Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2

Part 10

Chapter 103,829 wordsPublic domain

«Je t’ai déjà ordonné de ne pas fatiguer davantage tes serviteurs qui arrivent de voyage et de me les laisser; Younis s’occupera d’eux. Je veux te donner une femme, afin que si tu tombes malade, tu aies quelqu’un pour te soigner. Elle est bien faite et non comme celle qu’Ahmed woled Soliman t’a envoyée,» ajouta-t-il en riant et en faisant signe à la femme qui venait d’entrer, de s’approcher de nous.

Elle enleva son voile; et je dus reconnaître que malgré sa couleur noire elle était très jolie.

«Elle a été ma femme, elle est bonne et patiente, ajouta-t-il. Mais j’en ai beaucoup, c’est pourquoi je lui donne la liberté. Tu mérites de la posséder.»

J’étais fort embarrassé et réfléchissais au moyen de refuser le don sans offenser le donateur.

«Maître, permets-moi de parler franchement.»

«Sans doute, tu es chez toi ici, parle!»

«Eh bien! puisque je suis chez moi et que je n’ai rien à craindre, dis-je modestement, cette femme a été à toi et par cela même a droit à beaucoup d’égards. Il est vrai que je pourrai la combler de soins, mais, Seigneur, cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse de ta femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même que tu me considérais comme un fils?» Puis je baissai les yeux d’un air embarrassé et m’inclinai.

«Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau.» J’attendis sa réponse avec inquiétude.

«Tu as bien parlé et je te pardonne», dit-il, en faisant signe à la femme de s’éloigner. «Almas», cria-t-il à l’eunuque, «apporte moi ma gioubbe blanche!» Il me la tendit: «Prends cette gioubbe, je l’ai souvent portée et elle a été souvent bénie par le Mahdi. Des milliers d’hommes te l’envieront. Garde ce cadeau, il te donnera bonheur et bénédiction.» Joyeux, j’acceptai le présent et touchai de mes lèvres la main qu’il me tendit. En vérité j’étais heureux d’avoir pu me débarrasser de la femme en échange de la gioubbe bénie.

Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife m’appela de nouveau et m’exhorta encore une fois à la fidélité et à l’obéissance.

Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur «Borden» qui avait été mis à flot et atteignîmes Gos Abou Djouma deux jours après. Selon les ordres du calife, devant conduire rapidement les habitants de Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux à la tribu des Beni Heissein pour porter les outres. Younis prit grand soin de moi, me donna un de ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour me servir. Notre expédition était composée de 10,000 hommes dont 7000 environ appartenaient aux Djimme et d’un grand nombre de femmes et d’enfants. Je partageai entre eux les chameaux et les outres et nous nous préparâmes pour le départ. Notre route passait par Segedi Moije où se trouvaient seulement deux fontaines. Lorsque nous traversâmes la plaine qui s’étend entre Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l’ai dit plus haut, s’appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais); je pensais aux nombreux combats et au sang répandu là pour le Soudan. Le chemin était jonché des os des rebelles qui, chassés par Salih, avaient succombé à la soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon. Il nous avait été interdit par le calife de passer par cette ville ressemblant à un monceau de ruines, abandonnée par ses habitants qui avaient combattu encore longtemps après la mort du Mahdi. Il craignait que cela ne nous portât malheur. Nous traversâmes le Nil Bleu, large d’environ 100 mètres, sur des bateaux préparés dans ce but: le passage dura plusieurs jours. Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule sablonneux. Nous le choisîmes pour nous établir, car tout autour se trouvent des plaines inhabitables en temps de pluie. Toutes mes pensées se concentraient sur un moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait user de prudence dans le choix de mes confidents. Peu de temps après notre arrivée, je reçus (à Woled Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit: «Au nom de Dieu, bon et miséricordieux! l’esclave de Dieu, Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed par la grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix soit avec lui! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin! Après cette salutation de paix je t’informe que je n’ai pas reçu de tes nouvelles depuis ton départ et Dieu veuille que cependant tu te portes bien. Tu as entendu mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence, je t’ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses, j’en suis sûr. Aujourd’hui j’ai reçu une lettre d’un ami du Mahdi qui m’annonce que ta femme est arrivée à Korosko, hors du pays des infidèles; et qu’elle paie des gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle. On m’a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande donc de rester croyant en la foi du Prophète et de remplir ton devoir honnêtement. J’ajoute que je n’ai aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la paix et t’envoie mes salutations.»

En même temps, Younis recevait une lettre qui lui faisait part des bruits répandus sur moi à Berber et le chargeait de me surveiller très sévèrement; son secrétaire me dit cela en confidence. Je ne comprenais pas bien pourquoi le calife m’avait écrit. Younis ne me dit pas avoir reçu des ordres et en apparence fut encore plus aimable envers moi que d’habitude; cependant nuit et jour j’étais surveillé de près. Quelques jours après, comme il fallait par l’ordre du calife conduire en bateau quelques centaines d’Arabes de la tribu des Djimme à Omm Derman, Younis m’ordonna de les accompagner pour rendre compte verbalement de la situation au calife. Je compris parfaitement qu’il désirait se débarrasser de la responsabilité de m’avoir avec lui.

Lorsque je pris congé de Younis il m’entretint d’abord sur différents sujets dont je devais parler au calife et exprima l’espérance que je reviendrais bientôt auprès de lui, puis il me dit: «Si tu veux rester auprès de notre maître le calife ou s’il a besoin de toi à Omm Derman, désires-tu que je t’envoie le cheval que je t’ai donné ou faut-il le garder ici?»

Je répondis que je tenais à ce qu’il gardât le cheval, car j’étais persuadé que, rentré à Omm Derman, il me faudrait marcher nu-pieds. En souvenir de son amitié, Younis me donna 100 écus pour le voyage et me recommanda par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours après mon départ de Woled Abbas, j’atteignis Omm Derman, remis à Yacoub les Djimme qui m’avaient été confiés et fus ensuite reçu par le calife.

Il fit semblant d’être très étonné de me voir à Omm Derman car, il s’était imaginé qu’il m’aurait été dur de quitter Younis même pour une heure. Paroles en l’air; car je savais bien que mon retour à Omm Derman était arrangé entre lui et Younis. Il me permit d’aller chez moi pour saluer mes gens et m’ordonna de revenir auprès de lui pour recevoir ses ordres. Lorsque, le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il en vint à parler des nouvelles qu’il avait reçues de Berber. Je lui affirmai qu’elles avaient été inspirées, soit par mauvais esprit, soit par une erreur, que je n’avais jamais été marié et que par conséquent je n’avais point de femme me cherchant ou désirant mon retour, mais que si jamais quelqu’un venait m’encourager à la fuite, je m’empresserais de l’avertir.

Il me tranquillisa disant qu’il n’avait pas ajouté foi à ces nouvelles et me demanda pour finir notre entretien si je préférais rester auprès de lui ou retourner vers Younis? Je devinai ce qu’il voulait et l’assurai qu’à aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lui et que les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi les plus heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes paroles flatteuses, il ne manqua pas de me rappeler d’un ton très sérieux, d’être fidèle et de n’avoir de rapports qu’avec des gens de sa maison. Il m’ordonna ensuite de me tenir à sa porte comme autrefois.

Lorsque je le quittai, j’étais convaincu que sa méfiance à mon égard avait pris des racines encore plus profondes qu’auparavant et ne cesserait d’augmenter.

A ce moment là, les forces d’El Obeïd comprenaient environ 200 vieux soldats renforcés par une compagnie de mes anciens fantassins de Dara. Non seulement ils servaient à combattre les habitants de Gebel Deier, en continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant leur bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi construire les maisons des émirs et comme récompense on les traitait en esclaves. Indignés, ils jurèrent de reconquérir leur liberté. Fadhlelmola Bachit, puis Chergherib, un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à El Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs de la conspiration et je suis encore à me demander comment les Mahdistes ne la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud, le premier émir d’El Obeïd, proche parent du Mahdi, avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent alors le moment venu de mettre leur projet à exécution.

Un matin les habitants d’El Obeïd entendirent avec étonnement le bruit d’une violente fusillade. Les soldats s’étaient emparés de la maison isolée qui contenait les munitions, s’y étaient retranchés et avaient ouvert sur les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches n’ayant que peu d’armes à feu se retirèrent dans les bâtiments gouvernementaux et en barricadèrent les portes. Forts de leur succès, les soldats essayèrent même de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts, y renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de mes plus braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne perdirent que Woled el Hachmi, exécré par les soldats à cause de sa manière d’être arrogant. Si les soldats avaient eu une bonne direction, El Obeïd serait sûrement tombée entre leurs mains. Ils désiraient seulement reconquérir leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant cette occasion d’abandonner leurs maîtres. Le lendemain les habitants de la ville et les Mahdistes essayèrent de les traquer mais ils furent repoussés avec des pertes sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El Obeïd, se rendirent dans les montagnes de Nubie, après avoir saccagé les maisons et s’être emparés des femmes qu’ils y trouvèrent. Les Derviches essayèrent de les poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled Abdullahi, natif de woled Médine, autrefois officier à Dara, avait eu connaissance de la conspiration, mais par crainte de l’insuccès ne s’était pas joint à eux. Il fut saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions à l’innocence.

Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm Derman en informa immédiatement le calife et ce dernier lui permit de rentrer à El Obeïd pour aller y chercher sa famille et tous les parents du Mahdi. Mais Mahmoud pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir les rebelles, il rassembla tous les hommes valides d’El Obeïd et ses environs et se mit en marche contre les soldats. Ceux-ci avaient pris leurs positions à Niuma et Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y avaient établi une espèce de république militaire et choisi comme chef l’ancien sergent Bechir. Ce dernier donna ordre de ne pas gaspiller les munitions et défendit, sous peine de punition, de prononcer le nom du Mahdi; ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi.

Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud leur envoya d’abord des parlementaires leur affirmant qu’il les aimait comme ses propres enfants et leur accorderait pardon entier s’ils se soumettaient. Les soldats lui répondirent en se moquant: que l’amour qu’il avait pour eux était réciproque mais qu’il devait venir s’en assurer lui-même. L’assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud brandissant sa bannière à la tête de ses troupes fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher son cadavre subirent le même sort. Le reste de ses gens qui ne l’avait suivi qu’à son corps défendant, se dispersa de tous côtés et rentra dans ses foyers qu’il n’atteignit qu’après avoir subi de grandes pertes étant poursuivi par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait à quelques journées seulement du théâtre de la guerre, demanda au calife la permission de châtier les rebelles jusque là victorieux. Mais le calife le lui interdit formellement; il avait autre chose de plus important à faire; il devait attendre Mohammed Khalid. Le calife déclara à Omm Derman que Sejjid Mahmoud avait été justement puni par le ciel d’avoir par ambition et désir de vengeance attaqué les rebelles contre sa volonté.

Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des lettres du calife pour l’inviter à se rendre à Omm Derman où de très hautes fonctions et des honneurs l’attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand un écrit du calife le mit au courant des mesures prises contre le calife Chérif et les parents du Mahdi défunt. Le calife se plaignait à Khalid de ce que ses gens l’avaient par leurs actions forcé d’agir ainsi et le priait de hâter son voyage pensant que son sens commun pratique aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans. Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se rendre utile à ses parents; il hâta son voyage et campait déjà à Bara. Il avait sous ses ordres des forces considérables, car il avait obligé une grande partie de la population du Darfour à le suivre, mais elle ne le faisait qu’à contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux de 3000 fusils et au moins 20,000 fantassins. Longtemps avant l’arrivée de Mohammed Khalid, Abou Anga qui avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions secrètes du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son camp à Bara, Abou Anga s’y rendit à marches forcées et un matin au point du jour, tout le camp fut cerné par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes à exécuter les ordres reçus.

Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit l’ordre du calife qui exigeait en signe de fidélité qu’il livrât au commandant en chef Abou Anga lui-même, soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara prêt. Sans oser s’éloigner d’Abou Anga, il donna les ordres nécessaires et en peu de temps les troupes du Darfour furent partagées entre les officiers subalternes et encadrées dans leurs régiments. Là-dessus Abou Anga rassembla les émirs venus avec Khalid, leur lut un message flatteur du calife dans lequel il leur laissait le libre choix de se placer sous le commandement d’Abou Anga et de rester auprès de lui ou d’aller à Omm Derman; chacun pouvait décider ce qu’il considérerait comme le plus avantageux pour lui. Mohammed Khalid et ses parents furent ensuite arrêtés par Abou Anga; leurs biens furent confisqués ainsi que tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey Djouma, qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant de l’artillerie chez Abou Anga, recevait la permission de celui-ci de reprendre possession de ses esclaves, femmes et biens, que Khalid lui avait enlevés à Fascher. Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut là le loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui lui prouvaient que promettre et tenir font deux.

Le calife avait tout lieu d’être satisfait de son œuvre. Il avait porté à ses adversaires un coup irréparable en les privant des armées de Mohammed sur lesquelles ils avaient compté, tandis que les forces d’Abou Anga s’en trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi son propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents venus du Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du Nil passaient pour ses compatriotes. La plus grande partie d’entre eux s’était décidée à aller à Omm Derman où ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla d’honneurs.

Abou Anga reçut l’ordre d’exterminer les rebelles à Kolfan. Ils se considéraient après leur victoire sur Sejjid Mahmoud comme les maîtres du pays et n’hésitèrent pas à opprimer la population. Comme d’habitude, les dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils appartenaient à des tribus différentes, par suite l’esprit de solidarité leur était inconnu. Lorsque Abou Anga se trouva à proximité du camp fortifié, mon ancien serviteur, Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec sa femme. Il déclara qu’il était las de combattre et se rendait sans condition attendant sa punition, demandant seulement la faveur de pouvoir se justifier. Il raconta à Abou Anga que, lorsqu’il était mon domestique, il était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l’avait, avec d’autres morts maintenant, empêché par la force de continuer leur route. De colère et indigné des vexations incessantes auxquelles il était exposé, il avait en effet pris part aux combats d’une façon très remarquable. Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me rejoindre à Omm Derman ou expier sa faute. Abou Anga, dont le père avait été esclave, eut pitié de ses compatriotes; il haïssait les Gellaba et était persuadé que les soldats ne s’étaient révoltés que poussés par les mauvais traitements. C’est pourquoi, il pardonna généreusement à Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes relations avec moi et pour m’honorer dans ma position comme moulazem du calife. Il m’envoya une lettre m’annonçant que pour le moment Chergerib était auprès de lui et attendrait l’occasion propice pour me rejoindre.

Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain par Abou Anga il fut tué en se défendant héroïquement ainsi que Fadhlelmola et quelques-uns de ses fidèles soldats. La plus grande partie s’était éloignée pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits connus d’eux seuls jusqu’à ce qu’ils acceptassent le pardon offert et se rendissent. Abou Anga entraîné par ses succès permit à ses hommes de piller les villages, de se nourrir à leurs dépens et d’emmener tous les esclaves.

Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du calife Othman woled Adam et le calife ordonna que le Darfour fut aussi placé sous ses ordres, où l’émir Sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par Zobeïr remplissait les fonctions de gouverneur.

J’appris d’un marchand arrivé récemment du Kordofan que mon ami Ohrwalder avait quitté El Obeïd et arriverait prochainement à Omm Derman. Je savais bien qu’il ne me serait pas facile de le voir mais l’idée qu’un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait de joie.

Je restais assis à la porte de mon maître toujours prêt à lui obéir. Quelquefois il m’adressait amicalement la parole et m’invitait à dîner avec lui; d’autres fois, sans rime ni raison, il me laissait complètement à l’écart ou m’honorait de méchants regards remplis de haine. Cette versatilité était un des traits marquants de son caractère et le calife trouvait que je devais non seulement souffrir de ce traitement mais qu’il servait à mon éducation. Envers mes camarades, je feignais d’être totalement désintéressé des événements et de l’issue des batailles car le calife s’informant en secret de mes opinions et de ma conduite auprès d’eux, je ne voulais pas exciter sa méfiance. En réalité, j’observais tout ce qui se passait autant que ma position me le permettait, mais sous le voile de l’indifférence, et me le gravais autant que possible dans la mémoire puisqu’il m’était expressément défendu d’écrire. Le calife contribuait très peu à l’entretien de ma maison et ne m’envoyait que par occasion quelques ardebs de blé, une vache ou un mouton. Ibrahim Adlan que j’avais connu au temps du gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à 20 écus; et quelques employés et marchands, mieux placés que moi, me faisaient parvenir secrètement de petites sommes d’argent. De cette façon, quoique pauvre, il ne me manquait aucune des choses nécessaires et je ne sentais que rarement ma position précaire; dans tous les cas, j’étais beaucoup mieux que mon pauvre ami Lupton, auquel le calife avait promis des secours, mais n’en donnait aucun. Lupton avait par contre une certaine liberté, il pouvait aller et venir dans la ville, fréquenter qui il voulait, n’avait pas l’obligation de dire journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré cela, sa vie n’était que tristesses et épreuves. J’avais bien prié Ibrahim Adlan de lui venir en aide, ce qu’il avait fait, mais cela ne lui suffisait pas et il était forcé quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les plus pressants. Comme il avait été autrefois officier de la marine marchande anglaise, il s’entendait un peu à la mécanique. Un jour que je le rencontrai dans la mosquée et que j’échangeai quelques mots avec lui, il se plaignît de sa situation. Je lui proposai de l’aider à se procurer une place à l’arsenal ne pouvant le secourir suffisamment autrement. L’idée lui plut. Quelques jours après, il arriva que le calife étant de bonne humeur se montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait envoyé en cadeau, un jeune cheval, de l’argent et des esclaves de Khalid. Il m’ordonna de dîner avec lui et dans le cours de la conversation, je réussis à lui parler des navires et de leurs machines qui restaient un mystère pour lui.

«Les bateaux, dis-je, ont besoin d’hommes compétents pour les surveiller et les réparer. Comme un grand nombre des ouvriers de l’arsenal a péri lors du siège de Khartoum, je suppose que vous aurez eu de la peine à les remplacer?»

«Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux me sont d’une grande utilité et je tiens à les conserver.»

«Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était autrefois ingénieur sur un vapeur, si on lui donnait une bonne paie mensuelle, il se rendrait sûrement très utile.»

«Parle-lui, me dit-il d’un air joyeux, afin qu’il accepte de son plein gré cette place; car s’il y était forcé, je crois, bien que je ne comprenne rien à ces affaires, qu’il ferait mal son devoir, je dirai à Ibrahim Adlan de bien le payer.»

«Je ne sais pas où il est et ne l’ai pas vu depuis longtemps, répondis-je, cependant je m’informerai, il est sans doute prêt à te servir.»

Le jour suivant, je fis chercher Lupton; je lui racontai mon entretien avec le calife et j’eus à peine besoin de lui recommander d’être aussi peu utile que possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me disant que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient sous sa surveillance plutôt mauvaises que bonnes et que, ce n’était que poussé par le besoin qu’il acceptait une telle situation. Le calife avait déjà parlé à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir qu’il était nommé employé de l’arsenal et recevait 40 écus par mois ce qui lui suffisait pour vivre lui et sa famille. Le calife saisit cette occasion pour renvoyer Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de directeur de l’arsenal et se distinguait d’un côté, par sa grande ignorance et de l’autre par une infidélité plus grande encore. Il vendait secrètement du fer et des matériaux de guerre aux marchands. Il fut remplacé par un Egyptien né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête.