Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2
Part 1
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.
FER ET FEU AU SOUDAN
II.
FER ET FEU AU SOUDAN
PAR
R. SLATIN PACHA
COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR
TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE
PAR
G. BETTEX, Professeur à Montreux.
TOME SECOND
Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la campagne de 1896.
Le Caire F. DIEMER, Editeur 1898.
DEUXIÈME ÉDITION
TOUS DROITS RÉSERVÉS.
TABLE DES MATIÈRES
DU SECOND VOLUME
_Chapitre X._ Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi 385
_Chapitre XI._ Les premiers temps du règne du calife Abdullahi 506
_Chapitre XII._ Evénements dans les différentes parties du Soudan 541
_Chapitre XIII._ La campagne d’Abyssinie 573
_Chapitre XIV._ Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes 611
_Chapitre XV._ Le calife et ses adversaires 626
_Chapitre XVI._ Le calife et son règne 669
_Chapitre XVII._ Le calife et son règne (suite) 709
_Chapitre XVIII._ Plans de fuite 755
_Chapitre XIX._ Ma fuite 777
_Chapitre XX._ Conclusion 813
CHAPITRE X.
Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi.
Gordon revient au Soudan.—Une proclamation du Mahdi.—A Rahat.—Le calife.—Le Mahdi.—L’arrivée de Husein Pacha.—L’évacuation du Soudan proclamée par Gordon.—Evénements dans les différentes provinces.—L’arrivée d’Olivier Pain.—Sa mission.—Sa maladie et sa mort.—Devant Khartoum.—Mes lettres à Gordon.—Dans les fers.—Episode du siège.—La reddition d’Omm Derman.—Retard de l’expédition anglaise.—La chute de Khartoum.—La tête de Gordon.—Les derniers jours de Khartoum.—Les Mahdistes dans la ville.—Dureté de ma captivité.—Mes compagnons de captivité.—Frank Lupton.—Notre libération.—Mon enrôlement dans la garde du corps du calife.—Maladie et mort du Mahdi.—Le calife Abdullahi, son successeur.—De la constitution du Mahdi.
Le Mahdi s’était retiré à El Obeïd après la défaite de l’armée de Hicks Pacha, convaincu qu’il était le maître du Soudan et que ce n’était plus qu’une question de temps pour en prendre possession d’une manière définitive. Il envoya immédiatement son cousin Mohammed Khalid au Darfour qu’il savait être devenu maintenant sa proie, tandis que Karam Allah partait comme émir pour le Bahr el Ghazal et, grâce à ses relations avec les fonctionnaires du Gouvernement, prenait possession de cette province pour le compte du Mahdi, sans autres difficultés. Mek Adam Omdaballo, prince de Tekele, s’était également rendu au Mahdi et était arrivé à El Obeïd avec une partie de sa famille. Dans le Soudan Oriental, la propagande pour le Mahdi faisait aussi son chemin à pas de géant, et la révolte s’étendait avec la rapidité de la foudre. Des troupes égyptiennes furent battues à Jinkat et à Tamanib dans le voisinage de Souakim et un certain Moustapha Hadal livra un combat contre Kassala; la défaite du général Baker à Et Teb augmenta chez les tribus la confiance dans leur invincibilité et la victoire du général Graham, à Tamaï, ne fit que mettre passagèrement une sourdine à la foi qu’Osman Digma avait dans la victoire. Le Ghezireh avait pris part aussi à la révolte et combattait contre le Gouvernement sous la conduite du beau-frère du Mahdi, woled el Besir de la tribu des Halaoin.
Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé à Berber. Le Gouvernement égyptien de concert avec celui de l’Angleterre, crut pouvoir apaiser la révolte par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait dans le Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement, aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il semble, complètement trompés sur le sérieux de la situation. On croyait que Gordon, par la seule puissance de sa personnalité, serait en état d’étouffer les flammes ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute considération dont il jouissait à la suite de son activité antérieure, ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et aux peuplades nègres des provinces équatoriales. Mais actuellement ces pays se trouvaient sous la domination des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber jusqu’à Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de Gordon en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces tribus une influence prépondérante. Au contraire, il avait, comme nous l’avons raconté, fait subir de graves dommages aux familles des tribus des bords du fleuve par suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba des provinces méridionales. Combien avaient perdu alors, en cette occasion, leurs pères, leurs frères, leurs fils, ou étaient retournés misérables dans leur patrie: on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon.
Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut salué avec la plus grande joie par les fonctionnaires et par la population de la ville. On avait la conviction absolue que le Gouvernement n’abandonnerait certainement pas un homme comme Gordon.
Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une lettre au Mahdi, dans laquelle il lui offrait la paix; il lui promettait toute sa bienveillance, de le reconnaitre comme sultan du Kordofan, la suppression de l’esclavage et le rétablissement des relations commerciales, en échange de quoi il demandait la libération des prisonniers. Les messagers remirent en même temps au Mahdi des vêtements précieux à titre de cadeaux.
Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses troupes, prêtes à se mettre en campagne aussitôt contre le Mahdi, le message de paix n’aurait certainement pas manqué de produire son effet. Mais le Mahdi savait exactement que le gouverneur général du Soudan était arrivé à Khartoum accompagné seulement d’une petite escorte personnelle. C’est pourquoi il trouva d’autant plus étrange qu’on lui offrit quelque chose qu’il possédait depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à ce qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il somma Gordon de se rendre, s’il voulait sauver sa vie.
Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour principal conseiller le calife Abdullahi. Ce dernier se créa par là de nombreux ennemis, particulièrement chez les parents du Mahdi qui cherchaient toujours à contrecarrer ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de ces sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation et demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait plus se passer de lui, une reconnaissance publique de tout ce qu’il avait fait. Le Mahdi approuva cette demande, et fit publier cette proclamation bien connue, qui est encore en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il s’agit de justifier des jugements extraordinaires et des dispositions bizarres. Elle était ainsi conçue:
«Proclamation.
«De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans:
«Au nom de Dieu, etc, etc.
«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du Juste (Abou Baker) et l’émir de l’armée du Mahdi dont il est fait mention dans la vision du Prophète, est Es Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il m’appartient et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi, fiez-vous à tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses actions. Tout ce qu’il fait a lieu selon l’ordre du Prophète ou avec ma permission. Il est mon intermédiaire dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu et son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous devons nous soumettre à cet ordre et celui qui montre le moindre doute dans l’exécution n’est pas un croyant, et n’a pas foi en Dieu. Le calife Abdullahi est le représentant du droit. Vous savez combien Dieu et ses apôtres aiment les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la position honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé par le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète. Si quelqu’un de vous dit ou pense du mal de lui, il sera perdu et anéanti dans ce monde et dans l’autre.
«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et aucun de ses actes ne doit être mis en doute, car ils lui sont inspirés par la sagesse et la justice qui toutes deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre vous à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre bien et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter, mais obéir. Le Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou Baker est le plus grand homme vivant sous le soleil, comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi est son représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est mon calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi doivent croire en lui; et si quelqu’un croit découvrir en lui un défaut, ce n’est qu’une apparence qui doit être attribuée à la force céleste que vous n’êtes pas en état de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi. Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à ceux qui sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui fassent aucun tort. Gardez-vous de faire du mal aux amis de Dieu, car Dieu et son Prophète anéantissent ceux qui font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement à leur en faire.
«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles; il est mon calife et mon intermédiaire dans toutes les choses de la religion. Je termine comme j’ai commencé: Croyez en lui et suivez ses ordres, ne doutez jamais de ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance et confiez-lui toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous protège tous. Amen.»
* * * * *
Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd, par suite de la quantité énorme de personnes qui s’y trouvaient, le Mahdi prit la résolution de transporter son camp à Rahat distant d’une journée de marche. Il quitta El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de force à Rahat tous les gens qui resteraient sans une permission expresse. Une fois arrivé là-bas, il ordonna lui-même à ses partisans d’élever des huttes provisoires en paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel Deier, éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre les habitants des montagnes de Nuba qui avaient commencé à combattre courageusement contre leurs oppresseurs. Pour lui, il s’occupa en apparence, uniquement de l’accomplissement de ses devoirs religieux et de l’exécution des prières publiques.
Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé par le Mahdi, avec les gens qui se trouvaient sous ses ordres, afin de réprimer l’insurrection des habitants du Ghezireh dont il fut nommé émir.
J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd Djouma et Dimitri Zigada; nous atteignîmes, au coucher du soleil, quelques huttes qui se trouvaient au bord du chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit. La route était couverte de monde et, comme notre arrivée était connue de tous, nous fûmes souvent arrêtés et interrogés sur les événements du Darfour. Au lever du soleil, nous revêtîmes nos _gioubbes_ (vêtement des Derviches) et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures nous devions atteindre Rahat où se trompait le Mahdi.
J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer notre arrivée au calife. Nous étions déjà arrivés dans le voisinage du camp qui se composait de milliers de huttes de paille étroitement serrées les unes contre les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous continuâmes donc à chevaucher sur une route large qui devait certainement nous mener à la place du marché. Nous arrivions justement aux premières huttes lorsque tout à coup retentit le bruit sourd du tambour de guerre, et le son perçant de l’_umbaia_. Rencontrant, par hasard, un habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf, nous nous saluâmes et, à ma question sur le bruit que nous venions d’entendre il me répondit: «Le calife Abdullahi sort et va probablement faire couper la tête à quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour être témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux, j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée qu’une exécution avait lieu justement lors de notre entrée dans le camp.
Je continuai ma route; arrivé à une place vide entre les huttes de paille, je remarquai mon domestique qui, m’apercevant également, se précipita vers nous en compagnie d’un autre cavalier.
«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il. Le calife a réuni ses gens; il est sorti afin de te rencontrer sur la route, il croit que tu es encore hors de la ville.»
Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier, qui se trouvait avec mon domestique, s’en retourna au galop pour annoncer mon arrivée au calife. Quelques minutes plus tard, une troupe de plusieurs centaines de cavaliers s’approcha, au son de l’_umbaia_ qui jouait une marche lente.
Le calife, entouré de nombreux fantassins armés, se tenait à l’extrémité opposée de la place, tandis que la masse des cavaliers se séparait et prenait position à sa droite et à sa gauche.
A son commandement, ils commencèrent ensuite, suivant leur coutume à galoper, la lance levée comme pour frapper et, à exécuter des évolutions dans différentes directions pour se rendre de nouveau sur un signe, à la place qu’ils occupaient auparavant.
Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau, brandissant leurs lances et se dirigèrent sur moi, en criant leur habituel: «Fi shan Allah ur rasoul» (Pour Dieu et pour le Prophète). D’une course rapide, ils reprirent ensuite leur ancienne position. Une demi-heure après environ, un domestique du calife vint me faire part du désir que son maître avait que je parusse devant lui. Je me rendis à son appel, en galopant et en brandissant également ma lance, je prononçai les mêmes mots «Fi shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me rendis à sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes plus tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde resta à une distance respectueuse. Le calife, descendu de cheval, disparut dans sa demeure et quelques instants plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et Dimitri.
Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était séparé du reste de la place par une clôture. En cet endroit s’élevait une _rekouba_ (construction carrée en paille, ne se composant que d’une seule pièce), dans laquelle il y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita à prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse, de l’eau mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes; nous en goûtâmes et attendîmes la venue de notre hôte et maître. Le calife parut enfin et, se dirigeant vers moi, il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine, en disant: «Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu, après les fatigues du voyage?»
«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre cette journée, répondis-je, ta vue me fait oublier les fatigues du voyage.»
Cette politesse flatteuse est indispensable.
Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa main à baiser et s’informa de sa santé. Je pus alors examiner à mon aise le calife.
Son teint était couleur brun clair, il avait une belle figure du type arabe et qui ne manquait pas de sympathie; quelques marques de petite vérole gâtaient un peu l’effet général; il avait le nez aquilin, la bouche bien proportionnée et le visage encadré de légers favoris foncés qui devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur moyenne, à la fois vigoureux et svelte et vêtu d’une gioubbe de coton blanc sur laquelle étaient cousus des foulards carrés et de couleurs variées. Il portait la _takia_ du Hedjaz entourée de son turban de coton. Lorsqu’il parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations, il nous invita à nous asseoir: nous prîmes alors place sur une natte de palmier étendue sur le sol pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb. Il s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima sa joie de ce que nous fussions venus en pèlerinage auprès du Mahdi. Sur un signe, un plat en bois avec de l’asida et un autre avec de la viande furent placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous servir.
Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me demanda pourquoi je ne l’avais pas attendu en dehors de la ville et pourquoi j’y étais entré sans son consentement:
«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en souriant, qu’avec sa permission.»
«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait trop longtemps attendre et aucun de nous ne pensait que tu prendrais toi-même la peine de venir à notre rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée de la ville et que nous entendîmes les roulements de tes tambours de guerre et le son de tes umbaia, on nous dit en réponse à nos questions que tu étais sorti pour assister à l’exécution d’un criminel. J’avais l’intention de suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.»
«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point comme tyran, me demanda-t-il, que le son de mon cor de guerre doive signifier la mort d’un homme?»
«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.»
«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être et tu apprendras, pendant ton séjour auprès de moi, à comprendre pourquoi.»
Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que plusieurs personnes se trouvaient devant la maison attendant la permission de pouvoir me saluer. Le calife me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna la permission de faire entrer ceux qui attendaient. Tout d’abord, je vis arriver Ahmed woled Ali, maintenant premier juge (cadi el Islam), mon ancien fonctionnaire qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks; il avait perdu un œil dans l’action et avait été en outre grièvement blessé; ses esclaves qui se trouvaient du côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite venaient Ahmed woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir, Sejjid Mohammed Abd el Kérim et bien d’autres. Tous baisèrent respectueusement la main du calife et ne me saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné la permission. Après les formules d’usage et le serment que tous s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils s’éloignèrent de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben Nagi me fit secrètement signe de l’œil, avec le seul qui lui restait, bien entendu, qu’il avait quelque chose à me faire savoir. Il prit congé du calife et comme je l’accompagnais quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois prudent et circonspect; tiens ta langue en bride et ne te fies à personne!» Je pris en considération son avertissement. Le calife nous quitta et nous conseilla de prendre quelque repos, en m’informant qu’il me présenterait au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos serviteurs restés devant la maison.
Nous étions maintenant seuls et après nous être assurés qu’aucun espion ne rôdait dans le voisinage, nous exprimâmes notre satisfaction de notre bonne réception et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus extrême prudence tant dans nos paroles que dans nos actions. Environ deux heures après-midi, le calife nous fit dire que nous devions faire nos ablutions et nous tenir prêts à nous rendre à la mosquée.
Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous invitant à le suivre; il était à pied, car le lieu de prière, attenant aux maisons du Mahdi, n’était éloigné que d’environ trois cents pas. Il était absolument rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en rang, les uns derrière les autres, étroitement serrés. Lorsque le calife arriva, on lui fit place respectueusement, on étendit des peaux de moutons (_farroua_) et sur son invitation, je pris place à côté de lui.
Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi, qui se composait d’une rangée de huttes de paille assez grandes, étaient entourés de haies d’épines. Un tamarin géant, planté au milieu, répandait son ombre sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que ceux qui n’avaient pu trouver de place sous l’arbre, restaient exposés aux rayons du soleil. A quelques pas des premiers rangs des fidèles, à main droite, se trouvait une des huttes de paille réservées au Mahdi et dans laquelle il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il désirait s’entretenir en particulier. Le calife se leva et disparut dans cette hutte, probablement pour informer le Mahdi de notre présence. Quelques instants après, il revint et s’assit de nouveau à côté de moi.
Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva, nous fîmes de même; toutes les autres personnes restèrent tranquillement assises. Une peau fut étendue pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger vers nous. Je m’étais un peu avancé, il me salua, en disant: «Salam aleikum», à quoi nous répondîmes par «Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser, puis ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à nous asseoir, il nous souhaita la bienvenue.
«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers moi.
«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta présence, je me sens heureux.»
«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en désignant Saïd Djouma et Dimitri, et souvent, lorsque j’ai entendu parler de tes combats contre mes partisans, j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son Prophète m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à ton ancien maître pour un salaire inutile, de même sers moi maintenant, car celui qui me sert et qui écoute mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera heureux sur la terre et dans l’éternité.»
Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués et je demandai comme on me l’avait recommandé déjà auparavant _la baia_ (acte du serment de fidélité).
Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita à nous agenouiller sur le bord de sa peau de mouton; nous posâmes notre main dans la sienne, répétâmes les paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi reçus dans les rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous rentrâmes dans les rangs des fidèles; le prieur donna un signal et nous récitâmes de concert avec tout le monde, et pour la première fois, la prière en présence du Mahdi el Monteser.
Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent Dieu en levant les mains au ciel, d’accorder la victoire aux croyants. Le Mahdi alors commença son instruction. Un cercle épais se forma autour de lui; il parla de la vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation, à la guerre sainte, et dépeignit en couleurs vivantes les félicités célestes que ceux qui suivraient ses préceptes avaient à attendre. Ses paroles furent alors interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés en extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de ses enseignements, ajoutant foi aux paroles de son maître. Seuls, quelques-uns, mes deux amis et moi exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se déroulait pendant toute la cérémonie.
Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en nous laissant, ainsi que ses moulazeimie (gardes du corps); il nous avait ordonné de rester auprès du Mahdi, jusqu’au coucher du soleil.
J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le Mahdi d’une manière précise.