pardonne entièrement et désire que j’aille à Omm Derman; mais supposons qu’arrivé là, le Prophète apparaisse au calife, car nous savons que le calife n’agit que d’après les inspirations du Prophète, et lui ordonne de ne pas me pardonner, qu’arrivera-t-il?»

Les envoyés ne surent pas répondre d’une manière satisfaisante à cette question et retournèrent vers le calife, chacun ayant reçu un chameau; ils rapportèrent fidèlement les paroles du sheikh Salih qui mirent le calife dans une grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de leurs biens s’enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se trouva là une puissance sinon menaçante du moins fort incommode pour le calife. Le bétail, les chameaux des Kababish furent mis publiquement en vente à Omm Derman par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais par contre le prix du grain augmenta.

La cause venait de ce que Younis permettait à ses hommes d’agir à leur guise dans le Ghezireh, le grenier d’Omm Derman. Des milliers de Djimmé avec leurs femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par Younis, formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands. Ils ne se contentaient pas du blé, mais s’appropriaient tout. Aucune sécurité n’existant plus, les habitants du Ghezireh cessèrent de se livrer à l’agriculture. Leurs provisions de blé diminuèrent de jour en jour tandis que les troupes de Younis, à son grand plaisir, s’augmentaient d’esclaves échappés et d’hommes sans feu ni lieu. Le but du calife était d’affaiblir ainsi le pouvoir des gens du Ghezireh qui appartenaient au parti du calife Chérif. Craignant toutefois que le blé ne vint à manquer complètement, il fit revenir Younis avec toutes ses armées à Omm Derman. Celles-ci s’approprièrent tout ce qu’elles trouvèrent sur leur passage de sorte qu’elles entrèrent dans la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme des conquérants. Younis reçut l’ordre de se fixer avec ses soldats au sud du fort d’Omm Derman d’où vient le nom qui subsiste encore aujourd’hui Dem Younis. Peu après son arrivée, le bruit courut que les Abyssins avaient attaqué Gallabat. On disait qu’un certain Haggi Ali woled Salem de la tribu des Kawalha, demeurant à Gallabat et autrefois en relations commerciales avec l’Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes par le Mahdi, avait attaqué l’Abyssinie et détruit l’église de Rabta.

Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à Gallabat et autrefois un des personnages importants du pays avait quitté cette ville après l’évacuation de la garnison égyptienne, et s’était établi en Abyssinie pendant que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir du pays par le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d’Amhara exigeait de lui qu’on lui livrât le perturbateur de la paix Haggi Ali woled Salem. On refusa; il rassembla alors ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit ses partisans et attendit l’ennemi hors de la ville avec environ 6,000 hommes.

La rencontre fut terrible; les Abyssins étaient bien dix fois plus nombreux; en peu d’instants, l’armée d’Arbab fut cernée, massacrée; Arbab lui-même fut tué, et peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins mutilèrent les morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par un Egyptien dans une maison isolée non loin de la ville. Sommé de se rendre, il refusa, mais les Abyssins voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin et fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et les enfants des vaincus furent emmenés en esclavage, la ville réduite en cendres et Gallabat pendant longtemps ne fut plus qu’un champ de cadavres visité par les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de l’armée d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean pour le prier de rendre la liberté aux femmes et aux enfants contre une somme d’argent qu’il pouvait fixer lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il pouvait disposer et d’y attendre ses ordres. Le calife Abdullahi lui-même ainsi que les deux autres califes et un grand nombre de partisans traversèrent le fleuve pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours au milieu des troupes, bénit les guerriers à leur départ et rentra à Omm Derman.

J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait quitté depuis longtemps et avait cherché à gagner sa vie à Omm Derman d’où il s’était enfui et que je croyais retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par des marchands venant de Ghedaref.

Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger durent occuper avec leurs soldats: le premier, Dongola; le second, Kassala. Osman Digna reçut, de son côté, le commandement sur les tribus arabes domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim. Le calife n’avait pas grande confiance dans les deux premiers, car ils appartenaient ainsi que leurs hommes aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi il nomma en qualité de représentants deux de ses plus proches parents Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour les surveiller. Les soldats s’habitueraient ainsi peu à peu à se trouver sous les ordres de ses parents.

Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, les causes de guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient tandis que le calife et ses émirs agrandissaient le train de leurs maisons, vivaient d’une façon plus luxueuse et avaient besoin pour cela de sommes très considérables. Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de revenus. Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie armés augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir à leur entretien. En outre, les cadeaux que le calife devait faire aux personnages influents qu’il voulait gagner secrètement à ses intérêts lui coûtaient énormément. Il chargea donc Ibrahim Adlan du règlement des finances. Les revenus du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit:

1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter en livrant une certaine quantité de blé ou l’équivalent en argent, à la fin du jeûne du Ramadan.

Tout homme et même tout enfant y était astreint de sorte que d’après le total de ce revenu on aurait pu savoir exactement le nombre des habitants si la loi avait été appliquée sévèrement.

2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent, suivant la _sheria mohammedia_.

Les employés nécessaires à la perception de ces impôts étaient présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés dans leurs fonctions par le calife. Ils devaient tenir un compte exact et journalier de leurs rentrées qu’ils devaient remettre au Bet el Mal.

On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit à Ibrahim Adlan de disposer de l’argent suivant son bon plaisir ce qui jusqu’alors était de règle; on verserait chaque mois des sommes fixes aux personnes dont le service était indispensable au calife, comme les cadis, les secrétaires, les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si minimes qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi el Islam ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife 30 écus chacun par mois, et ainsi de suite. Même le calife Chérif et ses parents ne recevaient de l’argent que sur les ordres spéciaux du calife, tandis que le calife Ali woled Helou, qui grâce à sa soumission et à son obéissance jouissait des faveurs du calife, percevait une somme beaucoup plus forte.

La plus grande partie des revenus du Soudan faisait retour naturellement au calife et à sa famille et servait à soutenir les tribus occidentales. Pour augmenter ces revenus on loua les endroits de passage le long de tout le fleuve; on installa une savonnerie et on déclara que la fabrication du savon était un monopole.

Un jour que le calife traversait par hasard la ville à cheval, sans but déterminé, son odorat délicat fut frappé d’une odeur singulière. Il ordonna d’en rechercher la cause et bientôt on lui amena un individu à demi-nu tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du savon. Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer ses biens: qui consistaient en sa casserole et un angareb!

Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre d’objets en argent; beaucoup avaient été vendus au-dessous de leur valeur et avaient été enlevés secrètement par des marchands, pour les revendre en Egypte. Afin d’empêcher que ces métaux continuassent à sortir du pays on décida de frapper de la monnaie.

Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation du marché aux esclaves. On le plaça près du Bet el Mal et les vendeurs furent tenus de se procurer un papier affirmant que l’objet de vente était dûment propriété du vendeur. On prélevait sur cette déclaration une certaine taxe.

Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments pour les finances, aussi commodes que possible. Il les transféra vers le fleuve, fit construire d’immenses murailles et édifier une suite de bâtiments pour lui, pour ses secrétaires, pour les caisses et la pharmacie, où l’on apporta les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum; enfin il fit ajouter un grand nombre de magasins pour les marchandises, etc.

Plein d’ambition, voulant être le premier après le calife, il fit tout pour gagner les faveurs de celui-ci, même aux dépens de son prochain.

La justice était entre les mains des cadis à la tête desquels se trouvait Ahmed woled Ali, cadi el Islam.

Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus fidèle et plus dévoué que le cadi el Islam. En toute occasion il cédait aux désirs de son maître et pour servir ses caprices, il n’hésitait pas à commettre les plus grandes injustices et à sacrifier même des vies d’hommes.

Mais pour faire paraître plus justes les sentences de son tribunal, le calife déclarait publiquement qu’il s’y soumettait toujours et demandait que tous ceux qui se croyaient opprimés ou lésés par lui, l’accusassent devant le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc prit une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife devant le cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant sa place d’émir. A la suite de cette sommation, le calife se rendit humblement devant ses juges dans la djami où une foule curieuse, inspirée par l’amour de la justice de leur maître s’était réunie. Le plaignant nommé Abd el Minem, prétendit avoir été privé de sa place d’émir injustement, place qu’il avait obtenue déjà durant la vie du Mahdi. Le calife avait, en effet, soupçonné Minem d’appartenir au parti du calife Chérif et l’avait destitué pour cette raison.

Le calife déclara qu’à plusieurs reprises, ayant eu besoin de lui, il ne l’avait trouvé ni dans sa demeure ni dans aucun lieu de prières et que par conséquent coupable de tiédeur des affaires religieuses, il lui avait enlevé sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté jusqu’au sang et jeté en prison. Peu s’en fallut qu’il ne fut lynché par la foule qui ne comprenait pas du tout de quoi il était question.

De tous côtés furent célébrées les louanges du calife, successeur du Mahdi, représentant du Prophète et qui par amour de la justice se soumettait humblement au verdict du cadi.

Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit conciliant, il fit sortir de prison son adversaire le lendemain, lui pardonna son audace et lui fit cadeau d’une gioubbe neuve et... d’une femme!

CHAPITRE XII.

Evénements dans les différentes parties du Soudan.

Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.—Sa dispute avec Madibbo.—Evénements du Darfour.—Exécution de Madibbo.—Emprisonnement de Charles Neufeld.—Mon entrevue avec lui.—Défaite et mort du sheikh Salih el Kabachi.—Arrivée d’Abou Anga à Omm Derman.—Destruction de la tribu des Djihena.—Conspiration de Sejjidna Isa.—Campagne d’Abou Anga en Abyssinie.—Gondar.—Mort d’Abou Anga.—Campagne d’Othman woled Adam dans le Darfour.—Mort du Sultan Youssouf.—Exemples de la tyrannie du calife.—Tombeau du Mahdi.—Nouvelles de la patrie.—Mort de ma mère.—Mort de Lupton.—Sa famille.—Préparatifs pour attaquer l’Egypte.

Mohammed Khalid avait laissé comme émir du Darfour le sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim, au fond gouverneur légitime du pays. Jeune encore, il chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance d’Abou Anga et de son représentant Othman woled Adam résidant à El Obeïd. Il leur fit souvent présent de chevaux et d’esclaves afin qu’ils le recommandassent au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était accompagné de presque tous les Mahdistes, habitant la vallée du Nil, c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner le pays de ses ancêtres et ses propres sujets apprécièrent hautement ce changement de maître. Aussitôt après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, pour qu’il quittât le pays et vint avec toutes ses troupes à Shakka. Karam Allah avait pris possession du pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au sud et avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter sa résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du docteur Junker. A peine Semio put-il s’échapper avec une partie de ses femmes. Quant à ses trésors d’ivoire, ils tombèrent entre les mains de Karam Allah. Après la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans les provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. Il allait atteindre le Nil quand le calife lui ordonna de se retirer. Si Karam Allah n’avait pas été vigoureusement soutenu par ses compatriotes, il ne lui aurait pas été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager les Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à Shakka. Cependant après l’évacuation du Bahr el Ghazal, de nombreux Gellaba du Darfour et du Kordofan s’étaient joints à Karam Allah pour se procurer des esclaves et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par les riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea par la violence les Basingers à se rendre à Shakka. Malgré toutes ses précautions, il y en eut beaucoup qui s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche. Mais à son arrivée à destination Karam Allah possédait encore plus de 3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands du Kordofan et de la vallée du Nil, argent comptant, la grande quantité d’esclaves des deux sexes qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par son frère Soliman des esclaves choisis et une partie de l’argent à Omm Derman pour le calife qui, tout joyeux lui ordonna de rester à Shakka. Abou Anga et Othman woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam Allah se conduisit dès lors comme le maître du pays et exerça toutes espèces de tyrannies et d’exactions. L’émir Madibbo, véritable gouverneur du pays lui fit des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt après il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes Risegat. Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo et se préparèrent à la résistance. Karam Allah en fut tout heureux car il n’attendait qu’une occasion pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo de se rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. On se battit; Madibbo fut vaincu et s’enfuit vers le Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara presque jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le pays et d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre le sultan Youssouf de poursuivre et de faire prisonnier Madibbo, tandis qu’il retournait lui-même à Dara et s’y établissait malgré la résistance des officiers de Youssouf. Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher par les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès d’une tribu amie, les Arabes Mahria. Le sultan Youssouf envoya Madibbo sous escorte à Abou Anga au Kordofan et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés de Karam Allah.

Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm Derman que les For étaient sur le point de raviver leur dynastie, que le sultan Youssouf n’était dévoué aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé les plaintes du sultan Youssouf à son maître et il ne restait plus au calife qu’à choisir entre Karam Allah et Youssouf. Il ne prit aucune décision à cet égard, car le sultan Youssouf était le descendant direct de la dynastie du pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi un adversaire dangereux. Karam Allah était Dongolais, compatriote du Mahdi et sans aucun doute partisan du calife Chérif. Les commandants des Basingers étaient également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt du calife était de ne pas fortifier ces partis.

Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était sûr de sa fidélité, le considérait comme maître du pays et d’autres phrases de ce genre, mais cependant il ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par Abou Anga de rester dans la ville. Les suites de cette indécision réfléchie furent que le sultan Youssouf se sentant autorisé par le calife, somma énergiquement Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, de quitter le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions du calife fut attaqué par le maktum ou général des armées de Youssouf. Les postes de Sheria et de Taouescha furent complètement anéantis et Karam Allah, après s’être bien défendu et avoir subi de grandes pertes, dut se retirer à Shakka. Beaucoup de ses plus braves compatriotes succombèrent: Hasan Abou Sirra, Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant déjà combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi Pacha dans la province du Bahr el Ghazal; en somme autant d’ennemis de moins pour le calife.

Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien compte à régler avec lui. Anga en servant sous les ordres de Soliman woled Zobeïr était une fois tombé entre les mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une caisse de munitions; comme il s’était plaint, on lui avait répondu par des coups de fouet et des insultes. Abou Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo conduit devant son ancien adversaire vit bien que sa dernière heure n’était pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il n’avait combattu contre Karam Allah que poussé par des procédés indignes et non contre le Mahdi. A quoi lui servaient les preuves d’ancienne fidélité! Toute parole d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours: «Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.»

Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça à se défendre et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés:

«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la vie, mais Dieu! Je ne t’ai pas demandé grâce, mais justice, cependant un esclave comme toi ne deviendra jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort vienne sous n’importe quelle forme, elle me trouvera calme et courageux. Je suis Madibbo et les tribus connaissent mon nom!»

Abou Anga le fit reconduire en prison et fut assez généreux pour ne pas le faire fouetter. Le lendemain il fut mis à mort en présence de toute l’armée. Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis, une chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers qui galopaient vers lui en brandissant leurs lances au-dessus de sa tête. Quand on lui dit de s’agenouiller pour recevoir le coup mortel, il somma les assistants de raconter comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus capables et les plus braves de tout le Soudan.

Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes Risegat qui avaient quitté leur patrie en pèlerins pour s’établir dans la capitale portèrent le deuil, le calife même ne se réjouit point de la mort de ce brave. Il ne voulait naturellement pas blâmer son premier général aux yeux de la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo fut tombé entre les mains de son ennemi personnel, car il aurait sûrement pu lui rendre maints bons services.

Younis jouissait de l’entière confiance de son maître. Lui et son armée avaient passé par Abou Haraz pour aller s’établir à Ghedaref et Gallabat. Comme il commandait de grandes forces assez belliqueuses et que lui-même partageait leur courage, il demanda au calife l’autorisation d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie, dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive que le calife lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi Dheifallah, les soldats attaquèrent les villages limitrophes, les détruisirent, tuèrent les hommes et firent les femmes prisonnières. Par la rapidité de leurs mouvements, pillant aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était un véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela ne les empêchait cependant pas d’entrer en relations commerciales avec Younis qui au fond leur était sympathique par sa bonhomie et les encourageait à venir en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la ville, les produits de leur pays tels que le café, le miel, la cire, des peaux de bœufs tannées, des oranges, des autruches et même des chevaux, des mulets et des esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de Makada (Abyssins chrétiens) arrivait à Gallabat, Younis ne put résister à sa rapacité; sous prétexte que c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit enchaîner et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi fut considéré par la foule ignorante comme une grande victoire. Le calife, toujours prêt à augmenter le prestige et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit el Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din (aigle de la foi). Younis avait eu soin de lui envoyer les plus jolies femmes, des chevaux et des mulets; c’est pourquoi avide de plus de victoires, il résolut de réunir l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à Younis de se tenir sur la défensive.