Fer et feu au Soudan, vol. 1 of 2

ici. Remercions le Dieu tout-puissant, qui délivre le croyant de toute

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peine!»

«Moi aussi, dis-je, je remercie Dieu de ce que vous êtes sauvés. Votre position m’a causé beaucoup d’angoisse. Mais comment vont les affaires à Taouescha et comment se porte Abo bey el Bertaoui, le juge militaire?»

«Il se porte à merveille et parait toujours fidèle au Gouvernement; mais on commence déjà à ne plus lui obéir et, tôt ou tard, si des nouvelles favorables n’arrivent pas du Kordofan, il finira par se joindre aux rebelles. Pour le moment, le voisinage de la forteresse d’Omm Shanger (distante d’environ 130 kilomètres), le tient encore en bride.»

Je remerciai de sa prudence et de sa bravoure Ali Agha Djoma; c’était un indigène originaire des montagnes de Tekele mais qui avait appris son métier de soldat au Caire. Comme il n’était que lieutenant, je le promus au grade de lieutenant supérieur.

Le lendemain je fis conduire Mansour effendi Hilmi sous escorte à Fascher; car il n’y avait à Dara aucun officier qui lui fut supérieur en grade. J’envoyai mes instructions au commandant de la place, Saïd bey Djouma, lui prescrivant de traduire Hilmi en justice sous l’inculpation d’abandon de matériel. En même temps je demandai qu’on m’envoyât de Fascher 200 hommes d’infanterie, des munitions et du plomb.

Des nouvelles nous étaient parvenues dans l’intervalle. Madibbo, à la tête des Basingers qu’il avait de nouveau réunis, était retourné à Deen, où il avait fait élever de nouvelles huttes de paille pour remplacer celles que nous avions incendiées. Mohammed Abou Salama avait quitté définitivement le pays et était parti pour le Sud. Il avait eu une entrevue avec Madibbo, et tous les deux avaient conclu avec des serments solennels une alliance offensive et défensive.

Le jour de notre arrivée à Dara, j’avais envoyé à Kallaka le fidèle et brave sheikh Arifi et ses compagnons. Arifi ne voulait absolument pas me quitter et ne partit qu’après que je l’eus assuré qu’il pourrait venir à Dara avec sa famille, si sa tribu, les Habania, se révoltait, comme c’était à prévoir, contre sa volonté.

Afin de ne pas laisser s’implanter dans la population la croyance que j’assistais aux événements sans rien dire, j’envoyai le capitaine Ali effendi Ismat avec environ 180 hommes d’infanterie à Hachaba, village situé dans le pays de Mohammed Abou Salama, à deux journées au sud de Dara; il avait ordre d’y attendre que j’eusse rassemblé nos troupes.

Les nouvelles reçues d’Omer woled Dorho étaient satisfaisantes; car, partout où les rebelles se réunissaient, ils étaient battus par lui avec l’aide des marchands d’Omm Shanger. Comme il disposait de plus de 400 chevaux, il avait les mouvements plus rapides et pouvait ainsi surprendre l’ennemi; bien qu’ayant eu quelques pertes à enregistrer, il était jusqu’à présent resté toujours victorieux. Dans les districts dépendants du Kordofan l’agitation cependant ne faisait que croître et s’étendre, et il devint tout à fait impossible de rétablir le service de la poste.

Je ne pouvais qu’envoyer des messagers isolés portant de courts rapports chiffrés au Gouvernement; ces rapports toutefois, soit trahison, soit arrestation du porteur ne parvenaient que rarement à destination. Bien qu’il n’y eût maintenant rien à craindre pour Omm Shanger, j’y laissai provisoirement Omer woled Dorho; j’espérais que, si quelque jour l’on voulait pousser une pointe du Kordofan vers l’ouest, Omer pourrait de son côté s’avancer vers l’est et se réunir aux troupes du Kordofan, ce qui nous permettrait de dégager la route suivie par les courriers postaux.

Zogal bey, qui se trouvait près de moi à Dara, faisait consciencieusement son devoir et ne me donnait aucun nouveau motif de méfiance. Il était cependant presque certain qu’il avait reçu des lettres du Mahdi, son parent; mais il ne semblait pas avoir répondu à ces lettres, au moins par écrit. En tous cas il était devenu plus prudent et moi plus attentif et, je croyais n’avoir rien à craindre de lui dans l’état actuel des choses au Darfour.

Pendant mon séjour à Dara, je déployai toute mon activité à enrôler des soldats, des Basingers et à engager par des promesses les marchands et leurs serviteurs à soutenir effectivement le Gouvernement. Je nommai sandjak un ancien officier de la cavalerie irrégulière, Abd el Kadir woled Asi et plaçai sous ses ordres la cavalerie de Dara. Je lui enjoignis d’enrôler de nouveaux cavaliers, de manière à disposer au bout de quelques jours d’environ 150 chevaux. En même temps j’écrivis au sultan Abaker el Begaoui, au grand sheikh des Birket, aux Messeria et à d’autres tribus amies de se tenir prêts à me suivre à Shakka.

J’avais fait emprisonner Abd er Rasoul Agha qui, avec Mansour effendi, avait abandonné le convoi de munitions, mais je lui rendis la liberté, car j’avais besoin de gens utiles et les bonnes qualités ne lui manquaient pas. Il avait largement fait ses preuves dans les combats précédents et s’était toujours montré un guerrier sinon extraordinaire, du moins suffisant. Je lui rendis donc le commandement de ce qui lui restait à Dara de ses anciens Basingers, avec l’ordre de faire de nouvelles levées.

Je fis mettre en état les fusils qui se trouvaient dans les magasins, pour la plupart fusils à percussion à double canon, et les distribuai aux nouveaux soldats. On disposait de munitions suffisantes pour l’expédition projetée, mais les vivres laissés à Dara étaient très réduits; aussi avais-je écrit, en envoyant Mansour effendi, à Saïd bey Djouma et avais-je demandé à ce dernier de m’expédier promptement de nouvelles provisions.

Environ 15 jours après l’envoi de mes ordres à Fascher, je reçus la nouvelle que 100 hommes d’infanterie étaient en route; ils arrivèrent le lendemain. Leur capitaine, Saïd el Fouli, un brave Soudanais, m’apportait des lettres de Saïd bey Djouma. Celui-ci m’annonçait qu’il était impossible pour le moment de trouver dans le voisinage de Fascher les chameaux nécessaires pour le transport des munitions, c’est pourquoi il ne m’envoyait provisoirement que 100 hommes d’infanterie comme renfort. Les 100 autres partiraient, aussitôt qu’il aurait réuni les chameaux, et serviraient d’escorte à la colonne de munitions.

Il était à prévoir que dans ces conditions les munitions se feraient attendre encore longtemps. Mais je ne voulais pas rester davantage inactif à Dara. Je quittai donc cette ville et me rendis à Hachaba, que j’avais désigné comme lieu de rendez-vous aux tribus qui devaient m’accompagner dans l’expédition.

CHAPITRE VI.

Siège et chute d’El Obeïd.

Marche du Mahdi contre El Obeïd.—Premier assaut de la ville.—Chute de Delen; les missionnaires sont réduits en captivité.—Siège et chute de Bara.—Famine à El Obeïd.—Reddition de Saïd Pacha.—Son entrevue avec le Mahdi.—Un miracle du Mahdi.

Enhardi par les victoires de ses partisans sur les troupes gouvernementales et cédant à l’invitation des notables de la ville, Elias Pacha à leur tête, le Mahdi quitta Gebel Masa (autrefois Gedir) et marcha sur El Obeïd. Des milliers de fanatiques, de marchands d’esclaves et d’esclaves errants et sans moyens d’existence se joignirent à lui.

Arrivé à Kaba le 3 septembre 1882, il envoya aussitôt les nombreux cavaliers arabes de son armée à El Obeïd pour contraindre les indigènes habitant en dehors de la ville à faire cause commune avec lui ou tout au moins à reconnaître son autorité. En même temps, il délégua à Mohammed Pacha Saïd, Gouverneur du Kordofan, deux hommes pour le sommer de se rendre. Connaissance fut donnée aux officiers rassemblés, du message du Mahdi. La lecture finie, Mohammed bey Iscander, appuyé par la plupart des officiers, proposa qu’on pendit haut et court les porteurs d’une missive aussi arrogante. Mohammed Saïd s’y opposa tout d’abord; il finit cependant par se rallier à la majorité et fit exécuter les deux Mahdistes le 5 septembre.

Les émissaires envoyés secrètement par le Mahdi auprès de la population d’El Obeïd eurent un meilleur sort et plus de succès. En effet, la plus grande partie des habitants quittèrent la ville pour se joindre au Mahdi. Cette résolution provenait surtout de leur haine personnelle contre ceux qui étaient à la tête du Gouvernement, notamment contre Mohammed Saïd et Ahmed bey Dheifallah; en outre, la raison qui amenait de toutes parts au Mahdi tant de partisans résidait surtout dans le sentiment qu’on avait de la faiblesse du Gouvernement.

Le Mahdi écrivait à tous d’abandonner simplement ce qu’ils possédaient et de venir à lui tels qu’ils se trouvaient; leurs biens leur seraient rendus après la prise d’El Obeïd. Ainsi fut fait et dans la nuit du 5 au 6 septembre les habitants quittèrent la ville et se rendirent au camp des rebelles.

Mohammed Pacha avait suivi les conseils de Dheifallah et partagé la ligne de défense en plusieurs sections, considérant comme sans danger pour lui le quartier des marchands.

Lorsque, le 6 septembre au matin il trouva cette partie de la ville abandonnée, il ordonna aux soldats, de transporter dans les granges de la place tout le blé amassé dans les maisons; les soldats s’empressèrent d’obéir, tout heureux de trouver une occasion de s’approprier tout ce qu’ils purent des biens laissés par les fugitifs.

Le Mahdi fit une courte proclamation, appelant ses partisans à la guerre sainte, et leur promettant les biens terrestres dans ce monde et les joies célestes dans l’autre.

Dans la matinée du vendredi, 8 septembre, les hordes sauvages du Mahdi se dirigèrent en masses compactes vers El Obeïd. Elles n’étaient armées que de lances et d’épées, ne voulant pas vaincre avec d’autres armes. Les autres instruments de guerre pris sur Rachid bey et Shellali avaient été laissés à Gebel Masa.

Mais bien que les Remington des soldats fissent un effet merveilleux sur les assaillants qui étaient abattus par milliers; les fanatiques, altérés de sang et de butin, et marchant sur des monceaux de cadavres, franchirent d’assaut les remparts, trop peu élevés, et pénétrèrent dans la ville. En ce moment critique, le premier major Nesim effendi, un Tcherkesse gardant un sang-froid admirable, fit donner le signal de «montez». Toutes les trompettes retentirent; en un instant, les soldats se trouvaient sur les toits des maisons qui ne se composaient guère que d’un rez-de-chaussée et sur la terrasse de la caserne; de là, ils ouvrirent un feu meurtrier sur les Mahdistes. Ceux-ci ne pouvant atteindre avec leurs lances et leurs épées les soldats debout sur les toits, furent tués par milliers, prirent la fuite hors des remparts et ne s’arrêtèrent que lorsqu’ils furent arrivés hors de la portée des balles.

La première attaque pour laquelle l’ennemi fanatisé avait réuni toutes ses forces était donc brillamment repoussée par la vaillante garnison d’El Obeïd. Le frère du Mahdi, Mohammed, le frère du calife Abdullahi, Youssouf, étaient au nombre des morts et avec eux le premier cadi et de nombreux émirs (chefs).

Le Mahdi lui-même s’était pendant l’attaque tenu à l’écart, derrière une ferme isolée, hors de portée des coups de feu. Ah! si Mohammed Pacha Saïd avait suivi les pressants conseils d’Ahmed bey Dheifallah, et avait exécuté une sortie pendant la mêlée générale, peut-être, probablement même, il aurait anéanti d’un coup, d’un seul coup toute la révolution, en tuant le Mahdi lui-même. Mais, Mohammed Pacha se contenta du succès remporté, ne croyant pas que le Mahdi put rassembler de sitôt une armée aussi considérable, et comptant bien que Khartoum lui enverrait les secours promis depuis si longtemps.

Le Mahdi comprenant fort bien qu’un insuccès pouvait anéantir la foi qu’il avait su inspirer et ruiner son influence, quitta Kaba, où il s’était d’abord rendu pour organiser une attaque contre la garnison de Gensara, ville éloignée d’une portée de canon d’El Obeïd. Il envoya prendre à Gebel Masa les armes à feu qui y avaient été laissées.

Tandis qu’il campait sous les murs d’El Obeïd, avec la plus grande partie de ses partisans, les habitants du pays qui s’étaient joints à lui, étaient partis guerroyer contre les postes et les stations du Gouvernement.

Gebel Delen, ainsi que la mission catholique de l’Afrique centrale créée en cet endroit, une huitaine d’années auparavant, et que protégeait un détachement de 80 soldats environ, se trouvait depuis longtemps déjà dans une situation difficile. Dans sa marche sur El Obeïd, le Mahdi envoya Mek Omer, un de ses partisans, pour s’emparer de la garnison de Delen, ou la massacrer. Les missionnaires, le Père Joseph Ohrwalder dont j’ai déjà parlé et l’Italien Luigi Bonomi, avaient l’intention de se réfugier à Faschoda avec les sœurs et les serviteurs nègres. Mais ils furent empêchés de mettre leur projet à exécution par le commandant même de la garnison qui, retenu par la terreur, n’eut même pas le courage de battre en retraite et préféra se rendre avec ses soldats. Les deux malheureux missionnaires ne pouvant pas traverser seuls un pays au pouvoir de l’ennemi, durent aussi se rendre; leur modeste avoir fut confisqué et on les envoya à El Obeïd, où le Mahdi essaya de les convertir à l’islamisme, ainsi que les sœurs.

Mais, reconnaissant l’inutilité de sa tentative, il les fit traîner le lendemain au milieu d’une foule immense qui remplissait l’air de cris et de hurlements jusque sur la place où, entouré de ses califes, le Mahdi devait passer ses troupes en revue. Les malheureux attendaient la mort quand, après de longues angoisses, on leur annonça que le maître leur faisait grâce. On délibéra longtemps sur ce qu’on ferait de leurs personnes. Enfin, on les remit contre reçu à un Syrien Georgi Stambouli qui était venu d’El Obeïd se joindre aux partisans du Mahdi.

C’est à cette époque qu’apparut dans le ciel une grande comète. Les habitants du Soudan virent là le signe de l’anéantissement du régime actuel, et le Mahdi sut tirer habilement parti de l’apparition du météore.

Le Gouvernement avait organisé une expédition composée de 2000 hommes environ, sous le commandement d’Ali bey Lutfi, pour se porter au secours de Bara et d’El Obeïd. L’expédition attaquée par les Djauama sous les ordres du sheikh Mohammed Rahma, et incapable de se défendre, les soldats ayant été privés d’eau depuis de longues journées, fut complètement détruite; 200 hommes à peine purent s’enfuir jusqu’à Bara et y apporter la triste nouvelle.

El Daïara, ville située à l’est d’El Obeïd, fut attaquée vers la même époque. Le premier assaut de l’ennemi fut repoussé; mais la garnison était trop faible, et la place finit par capituler. Cela se passait à la fin de septembre. Bara eut le même sort. Sa vaillante garnison, après une longue et héroïque défense, dut se rendre à l’Emir Abd er Rahman woled Negoumi qui commandait les assaillants. Parmi les prisonniers se trouvaient le commandant Sourour effendi, Nur bey Angerer et Mohammed Agha Shapo, les anciens défenseurs d’Ashaf. La garnison avait été du reste décimée par la maladie et par la misère, les provisions de blé ayant été détruites par un incendie au commencement de janvier 1883.

Les captifs furent conduits à Gensara où le Mahdi se fît présenter les chefs militaires et les chefs de tribus. Il leur accorda leur grâce. Sourour Agha, Abyssin d’origine, mais pieux mahométan, qui s’occupait beaucoup plus de ses devoirs religieux que de ses devoirs militaires et, que les soldats avaient surnommé sheikh ou fakîh Sourour, fut reçu de la façon la plus amicale par le Mahdi qui lui fit restituer une partie de ses biens. A Nur Angerer, un Dongolais comme lui, il adressa d’aimables paroles et, faisant un brillant éloge de la bravoure de Mohammed Shapo, il lui rendit de ce qui lui avait été pris, un cheval.

Quant à la troupe qui ne se composait que de nègres, elle fut envoyée au calife Abdullahi, qui la mit sous le commandement de Hamdan Abou Anga. Le rusé Mohammed Shapo qui était encore célibataire voulut prouver au Mahdi qu’il était aussi pieux que brave et le pria de bénir son mariage. Le Mahdi vit, dans cet acte, le résultat de son enseignement religieux; il en fut tout heureux et donna à Shapo de l’argent en même temps que sa bénédiction. Quelques jours plus tard Shapo parut tout à coup devant le Mahdi et lui dit qu’il n’avait nul besoin de l’argent qui lui avait été donné à l’occasion de son mariage, car il était déjà séparé de sa femme. Le Mahdi, étonné, s’informa de la raison d’une si courte lune de miel; à quoi Shapo répondit: «Elle avait un grand défaut; on devait la forcer à prier et, une femme qui ne prie pas, est pour moi une abomination». Le Mahdi, ravi d’une telle piété, lui procura le moyen de se remarier, et lui fit don d’une somme d’argent plus forte encore.

C’est ainsi que Shapo, qui ne s’était jamais soucié de la religion, sut conquérir l’estime du Mahdi.

Plus tard, après la mort du Mahdi, je rencontrai un jour Shapo à Omm Derman au moment de la fuite. Je lui rappelai alors sa «comédie». Tristement, il me répondit: «Malgré tout le mal que le Mahdi a fait pendant sa vie, c’était au fond un brave homme; on pouvait lui parler; on pouvait lui demander quelque chose. Mais malheur à qui compte sur la générosité du calife Abdullahi.»

Shapo avait raison.

La chute de Bara fut célébrée, au camp du Mahdi, par une salve d’artillerie. Les habitants d’El Obeïd qui comptaient toujours recevoir des secours ne s’expliquaient pas ce bruit insolite.

Mais, lorsqu’ils apprirent que Bara avait capitulé, ils commencèrent à perdre courage. Les assiégés manquaient de vivres depuis longtemps, et les prix de ce qu’on en trouvait étaient inabordables. On avait malheureusement négligé de s’approvisionner à temps.

Le blé, objet de première nécessité, était presque entièrement consommé.

Un mois avant la reddition de la ville, l’erdeb duchn atteignait le prix de 400 écus medjidieh et même à ce prix il était difficile de s’en procurer. Seuls les plus riches pouvaient s’offrir de la viande de vache ou de mouton, quelques-uns de ces animaux étant encore dans leurs étables. Des chameaux maigres, décharnés, se vendaient 1500 écus et plus encore. Une poule se payait 30 à 40 écus et un œuf 1 écu à 1 écu et 1/2; la douzaine de dattes coûtait 1 écu. Le sel même menaçait de manquer; quant au beurre, à l’huile de sésame, il était impossible de s’en procurer. Quant aux soldats, où chercher des vivres? où chercher des écus?

On comprendra aisément que l’état sanitaire était déplorable.

Pareils à des fantômes, les affamés se glissaient ça et là, dans l’espoir de trouver quelque chose à manger. Les os d’animaux crevés depuis des années furent pilés, bouillis dans de l’eau. Et même cette nourriture—si on peut appeler nourriture un mets pareil—devenait rare. De vieux souliers, des lanières de cuir des angarebs, tout en un mot était cuit, bouilli et mangé. De jour en jour la misère augmentait. La dysenterie, le scorbut, la fièvre commençaient à se répandre. Dans les rues, on buttait contre des cadavres que personne ne voulait enterrer. Attirés par l’odeur putride, les vautours se précipitèrent sur cette proie et devinrent bientôt à leur tour un gibier recherché par les indigènes et les soldats qui leur donnaient la chasse.

Bien que tenus au courant de la situation épouvantable où se trouvait la ville, les Mahdistes cependant ne tentaient pas un nouvel assaut. Ils n’avaient pas beaucoup à craindre une attaque de la part de la garnison; c’est à peine si de loin en loin quelque cavalier se risquait à monter un des rares chevaux qu’on gardait à la forteresse, et à aller enlever une vache, un chameau ou un mouton qui avait eu l’imprudence de s’approcher un peu trop en broutant, des remparts de la ville. De ces cavaliers, le plus audacieux était le fils de la sœur d’Ahmed bey Dheifallah, Abdallah woled Ibrahim, renommé pour sa bravoure et son courage, et qui plus tard devait occuper un des postes les plus élevés auprès du Mahdi. Alléchés par l’appât du gain, quelques Mahdistes tentaient de faire entrer en contrebande, dans la ville affamée, des vivres qu’on trouvait en abondance dans les environs. Ce manège dura quelques jours. Mais l’affaire s’étant ébruitée, ils furent pris en flagrant délit. On leur coupa les mains, pour faire un exemple et on les leur pendit au cou. La situation épouvantable des assiégés devait fatalement amener un relâchement dans la discipline; ce relâchement se produisit en effet et les désertions devinrent de plus en plus fréquentes.

Le Mahdi toujours bien informé, somma une seconde fois Mohammed Pacha Saïd de se rendre. Il ne tenait pas à s’emparer par force d’El Obeïd, et voulait éviter que le butin fut dispersé à tous les vents; il était sûr que ce butin ne pouvait lui échapper. Il savait aussi, par ses amis des bords du Nil, que le Gouvernement n’était pas en état d’organiser rapidement une armée assez forte pour le vaincre. Il n’avait donc aucune raison de se hâter.

Mohammed Pacha Saïd voulait faire sauter la poudrière et mourir ainsi avec les assiégés et les assiégeants. La poudrière contenait précisément les munitions qui devaient m’être envoyées au Darfour. Mais les officiers de la garnison qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants s’opposèrent à son dessein et le contraignirent à accepter ce qu’il ne pouvait éviter.

Tout espoir était perdu; la garnison ne pouvait plus tenir. Mohammed Pacha Saïd se vit forcé, le 18 janvier 1883, d’envoyer au Mahdi une lettre lui déclarant qu’il consentait à se rendre. Il dut lui en coûter, à lui qui s’était si longtemps et si vaillamment défendu, de prendre une telle résolution, et de se rendre à l’ennemi! Le Mahdi tint conseil avec son calife; il répondit au Pacha qu’il acceptait sa soumission et qu’il n’avait rien à craindre ni pour lui, ni pour ses officiers.

Le lendemain, il envoya les plus considérables des marchands, sous la conduite de Mohammed woled el Ereg, porter à Saïd, l’ordre de se présenter devant lui avec tous ses officiers et les notables restés dans la place. Ereg, ancien président du tribunal d’El Obeïd et ami de Mohammed Pacha, fit son possible pour adoucir le sort de celui-ci.

Les délégués du Mahdi avaient apporté avec eux des _gioubbes_ (costumes des Derviches, de couleur marron); ils les firent endosser à leurs prisonniers et les invitèrent à monter les chevaux qu’ils avaient amenés.

Mohammed Pacha Saïd marchait en tête; venaient ensuite Ali bey Chérif, Mohammed bey Iscander, le commandant de la forteresse d’El Obeïd, le major Nesim effendi, Ahmed bey Dheifallah, Mohammed bey woled Yasin; puis, d’autres officiers, des notables. Ils se rendirent au camp du Mahdi, dont les gardes avaient la consigne de défendre l’entrée à toute autre personne.

Le Mahdi, assis sur son angareb, les reçut amicalement; il leur tendit à tous la main qu’ils baisèrent et leur accorda leur grâce.

Il savait, leur dit-il, qu’ils étaient dans l’erreur la plus profonde, touchant sa personne; et, c’est pourquoi, il leur pardonnait.

De ce moment, toutefois, il exigea de chacun fidélité et soumission à lui-même et à la cause sainte. Les captifs durent faire un serment solennel[8].

La cérémonie accomplie, le Mahdi fit apporter des dattes et de l’eau. Il parla à ses prisonniers de la vanité de ce monde à laquelle il fallait renoncer et de l’amour exclusif de Dieu. Puis, se tournant vers Mohammed Pacha: «En ta qualité de Turc, lui dit-il, je ne te donnerai pas entièrement tort de ce que, plongé dans les douceurs de la vie, tu te sois battu contre moi; mais tu as commis un acte monstrueux en faisant périr mes messagers; car, sache-le bien, un messager est sacré et ne doit point subir de mauvais traitement.

Avant que Mohammed Pacha put répondre, Iscander répliqua:

«Seigneur et Mahdi, ce n’est point Mohammed Pacha Saïd qui a fait mettre à mort tes messagers; c’est moi, en ma qualité de commandant de la forteresse, et parce que je considérais tes hommes comme rebelles; ainsi que tu l’as dit, j’ai eu tort.»

«Je ne vous demande point compte de vos actions, répondit le Mahdi, mes messagers ont atteint leur but. En me quittant pour porter mon message, ils ont exprimé le désir de mourir en martyrs. Leur prière a été exaucée. Dieu le Miséricordieux les a entendus et, en ce moment, ils jouissent du bonheur éternel. Dieu, fortifie-nous, afin que nous puissions suivre leurs traces.»

Tandis que le Mahdi s’entretenait de la sorte avec ses prisonniers, ses troupes occupaient la forteresse. Abou Anga prit avec ses soldats possession des casernes, du magasin aux poudres, et des bâtiments du Gouvernement; les autres émirs s’établissaient dans les plus belles maisons, celles des officiers, des marchands, etc.

Alors seulement, le Mahdi fit conduire par Ereg les prisonniers dans les maisons qu’ils occupaient dans la forteresse.

Le gouverneur fut prié d’indiquer l’endroit où étaient cachés ses trésors que l’on croyait considérables. Mais Mohammed Pacha se défendit de posséder quoi que ce fut. On le ramena au Mahdi auquel il renouvela ses dénégations, déclarant ne posséder absolument rien.

Cependant, Ahmed woled Soliman, sur l’ordre du Mahdi, avait interrogé les serviteurs de Mohammed Pacha et appris l’endroit où était caché le trésor. Il revint communiquer secrètement à son maître le résultat de ses recherches.

Celui-ci, connaissant alors le secret de son prisonnier, lui parla en ces termes en présence de l’espion Ahmed woled Soliman:

«Tu m’as juré fidélité par un serment sacré; pourquoi refuses-tu de me donner ta fortune? C’est un péché! Espères-tu donc pouvoir réunir d’autres richesses?»

«O Mahdi! répliqua Mohammed Pacha, je n’ai commis aucun péché et ne possède aucun argent; je ne puis rien te donner; fais de moi ce que bon te semblera!»

«Tu me crois donc encore un homme comme tous les autres, s’écria le Mahdi, sache que je suis le Mahdi el Monteser; le Prophète m’a révélé que ta fortune est cachée dans ton appartement. Ahmed woled Soliman, va dans sa chambre, soulève les briques de la paroi du côté gauche, tu y trouveras le trésor de ce Turc, et tu me l’apporteras ici!»

Soliman sortit, Mohammed Pacha s’assit auprès du Mahdi; toujours fier, bien qu’il ne put douter que son trésor était découvert, et ne pouvant se résoudre à s’excuser de son mensonge, il écoutait, sans s’y mêler, la conversation dont il était l’objet.

Soliman ne tarda pas à reparaître; des hommes derrière lui portaient une caisse de métal que l’on amena devant le Mahdi; on l’ouvrit: elle était pleine de pièces d’or. La caisse contenait, à ce qu’on m’a raconté, 7000 guinées.

«Mohammed Saïd, dit alors le Mahdi, tu m’as trompé. Pourtant, je te pardonne: Ahmed, porte cette somme dans le «Bet el Mal» (cuisse d’état où l’on mettait tous les revenus) et distribue-la à ceux qui en ont besoin.»

«Toi, qui prêches le renoncement aux biens de ce monde, tu me prends mon trésor pour l’employer suivant tes caprices», s’écria Mohammed Pacha en se levant et en s’éloignant tranquillement. Le Mahdi le regarda et fronçant le sourcil: «Di ma bijenfa ma ana» (celui-ci ne vaut rien pour nous) dit-il à voix basse.

Ahmed bey Dheifallah, l’ami de Mohammed Pacha, avait assisté à toute la scène.

Le Mahdi se tourna vers lui, et l’invitant à rester fidèle et juste:

«Ne cherche pas, lui dit-il, à imiter ton ami dont le cœur est fermé; sois juste à mon égard et tu verras tous tes desseins s’accomplir. J’avais fait donner le même avis à ton frère Abdullahi; malgré cela il s’est rallié aux Turcs et a combattu contre moi. Dieu le Miséricordieux l’a réduit en poussière avec ceux dont il avait embrassé la cause. Toi, Ahmed, sauve ton âme! Reste fidèle et tu goûteras après la mort les joies divines, car le Seigneur te prendra avec lui dans le ciel!»

«Mahdi! répondit Ahmed woled Dheifallah, dans un ciel où n’est pas mon frère, je ne veux pas être non plus.»

Et, se levant, il quitta l’assemblée.

Le Mahdi garda le silence; à la fin il signifia aux membres présents que la réunion était finie. Tous se hâtèrent d’aller répandre la nouvelle du miracle que leur maître venait d’accomplir. Quelques minutes après, l’on savait partout que le Prophète était apparu au Mahdi et lui avait révélé l’endroit où était caché l’or de Mohammed Pacha: nouvelle preuve éclatante que Mohammed Ahmed était bien le Mahdi el Monteser!

Pour montrer qu’il était droit, bon et juste, il donna à Soliman l’ordre de veiller à ce que ni Mohammed Saïd, ni Ahmed Dheifallah, ni Ali bey Chérif, ni aucun de leurs officiers manquassent de vêtements ou d’argent.

Puis il expédia des circulaires par tout le pays, annonçant aux fidèles qu’il ne combattait que pour la sainte cause et les invitant à se joindre à lui pour la défense de la religion. Il leur parlait du néant des choses d’ici-bas et les engageait à craindre Dieu.

Il rendit des lois plus dures que celles édictées avant lui contre les fêtes impies qui se célébraient à l’occasion des mariages; contre l’abus du tabac et des liqueurs fortes, faisant comprendre que ses victoires ne l’avaient pas rendu orgueilleux et qu’il poursuivait seulement l’accomplissement de sa mission divine!

CHAPITRE VII.

Lutte contre le Mahdisme au Darfour.

Expédition contre Shakka.—Bataille de Omm Waragat.—Après la bataille.—Assiégés dans la zeriba.—Retraite sur Dara.—Episodes du voyage.—Arrivée à Dara.—Maladie et mort de Gottfried Rott.—Envoi d’émissaires secrets au Kordofan.—Difficultés avec la garnison d’El Fascher.—Révolte des Arabes Mima.—J’apprends la chute d’El Obeïd.—Mort du sheikh Arifi.—Campagne contre les Arabes Mima et les Arabes Khawabir.—Tentative de désertion.—Découverte d’un complot parmi les troupes à Dara.—Mes officiers et mes hommes mettent notre défaite sur le compte de ma religion.—Je me décide à adopter en apparence la religion musulmane.—Je décide d’envoyer Zogal bey à El Obeïd.—Ma campagne contre les Beni Halba.—Bichari bey.—Sa mort.—Situation au Darfour.

J’étais arrivé à Hachaba; point de ralliement convenu, après avoir fait de mon mieux pour organiser une force capable d’opérer avec succès contre Madibbo. J’avais réussi à engager les Gellaba à se joindre personnellement à moi ou à me donner leurs Basingers. J’avais demandé aide à Zogal bey qui me fournit plus de deux cents Basingers; moi-même je possédais un certain nombre d’esclaves qui connaissaient le maniement des armes. Je réengageai le major Sharaf ed Din, ex-commandant des Basingers à Kolkol qui avait été destitué par Nur Angerer ainsi qu’un certain nombre d’officiers Djaliin qui avaient autrefois servi avec Zobeïr Pacha. Les tribus que j’avais appelées pour porter secours au Gouvernement étaient arrivées. Mes forces pouvaient donc comprendre les effectifs suivants:

L’infanterie régulière armée de Remington, 550 hommes; les Gellaba qui m’avaient accompagné, 200 hommes; les Basingers, sous le commandement de Sharaf ed Din secondé par les chefs en second, Abd er Rasoul, sheikh Khoudr Ombetti, Mangel Medine, Hasan woled Satarat, Sultan Abaker el Begaoui, Soliman woled Farah, Moslim woled Kabachi et d’autres, 1300 hommes; en tout 2050; ajoutez à cela environ 100 hommes de cavalerie armés de fusils. J’avais donc à peu près au total 2150 fusils et un canon se chargeant par la bouche et 13 artilleurs. Les tribus de Bégou, Birket, Zagawa (au sud du Darfour), Messeria, Tadjo, et quelques Maalia, hostiles au sheikh Abou Salama, m’avaient amené un contingent de 6000 hommes armés de lances et 400 chevaux.

La garnison laissée à Dara comprenait 400 hommes d’infanterie, 7 canons et leurs servants, 30 chevaux, 250 Basingers sous le commandement de Zogal bey qui depuis la mort de Emiliani administrait comme vice-gouverneur le district de Dara. J’avais laissé avec lui le Suisse Gottfried Rott et j’avais chargé ce dernier de me renseigner exactement sur tout ce qui se passerait. Ce Rott autrefois maître d’école à Siout avait découvert quelques années auparavant une caravane d’esclaves qui se rendait en contrebande par la route de Arbaïn en Egypte; sur ces indications le Gouvernement arrêta le convoi. Rott reçut pour ce fait une lettre de félicitations de M. Gladstone; la société anti-esclavagiste lui exprima sa reconnaissance et le Gouvernement égyptien le nomma inspecteur du service de répression de la traite des esclaves et me l’envoya au Darfour, avec ordre de lui assigner Shakka comme centre de ses opérations, mais Rott n’arriva que très peu de temps avant l’ouverture des hostilités et l’interruption des communications postales; je me vis donc forcé de le retenir à Dara. Il comprit bien vite que la situation était assez grave pour m’autoriser à le prier de renoncer momentanément au service que le Gouvernement lui avait assigné afin de ne pas surexciter davantage des esprits que les troubles environnants agitaient trop déjà. Comme il possédait bien la langue arabe, je le chargeai de surveiller secrètement Zogal bey et ses parents et d’observer quels étaient leurs rapports avec les rebelles.

A la fin d’octobre, je me mis en marche avec toute ma colonne. Le pays des Risegat étant couvert d’épais buissons et de forêts, je devais me tenir sur mes gardes, éviter toute surprise, toute attaque et marcher de manière à éviter que toute ma petite armée ne s’avançât en désordre et ne tombât dans quelque embuscade.

Le tableau ci-contre donnera une idée exacte de l’ordre dans lequel nous marchions vers Shakka. L’avant-garde consistait en 50 cavaliers armés de fusils, 400 hommes de l’infanterie régulière formaient le point de résistance de ma troupe. Les troupes étaient disposées en un carré de 100 hommes sur chaque face; sur chacun des côtés marchaient 200 Basingers de sorte que le carré en réalité comprenait quatre faces de chacune 300 hommes. Au centre du carré s’avançaient les canons chargés à dos de chameaux; avec eux marchaient les bêtes de somme portant les munitions, les fusils, etc. Je marchais en avant du carré avec une petite troupe de 90 hommes armés de Remington, suivi de 20 cavaliers armés de fusils. Sur les flancs, à 600 pas de distance environ, 2000 porteurs de lances flanqués en plus à leur tour de 200 Basingers que protégeaient encore 150 Arabes à cheval. L’arrière-garde, marchant à 800 pas en arrière du carré se composait de 2000 porteurs de lances, suivis de 60 hommes de l’infanterie régulière, de 300 Basingers, de 30 cavaliers armés de fusils et enfin de 100 cavaliers arabes qui restaient. Les Basingers qui marchaient sur les flancs étaient accompagnés de trompettes. L’arrière-garde était plus forte que les flanqueurs et comptait 390 fusils, car on pouvait être sûr que, fidèles à leurs habitudes, les tribus arabes attaqueraient d’abord nos derrières.

Les Basingers et les porte-lances qui protégeaient les flancs pouvaient en cas d’attaque résister assez longtemps pour me permettre d’arriver avec un renfort pris, s’il était nécessaire, parmi les hommes de l’infanterie régulière qui formaient le carré central.

L’arrière-garde qui avait à veiller sur les chameaux dont la charge était un peu en désordre, qui devait aussi être constamment sur le qui-vive pour se garder des maraudeurs et qui en outre était plus exposée à une attaque inattendue, l’arrière-garde dis-je, avait un service des plus pénibles et chaque jour je faisais relever les hommes chargés de ce poste périlleux; les lanciers qui avaient passé une journée à l’arrière-garde se portaient le lendemain sur le flanc droit de la colonne; les hommes du flanc droit allaient occuper le flanc gauche et ceux-ci se rendaient à l’arrière-garde. Il en était de même pour les 60 hommes d’infanterie et les 300 Basingers.

J’espérais de cette manière atteindre Shakka sans trop d’encombre. Une fois là j’y construirais un fort, l’armerais des canons que je possédais et y laisserais une petite garnison. Pour moi je ferais quelques excursions dans la contrée, à la recherche de Madibbo tandis que les lanciers pourraient s’occuper à enlever le bétail des Risegat.

A notre arrivée à Deen nous trouvâmes une grande quantité de blé emmagasinée dans les huttes du nouveau village que venait de reconstruire Madibbo. Le poste qu’il y avait laissé fut, après une courte résistance, tué ou dispersé, et nous nous établîmes dans notre ancien camp. Le tombeau d’Ali woled Fadhl Allah avait été ouvert par la main des hommes; son crâne avait été exhumé et ses ossements jetés à tous les vents. Les Arabes avaient sans nul doute profané sa tombe, bien que nous l’eussions entourée d’une forte haie d’épines pour la protéger; ils avaient emporté le linceul et abandonné le corps aux hyènes!

Je fis distribuer à mes hommes le blé trouvé dans le village; ils avaient donc ainsi une provision suffisante pour quelques jours. Et comme je désirais marcher immédiatement sur Shakka, j’envoyai au préalable deux espions arabes Risegat qui, à la suite de différends avec leurs familles s’étaient établis depuis de longues années dans le Darfour. Ils avaient pour instructions de s’enquérir de la route où nous trouverions de l’eau en quantité suffisante et, si possible, de découvrir l’endroit où Madibbo avait concentré ses forces. Le lendemain, des cavaliers de l’ennemi se montrèrent autour de notre camp, ils venaient sans doute en reconnaissance, et se tinrent à une distance respectueuse.

Trois jours après mes deux hommes revinrent m’annoncer que la route était bien pourvue d’eau; que les Arabes avaient emmené leurs troupeaux au sud de Shakka où Madibbo avait aussi rassemblé ses forces; ils n’avaient pu se procurer d’informations plus précises.

Je donnai le signal du départ. Mes hommes étaient dans les meilleurs dispositions, riant, plaisantant, se partageant d’avance le butin, les femmes de Madibbo et de ses sheikhs, d’après l’exemple du Mahdi. Bien que je fusse absolument sans aucune crainte pour ma petite armée, je désirais vivement cependant atteindre Shakka sans être attaqué. Je souffrais de la fièvre et remis momentanément le commandement de la colonne à Sharaf ed Din effendi, qui se tint constamment à mes côtés. Le jour suivant, laissant à l’ouest Kindiri, nous venions de faire halte, quand on signala l’approche des cavaliers ennemis: on sonna l’alarme. Chacun rejoignit aussitôt son poste. Malgré la faiblesse où me mettait la maladie, je me portai à l’arrière-garde d’où l’apparition des rebelles avait été signalée. On apercevait à une assez grande distance quelques centaines de cavaliers; comme la plupart d’entre eux se dissimulaient derrière des buissons, il était impossible d’évaluer exactement leur nombre. Je donnai aux flanqueurs l’ordre de m’appuyer et je me jetai avec la cavalerie régulière et les cavaliers arabes au devant des assaillants. Une escarmouche s’ensuivit. L’ennemi tint bon et conserva sa position, je dus néanmoins avancer un peu, pour permettre à mes hommes de renfort d’entrer en scène. Notre tir était excellent et nos fusils tuèrent ou blessèrent quelques cavaliers; les autres aussitôt battirent en retraite. Nous nous emparâmes de six chevaux, ce qui compensait à peu près les sept que nous avions perdus; deux de nos hommes avaient été tués et nous avions plusieurs blessés. Les pertes des Risegat, dans cette petite escarmouche, devaient être considérablement plus grandes, mais nous ne pûmes nous en rendre exactement compte, étant dans l’impossibilité de prolonger davantage une poursuite qui nous avait déjà entraînés loin de notre troupe plus que ne le commandait la prudence.

Nous revinmes donc à l’endroit où le gros de la colonne attendait et, comme il était encore de bonne heure, et qu’on y voyait encore assez clair, je fis reprendre la marche.

Le soir, nous nous arrêtions dans le voisinage de Omm Waragat. Quoique la fièvre ne m’eut pas quitté, je donnai des instructions pour faire reprendre le lendemain la marche dans le même ordre. A la pointe du jour, nous levions le camp et, après une marche de deux milles, nous arrivions à un endroit découvert et marécageux au sud-est duquel se voyaient quelques petites huttes, telles que les élèvent les esclaves des Risegat qui travaillent dans les champs.

L’avant-garde eut bientôt fait de traverser le marais et d’atteindre les huttes. Je m’y rendis aussi avec mon détachement, pendant que les hommes du carré s’occupaient à pousser et à tirer les animaux qui enfonçaient à chaque pas dans le sol détrempé. A ce moment, j’entendis l’arrière-garde et immédiatement après le flanc gauche donner le signal d’alarme. Quelques coups de feu éclataient. Ordonnant à l’avant-garde de maintenir sa position près des huttes, je me portai au galop vers le flanc gauche du carré, suivi de mes 90 hommes armés de Remington qui couraient au pas gymnastique. En arrivant à l’arrière-garde je constatai qu’il était déjà trop tard. Les Basingers et les réguliers, après la première salve, n’avaient pas eu le temps de recharger leurs armes; l’ennemi fondait sur eux et, écrasés par des milliers d’Arabes à demi-nus, ils se repliaient en désordre vers le centre de la colonne, et avaient presque atteint la ligne de fond du carré; quoique prêts à faire feu, les hommes du carré hésitaient, craignant d’atteindre dans la mêlée aussi bien les amis que les ennemis.

Je fis sonner «formez le carré» et «feu rapide», quoique je courusse moi-même le risque d’être tué puisque je me trouvais à la hauteur du dernier rang du flanc gauche.

La ligne d’arrière du carré tira bien quelques coups de fusil mais ne put réussir à repousser les assaillants. Déjà l’arrière-garde et l’ennemi étaient aux prises, le carré commençait à céder; mes 90 tireurs se mirent alors «à genoux» et ouvrirent sur l’ennemi un feu nourri qui obligea les Arabes à reculer et à diriger leur attaque contre les lanciers dispersés du flanc droit. Cependant ceux d’entre eux qui, à la suite de l’arrière-garde avaient pénétré dans le carré firent de grands ravages parmi les Basingers qui ne pouvaient faire usage de leurs fusils à double canon; l’infanterie n’avait pas même eu le temps de mettre baïonnette au canon tant l’attaque avait été soudaine. Cependant les Arabes engagés dans le carré furent tous tués. Les flanqueurs attaqués à la fois en arrière et de côté eurent plus à souffrir que le carré lui-même; ils se dispersèrent complètement et s’enfuirent dans toutes les directions. Des centaines d’entre eux furent pris et tués par les cavaliers Risegat embusqués dans la forêt.

L’action dura à peine 20 minutes, et pourtant dans un espace de temps si court, nous eûmes à subir des pertes considérables.

Fort heureusement l’ennemi s’était mis à la poursuite des flanqueurs dispersés dans la campagne; et nous avions réussi, grâce au feu de mes tireurs, à le repousser du carré, mais hélas! au prix de quels sacrifices! Ceux de mes hommes qui s’étaient couchés à mon commandement n’avaient pas été très éprouvés, mais les Basingers, troupe fort indisciplinée et qui pour la plupart, ne comprenaient pas les sonneries, avaient terriblement souffert; presque tous nos chameaux avaient été tués. Au moment où la confusion était à son comble, j’aperçus un Arabe qui se sauvait en emportant le sac rouge d’un canonnier; ce sac contenait toute notre provision de mèches à canon. Mais l’Arabe ne se doutait guère que son butin eut pour lui une si mince valeur.

«Kir, dis-je à un jeune nègre qui se trouvait près de moi, et ne me quittait jamais, si vraiment tu es aussi brave qu’on le dit, va et rapporte moi le sac rouge! voici mon cheval», et, mettant pied à terre, je l’aidai à sauter en selle.

Il saisit une lance et courant à toute bride, revint au bout de quelques minutes avec le sac rouge et sa lance plus rouge encore.

Les derniers ennemis avaient disparu dans le lointain. Je fis sonner le rassemblement, quelques centaines d’hommes seulement répondirent à l’appel, je les partageai en deux groupes; la moitié prit la garde tandis que les autres recueillaient les munitions et les armes de ceux qui étaient tombés. Ils les chargèrent sur les chameaux qui nous restaient et allèrent les déposer dans le petit village voisin. Situé sur un terrain sablonneux et ondulé, cet endroit nous permettait de surveiller les alentours et n’offrait aucun abri à l’ennemi qui nous aurait attaqués. Avant qu’il fut midi, nous avions ramassé assez de buissons d’épines pour nous construire une solide zeriba qui nous protégeait. Ce travail fini, nous pûmes enfin nous occuper des blessés. Quelques-uns d’entre eux avaient réussi, pendant que nous élevions la zeriba à se traîner jusqu’à nous; le reste y fut apporté à son tour et nous fîmes de notre mieux pour soulager leurs souffrances.

Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, le terrain était jonché de cadavres; par places ils étaient entassés comme si on les eut déposés les uns à côté des autres.

Il devait y en avoir bien davantage encore dans la forêt hors de la portée de nos regards. Par une coïncidence assez étrange, le désastre avait eu lieu presque au même endroit où plusieurs années auparavant, Adam Tarboush, le vizir du sultan Husein, était tombé, après une défaite semblable. Je procédai ensuite à l’appel nominal de mes hommes, tâche triste et touchante à la fois. Dix de mes quatorze officiers d’infanterie avaient succombé; un onzième était blessé. Les chefs des Gellaba, le sheikh Khoudr, Mangel Medine, Hasan woled Satarat, Soliman woled Farah ainsi que les plus importants de ces marchands Fakih Ahmed, Hassid et Shekeloub avaient été tués. Un seul de mes treize canonniers vivait encore. Le grec Scander, qui malgré les blessures, reçues à Deen, et saignantes encore, avait voulu être des nôtres, était aussi tombé! Tristement, nous rassemblâmes les morts pour leur rendre les derniers honneurs. Sous un monceaux de cadavres Sharaf ed Din fut trouvé le cœur percé d’un coup de lance. Les tombes furent creusées à la hâte dans la terre humide et molle, et les officiers et les chefs furent ensevelis par deux et par trois. Triste besogne! Il nous fallait aussi porter secours aux blessés; ceux qui ne l’étaient que légèrement, pansaient eux-mêmes leurs blessures; pour les cas plus graves, nous manquions des premiers éléments nécessaires et ne pouvions les soigner. Quelques bonnes paroles, c’était hélas! tout ce que nous pouvions leur donner. Un de mes serviteurs avait encore dans sa gibecière du chloride de fer, du taffetas d’Angleterre et quelques bandes de toile. Quand il vint me les apporter, sa vue me rappela tout à coup Morgan Hosan, mon domestique, jeune homme de 16 ans à peine, de belle mine et très intelligent que j’aimais entre tous à cause de son courage, de sa fidélité et de son sang-froid. «Isa, demandai-je au jeune homme à la gibecière, où est Morgan? Il conduisait mon cheval Moubarek. (Sur celui-ci se trouvaient mes sacoches avec mon journal, mes esquisses et différents ustensiles.) C’est une bête un peu vive; peut-être Morgan l’a-t-il enfourchée et a-t-il pu se mettre en sûreté.» (Tous mes chevaux de selle avaient été perdus.)

Isa secoua tristement la tête et me remit, les larmes aux yeux, un morceau de la bride du cheval que conduisait Morgan.

«Qu’est-ce que cela?» lui demandai-je. «Maître, je ne voulais pas te rendre plus triste encore; j’ai trouvé Morgan tout près d’ici étendu sur le sol, un coup de lance dans la poitrine. Lorsqu’il me vit, il sourit: “Je savais qu’on viendrait me chercher, me dit-il; porte mes dernières salutations à mon maître et dis-lui que je ne me suis pas comporté lâchement; je n’ai laissé partir le cheval que lorsque je suis tombé mortellement blessé; les ennemis ont dû couper la bride que je ne voulais pas lâcher. Remets-lui ce morceau et dis-lui que Morgan était fidèle; prends encore le couteau qui est dans ma poche, c’est celui de mon maître, salue-le de ma part.”»

Et Isa me remit le couteau en pleurant. Mes yeux étaient humides de larmes. Pauvre Morgan! si jeune et si brave! Pauvre maître, perdre un tel serviteur, un tel ami!

«Eh bien! raconte-moi la fin, Isa!» murmurai-je.

«Il avait soif; je lui soulevai la tête et je lui présentai de l’eau; il finissait à peine de boire qu’il rendit le dernier soupir.»

Je ne pouvais m’abandonner à la tristesse. Dans l’après-midi, je fis fortifier la zeriba et creuser des tranchées à l’intérieur. Les tambours battirent aux champs, les trompettes sonnèrent, quelques coups de canon furent tirés pour faire comprendre aux fuyards ou à ceux d’entre eux qui légèrement blessés ne pouvaient être bien loin que j’établissais là mon camp. Dans la journée, un grand nombre de mes hommes rentrèrent et au coucher du soleil je disposais encore de 900 hommes, fantassins réguliers et Basingers, tristes débris d’une armée de 8500 hommes. C’était encore une force respectable. Des cavaliers arabes et de la cavalerie régulière, il ne restait plus que 30 hommes.

Très probablement un grand nombre était prisonnier des rebelles; une bonne part aussi avait réussi à s’échapper et était sans doute retournée soit à Dara, soit dans ses villages. Il nous restait toutefois des munitions et des armes en abondance.

Après le coucher du soleil, les Risegat reparurent et furent fort étonnés de nous trouver abrités par un rempart et prêts à livrer bataille. Madibbo nous fit attaquer par ses Basingers; mais ils furent repoussés après un engagement très court. La nuit arriva et nous pûmes prendre un peu de repos. J’étais assis, m’entretenant avec mes officiers, quand les sheikhs Abder Rasoul, Moslim woled Kabachi, et le sultan Bégou vinrent nous proposer de mettre à profit l’obscurité pour abandonner notre position, où nous n’avions que fort peu de chances, après la défaite et les pertes que nous avions essuyées de résister à l’ennemi.

«Vous voulez fuir, leur dis-je. Et que ferez-vous de vos camarades, de vos frères blessés? Les abandonnerez-vous à l’ennemi?»

Honteux, ils restèrent silencieux.

«Eh bien non, votre proposition est irréfléchie; j’en ai parlé avec mes officiers; nous resterons quelques jours ici. Nous n’avons à redouter que la famine et nous pouvons nous en garantir pendant longtemps encore; pendant quelques jours nous mangerons la chair des chameaux tués et blessés. Nous serons sans doute attaqués de loin en loin, mais chaque fois nous repousserons l’ennemi, et nos hommes regagneront la confiance que la défaite d’aujourd’hui leur a fait perdre. Je connais les Risegat, ils ne s’éterniseront pas ici à nous surveiller et nous aurons facilement raison des Basingers de Madibbo et de ceux du sheikh Jango du Bahr el Ghazal qui ont fui jusqu’ici. Les blessés auront le temps de se remettre. Et si, quand ceux qui sont gravement atteints, auront pris le chemin où doivent passer tous les mortels, ceux qui n’ont que de légères blessures auront certainement repris assez de force pour regagner avec nous la patrie. Ma proposition est, je le crois, meilleure que la vôtre.»

Tandis que je parlais, le sultan Abaker approuvait de la tête et tous résolurent de rester.

«Savez-vous quelle est la cause de notre défaite d’aujourd’hui? continuai-je. Ce soir, j’ai rencontré parmi les blessés, l’adjudant de Hasan woled Satarat, commandant l’arrière-garde. Je l’ai questionné: “Sharaf ed Din, me répondit-il, n’a pas suivi tes instructions et a négligé de relever l’arrière-garde comme on l’avait fait les jours précédents. L’infanterie harassée, épuisée par les fatigues de la veille rejoignit de sa propre autorité sa place dans la colonne sans avoir été relevée par des troupes fraîches.”»

«Les porteurs de lances, eux aussi, avaient pris place sans autorisation sur le flanc droit, en sorte que la brusque attaque de l’ennemi ne rencontra aucune résistance sérieuse; Hasan woled Satarat avait à peine à sa disposition plus de 250 Basingers armés seulement de fusils à percussion. Sharaf ed Din a payé de sa vie sa négligence, mais nous avons eu tous à en supporter les conséquences. Il est tard, retournez auprès de vos hommes, encouragez-les, dormez tous pour être en état de supporter les épreuves que la journée de demain nous apportera. Mais toi, Saïd Agha Fouli, dis-je à un capitaine, tu es blessé, à ce que je vois et tu ne pourrais probablement pas dormir; va te placer à la porte de la zeriba et loge une balle dans la tête du premier qui cherchera à sortir sans permission.»

Quand je fus seul, je réfléchis au danger de notre position. Nous pouvions, c’était probable, arriver heureusement à Dara, mais j’avais à déplorer la mort de mes meilleurs officiers et de mes plus sages conseillers et, je craignais aussi que les nouvelles de notre déroute ne parvinssent à Dara avant l’arrivée de mon rapport.

Ces nouvelles pouvaient avoir une influence désastreuse sur le moral de la garnison et l’esprit des habitants. J’éveillai mon secrétaire et je lui fis écrire deux courtes lettres, une à Zogal bey, l’autre au Saghcolaghassi Mohammed Farag, commandant de la garnison, les informant que, malgré les pertes que j’avais subies, l’état général de mes troupes était satisfaisant et que nous arriverions dans une quinzaine à Dara. Si des fugitifs, continuai-je, arrivaient et répandaient des nouvelles alarmantes et sans fondement, il fallait les jeter en prison et les garder à vue jusqu’à mon arrivée.

J’écrivis aussi de ma main quelques lignes à Gottfried Rott le renseignant en peu de mots sur notre position et l’assurant que sous peu j’arriverais à Dara avec le reste de ma troupe. Je l’exhortai à ne pas perdre courage et à relever l’esprit abattu des timides et des poltrons; à cette lettre en était jointe une autre destinée à ma mère et dans laquelle je faisais aux miens mes adieux et leur envoyais ma dernière pensée. Je priais Rott de faire parvenir cette lettre à ma famille au cas où je serais tué dans le combat.

Ces lettres à la main, je me rendis chez Abdullahi Omdramo, sheikh des Arabes Messeria, qui résident dans les environs de Dara; je le réveillai et lui demandai où était son frère Salama.

«Le voici», dit-il, montrant du doigt un homme couché près de lui; je l’éveillai aussi. «Salama, lui dis-je, tu peux me rendre un grand service, et t’en rendre un à toi-même. Tu vois ces lettres, il s’agit de les porter à Dara et de les remettre à l’Européen Rott, que tu as rencontré souvent avec moi. Tu prendras mon cheval que tu connais et qui est une excellente bête. Va, pars tout de suite, traverse au galop le camp des Risegat qui sont pour le moment endormis. Avant que leurs chevaux ne soient sellés, tu auras disparu dans les ténèbres; en deux jours tu peux être à Dara. En récompense de ce service, je te fais présent de la jument noire qui est dans mon écurie.» Je parlais encore que Salama avait déjà fait ses préparatifs.

«Donne-moi les papiers, dit-il brièvement, étendant la main pour les prendre. Avec le secours du Tout-Puissant, je porterai ces lettres à leur destination; mais je préfère monter mon propre cheval. Il ne va peut-être pas aussi vite que le tien, mais il est assez fort pour me porter jusque chez moi. Je connais mon cheval et mon cheval me connaît, et une connaissance réciproque est un grand avantage dans de pareilles expéditions.»

Il sella son cheval. J’écrivis encore quelques mots à Rott pour lui dire de donner au porteur ma jument noire. Il me remercia, enveloppa les lettres dans son mouchoir de coton et, tenant son cheval en bride, il m’accompagna jusqu’à la porte de la zeriba. Nous arrivâmes auprès de Saïd Agha Fouli; il était à son poste, mais la douleur lui arrachait de temps en temps des gémissements. Sa cuisse droite et son bras gauche le faisaient atrocement souffrir. Dès qu’il me reconnut, il ordonna à ses hommes d’ouvrir la porte. Salama enfourcha son cheval; il brandissait sa grande lance de la main droite; de sa gauche, il tenait les rênes et quelques javelots.

«A la garde de Dieu, Salama,» lui criai-je.

«Je me confie en Dieu», répondit-il, et il s’éloigna lentement.

Bientôt nous pûmes entendre le bruit rapide des sabots de son cheval. Quelques minutes après, un ou deux coups de fusils retentirent dans le silence de la nuit, puis tout redevint tranquille.

«Que Dieu le protège!» nous écriâmes nous tous. Nous rentrâmes prendre un peu de repos. La nature reprit bien vite ses droits; accablé de fatigue je m’endormis profondément. A l’aube, mes hommes étaient déjà à l’ouvrage, consolidant les fortifications. Le soleil venait de se lever; comme je m’y étais attendu, l’ennemi renouvela son attaque, et pendant quelque temps, un feu violent fut échangé. Grâce à notre position plus élevée, les Arabes durent bientôt se retirer après des pertes considérables. De notre côté, nous eûmes quelques morts et quelques blessés. Parmi les premiers, était malheureusement Ali woled Hedjas, chef de mes Basingers, un Djaliin d’origine, regardé comme un des plus braves de sa tribu. Nous comptions demeurer là plusieurs jours encore et mes hommes s’empressèrent de réparer la zeriba, non sans avoir rendu les derniers devoirs aux cadavres de mes hommes et à ceux de nos ennemis; ces cadavres, tombés seulement la veille, empestaient déjà l’air.

J’avais parmi mes hommes deux Basingers que j’avais déjà, en certaines occasions, employés pour porter différents messages à mon ami Lupton, le successeur de Gessi dans le poste de gouverneur général du Bahr el Ghazal. Je crus prudent d’avertir cette fois encore Lupton de la situation du Darfour et de l’engager à entreprendre une expédition contre les Arabes Risegat et Habania qui, pendant la saison des pluies menaient paître leurs troupeaux dans sa province. J’avais appris par un Risegat, fait prisonnier la veille et qui n’avait quitté que tout récemment le Bahr el Ghazal que des troubles avaient éclaté dans la contrée qu’il habitait.

Il m’avait raconté que la tribu de Djanghé avait d’abord tenté un soulèvement; mais que, facilement elle était rentrée dans l’obéissance.

Le sheikh Jango avait attaqué Delgaouna et l’avait pillé; mais après une défaite à son tour, il avait rejoint Madibbo et avait assisté à notre combat de la veille avec un contingent de 200 hommes.

Lupton se trouvait dans une meilleure situation que moi. Si ses employés et ses soldats lui restaient fidèles, il n’avait rien à craindre, car la diversité des tribus de sa province ne leur permettrait pas de s’unir dans une action commune contre le Gouvernement. L’élément religieux, le trait d’union entre les tribus du Soudan du Nord n’avait aucune influence sur ses nègres qui tous étaient païens. Les provinces du Bahr el Ghazal sont habitées par les tribus nègres les plus diverses, telles que: les Kara, Runga, Fertit, Kretsh, Baya, Tiga, Banda, Niam-Niam, Bongo, Monbouttou etc.; obéissant chacune à un roi particulier et sans cesse en lutte l’une contre l’autre. Ces inimitiés perpétuelles avaient rendu facile aux habitants du Nil la conquête de ces provinces. C’est ce qu’avait bien compris autrefois Zobeïr. Il était en effet très aisé, de rassembler un certain nombre d’habitants, de les exercer au maniement des armes et d’utiliser leurs forces pour envahir une tribu voisine.

Les chefs sauvages étaient trop ignorants pour comprendre qu’en s’unissant pour s’opposer à l’invasion étrangère, ils conserveraient leur indépendance. On voit rarement des tribus nègres d’origine différente s’unir et marcher d’accord.

Ces tribus ne sauraient obéir qu’à leurs propres chefs, ou bien à des Arabes ou des Européens. C’est le manque d’union et de solidarité qui les a conduites à l’esclavage.

J’écrivis donc à Lupton et l’engageai à marcher contre les Arabes campés sur les frontières du Bahr el Ghazal pour les affaiblir et par suite, les empêcher de pénétrer dans le Darfour.

Je cachai la lettre dans une courge vidée et la fis porter par les deux Basingers.

Pendant les cinq jours que nous passâmes dans la zeriba, nous eûmes chaque jour à subir une ou deux attaques. Le troisième jour, au moment de l’engagement, Koren en Nar, commandant des hommes de Madibbo, un des chefs les plus audacieux des rebelles, fut tué. Dès lors les attaques furent moins violentes. Mais nous allions bientôt avoir à nous défendre contre un ennemi plus terrible...... la famine. Nous avions consommé presque tout ce qui était comestible, il ne nous restait plus un morceau de viande de chameau, il n’y avait plus un grain de blé. Nous dûmes, mes officiers et moi, nous contenter d’une bouillie douteuse faite avec des restes de vieilles croûtes sèches de pain de doura et des feuilles d’une plante nommée kawal. Nous ne pouvions espérer aucun secours. Nous ne pouvions donc rester plus longtemps, car si la famine se mettait de la partie, nous serions bientôt hors d’état de combattre. Je rassemblai mes hommes au nombre d’environ 900, tous armés de fusils à l’exception de quelques Arabes, qui ignoraient le maniement des armes à feu et ne se fiaient qu’à leurs lances; je leur adressai quelques paroles, pour leur rappeler que nous avions à venger la mort de leurs camarades et, que leurs femmes et leurs enfants attendaient impatiemment leur retour. Je les exhortai à la persévérance, au courage, à l’intrépidité et terminai ainsi ma harangue: «Les poltrons nous ont lâchement abandonnés au jour du combat, mais vous, jusqu’à présent vous avez courageusement persévéré; soyez braves cette fois encore et Dieu vous donnera la victoire.» Ils applaudirent et brandirent leurs armes au-dessus de leurs têtes, en signe d’obéissance et de courage. Je fis démonter les armes que nous ne pouvions emporter et jeter les différentes pièces dans l’étang voisin. Quant au bois des armes, on le brûla. Il nous fallut aussi détruire les munitions des fusils à percussion pour qu’elles ne tombassent pas dans les mains de l’ennemi. J’en distribuai le plus possible aux hommes; chacun devait porter 16 à 18 douzaines de cartouches à part, car, en fait de bêtes de somme nous n’avions plus que deux chameaux qui devaient porter notre canon. Je fis enlever le plomb des cartouches et noyer les culots ainsi que la poudre. Le plomb fut placé au fond des fosses et les cadavres placés au-dessus devinrent les gardiens de notre précieux trésor.

Nous étions au samedi, sept jours déjà s’étaient écoulés depuis notre désastre. Au lever du soleil, nous quittâmes la zeriba et formant un carré, assuré par une arrière-garde et des flanqueurs, nous commençâmes notre retraite. Les deux chameaux qui nous restaient et qui portaient le canon furent placés au milieu du carré avec les 160 blessés. Quelques-uns de ces derniers pouvaient marcher; quand à ceux qui étaient dans l’impossibilité de nous suivre, on les fit monter sur les chevaux, chaque cheval portait 2 ou 3 hommes. Nous nous attendions tous à être attaqués dès que nous serions à quelque distance de la zeriba; je fis donc descendre et traîner sur son affût le canon chargé à mitraille.

D’après la tactique des Arabes, tactique que nous connaissions admirablement, si nous repoussions les deux premières attaques, nous n’avions plus rien à craindre.

Nous prîmes la direction du nord, parce que le terrain était plus découvert, mais nous ignorions où se trouvaient les étangs formés par les eaux; nous n’avions plus nos anciens guides qui étaient tombés sous les coups de l’ennemi ou avaient déserté. A peine avions-nous marché pendant une heure, que des cavaliers ennemis commencèrent à inquiéter l’arrière-garde. Le moment décisif était venu, je fis faire halte subitement, rassemblai les hommes des flancs, avec ceux du carré et à la tête de mon escorte particulière composée d’une cinquantaine d’hommes, m’élançai au secours de l’arrière-garde. Le canon prêt à tirer était placé en arrière du carré et des blessés qui n’avaient été que légèrement atteints nous passaient les munitions. Nous ne voyions pas encore l’ennemi, mais nous l’entendions approcher. Dès qu’il parut, une fusillade bien dirigée maintint les assiégeants quelques instants en respect; mais, poussés par les bandes qui les suivaient, ils s’élancèrent en poussant des cris sauvages, agitant de la main droite leur longue lance et tenant dans la gauche de petits javelots. Ils arrivèrent si près de nous que quelques-uns de nos hommes furent blessés, mais nos balles tombant à bout portant dans leurs rangs serrés en firent un carnage effroyable. Peu à peu, repoussés par le canon, ils se retirèrent pour faire place aux Basingers de Madibbo et de Jango. J’avais eu le temps d’amener du renfort du carré; aussi, après un engagement assez court l’ennemi dut-il se retirer. Dès le début du combat j’avais mis pied à terre et confié mon cheval à mon domestique ce qui, dans le Soudan, signifie qu’on renonce à la fuite en cas de revers et que le chef est résolu à vaincre ou à mourir avec sa troupe. A la fin de l’action, mes soldats s’approchèrent de moi tout joyeux; on se serrait les mains et l’on se félicitait mutuellement de ce premier succès.

Pendant que l’arrière-garde repoussait l’attaque des rebelles, le flanc gauche engagé lui aussi avec l’ennemi l’avait également forcé à se retirer. On comprend facilement que notre victoire n’alla point sans quelques pertes et mon meilleur officier, Sedan Agha, se trouvait dangereusement blessé. C’était un Nubien qui avait donné, pendant la campagne du Darfour, une preuve de grand courage, en reprenant, à la tête de 12 hommes seulement, notre canon sur l’ennemi. Promu au grade d’officier, il s’était montré toujours l’un des plus braves et maintenant il était là couché, une balle dans le poumon droit. Je l’interrogeai sur son état. Il me tendit la main et me répondit: «Nous sommes victorieux, tout va bien». Une demi-heure plus tard, il rendait le dernier soupir. Nous avions une vingtaine de morts et de blessés. Nous enterrâmes les premiers rapidement et le mieux qu’il nous fut possible et nous remîmes en marche dans le même ordre et, en prenant les mêmes précautions. Les soldats avaient repris confiance.

A trois heures environ, une nouvelle bande de rebelles fut signalée par l’arrière-garde; plus faible que celle du matin, elle fut repoussée en quelques instants sans aucune perte pour nous. L’endroit où nous étions était bien pourvu d’eau; nous y construisîmes une zeriba pour la nuit. A notre grande surprise, la suite de la journée et la nuit tout entière se passèrent sans que nous fûmes inquiétés; au lever du soleil nous reprîmes notre route, mais pendant la marche nous eûmes une fois encore à repousser l’attaque de l’ennemi.

La colonne marcha toute la matinée sans rencontrer d’eau; de temps en temps nous faisions halte à l’ombre des arbres. Fort heureusement nous découvrîmes quelques _fayo_, (racine très aqueuse semblable à notre raifort) ce qui nous permit d’étancher notre soif; cependant nous avions grande hâte de trouver de l’eau. Fatigués et abattus, mes hommes avançaient avec peine, quand, tout à coup, nous aperçûmes un Risegat qui poussait devant lui son troupeau de moutons. Mes soldats s’élancèrent sur le pauvre diable qui, surpris et effrayé, ne fit aucun effort pour leur échapper. On l’aurait tué sans aucun doute si je n’étais arrivé à temps.

Je fis conduire le troupeau, environ 200 têtes, au centre du carré, et là mes soldats affamés se le partagèrent; je fis donner un mouton par cinq hommes et gardai le reste pour moi et mes officiers. Cette aubaine inespérée était vraiment un envoi de la Providence. Mon domestique m’avait amené l’Arabe, les mains liées derrière le dos. Je promis au prisonnier la vie sauve et une bonne récompense s’il voulait nous conduire à un Foula (marais formé par les pluies) ajoutant que s’il refusait de nous servir de guide, on le ferait mourir dans les supplices. L’Arabe accepta, mais nous déclara qu’il n’y avait dans les environs que de petites mares; cependant si nous voulions camper à quelque distance du lieu où nous étions, il pourrait le lendemain matin nous conduire à un étang assez considérable. Je n’avais pas grande confiance dans le prisonnier et le fis garder à vue par deux officiers et huit hommes, près de mon cheval. Au coucher du soleil la zeriba fut élevée; nous ne manquions pas de racines de «fayo», cependant, durant toute la nuit nous fûmes tourmentés par la soif.

A l’aube on se remit en route et vers midi notre guide nous montra quelques arbres qui paraissaient à l’horizon affirmant qu’on trouverait de l’eau dans le voisinage.

Je fis halte et comme je redoutais toujours une attaque de l’ennemi près du Foula el Bada (l’étang blanc), je fis d’abord charger le canon et pris toutes mes mesures pour parer à un coup de main possible, exhortant mes hommes au sang-froid et à l’obéissance; mais, à peine étions-nous arrivés à proximité de l’eau, que la pauvre troupe altérée ne pouvant plus se contenir s’élança pêle-mêle; je réussis cependant à retenir auprès de moi quarante des hommes de réserve et quarante autres restèrent groupés auprès de Mohammed Soliman, le commandant de l’arrière-garde. Comme je l’avais prévu, l’ennemi se tenait caché derrière les arbres à une assez grande distance heureusement.

Profitant de notre désordre, il nous attaqua de tous les côtés à la fois. Je m’élançai en avant, pendant que Mohammed Soliman couvrait l’arrière-garde. Nos hommes comprenant la gravité de la situation, accoururent au premier signal d’alarme, saisirent leurs armes et après une fusillade de peu de durée mais vigoureuse, l’ennemi fut repoussé! Nos pertes étaient nulles. N’ayant plus rien à craindre, nous élevâmes la zeriba, les moutons furent égorgés et une heure après nous nous régalions du premier repas sérieux que nous ayons eu devant nous depuis bien longtemps. Nous restâmes deux jours en cet endroit et ce ne fut pas trop pour nous reposer de nos fatigues.

Vers le soir on m’annonça qu’un Arabe agitant un mouchoir blanc demandait à entrer dans la zeriba et à me parler. Jugeant prudent de lui cacher le nombre de nos blessés, je me portai moi-même à sa rencontre: c’était un des esclaves de Madibbo, porteur d’une lettre de son maître, me sommant de me rendre et de mettre bas les armes. La missive ajoutait que le Mahdi était déjà sous les murs d’El Obeïd dont il s’emparerait avant peu. Madibbo s’engageait à me traiter avec tous les honneurs possibles et à m’envoyer sous escorte au Kordofan auprès du Mahdi. Je fis part de la missive à mes hommes, qui ne purent retenir leurs éclats de rire ironiques. Je demandai alors à l’esclave si son maître était fou? Le pauvre diable était tellement interdit qu’il répondit n’en rien savoir.

Alors à haute voix, afin que mes hommes puissent l’entendre, je repris: «Dis à Madibbo que, si Dieu nous a fait subir quelques pertes, nous ne sommes cependant pas vaincus. Nous resterons ici; et n’en partirons que quand cela nous conviendra, car Madibbo n’a ni la force, ni le courage de nous en empêcher. S’il croit vraiment à son Mahdi et qu’il veuille goûter prochainement les joies célestes, il n’a qu’à venir demain avec ses hommes, ici même nous l’attendrons de pied ferme.»

Mes soldats s’étaient rassemblés autour de moi et m’écoutaient en riant. Je renvoyai l’esclave, et un loustic le chargea de saluer de sa part Madibbo et de lui dire que nous aurions vraiment un grand plaisir à faire sa connaissance. Mes hommes, au reste, étaient dans les meilleures dispositions et souhaitaient de se rencontrer avec Madibbo pour venger et effacer, si possible, leur défaite d’Omm Waragat.

Le soir même je fis présent à notre guide dont j’avais eu tort de me méfier, d’un morceau de drap rouge, de deux bracelets en argent et de quelques écus. Il remercia avec effusion. Je le fis reconduire hors de la zeriba, lui rendis la liberté, et lui promis de lui rembourser la valeur de son troupeau s’il venait jamais à Dara. Le lendemain, nous sûmes que Madibbo s’était encore rapproché de nous. Après les paroles orgueilleuses de la veille, nous devions être prêts à toute éventualité. Nous ne fûmes pas attaqués cependant. Mes hommes s’amusaient en dehors de la zeriba, à tresser avec les feuilles sèches de palmier de petits bonnets semblables à ceux que portaient quelques-uns des Arabes tués la veille. Trompé par ces apparences paisibles, un cavalier Risegat qui s’était égaré dans notre voisinage s’avança au galop vers notre camp et demanda à être conduit devant son maître. On lui fit mettre pied à terre; sa lance lui fut enlevée et on le conduisit auprès de moi. Alors seulement il s’aperçut de son erreur et, au comble de la terreur il s’écria: «Allahu akbar ana kateltu nefsi!» (Dieu est le plus grand, je me suis tué!) Je le consolai de mon mieux et le remis à la garde de Mohammed Soliman. Je donnai son cheval à Mohammed bey Khalil dont la monture avait été tuée dans la dernière escarmouche. Vers minuit je fis partir pour Dara un piéton chargé de lettres à l’adresse de Zogal bey et de Gottfried Rott. Je leur écrivais que ma santé était excellente et leur annonçai mon arrivée prochaine.

Au matin, je donnai l’ordre du départ et fis dire à Soliman de m’envoyer le prisonnier Risegat. Il m’avoua alors que quelques-uns des soldats, exaspérés de la mort de leurs frères, avaient cherché querelle à l’Arabe et lui avaient brisé la tête à coups de hache. Je voulus savoir les noms des coupables mais Soliman me répondit qu’il lui était impossible de les nommer. Connaissant la situation d’esprit de mes hommes, je crus prudent de ne pas insister.

Dans le commencement de notre marche nous fûmes encore attaqués, mais l’ennemi nous trouvant sur nos gardes se retira après un court échange de balles; nous réussîmes à nous emparer d’un Arabe blessé qui nous apprit que Mohammed Abou Salama et plusieurs sheikhs Habania se trouvaient encore près de Madibbo; le sheikh Jango l’avait encore une fois abandonné, parce qu’un grand nombre de ses parents avait été tué dans le combat d’Omm Waragat. Il voulait, paraît-il, se retirer dans le Bahr el Ghazal. Nous campâmes le soir au sud-est de Deen et atteignîmes le jour suivant Bir Deloua, d’où nous continuâmes sans interruption notre marche jusqu’à Dara. Une lettre de Dara reçue en route m’annonça l’heureuse arrivée de Salama et l’attitude hostile des Mima. Gottfried Rott, en quelques lignes presque illisibles, m’apprenait que le mardi précédent il était tombé malade et désirait ardemment me revoir. Une lettre de Omer woled Dorho affirmait qu’El Obeïd n’était point assiégée; et que, selon l’avis de l’auteur de la lettre, les Arabes Hamer n’oseraient jamais, après les défaites constantes qu’ils avaient essuyées, attaquer de nouveau Omm Shanger.

Les rapports du moudir d’El Fascher étaient satisfaisants, à l’exception des renseignements concernant les Arabes Mima. Les nouvelles de Kabkabia et de Kolkol étaient bonnes aussi. Notre entrée à Dara ne fut certes pas joyeuse. Les parents de mes hommes qui étaient restés dans la ville étaient heureux de revoir leurs maris, leurs frères, leurs pères. Mais combien parmi ceux que l’on attendait étaient restés couchés là-bas et l’on se lamentait et, au chagrin que causait leur perte s’ajoutait la douleur de les savoir ensevelis dans la terre étrangère.

J’avais été blessé trois fois et j’avais grand besoin de repos. Une balle m’avait fracassé l’annulaire de la main droite; on dût couper le doigt à sa racine. J’avais reçu dans la cuisse droite une balle qu’on ne pouvait extraire et un javelot m’avait légèrement égratigné le genou droit. J’avais surmonté toutes les fatigues de la campagne, mais je me sentais affaibli et surmené, aussi les quelques jours de repos que je pus prendre me firent le plus grand bien. Le pauvre Rott qui était gravement malade, voulait changer d’air et se rendre à Fascher.

Saïd bey Djouma n’avait pu encore réunir les chameaux nécessaires au transport des munitions que j’avais réclamées, et je dûs louer tous ceux que je pus trouver à Dara chez les officiers, les fonctionnaires et les marchands. J’en rassemblai ainsi une cinquantaine et les envoyai à Fascher sous la garde de cent hommes d’infanterie; Saïd bey avait pour instructions de charger les munitions et de me renvoyer immédiatement la caravane avec toutes les bêtes de somme qu’il pourrait se procurer.

Je demandai en même temps à Adam Aamir un renfort de cent hommes de l’infanterie régulière et de cent Basingers, qu’il devait m’expédier directement de Kabkabia à Dara. Un officier en qui j’avais pleine confiance et qui se rendait à Fascher fut chargé d’accompagner Rott et de l’installer dans ma maison. Enfin je priai un marchand grec, Dimitri Zigada, de donner au malade les soins les plus attentifs.

Les nouvelles qui nous parvenaient du Kordofan étaient des plus contradictoires; et désirant obtenir des informations plus exactes j’envoyai dans cette province Khalid woled Imam et Mohammed woled Asi, qui étaient l’un et l’autre à ma dévotion. Khalid woled Imam avait été élevé avec Zogal Bey, et quoiqu’ils ne fussent aucunement parents, ils s’aimaient comme deux frères et on les considérait comme tels. C’est pour cette raison que je l’adjoignis à Asi qu’il devait couvrir de sa protection à El Obeïd et qui devait d’autant mieux s’acquitter de sa mission qu’en répondait Zogal, resté près de moi à Dara. Je recommandai à Asi de rester dans les meilleurs termes possibles avec Khalid et de chercher à découvrir si Zogal était en correspondance avec le Mahdi; dans tous les cas, il devait revenir le plus vite possible.

Dès mon arrivée à Dara j’avais fait repartir immédiatement pour Fascher Omer woled Dorho avec ses cavaliers; il ne m’avait laissé qu’un de ses officiers, Ada woled Melik Ousoul, un Sheikhieh de sang royal, auquel je confiai le commandement du nouveau corps de cavalerie levé à Omm Shanger. J’avais été informé que Abo bey el Bertaoui, juge de district à Taouescha, était en relations avec les Mima et tout disposé à la révolte. Ce n’avait d’abord été qu’un soupçon mais il fut bientôt confirmé par les raisons ridicules qu’invoqua el Bertaouipour refuser de venir à Dara.

La caravane de 50 chameaux que j’avais envoyée à Fascher rentra à Dara douze jours après en être partie; elle ne m’apportait que 100 caisses de cartouches pour les Remington et 10 quintaux de plomb. Saïd bey Djouma jurait, selon son habitude, qu’il n’avait pu se procurer un seul chameau supplémentaire et m’envoyait une lettre d’Adam Aamir. Celui-ci disait qu’il lui était impossible de m’envoyer le renfort demandé, le mouvement insurrectionnel étant près d’éclater dans sa province.

Je compris parfaitement la signification de ces refus. Les officiers m’étaient hostiles, et répandaient partout le bruit, que Ahmed Pacha Arabi avait chassé le Khédive, son maître, trop favorable aux chrétiens qu’il admettait trop facilement à son service. Arabi, disait-on, s’était déclaré maître de l’Egypte, avait licencié tout ce qui n’était pas Egyptien (les Turcs et les Circassiens), expulsé les chrétiens et confisqué leurs biens au profit du Gouvernement; moi-même j’étais destitué; l’interruption des communications postales était la seule raison pour laquelle le nouveau Gouvernement ne m’avait pas encore signifié ma révocation.

Ceux qui avaient un peu de bon sens doutaient un peu de ces étonnantes nouvelles; cependant mon autorité en souffrait considérablement.

On ne refusait pas encore de m’obéir, mais on employait tous les prétextes pour retarder l’exécution de mes ordres. La position devenait de plus en plus difficile, pourtant je n’y attachais pas trop d’importance me souvenant du proverbe arabe «El kelb embah ul gamal maschi» (Le chien aboie, mais le chameau avance sans y prendre garde). Bichari bey woled Baker, grand chef des Arabes Beni Halba, que j’avais mandé à Dara, se déclara malade et ne répondit pas à mon appel, mais comme il ne voulait pas encore rompre ouvertement avec moi, il m’envoya deux chevaux et une trentaine de bœufs en me priant de les accepter comme un gage de sa fidélité et de son dévouement, et me promettant de venir aussitôt que sa santé le lui permettrait. Je gardai les animaux et les partageai entre mes hommes. Sur ces entrefaites je reçus à la fois la nouvelle de l’arrivée de Omer woled Dorho à Fascher, et de la mort de Gottfried Rott, qui malgré les soins les plus assidus, n’avait pu se rétablir. Il avait été enterré à Fascher à côté du Dr. Pfund et de Frédéric Rosset morts quelques années auparavant.

Les Mima étaient en révolte ouverte; ils avaient tué un des courriers du Gouvernement et chassé leur propre sultan Daoud qui voulait rester en paix avec nous. Je donnai l’ordre à Omer woled Dorho d’attaquer les Mima avec 300 cavaliers et 200 hommes de troupes régulières; moi-même, j’allai opérer contre les Khauabir qui voulaient se joindre aux Mima. Omer battit les Mima à Fafa et à Woda. Je me mis en route avec 150 fantassins et 50 cavaliers, passai à Sheria et arrivai à Bir Omm Lawai où les Arabes Khauabir, informés de mon arrivée, m’attendaient pour me tenir tête. Après un combat fort court, ils furent complètement défaits et nous capturâmes un nombre considérable de bœufs et de moutons. Je prescrivis à Omer woled Dorho, de laisser une garnison assez forte à Fafa et de me rejoindre avec le reste de ses troupes. A son arrivée il m’apporta des nouvelles assez inquiétantes de Fascher et d’Omm Shanger et me fit part de celles qu’il avait reçues d’El Obeïd. Abo bey avait embrassé le parti des rebelles et, d’après le rapport d’Omer, avait prêté son concours aux Mima dans le dernier combat; je décidai donc d’envoyer Omer à Taouescha (à 130 kilomètres environ de la résidence de Abo bey) avec des forces suffisantes pour détruire la ville. Je fis poursuivre sans grand résultat par les cavaliers d’Omer les Khauabir réfugiés dans leurs collines sablonneuses. Les Khauabir, dans leur territoire aride, entre Taouescha et Dar Mima, n’ont d’autre puits que le Bir Omm Lawai. Pendant la saison des pluies ils boivent l’eau retenue dans les dépressions du sol; quand cette eau est épuisée, ils se contentent du jus aigrelet mais agréable de la pastèque.

Le soir qui précéda le départ de Omer, Abd er Rahman woled Chérif, marchand de Dara qui depuis fort longtemps avait été s’établir à Khartoum demanda à me voir. Comme je l’avais toujours traité avec bonté, disait-il, il se croyait obligé, de m’avertir qu’El Obeïd avait capitulé; il me donnait cette nouvelle, que je devais ignorer sans doute, seulement pour me mettre à même de prendre les mesures nécessaires. Quoique je dusse m’y attendre, ce fut un coup terrible pour moi. Il me fit le récit détaillé de la prise de la ville; car il y avait assisté et n’était parti que trois jours après l’occupation d’El Obeïd par les troupes du Mahdi, afin que la catastrophe me fut du moins annoncée par une bouche amie. La chute d’El Obeïd ne pouvait pas être tenue longtemps secrète; je fis appeler Omer et le saghcolaghassi Soliman Bassiouni et leur communiquai la nouvelle que je venais d’apprendre. Nous tinmes conseil: ma présence à Dara semblait nécessaire; le châtiment infligé aux Mima et aux Khauabir nous laissait, de ce côté là, un peu de tranquillité; nous résolûmes donc de renoncer pour le moment à l’expédition contre Taouescha.

Je chargeai Saïd bey Djouma de l’exécution des mesures nécessaires; il devait faire évacuer Omm Shanger et envoyer la garnison et les marchands à El Fascher. Très vraisemblablement après la chute d’El Obeïd, les tribus arabes du voisinage se porteraient contre Omm Shanger, qu’en raison de sa dangereuse position il nous était impossible de secourir avec les faibles ressources dont nous disposions. Le plus pressé était de concentrer nos forces à Fascher. Je fis renforcer les garnisons de Fascher et de Woda, dans le pays des Mima, pour maintenir libres les communications entre Dara et Fascher. Omer reçut l’ordre de revenir à El Fascher avec ses hommes. Je leur abandonnai ainsi qu’à l’infanterie de Fascher, le butin pris sur les Mima; les animaux enlevés aux Khauabir furent distribués aux soldats de Dara. Le lendemain Omer se rendit à Fascher et je retournai à Dara. En peu de jours, les effets de la nouvelle de nos désastres se firent sentir chez les différentes tribus arabes qui croyaient déjà le moment venu de prendre l’offensive contre le Gouvernement. Le jour même de mon arrivée à Dara, j’avais pris mes mesures pour faire opérer de nombreuses acquisitions de blé; la provision que nous avions déjà pouvait suffire en temps ordinaire, mais dans les circonstances présentes il était sage de prendre des précautions pour l’avenir menaçant qui s’annonçait. Le sheikh Arifi m’envoya un exprès chargé de m’apprendre que sa tribu s’était révoltée et s’était jointe aux Risegat, mais pour lui, fidèle à sa parole, il quittait son pays avec sa famille et ses parents les plus proches pour venir me rejoindre par la route de Dar Beni Halba. Son frère était déjà auprès du grand sheikh de Beni Halba, Bichari bey woled Baker qui s’était engagé par serment à lui assurer le passage jusqu’à Dara. Je m’attendais donc chaque jour à le voir paraître, quand brusquement on m’apporta la douloureuse nouvelle de sa mort; en lui je perdais le plus dévoué de mes alliés parmi les sheikhs arabes. Les Beni Halba qui s’étaient engagés à lui livrer passage voulurent, au moment où Arifi pénétra sur leur territoire, s’emparer de ses nombreux troupeaux de bœufs et de moutons, qui avaient excité leur cupidité. Comme de raison, Arifi n’y pouvait consentir; un combat s’engagea et malgré ses prouesses, le vieux sheikh, emporté par son intrépidité, tomba sous les coups des javelines que lui lançaient les ennemis dissimulés derrière les arbres, pendant qu’il était lancé à la poursuite des cavaliers arabes.

Mohammed woled Asi que j’avais envoyé avec Khalid woled Imam à El Obeïd revint et m’apporta des nouvelles précises du Kordofan. J’appris avec joie que le Gouvernement concentrait à Khartoum une armée considérable pour reconquérir le Kordofan, mais il fallait sans doute attendre bien longtemps encore avant que le corps expéditionnaire fut prêt à entrer en campagne. Je chargeai Asi de répandre partout la nouvelle. Quant au but principal de sa mission secrète, woled Asi, en dépit de ses recherches les plus minutieuses, n’avait pu être renseigné avec précision sur la correspondance établie entre Zogal et le Mahdi; mais il était plus que probable que Zogal recevait du Mahdi des messages et des instructions verbales par l’intermédiaire des marchands. Zogal que l’importance de sa situation et son instruction suffisante mettaient à même de se rendre compte des véritables causes de l’insurrection, devait à tout prix se garder de tenter un coup de main imprudent. En tous cas la capitulation d’El Obeïd rendait notre position très difficile; tout le Kordofan était au pouvoir de l’ennemi et nous étions tenus à beaucoup de prudence et de circonspection.

En apprenant qu’une expédition se préparait à Khartoum le Mahdi devait sans aucun doute retenir auprès de lui ses troupes pour faire face au danger qui le menaçait; par conséquent, nous n’avions pour le moment rien à craindre de lui, mais il n’en était pas de même des tribus arabes que ses circulaires avaient surexcitées. Quoiqu’il dut arriver, notre devoir était de tenir jusqu’à l’hiver; je savais par expérience qu’il faut un temps considérable pour organiser de semblables expéditions et nous ne pouvions compter sur aucun secours.

Malgré le poste que j’avais établi à Fafa, les Khauabir s’étaient de nouveau rassemblés à Omm Lawai; une foule de Mima, auxquels la retraite avait été coupée par les nouveaux postes militaires s’était jointe à eux. Enhardis par la chute d’El Obeïd, ils inquiétaient Sheria et la route postale qui conduisait de Dara à Fascher. La garnison de Fafa était trop faible pour attaquer les rebelles; je dus me décider à entreprendre une seconde expédition contre les Khauabir et les Mima pour les forcer à se disperser et leur faire comprendre que la perte du Kordofan n’avait pas abattu notre courage. Je choisis 250 hommes de la garnison; la plupart d’anciens soldats à toute épreuve. Je tins secret le but de l’expédition et avant de partir, je fis faire à mes hommes l’exercice à la baïonnette pendant quelques jours. J’emmenais tous les chevaux disponibles, environ 70, et, en deux jours j’arrivais à Bir Omm Lawai où était campés les Mima et les Khauabir. Nous n’avions avec nous ni bagages, ni impedimenta quelconques et n’avions ainsi à nous occuper que de nous-mêmes. Nous nous formâmes en colonne d’attaque et l’ennemi bien qu’il fut admirablement pourvu d’armes et soutenu par les Basingers et les gens d’Abo bey de Taouescha, se replia après une légère escarmouche. Quelques Mima, armés seulement de lances et d’épées ayant voulu enfoncer notre front de bataille, furent tués à la baïonnette. Dès que l’ennemi nous tourna les talons, je donnai l’ordre à mes cavaliers de prendre chacun un fantassin en croupe, de se lancer à la poursuite des Arabes, et de venir ensuite nous rejoindre à un endroit que je leur désignai et où l’ennemi avait entassé ses pastèques, dont je voulais m’emparer pour enlever à mes adversaires la possibilité d’étancher leur soif. Cet ordre fut strictement exécuté. Nous fîmes prisonniers un grand nombre de femmes et d’enfants qui se trouvait précisément à l’endroit indiqué; quant aux hommes dispersés dans le désert à la recherche de quelques puits, ils périrent pour la plupart de soif. Je fis conduire les femmes et les enfants a Bir Omm Lawai, et les pastèques furent brûlées. Ces fruits qui peuvent se conserver des mois entiers à la fraîcheur s’altèrent aussitôt que leur écorce est en contact avec la chaleur. Un simple feu de paille suffit à les consumer. Dans l’affaire de Bir Omm Lawai, nous eûmes 16 morts et 20 blessés. Je constatai avec douleur que chaque jour, le nombre de mes hommes diminuait. Si petites que fussent les pertes, elles étaient irréparables. L’ennemi au contraire, qu’il fut vainqueur ou vaincu, voyait constamment ses forces s’accroître. Je fis mener les femmes et les enfants à Sheria et de là dans leur pays à Woda et à Fafa, puis les arbres Heglig qui se trouvaient près de Bir Omm Lawai furent abattus et jetés dans les puits que l’on combla de terre; cela fait, je rentrai à Dara.

Seul Européen dans le pays, au milieu de circonstances aussi périlleuses, chargé d’une responsabilité doublement grave, il me fallait imaginer toutes sortes de compromis que ma conscience d’Européen réprouvait, pour découvrir les projets et les complots de mon entourage.

J’avais par l’intermédiaire de mes domestiques enrôlé dans ma police plusieurs filles publiques qui, selon la coutume du pays, préparaient la bière pour leurs hôtes, des soldats pour la plupart. Ceux-ci à qui le jeu et la boisson faisaient perdre toute retenue ne se gênaient pas devant elles. Dans la conversation on malmenait le Gouvernement, qui donnait les hauts emplois aux chrétiens et qui bientôt serait anéanti par le Mahdi.

Et passant du général au particulier, les soldats émettaient l’opinion que moi aussi, bien qu’ils ne me voulussent aucun mal, j’avais le tort d’être chrétien. Ils voyaient là l’unique raison des pertes graves que nous avions subies dans les derniers engagements.

De pareilles idées ne pouvaient germer dans la tête de soldats nègres ignorants, qui jusqu’alors ne s’étaient pas le moins du monde souciés de religion et qui pratiquaient avec une remarquable tiédeur les devoirs prescrits par la loi du Prophète.

Ils n’étaient que l’écho d’autres personnes désireuses de diminuer mon autorité et de m’enlever la confiance de mes hommes. A mon retour de Bir Omm Lawai, je trouvai que ces bavardages s’étaient considérablement propagés et avaient pris un caractère plus sérieux. Mes domestiques m’apprirent que chez l’une de ces dames se tenaient chaque jour des réunions, où l’on engageait mes hommes à déserter. Ces réunions se composaient toujours de sous-officiers et de soldats de la tribu des For qui, fatigués par une guerre interminable et convaincus que c’en était fait de la domination des Turcs, avaient formé le projet d’aller rejoindre le sultan Abdullahi Doud Benga, successeur du sultan Haroun. Les For constituant la majorité des hommes du bataillon de Dara, la nouvelle était des plus graves. J’envoyai chercher immédiatement l’adjudant-major Mohammed effendi Farag auquel je fis part de ce que j’avais appris; il manifesta un profond étonnement et affirma n’avoir aucune connaissance de ces faits. Je lui recommandai le silence pour ne pas éveiller les soupçons. Je fis comparaître en sa présence un des domestiques qui servait d’intermédiaire entre moi et mes espions et, lui donnai une certaine somme d’argent avec ordre de la remettre à l’une des femmes en question pour que, le lendemain, elle put régaler à ses propres frais les meneurs du complot. Elle devait amener la conversation sur les arrangements du complot et tenir Mohammed Farag caché dans sa maison pendant la fête, de façon qu’il pût tout entendre.

Bientôt le domestique revint nous annoncer que le lendemain mes ordres seraient exécutés. Le surlendemain je livrais au saghcolaghassi les noms des six principaux meneurs que mon domestique m’avait donnés, avec ordre de les arrêter sur le champ. Il était temps; l’entreprise était si avancée que le jour de l’exécution était déjà fixé. Une demi-heure après Mohammed effendi Farag revint avec les six coupables, les mains liées derrière le dos; il y avait un shauish (sergent), trois imbachi (caporaux) et deux sous-officiers adjoints, tous de la tribu des For. Ils commencèrent par nier tout et protester de leur innocence.

«Je sais depuis longtemps, leur dis-je, que vous vous réunissez chez votre compatriote Khadiga, mais je voulais vous laisser le temps de revenir à de meilleurs sentiments; bien inutilement, certes. Hier soir encore vous étiez là et au milieu des pots de bière, vous avez décidé de mettre votre plan à exécution après-demain. Vous vouliez, avec vos camarades de la troisième, quatrième et cinquième compagnies, vous rendre maîtres cette nuit de la porte de l’ouest, massacrer ceux qui résisteraient et aller rejoindre le sultan Abdullahi. Toi, sergent Mohammed, tu t’es vanté de disposer de 200 hommes! Vous voyez que je sais tout; vos dénégations ne servent à rien.»

Ils m’écoutaient en silence et tout tremblants; enfin, voyant que tout était découvert, ils implorèrent leur grâce.

«Allez avec votre commandant, dites devant vos juges ce que vous avez à dire, la loi décidera».

Dès qu’ils furent sortis, je donnai l’ordre au saghcolaghassi de réunir un conseil de guerre, de convoquer tous les officiers de la garnison pour assister à l’interrogatoire, en même temps je faisais ramener tous ceux qui étaient impliqués dans l’affaire, car je craignais que les hommes redoutant la punition qu’ils méritaient ne se missent à déserter; je ne tenais pour responsables que les sous-officiers. Vers midi on m’apporta l’interrogatoire; le jugement n’était pas encore rendu. Je renvoyai le protocole avec l’ordre de prononcer immédiatement le verdict. Le commandant me fit porter un moment après la nouvelle que le tribunal avait condamné les coupables à mort, mais que cependant il me suppliait de leur accorder leur grâce. Mais un exemple était nécessaire et, à mon grand regret, je me vis contraint de confirmer la sentence du tribunal. Elle fut immédiatement exécutée. Le commandant fit sortir les troupes, régulières et irrégulières, hors de la zeriba. Six fosses furent creusées; les condamnés ne montraient aucun signe de terreur; après deux courtes prières, ils furent conduits au bord des fosses, fusillés par les six détachements et enterrés. M’adressant alors aux officiers et aux soldats, je déclarai que quiconque se rendrait coupable de trahison subirait le même sort; j’exprimai l’espoir que ce premier complot serait aussi le dernier; et que, unis comme des amis fidèles, nous verrions de meilleurs jours. Puis je les fis rentrer dans le fort.

J’étais triste et soucieux d’avoir à recourir à de pareils moyens pour maintenir la discipline; moi qui avais déjà perdu un si grand nombre de mes meilleurs soldats. Le soir, je demandai à Mohammed effendi Farag quelle impression l’exécution avait produite sur la troupe.

«Ils comprennent très bien, me répondit-il, que les sous-officiers avaient mérité la mort et qu’ils ont été justement punis; ils reconnaissent aussi que tu t’es montré clément en ne poursuivant pas les hommes impliqués dans le complot.»

«Sois sincère, lui dis-je, et dis-moi toute la vérité. Tu es pour moi un ami, et mieux encore un honnête homme, c’est pourquoi j’ai désiré te parler, seul à seul. Je connais à présent ce que pensent de moi les sous-officiers. Mais quelle est l’opinion des hommes à mon égard? Dis-le moi franchement.»

«Les hommes ont de l’affection pour toi, bien qu’ils te trouvent plus sévère que les chefs auxquels ils ont obéi jusqu’à présent. Ils t’aiment cependant parce que tu veilles à ce que leur solde soit régulièrement payée, parce que tu es généreux, parce que tu partages entre eux le butin, ce qui ne se faisait pas auparavant. Mais la campagne de cette année a été rude et nous a coûté des pertes sérieuses; les hommes sont fatigués de ces combats perpétuels.»

«Nous n’y pouvons rien, repris-je; si nous nous battons, ce n’est pas par le plaisir de faire des conquêtes nouvelles, ni par amour de la gloire, j’aimerais bien mieux, moi aussi, me reposer. Les hommes devraient le comprendre.»

«Nous le comprenons parfaitement, répliqua Mohammed Farag, mais les pertes que nous avons faites et qui auraient pu être évitées, ont terriblement affecté nos soldats. L’un a perdu son père, l’autre son frère, un troisième des amis, des parents; cela les épouvante et leur fait prendre les combats en horreur.»

«Je n’ai pas, il est vrai, à déplorer la perte de parents, mais combien d’amis ont disparu; ma vie est exposée tout autant que celle des autres soldats; je suis toujours avec eux et les lances et les balles ne m’épargnent pas plus que les autres.»

«Nous le savons aussi, me répondit-il, et tu dois leur rendre justice. Ils t’obéissent ponctuellement à toi, un étranger. Ils te suivent partout et toujours ils sont prêts à donner leur vie pour toi.»

«Ah! je suis un étranger, bien! est ce là tout ce que l’on me reproche? Parle franchement.»

Mohammed Farag appartenait à la catégorie des officiers instruits. Il avait fait ses études au Caire dans différentes écoles et n’était entré que par contrainte dans l’armée. C’était un de ces rares hommes qui reconnaissent le mérite des autres, et qui apprennent volontiers de ceux qu’ils croient plus instruits qu’eux-mêmes. Ce n’était ni un fanatique, ni un impie, mais c’était un joueur passionné et de tempérament irritable. Aussi, à la suite de certaines aventures, il fut banni du Caire et exilé au Soudan. Comme j’en appelais de nouveau à sa sincérité, il releva la tête et me regardant dans les yeux: «Tu exiges la franchise, tu veux la vérité, soit! On ne te reproche pas ta nationalité, mais ta croyance. Maintenant tu sais tout!»

«Pourquoi ce reproche? lui demandai-je encore; depuis les longues années que je suis au Darfour, tout le monde sait que je suis chrétien, et je n’ai jamais remarqué un signe de méfiance ou d’antipathie.»

«Sans doute; mais autrefois ce n’était pas la même chose; le pays était tranquille, mais aujourd’hui ce misérable coquin de Dongolais, ajouta-t-il en s’échauffant, s’il fait un étendard de la religion, il a partout ses émissaires qui intriguent pour son compte. On a fini par persuader aux soldats (qui l’a fait, je n’ai pu l’apprendre) que comme chrétien tu ne gagnerais jamais une victoire dans cette guerre religieuse; que dans chaque combat, tu subirais des pertes énormes et que, le jour où tu finirais tu serais tué toi-même. Un soldat ignorant, cela se comprend trop bien, croit facilement à toutes ces insinuations et attribuera ta défaite à la religion que tu professes. Nos hommes sont malheureusement trop stupides pour comprendre que nos pertes sont dues à la supériorité des forces des rebelles et que si nous ne recevons pas de renfort de l’extérieur, la catastrophe finale deviendra de jour en jour plus probable.»

«Et si je me faisais musulman, demandai-je, mes soldats croiraient-ils à ma conversion et auraient-ils plus de confiance en moi, leur espérance de vaincre aurait-elle quelque chance de renaître?»

«Certes ils croiraient à ta sincérité, car depuis ton arrivée dans le pays, tu as toujours montré de l’estime pour notre religion et même tu l’as fait estimer par d’autres. Leur confiance en toi deviendrait plus grande et leur courage se releverait. Mais changerais-tu de foi par conviction?» me dit-il en riant.

«Tu es un homme raisonnable et instruit, Mohammed Farag; laissons la conviction de côté; les événements sont souvent plus forts que nous et nous obligent parfois à agir contre nos propres pensées. Je tiens à ce que les soldats abandonnent leurs stupides préjugés qui me mettent dans l’impossibilité d’accomplir les devoirs qui m’incombent. Peu m’importe que d’autres me croient ou ne me croient pas sincère. Je te suis reconnaissant de ta franchise et demande de garder pour toi notre conversation. Bonne nuit!»

Longtemps je réfléchis à ce que je venais d’entendre, et après une nuit d’insomnie je résolus de me donner comme musulman à mes soldats. Je n’ignorais pas que j’allais me placer dans une position très fausse, mais c’était le seul moyen d’écarter les intrigues qui menaçaient de paralyser mon activité; je regardais comme de mon devoir de ne rien négliger pour conserver intact, autant que cela me serait possible, le territoire que le Gouvernement m’avait confié. Bien que je n’eusse guère de préjugés en matière de religion j’avais toujours été, cependant, par éducation et par conviction, un bon chrétien.

Au lever du soleil, le lendemain matin je fis venir Mohammed effendi Farag et lui donnai l’ordre de rassembler les troupes de la garnison et de m’attendre; puis je mandai auprès de moi Zogal bey, le Kadhi Ahmed woled el Bechir et le Serr et Toudjar (chef des marchands) Mohammed Ahmed. Avec eux je me rendis à cheval à l’endroit où étaient rangées les troupes, et pénétrant avec les officiers au milieu du carré:

«Soldats, leur dis-je, nous avons à traverser des temps difficiles; c’est dans le danger que l’homme montre ce qu’il vaut. Jusqu’à présent vous vous êtes fidèlement et bravement comportés et je suis convaincu que vous continuerez à faire de même. Nous combattons pour notre maître, le Khédive, souverain de ce pays, nous combattons aussi pour notre propre existence. J’ai toujours partagé vos joies et vos peines, je ne vous ai pas abandonnés dans le danger, j’y ai fait face avec vous et j’y ferai face encore à l’avenir, ma vie n’a pas plus de valeur que la vôtre!»

«Allah jetawwil umrak, Allah jechallik (Que Dieu prolonge tes jours, que Dieu te garde),» s’écrièrent les soldats.

«J’ai appris à mon grand étonnement, continuai-je, que plusieurs d’entre vous me regardent comme un étranger et un infidèle. Vous-même appartenez vous tous à la même tribu? Cependant si je suis né bien loin d’ici, je ne suis pas un étranger, ni un infidèle, je suis moi aussi, un «croyant» comme vous!»

«Eschhado an lâ ilaha ill Allah, wa Mohammed rasoul Allah!» s’écrièrent les soldats brandissant leurs armes et me félicitant. Zogal et les officiers s’approchèrent et serrèrent la main que je leur tendis. Quand l’ordre fut rétabli, je leur promis que chaque vendredi, à partir de ce jour, j’assisterais publiquement avec eux à la prière. Je fis rompre le carré, les hommes retournèrent à leur chambrée. J’invitai Zogal bey et les officiers à venir chez moi et leur offris des rafraîchissements. Tous manifestèrent leur joie et m’assurèrent de leur fidélité et de leur obéissance; ils eurent l’air de ne mettre nullement en doute la sincérité de ma conversion; de mon côté je fis semblant de croire à la sincérité de leurs sentiments. Lorsqu’ils se furent retirés, je donnai l’ordre à Mohammed Farag de choisir 20 des meilleurs bœufs de notre provision et de les distribuer aux hommes comme «karama» (repas de sacrifice), et de donner un bœuf à chaque officier, le tout à mes frais.

Ma décision parut avoir une bonne influence sur les soldats; ils ne marchaient plus à contre-cœur contre l’ennemi qui augmentait de jour en jour.

J’avais autrefois envoyé Gebr Allah Agha à Sirga et à Arabo, district habité par les sauvages For et désolé par la guerre, avec mission de porter secours à ses compatriotes. Au lieu de leur venir en aide, il les avait vendus aux Gellaba et s’était pour ce trafic servi d’une méthode tout à fait nouvelle et qu’il avait lui-même inventée. Il avait obligé les femmes à épouser des Gellaba, qu’il avait fait venir pour cette affaire, par trois ou quatre femmes pour un mari; et il fit partir ces malheureuses avec leurs maris, et en compagnie de leurs sœurs et de leurs frères. Gebr Allah avait reçu des marchands d’esclaves une petite somme d’argent par tête.

Instruit de ces faits, je fis surveiller la route où devait passer la caravane et arrêter un convoi composé de ces nouvelles mariées et de leurs parents. Gebr Allah fut conduit à Dara et mis aux fers. Après un emprisonnement de vingt mois environ, on le mit en liberté sous caution, mais il disparut aussitôt avec ses répondants et alla se joindre aux Beni Halba qui depuis le meurtre du sheikh Arifi étaient en pleine insurrection. Les Arabes Beni Halba formaient la tribu la plus puissante du Darfour, après celle des Risegat; ils commencèrent les hostilités en attaquant d’abord par petits groupes les tribus des Tadjo et des Messeria, qui habitaient les environs de Dara et étaient restées fidèles au Gouvernement. Désirant éviter tout d’abord les moyens violents, j’envoyai des messagers à Bichari bey woled Baker, et lui enjoignis de cesser ses incursions; il laissa ma lettre sans réponse, mais parut cependant tenir compte de mes menaces, car les tribus du voisinage furent laissées quelque temps tranquilles.

Des marchands du Kordofan, qui moyennant une forte redevance avaient consenti à me servir d’espions m’informèrent que presque chaque jour des renforts arrivaient du Caire à Khartoum et que le Gouvernement était disposé à envoyer une armée plus importante encore, pour reconquérir le Kordofan. Cette armée, à ce que l’on racontait, était commandée par des officiers européens. Mais tous les habitants de la contrée, sans aucune exception, avaient fait cause commune avec le Mahdi et étaient résolus à résister jusqu’au bout au Gouvernement.

Dans le Darfour, toutes les tribus du Sud étaient en pleine révolte, mais grâce à nos postes militaires, les tribus du Nord n’avaient du moins jusqu’alors fait aucune démonstration hostile. Depuis longtemps déjà, on ne payait plus ni les impôts, ni les redevances et la solde de l’armée était prélevée sur nos réserves.

De jour en jour le pouvoir croissant du Mahdi amenait un changement dans les dispositions de Zogal bey, qui m’assurait invariablement de sa fidélité et de son dévouement; mais je comprenais très bien que son plus cher désir était de voir enfin le triomphe de son cousin le Mahdi. Il était moins entraîné par le fanatisme que par la vanité, et se sentait flatté dans son amour-propre d’être le plus proche parent de celui qui devait être un jour le maître du pays; ajoutez à cela l’espoir bien naturel d’arriver par l’intermédiaire du Mahdi à une position prédominante, et sa tendance révolutionnaire est parfaitement expliquée. Il était vraiment aimé de ses fonctionnaires et de ses soldats; de plus, quoique Soudanais, il avait reçu une assez bonne éducation et on le trouvait toujours prêt à rendre service; quand son intérêt n’était pas en jeu, il ne manquait pas d’une certaine générosité. Fort riche avec cela, il menait grand train et tenait toujours table ouverte. Mais ce qui lui gagnait surtout le cœur de ses subordonnés c’est que, tout en étant vice-gouverneur, il pardonnait largement les injures et fermait un œil et même les deux, laissant aux fonctionnaires toute liberté de s’enrichir par les moyens qu’ils trouvaient les plus commodes, ces moyens fussent-ils illicites!

Grâce à son influence, presque tous ses parents avaient été pourvus d’excellentes places. C’était, comme on le voit, un homme avec lequel je devais compter. Je devais surtout m’attacher à le mettre hors d’état de nuire, au moins pendant la période critique que nous traversions; il n’eut pas été prudent de recourir à la force; c’eût été jeter la division dans les faibles forces dont je disposais, ce qui aurait pu avoir pour moi les conséquences les plus graves. Les Arabes disent: «Ebad en nar min el cotton ou ente tertach» (tiens le feu éloigné du coton et tu trouveras le repos).

Je convoquai un jour Mohammed effendi Farag, Mohammed woled Asi et Kadhi el Bechir qui tous étaient restés fidèles au Gouvernement désirant sincèrement son triomphe; je leur soumis le plan que je me proposais d’exécuter et leur demandai le secret le plus absolu. Ils approuvèrent mes projets et en réclamèrent instamment l’exécution. Dès qu’ils furent sortis, je fis appeler Zogal bey et seul avec lui, nous eûmes une entretien sur la situation.

«Zogal, lui dis-je, nous sommes seuls et Dieu seul est notre témoin. Pendant des années nous avons partagé le pain et le sel et, quoique dès mon arrivée ici je me sois trouvé ton supérieur, nos rapports, comme tu le sais, ont toujours été plutôt amicaux que officiels. Je demande de toi deux choses; la franchise d’abord et un service ensuite.»

«Ya Moudir Umum! (O, gouverneur-général! ce qui est la formule ordinaire,) tu es, comme tu le dis, mon supérieur et mon ami, ordonne et j’obéirai.»

«Ton cousin, le Mahdi, a conquis le Kordofan. El Obeïd est tombée, la population entière s’est jointe à lui; la contrée qui s’étend d’ici au Nil est entre ses mains. Ces succès extraordinaires ont fait incliner ton cœur vers lui. Tu oublies les bienfaits dont le Gouvernement t’a comblé, tu oublies les marques de distinction et les décorations que t’a conférées le Khédive, tu oublies les devoirs qui incombent à tes fonctions que tu t’es engagé à accomplir. Parle, n’en est-il pas ainsi?»

«C’est vrai, répondit tranquillement Zogal, le Mahdi est mon cousin et les liens du sang m’unissent à lui. Cependant jusqu’à présent, j’ai fidèlement accompli mon devoir et je continuerai toujours à l’accomplir.»

«Tu es, certes, habile à sauvegarder les apparences; tu ne t’es pas rendu coupable de manquement public à tes devoirs; cependant j’ai appris que tu es en correspondance avec le Mahdi, pourquoi me l’avoir caché?»

«Je ne suis pas en correspondance directe avec lui, répondit vivement Zogal, j’ai reçu, il est vrai, de loin en loin des messages que m’apportaient verbalement des marchands du Kordofan. Mais j’avais juré d’abord de tenir secrets ces messages et c’est pourquoi je ne t’en ai pas instruit. Les nouvelles qu’on m’apportait ainsi ne concernaient que le Kordofan, et n’avaient nullement pour but de me gagner à la cause du Mahdi.»

«Soit, lui répondis-je, je ne te demande pas de justification. As-tu entendu parler de l’expédition que le Gouvernement prépare pour reconquérir le Kordofan?»

«J’ai entendu dire, affirma-t-il, que de nombreuses troupes sont arrivées à Khartoum et qu’on va tenter de reconquérir le pays.»

«On ne tentera pas seulement de le reprendre, mais on le reprendra. Ecoute, tu es un homme sensé et intelligent, tu dois bien comprendre que si j’y suis obligé, je puis encore te mettre hors d’état de nuire, mais je n’ai aucun intérêt à le faire et n’en ai pas non plus l’intention.—Je serais désolé d’avoir à sévir contre toi, qui pendant de longues années as loyalement servi le Gouvernement et qui as été mon ami. Je veux faire autre chose. Je vais à présent même te retirer les fonctions de vice-gouverneur. Avec mon consentement tu vas partir pour le Kordofan, où tu verras de tes propres yeux l’importance du mouvement religieux dans cette province. De loin les succès des rebelles auxquels viennent se mêler des faits plus ou moins miraculeux font une certaine impression et rendent peut-être la rébellion sympathique, tandis qu’examinés de près, ils ne sont plus ni aussi séduisants, ni aussi alarmants. Je te remettrai des lettres pour le Gouvernement; tu les enverras secrètement du Kordofan à Khartoum afin qu’on soit là-bas renseigné sur la nature de ta mission. Comme les troupes concentrées à Khartoum se mettront probablement en marche le mois prochain pour le Kordofan, emploie toute ton influence sur ton cousin et empêche-le d’entreprendre quoi que ce soit contre le Darfour et d’envoyer aux tribus arabes des proclamations qui les poussent à la révolte. Ce sera un avantage pour lui et pour toi.

«Si l’expédition réussit, je prends la responsabilité de ta conduite et tu n’as rien à craindre; si, Dieu nous en préserve, si le Mahdi reste vainqueur, nous n’aurons plus à compter sur aucun secours et serons forcés de nous rendre. Dans ce cas, il sera également avantageux pour tous de reprendre le pays sans qu’il ait été auparavant livré au pillage. Comme caution de la mission dont je te charge, je garde ici dans la forteresse tes femmes, tes enfants et tes parents; le Mahdi aura, je pense, quelque égard pour eux et, par amour pour toi, il ne voudra pas mettre leur vie en danger.»

«J’exécuterai tes instructions, et te prouverai ma loyauté, dit Zogal. Me donneras-tu une lettre pour le Mahdi?»

«Non, lui répliquai-je, je ne veux rien avoir à faire avec lui. Tu lui feras part, je le sais, de toute notre conversation et ton cousin est assez rusé pour reconnaître à part lui que j’ai raison. Penses-y, il cherchera à tirer profit pour lui-même et de toi et de ta mission, mais sois ferme! Aussi longtemps que tu tiendras fidèlement ta promesse, je prendrai soin de ta famille et bien que destitué aux yeux du monde, je continuerai à te payer ta solde entière; mais si tu viens à manquer à nos conventions, je serai complètement dégagé et les otages supporteront le châtiment de ta trahison.

Tu partiras d’ici le plus tôt possible; je te donne trois jours pour faire tes préparatifs et te procurer des provisions, cela est suffisant.»

«J’aurais préféré rester avec les miens; cependant puisque tu exiges de moi cette mission qui te prouvera ma loyauté, je partirai quoiqu’il m’en coûte.»

Je fis appeler Mohammed Farag, Mohammed woled Asi et le cadi et, en présence de Zogal, je leur fis part de l’arrangement que nous venions de prendre. Ils en témoignèrent une grande surprise et exigèrent de Zogal qu’il prêtât solennellement serment de fidélité. Celui-ci jura sur le Coran et par le serment sacré du divorce de n’agir qu’en vue de la mission à lui confiée. J’écrivis alors les lettres au Gouvernement, relatant en peu de mots la situation du Darfour et les remis à Zogal. Trois jours après, Zogal quittait Dara accompagné d’un de ses parents et de trois serviteurs. Il se rendit par Taouescha à El Obeïd.

Les tribus le connaissaient bien comme un parent du Mahdi; il n’avait donc rien à craindre pour sa sécurité; il devait, au contraire, être reçu partout à bras ouverts.

Je fis établir à la hâte de nouvelles batteries dans les angles du fort, et emmagasiner tout le blé que je pus trouver.

Nous ne fûmes pas longtemps tranquilles; Bichari bey woled Baker, grand sheikh des Beni Halba, à l’instigation de son beau-père, le sheikh Tahir el Tigani s’apprêta à envahir les environs de la ville. Il surprit les Tadjo et une partie des Arabes de Messeria, en tua un certain nombre, et enleva les femmes et les enfants. A cette nouvelle, je plaçai sous le commandement de Matter, un des parents de Zogal, 250 fantassins, 100 Basingers et plusieurs des Basingers armés de Zogal, et nous quittâmes Dara le jour suivant. Une maladie avait décimé mes chevaux, et je ne pus en prendre que 25. Le troisième jour j’atteignis Amake; là les Beni Halba, commandés par Bichari bey m’attaquèrent; ils étaient très nombreux, mais bien peu d’entre eux étaient armés. Ils ne purent soutenir longtemps notre feu et se retirèrent. Le jour suivant, après un nouveau combat, très court, ils furent encore une fois dispersés. Nos pertes étaient insignifiantes.

Les soldats attribuèrent ce résultat non pas au petit nombre d’armes de l’ennemi, ni au manque de courage de l’adversaire, mais à l’efficacité des prières que je faisais en commun avec eux, chaque vendredi.

Nous marchâmes directement sur Hachaba, où était le camp du grand sheikh, nous l’en délogeâmes, et enfin conclûmes la paix avec lui.

Entre autres conditions, j’exigeai 20 chevaux et 2000 bœufs.

Fakîh Nuren, un parent de Bichari bey remplit les fonctions de parlementaire, et m’assura que le sheikh ne demandait pas mieux que de signer la paix; cependant mes conditions lui parurent un peu exagérées. Voulant en finir au plus vite, je consentis à accepter la moitié de ce que j’avais d’abord exigé, à la condition qu’à l’avenir les Beni Halba s’abstiendraient de toute agression.

Je consentis aussi à renvoyer les femmes et les enfants qui avaient été faits prisonniers et retournai à Dara. Deux jours après Fakîh Nuren arrivait à son tour et, à son grand regret, disait-il, m’annonçait que mes dernières propositions de paix avaient été repoussées par les Arabes, bien que Bichari les eut acceptées. Les Arabes étaient poussés par le sheikh Tahir el Tigani, d’autre part Bichari bey, sur sa proposition pacifique avait été traité de lâche par sa jeune femme. Blessé dans son honneur, il se voyait malheureusement contraint de continuer les hostilités. Fakîh Nuren m’apportait les salutations du grand sheikh et me priait de lui faire parvenir au moins quelques gâteaux de farine d’orge saupoudrés de sucre, comme je lui en avais envoyé souvent à Dara.

J’en avais encore par hasard une corbeille que les femmes de Zogal m’avaient donnée la veille de mon départ; je n’y avais pas encore touché et je les remis à Fakîh Nuren pour Bichari. Fakîh Nuren me quitta le cœur navré, persuadé qu’il était du désastre qu’amènerait la prochaine rencontre. De Hachaba je partis pour Djourou. En route, les cavaliers de l’avant-garde, une douzaine environ, furent tout à coup attaqués par Bichari bey lui-même qui franchit leur ligne en blessant légèrement un cavalier et, lançant son cheval entre l’avant-garde et le gros de mes troupes, il alla se poster sur la gauche de notre colonne à 800 pas de la lisière de la forêt. Je le reconnus à temps, car il était passé à 300 pas de moi et je défendis de tirer sur lui. Le voyant immobile, je lui envoyai un de mes nègres sans armes.

«Isa, dis-je à celui-ci, va saluer de ma part le sheikh Bichari, et recommande lui de montrer sa bravoure à sa femme d’une autre manière car il se fera tuer s’il s’approche encore de nous comme il l’a fait.»

Nous continuâmes notre marche, mon domestique qui s’était arrêté quelques instants auprès de Bichari revint avec ce court message: «Bichari t’envoie ses meilleures salutations, et te fait dire qu’il ne désire pas vivre plus longtemps, il cherche la mort.» Il la trouva en effet.

Arrivés à Djourou nous nous mîmes à construire notre zeriba. Le propriétaire du village voisin vint nous demander aide et protection, ce que nous lui accordâmes volontiers. C’était un Gellaba nommé Ahmed woled Seroug établi là depuis des années. Il m’apprit que depuis la veille Rahmet Allah, neveu de Bichari, attendait chez lui, l’occasion de me demander son pardon; mais, qu’à mon approche, il avait pris peur et s’était réfugié dans la forêt. Je lui envoyai par Ahmed Seroug le pardon demandé ainsi que les assurances de paix et lui fis dire de venir me trouver. Après le coucher du soleil, il arriva pieds-nus, tête-nue, me jura fidélité, et promit d’empêcher sa tribu de prendre les armes; il m’avoua que la plupart de ses compatriotes ne continuaient la guerre que d’après les instigations du sheikh Tahir. Le lendemain se passa tranquillement. Vers le soir Rahmet Allah revint amenant deux autres Arabes qui m’informèrent que Bichari bey avait rassemblé toutes ses forces pour m’attaquer le lendemain.

La veille, Mohammed bey Khalil et le sultan Abaker el Bagaoui de Dara m’avaient rejoint avec une quarantaine d’hommes à cheval. Je disposais donc de près de 70 cavaliers. La zeriba était établie à proximité des puits, découverte et permettait de surveiller l’horizon dans toutes les directions. Au lever du soleil, le jour suivant, j’aperçus l’ennemi au bord de la forêt. Persuadé que même la bravoure de Bichari n’amènerait pas les Beni Halba à m’attaquer dans la zeriba, je fis avancer les troupes à 300 pas en dehors de l’enceinte. Je postai la cavalerie sur le flanc, et expédiai 20 cavaliers chargés d’attirer l’ennemi hors de la forêt. Ils avaient à peine commencé à se mettre en route, que nous vîmes deux cavaliers ennemis s’élancer sur eux à toute bride la lance en l’air. C’était Bichari et un de ses domestiques. Avant qu’ils eussent atteint mes hommes, le cheval de Bichari trébucha et tomba; pendant que son compagnon l’aidait à se relever, mes hommes se lancèrent sur eux. Bichari eut l’œil gauche crevé d’un coup de lance, et la tête traversée du même coup, il tomba mortellement blessé. Son compagnon fut tué d’un coup de lance dans le dos. Je courus au galop jusqu’à la place où Bichari rendait l’âme. Son fils Abo, accouru au secours de son père, fut grièvement blessé, mais il réussit à s’échapper. Je fis avancer l’infanterie et, ordonnant à chaque cavalier de prendre en croupe un homme de l’infanterie, je les lançai à la poursuite de l’ennemi. Comme toujours, les Arabes privés de leur chef cherchèrent leur salut dans la fuite. Lorsque nous atteignîmes ceux qui couraient à pied à 3000 pas environ, ils étaient déjà absolument épuisés par la course. Mes fantassins mirent pied à terre et tuèrent comme des lièvres les rebelles déjà à demi morts, tandis que nous poursuivions les cavaliers. Il ne fut fait aucun quartier, mes hommes voulant venger la mort du sheikh Arifi.

Dans l’après-midi, nous rentrâmes à la zeriba dont nous nous étions fort éloignés, le chemin était semé des cadavres des Arabes. A l’entrée de la zeriba, près du cadavre de Bichari, son neveu affligé, pleurait sa mort. Les officiers demandèrent la permission de couper la tête à Bichari et de l’envoyer à Dara. Par égard pour Rahmet Allah qui déjà avant la bataille avait demandé la paix, je refusai et remis le corps à Rahmet; je lui donnai même un morceau de toile pour en faire un linceul à son oncle. J’assistai à l’ensevelissement de Bichari, de cet ancien ami qui avait combattu contre ses convictions, et qui avait enfin trouvé la mort qu’il cherchait désespérément. Vers le soir seulement, mes cavaliers rentrèrent de leur poursuite. Nous avions deux morts et plusieurs blessés. Notre butin consistait en 50 chevaux et quelques centaines de vaches; celles-ci et la moitié des chevaux furent partagées entre les hommes; les 25 chevaux restant étaient destinés à renforcer ma modeste troupe de cavaliers.

Le lendemain des espions se rendirent au village de Roro où le sheikh Tahir el Tigani s’était installé et me firent savoir qu’il s’y trouvait en effet. Je résolus donc d’aller le surprendre dans son nid, sans nul délai, cette nuit même. Mais à mon arrivée, le nid était vide; Tahir avait dû être avisé de mon arrivée. Mes soldats emportèrent tout ce qui pouvait s’emporter et incendièrent le village.

Je retournai à Djourou. Le «ver de Guinée» me faisait éprouver aux cuisses et aux pieds des douleurs intolérables et je pouvais à peine me tenir à cheval. Les Beni Halba étant écrasés, je n’avais pas besoin de rester plus longtemps; je remis donc le commandement à Mohammed bey Khalil, l’invitant à continuer à harceler les Beni Halba, mais à ne pénétrer, en aucun cas, dans le district des Taasha. Ces derniers m’avaient écrit pour m’assurer de leur fidélité envers le Gouvernement et effectivement, cette tribu fut du petit nombre de celles qui pendant la longue durée des troubles du Soudan ne prirent jamais les armes contre le Gouvernement, et restèrent constamment neutres. Je les engageai, par écrit, à regarder comme leur propriété, les troupeaux de leurs ennemis d’autrefois, les Beni Halba, si ceux-ci venaient à se réfugier chez eux, leur déclarant que je n’éleverais jamais de prétention sur ces troupeaux. Avec une escorte de 10 hommes je rentrai à Dara.

Les nouvelles de Fascher étaient encore satisfaisantes, les tribus du voisinage ne s’étaient pas montrées hostiles contre le Gouvernement. Mais, le chef du poste d’Omm Shanger, Saïd bey Djouma avait refusé d’obéir à l’ordre que je lui avais donné de retourner à Dara; les prières et les présents des marchands de la ville l’avaient séduit et il s’était décidé à rester; attaqué par les Arabes, il réussit à les repousser, bien que les routes fussent encore coupées et qu’un de mes fidèles sheikhs, Hassan bey Omkadok, eût passé à l’ennemi.

Une quinzaine de jours plus tard, Mohammed bey Khalil rentra à Dara avec un riche butin qui fut laissé aux soldats. Il amenait en outre avec lui plus de 2000 bœufs dont un tiers fût de même distribué aux hommes et aux partisans fidèles du Gouvernement; le second tiers fut remis en dépôt à Mohammed effendi Farag et le reste échangé contre du blé et des étoffes de coton. Cependant, en dépit de nos succès sur les Beni Halba, notre situation était loin d’être satisfaisante. Tous les yeux étaient tournés vers le Kordofan où régnait le Mahdi et d’où il envoyait dans toutes les directions ses émissaires pour appeler les habitants à la révolte. Dans la province de Dara, outre les Taasha, il n’y avait de tranquilles que les Messeria, les Tadjo, les districts de Bringel et de Sheria; et encore ces derniers, placés dans le voisinage de notre forteresse n’étaient-ils maintenus que par la crainte du danger où les entraînerait la révolte.

CHAPITRE VIII.

L’expédition de Hicks Pacha.

Exécution de Saïd Pacha et de ses compagnons.—Propagation de la croyance en la sainteté du Mahdi.—Le sheikh Senoussi.—L’administration du Mahdi.—Critique des procédés gouvernementaux.—Ambassade d’Osman Digna.—Hicks Pacha.—Commencement de l’expédition.—Le colonel Farquhar.—Le déserteur Gustave Kloss.—Les Mahdistes attaquent.—Défaite de l’armée.—Evénements survenus après la bataille.—Passages du Journal de O’Donovan.—Entrée du Mahdi à El Obeïd.

Le Mahdi, toujours exactement renseigné par ses partisans des bords du Nil, savait que, sur la demande d’Abd el Kadir, des renforts arrivaient peu à peu à Khartoum. Il ne doutait pas que le Gouvernement allait tout mettre en action pour reconquérir les provinces perdues; aussi se mit-il à prêcher de tous cotés la Djihad (guerre sainte) qui devait lui apporter la victoire, à lui et à ses partisans. En novembre 1882. Giegler Pacha avait remporté quelque succès sur les rebelles, et, de son côté, en janvier 1883, Abd el Kadir Pacha les avait battus à Maatouk. Ce qui inquiétait surtout le Mahdi, ce n’était pas ces victoires, mais la concentration des troupes à Khartoum qui, il en avait été informé, devaient, sous la conduite d’officiers européens, reconquérir le Kordofan. Mohammed Pacha Saïd, d’accord avec tous les officiers, avait résolu d’envoyer à Khartoum un rapport expliquant la reddition d’El Obeïd. Ce rapport établissait que la garnison avait tenu aussi longtemps que possible et ne s’était rendue à l’ennemi que pressée par la famine et décimée par la maladie, après avoir enduré les plus terribles souffrances et perdu tout espoir de secours. Dans ce document, les officiers protestaient encore de leur fidélité et de leur dévouement et, faisaient des vœux pour que le Gouvernement eut en fin de compte la victoire.

Ce rapport signé et scellé par tous les officiers, Mohammed Pacha Saïd et Ali bey Chérif en tête, et par Ahmed bey Dheifallah et Mohammed woled Yasin fut remis à un Arabe qu’ils connaissaient et qui moyennant une bonne récompense devait le porter à Khartoum. Parmi les officiers qui avaient signé cet écrit, se trouvait également un Egyptien, Youssouf effendi Mansour, qui, autrefois officier de police à El Obeïd, avait été destitué par Gordon Pacha et envoyé à Khartoum. Plus tard, il avait reçu l’autorisation de retourner à El Obeïd et s’y était établi. Craignant que le document ne fût découvert et que sa vie se trouvât ainsi menacée, ou peut-être désireux de donner au Mahdi une preuve de sa fidélité, Mansour effendi alla trouver le calife Abdullahi, se jeta à ses pieds, lui révéla l’existence et le contenu du rapport et à force de prières obtint pour lui-même grâce complète. Comme il quittait le calife, il rencontra par hasard Mohammed bey Iscander à qui il raconta tout; il l’engagea s’il voulait éviter la mort à faire aussi des aveux au calife et à demander son pardon. Mohammed Iscander fut indigné de la lâcheté de son ami, mais, voyant que tout était perdu, suivit ses conseils et fut, comme lui, gracié. Le messager porteur du rapport fut arrêté et jeté aux fers. Aussitôt le bruit se répandit que le Prophète était apparu au Mahdi et lui avait révélé l’existence du document et l’endroit où il se trouvait.

C’était pour le Mahdi un excellent prétexte pour se défaire de ses ennemis. Tous ceux qui avaient signé le rapport furent arrêtés et, envoyés en exil après un conseil tenu par le Mahdi et son calife.

Mohammed Pacha Saïd fut relégué à Alloba et confié aux gens d’Ismaïn Delendook, tandis qu’Ali Chérif était livré au sheikh des Arabes Hauasma. Ahmed bey Dheifallah et Mohammed woled Yasin furent conduits à Shakka auprès de Madibbo. Les autres officiers furent bannis; une partie en fut envoyée dans les montagnes de Nuba; on emmena le reste à Dar Hamr. Youssouf el Mansour et Mohammed bey Iscander eurent seuls l’autorisation de rester à El Obeïd; le premier fut même, en récompense de sa fidélité, nommé commandant en chef de l’artillerie du Mahdi.

Quelque temps après, Mohammed Pacha Saïd fut massacré à coups de hache et Ali bey Chérif décapité, sur l’ordre du Mahdi. Le calife Abdullahi, qui, aussitôt l’envoi en exil d’Ahmed bey Dheifallah, avait pris la femme de ce dernier comme concubine, envoya à Shakka son parent Younis woled Dikem avec mission d’exécuter Dheifallah et Mohammed Yasin, ce qui fut fait en présence de Madibbo. Ainsi finirent quatre des plus braves défenseurs d’El Obeïd qui, par leur fidélité et leur énergie, avaient vraiment mérité un meilleur sort.

Ce fut à cette époque que Fakîh Mani, émir de la puissante tribu arabe des Djauama, à la suite d’une violente altercation avec le calife Abdullahi, rompit avec celui-ci et avec le Mahdi et se sépara d’eux complètement, se croyant assez puissant pour conserver une complète indépendance.

Le Mahdi parfaitement conscient du danger que présentait une semblable scission, envoya immédiatement à Dar Djauama, Abou Anga, Abdullahi woled Nur et Abd er Rahman woled Negoumi avec des forces imposantes. Fakîh Mani, qui ne s’attendait pas à une attaque aussi soudaine, fut surpris, fait prisonnier et exécuté. Le Mahdi obligea la tribu tout entière à quitter son territoire et à venir se joindre à lui. Il prêchait, comme toujours, le renoncement et affirmait qu’il était «venu pour anéantir ce monde et peupler l’autre.» (Nehrab ed dounja una’mer el uhra).

A ceux qui suivaient ses préceptes, il promettait, au nom du Prophète, les joies éternelles; il menaçait par contre les insoumis de châtiment et d’infamie sur la terre et de la damnation éternelle. Ces maximes et bien d’autres encore étaient envoyées et distribuées dans les différentes parties du pays.

Des hommes, des femmes, des enfants accouraient par centaines de mille à El Obeïd pour voir le saint homme et avoir le bonheur d’entendre un mot de sa bouche. La foule ignorante ne voyait en lui que ce pour quoi il se donnait: l’homme envoyé de Dieu. Il savait conserver l’apparence extérieure qui contribuait aux yeux de ces masses crédules à sa réputation de sainteté. Vêtu seulement d’une _gioubbe_ (sorte de chemise) et d’un libas (pantalon de toile), retenu par une cordelette ou une ceinture de coton nouée autour des hanches; sur la tête la takia (bonnet), entouré d’un simple mouchoir de laine faisait l’office de turban, ainsi il se montrait devant ses partisans, dans une attitude modeste, les regards humblement baissés, la bouche pleine de paroles d’amour pour Dieu et les croyants, et ne parlant que de renoncement.

Mais, chez lui, depuis bien longtemps il se laissait aller aux jouissances de la vie. A l’abri des regards des fidèles il se livrait aux péchés mignons des Soudanais, les femmes et la bonne chère. Les plus belles jeunes filles étaient choisies pour lui parmi les captives et mises à part pour son harem; les servantes, qu’il avait enlevées aux hauts fonctionnaires et aux gens riches, prenaient soin de sa table, et veillaient à l’entretien de sa maison.

Après la victoire d’El Obeïd, pensant que le moment était venu de nommer un quatrième calife, il envoya par Tahir woled Isaac, de la tribu des Zagawa, une lettre flatteuse au sheikh Mohammed es Senoussi, le chef religieux le plus influent de l’Afrique centrale. Mais celui-ci plein de mépris, laissa la lettre sans réponse.

Le Mahdi avait arrangé son administration aussi simplement que possible. Il avait institué tout d’abord une caisse d’état, le Bet el Mal, dont il avait nommé directeur son fidèle ami Ahmed woled Soliman.

Dans le Bet el Mal entraient les dîmes que la population devait payer d’après la loi religieuse, la partie du butin à prélever sur les prises et les richesses confisquées sur ceux qui s’étaient rendus coupable du crime de haute trahison, ou de vol, ou qui se livraient à l’usage interdit des boissons spiritueuses ou du tabac. Comme les recettes étaient variables, on ne pouvait non plus établir un budget de dépenses très précis et Ahmed woled Soliman agissait entièrement à sa guise, tout contrôle faisant défaut.

La surveillance de la doctrine religieuse était dévolue à un cadi, nommé «cadi el Islam» et auquel furent adjoints quelques aides. Ahmed woled Ali, qui autrefois avait rempli auprès de moi les fonctions de cadi à Shakka et s’était joint au Mahdi dès le début du mouvement insurrectionnel, remplissait cette fonction. C’est de lui et de ses employés que relevaient tous les crimes graves, et particulièrement celui de haute trahison: c’est ainsi qu’était qualifié le moindre doute sur la mission du Mahdi. Ce crime était puni ordinairement de la confiscation des biens ou de la mort.

Mais comme de tels jugements étaient en désaccord avec la Sheria Mohammedijja, «la loi religieuse musulmane», le Mahdi interdit l’étude de la théologie et fit brûler tous les livres qui traitaient des sciences religieuses. Il prescrivit la simple lecture du Coran, sans en permettre l’interprétation publique. La lecture de quelques sentences du Prophète était aussi autorisée.

En février 1883, le Mahdi apprit par ses espions qu’Abd el Kadir Pacha avait quitté Kaua avec des troupes nombreuses pour marcher sur Sennaar qu’assiégeait Ahmed el Moukachef. Celui-ci battu par Abd el Kadir Pacha à Mechra ed Daï fut contraint de lever le siège. Salih bey poursuivit les rebelles et les dispersa dans la plaine aride qui s’étend entre Sekkadi et Kaua et où la plupart périrent de soif. Cette plaine est encore aujourd’hui nommée par le peuple «tebki-tuskut» (tu pleures en silence). La victoire des troupes du Gouvernement ne pouvait cependant guère amoindrir la sympathie du peuple pour le Mahdi. La situation des troupes et des fonctionnaires dans la capitale fut momentanément améliorée par ces succès, mais il ne leur était plus possible d’arrêter la marche des événements douloureux qui se préparaient.

Si l’on avait suivi le conseil d’Abd el Kadir Pacha, les choses auraient pris dans le Soudan une tournure toute différente. Ce général n’était pas d’avis d’envoyer à El Obeïd une armée chargée de reconquérir le Kordofan; mais il préconisait l’emploi des renforts envoyés d’Egypte à Khartoum pour établir une ligne de défense sur les rives du Nil Blanc abandonnant momentanément l’ennemi à lui-même.

Les forces militaires dont on disposait auraient été suffisantes pour réprimer les tendances à la révolte qui se manifestaient dans le Ghezireh, entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, et même pour opposer une résistance victorieuse à une marche offensive des Mahdistes. Si l’on avait abandonné l’ennemi à lui-même, l’absence de gouvernement régulier aurait fatalement amené des dissensions qui auraient plus tard permis au Gouvernement de réconquérir peu à peu le pays.—Dans ces conditions il m’aurait été évidemment impossible de conserver le Darfour aussi longtemps; mais la perte passagère de cette province eut été un mal beaucoup moindre que les calamités qui nous menaçaient.

Malheureusement les hommes placés à la tête du Gouvernement ne pensaient pas ainsi. Pour eux il fallait avant tout et à tout prix relever le prestige du Gouvernement. Pour atteindre ce but, on envoya une armée sous le commandement du général anglais Hicks, ayant sous ses ordres quelques officiers européens. Abd el Kadir Pacha était rappelé et remplacé par Alâ ed Din Pacha, ancien gouverneur de Souakim et de Massaouah.

Tous ces changements furent rapportés au Mahdi qui trouva ainsi le temps de faire face aux événements qui se préparaient. Zogal bey était arrivé dans l’intervalle à El Obeïd et avait été reçu à bras ouverts par son cousin, le Mahdi. Ce dernier fit même tirer en son honneur 100 coups de canon et répandit la nouvelle que le Darfour s’était soumis. Il crut pouvoir s’abstenir momentanément d’envoyer des émissaires dans ma province et tourna toute son attention vers le danger dont le menaçait le Gouvernement.

Le général Hicks s’était rendu avec une partie de ses troupes à Kaua et, le 29 avril 1883, avait battu à Marabia les Arabes rebelles; Ahmed el Moukachef avait péri dans l’action.

Parmi les émissaires dont le Mahdi se servait pour soulever les masses, se trouvait un ancien marchand d’esclaves, de Souakim, Osman Digna qui avait pour mission de gagner à la cause de l’insurrection les tribus de la côte de la Mer Rouge. En choisissant cet homme qui conquit plus tard une si grande célébrité, le Mahdi fit preuve d’une perspicacité remarquable et montra qu’il comprenait fort bien que le soulèvement du Soudan oriental mettrait le Gouvernement de Khartoum dans un sérieux embarras dont le résultat probable serait le retard ou même l’abandon complet de l’expédition du Kordofan. Les détails des combats engagés entre le redoutable émir et les troupes du Gouvernement sont suffisamment connus. Malgré les succès des Mahdistes dans l’est, succès qui causèrent de sérieuses difficultés au Gouvernement, la marche sur le Kordofan ne fut pas abandonnée et, au commencement de septembre 1883 le malheureux Hicks quittait Khartoum, pour se rendre à Douem sur le Nil Blanc. Alâ ed Din Pacha, qui avait reçu l’ordre d’accompagner l’expédition, se joignit à lui.

La situation du Kordofan n’était pas exactement connue au Caire et les fonctionnaires compétents jugeaient très mal l’état des choses, en pensant arriver, au moyen de cette expédition, à anéantir le Mahdi, à un moment où celui-ci était devenu déjà le maître unique et absolu de l’ouest presque entier. On ne réfléchit pas que la défaite de Rachid, de Youssouf Shellali, d’Ali bey Lutfi, que la chute de Bara, d’El Obeïd et d’autres villes, avaient mis le Mahdi en possession d’un nombre de fusils bien plus grand que celui dont disposait le corps d’armée de 10,000 hommes de Hicks! Ne savait-on pas que ces fusils étaient maintenant entre les mains d’individus qui en connaissaient le maniement. Les marchands d’esclaves, les Basingers, les chasseurs d’éléphants et d’autruches formaient un contingent avec lequel on devait compter! En outre, n’y avait-il pas maintenant au service du Mahdi des milliers de soldats réguliers et irréguliers, qui avaient combattu autrefois pour le Gouvernement? On avait oublié que dans tout le Soudan, particulièrement chez les nègres, on croit à ce proverbe arabe: _Elli bjakhud ommak hua abouk_ (celui qui épouse ta mère est ton père). Le Mahdi avait conquis leur pays, par conséquent il était leur maître et leur père; qu’importaient aujourd’hui aux masses les bons rapports antérieurs et des bienfaits si vite oubliés! Il n’était pas possible de compter sur la désertion des soldats du Mahdi passant dans les rangs de l’armée de Hicks.

Les 10,000 hommes de Hicks formaient un carré dont le centre était occupé par les 6000 chameaux chargés des bagages et des munitions. L’armée, qui traînait des canons Krupp arec elle, avait à traverser un territoire couvert le plus souvent de forêts épaisses ou de hautes herbes. On voyait à peine à 300 pas devant soi et l’on devait s’attendre à chaque instant à une attaque de la part d’un ennemi bien supérieur en nombre, connaissant admirablement le terrain et, qui toujours avait dû ses succès à la rapidité de ses mouvements et à son audace.

Les sources étaient rares et la plupart des hommes en était réduite à boire l’eau croupie des étangs et des mares. Et si cette eau même ne suffisait pas? On eut pu prendre la route du nord, celle qui passe par Gebra et va jusqu’à Bara, là au moins on avait l’avantage d’un terrain découvert et où les sources ne manquaient pas. Là, on pouvait aussi de ce côté compter sur les secours des Kababish, non soumis alors au Mahdi, et il aurait été possible de réduire considérablement l’énorme train dont l’armée était empêtrée. Les 6000 chameaux pressés dans le carré formaient une masse de cous et de têtes où chaque balle ennemie devait porter.

A ces fautes, à ces désavantages venaient encore s’ajouter de graves dissensions intestines. Hicks et les officiers européens formaient un parti auquel faisait face un parti contraire composé de Alâ ed Din Pacha, des fonctionnaires et des officiers égyptiens. Enfin la grande masse de l’armée provenait des troupes licenciées d’Arabi Pacha, troupes que les Anglais venaient de battre.

Le général Hicks était tout à fait éclairé sur sa situation. A Douem un de ses amis lui ayant demandé ce qu’il comptait faire, il répondit tranquillement: «Eh bien, je marche en avant, comme Jésus Christ au milieu des juifs». Ce fut contre son avis que la campagne fut entreprise, mais il croyait de son honneur de ne plus reculer une fois l’expédition commencée.

La colonne n’avançait que lentement dans ces contrées désertes. Les quelques habitants qui peuplaient autrefois ce pays s’étaient enfuis depuis longtemps. Ça et là on apercevait vaguement dans le lointain entre les arbres, des Arabes guettant la marche de l’armée et qui disparaissaient rapidement. Un jour, le général Hicks ayant, avec sa lunette, découvert quelques espions à cheval, fit faire halte et envoya un détachement de cavaliers attaquer les vedettes ennemies. Les cavaliers revinrent bientôt fuyant à toute bride; un grand nombre était blessé et ils déclarèrent que les forces des rebelles étaient si nombreuses qu’ils avaient dû abandonner leurs morts. Hicks envoya alors le colonel Farquhar sur le lieu du combat avec un demi-bataillon d’infanterie. Le colonel revint et annonça qu’il avait vu les cadavres des cavaliers envoyés, tous frappés par derrière et complètement déshabillés. Il n’avait aperçu aucune trace du soi-disant ennemi si nombreux cependant et n’avait relevé sur le sol que les empreintes d’une dizaine de chevaux tout au plus, lesquels avaient sans doute mis en fuite tout le détachement de cavalerie.

Quand le lendemain trois cavaliers ennemis reparurent à l’horizon, le colonel Farquhar, accompagné seulement d’un domestique s’élança vers eux, les poursuivit, en tua deux et ramena le troisième, prisonnier, avec les trois chevaux. Ces histoires et d’autres semblables me furent racontées plus tard par les quelques survivants, qui tous s’accordaient parfaitement dans leurs récits. L’expédition avançait avec une lenteur désespérante. Toutes ces circonstances furent cause que les chameaux ne purent jamais être lâchés dans un pâturage, il leur fallait se contenter de la maigre pitance qui leur était servie dans le carré; mais la ration était trop faible et la plupart périrent d’inanition. La faim les avait poussés à dévorer les coussins de paille de leurs selles, en sorte que le bois portait directement sur leur dos, les blessait et les rendait bientôt impropres à tout service, et c’est à ce moment là qu’on ajoutait à leur charge, celle des chameaux tombés en route.

En route le colonel Farquhar, le baron Seckendorff, le lieutenant-colonel Herlt et quelques officiers supérieurs égyptiens firent, on doit le reconnaître, tous leurs efforts pour venir en aide à Hicks Pacha dans sa tâche difficile; mais la masse de l’armée restait apathique et semblait déjà prévoir la débâcle prochaine. Cependant, le pauvre Bizitelly faisait ses croquis, O’Donovan prenait ses notes: Qui donc enverrait notes et croquis dans leur pays où ils étaient si impatiemment attendus?

Le Mahdi, instruit de la mise en marche de l’armée, quitta El Obeïd, établit son camp sous les palmiers qui avoisinaient la ville, et attendit l’ennemi. Le calife et les autres commandants suivirent son exemple, en sorte que très rapidement un gigantesque amas de huttes de paille s’éleva auprès de la ville. Le Mahdi passait chaque jour la revue de ses troupes, faisait battre le tambour et tirer le canon, afin de préparer hommes et chevaux à l’action prochaine. Il envoya à Douem les émirs Haggi Mohammed Abou Gerger, Omer woled Elias Pacha et Abd el Halim Mus’id, pour observer l’ennemi et lui couper la retraite, mais en leur interdisant absolument de s’attaquer au gros de l’armée. Ces émirs, avant même de connaître l’importance réelle du corps expéditionnaire avaient demandé au Mahdi l’autorisation de prendre l’offensive; le Mahdi avait refusé!

Pendant la marche de la colonne sur Rahat un ancien sous-officier prussien, Gustave Kloss, de Berlin, domestique d’O’Donovan, prévoyant la catastrophe, déserta. Ne connaissant pas le pays, il erra longtemps à l’aventure, jusqu’à ce qu’au lever du jour il tombât par hasard sur quelques Mahdistes qui d’abord voulurent le tuer; Kloss, dans son mauvais arabe, arriva à leur faire comprendre qu’il voulait se rendre auprès du Mahdi; les esclaves arabes le dépouillèrent de tout ce qu’il possédait et l’envoyèrent à El Obeïd. Malgré son costume de domestique, les Arabes l’entourèrent bientôt par milliers, pour voir «le général anglais» qui venait, disait-on, traiter des conditions de la paix. Kloss amené devant le Mahdi et interrogé en présence des autres Européens prisonniers des rebelles sur les conditions où se trouvait l’expédition, n’hésita pas à révéler la triste situation de l’armée et à déclarer que ni le courage ni l’entente ne régnaient dans ses rangs.

Cette nouvelle fut la bienvenue auprès du Mahdi; Kloss ajoutait cependant que l’armée ne se rendrait pas sans combattre bien que, selon toute probabilité, elle serait à son avis complètement anéantie. Le Mahdi, pour prouver sa reconnaissance à Kloss, se chargea lui-même de le convertir à l’islamisme et le remit à la garde d’Osman woled el Haggi Khalid. Assuré désormais de la victoire, grâce aux révélations de Kloss, il fit sommer Hicks de se rendre avec son armée; Hicks ne répondit pas.

Avant son départ le général anglais avait reçu du Gouvernement, l’assurance qu’il enverrait comme renfort des troupes du Tekele, sous les ordres de Mek Adam, et comptant environ 6000 hommes, et un effectif plus considérable encore d’Arabes Habania; il attendait donc, comptant sur ces troupes nouvelles pour relever le courage abattu de ses soldats. Son attente fut vaine! Personne ne parut, pas le moindre soldat, pas le moindre porteur de nouvelles!

La colonne avait quitté Rahat et marchait sur Alloba, où on espérait trouver enfin de l’eau en quantité suffisante; car les troupes souffraient déjà beaucoup de la soif. Le 3 novembre, Hicks campait à environ 60 kilomètres au sud-est d’El Obeïd.

Le Mahdi avait rassemblé toutes ses forces autour de la ville et avait par ses discours exaspéré leur fanatisme. Le Prophète, disait-il, lui était apparu, l’avait assuré de la victoire et lui avait promis de lui envoyer pour le soutenir contre les infidèles une armée de 20,000 anges invisibles.

Le 1^{er} novembre, il quittait El Obeïd et marchait sur Birket, où son armée devait rejoindre les postes d’éclaireurs établis en avant depuis quelques jours; dès que la jonction fut opérée, l’armée des rebelles se mit à harceler sans relâche, les Egyptiens fatigués, et affaiblis par la faim et la soif.

L’attaque sérieuse commença le 3 novembre. Protégé par les arbres et les replis du sol, Hamdan Abou Anga, commandant des Djihadia, ouvrit le feu contre l’armée occupée à dresser son camp à la hâte. Les balles des rebelles faisaient des ravages terribles dans les rangs du corps expéditionnaire. Cette masse compacte parquée dans le camp, offrait aux projectiles des buts immanquables. Les hommes, les chevaux, les chameaux et les mulets tombaient en foule et les soldats apercevaient à peine l’ennemi dissimulé derrière ses abris. Les Mahdistes, qui n’avaient subi que des pertes insignifiantes, ne se retirèrent que dans l’après-midi et établirent leur camp à une portée de canon, en face de l’armée égyptienne.

Quatre émirs étaient tombés en essayant, au plus fort du combat, de pénétrer dans le camp. Quels durent être les sentiments du pauvre Hicks, qui assistait impuissant à ce désastre! Ses hommes, tourmentés par la soif, suçaient le plomb des balles afin de rafraîchir leur palais desséché! Et cependant un étang rempli d’eau était là dans le voisinage, à une heure à peine du camp; Hicks et ses guides l’ignoraient, et l’eurent-ils connu, ils ne pouvaient plus l’atteindre.

Toute la nuit les Egyptiens furent harcelés par les tirailleurs d’Abou Anga, qui sans être aperçus s’étaient glissés jusque dans le voisinage du camp et s’étaient établis dans une position bien abritée.

Le lendemain matin (4 novembre), Hicks leva le camp, et continua la marche en avant. Il avait dû laisser derrière lui un grand nombre de morts et de mourants, ainsi que quelques canons dont les attelages avaient été anéantis. Il n’avait pas fait une lieue, que 100,000 fanatiques sortant des buissons où ils s’étaient embusqués se précipitèrent sur son armée.

Le carré fut forcé. Une véritable boucherie commença. Seuls les officiers européens et quelques cavaliers turcs réunis sous un gigantesque palmier se défendirent héroïquement. Attaqués furieusement de tous côtés par des forces infiniment supérieures, ils ne tardèrent pas à succomber.

La tête du baron Seckendorff, encadrée de sa longue barbe blonde fut coupée et présentée au Mahdi et à ses califes comme celle du général Hicks. Gustave Kloss, qui se nommait maintenant Moustapha, fut appelé; mais craignant d’être forcé d’aller lui-même à la recherche de Hicks, il les laissa dans leur erreur. L’armée entière fut anéantie; quelques hommes à peine réussirent à s’échapper, cachés sous des monceaux de cadavres.

On promit la vie sauve à un grand nombre de soldats mais, dès qu’ils eurent mis bas les armes, ils furent impitoyablement massacrés. Ahmed Dalia, le bourreau, me racontait plus tard que, en compagnie de Yacoub frère du calife Abdullahi et de quelques autres cavaliers, il avait rencontré une poignée de soldats décidés à vendre chèrement leur vie. Yacoub leur expédia Dalia avec la promesse d’une grâce complète, s’ils voulaient mettre bas les armes et se rendre. Ils se fièrent à sa parole et, jetant leurs armes, accoururent à lui: Mais les voyant sans défense, il fit égorger ces «chiens d’infidèles», comme il les appelait, en s’applaudissant de sa ruse!

Un Egyptien dut son salut à sa présence d’esprit. Poursuivi par quelques Gellaba et sur le point d’être atteint, il leur cria: «Ne me tuez pas, vous, amis du Mahdi! Je sais quelque chose qui vous rendra riches.»

Ils lui promirent la vie sauve, s’il leur révélait ce moyen: «Je le ferai, leur dit-il, mais pour le moment je suis épuisé; conduisez-moi auprès du Mahdi, en qui je crois déjà depuis longtemps et laissez-moi lui demander mon pardon; il m’accordera, je l’espère, le repos dont j’ai besoin pour pouvoir vous servir.» Les Gellaba mirent leur prisonnier au milieu d’eux et le protégeant contre les autres Arabes, le conduisirent auprès du Mahdi auquel ils le présentèrent comme un fidèle entraîné malgré lui à la guerre, mais convaincu depuis longtemps de la mission du Mahdi. Ce dernier lui accorda son pardon et lui fit prêter selon l’usage le serment qui le liait au Mahdi. En sortant de la présence du Mahdi, l’Egyptien fut aussitôt assailli par ceux qui l’avaient sauvé et pressé de leur livrer le secret, qui devait les rendre riches. Il leur répondit tranquillement: «J’étais autrefois cuisinier et sais faire des saucisses.» Les Gellaba trompés dans leurs espérances se prirent à l’injurier et le ménaçèrent de mort. Mais lui retourna aussitôt auprès du Mahdi et lui raconta toute l’histoire, en implorant sa protection. Le Mahdi ne put s’empêcher de rire et fit venir quelques-uns des compatriotes du rusé compère, depuis longtemps ses partisans, et leur ordonna de le traiter en frère.

L’armée de Hicks était anéantie et le Mahdi et ses califes retournèrent à Birket avec leurs troupes ivres de joie. Quelques émirs furent laissés avec leurs hommes sur le champ de bataille, afin de rassembler le butin et de le porter au Bet el Mal. Les cadavres amoncelés par milliers les uns sur les autres furent dépouillés de leurs vêtements. Quel spectacle horrible que de voir tous ces corps entièrement nus, à demi décomposés, déjà couverts de blessures béantes, entassés pêle-mêle!

J’ai eu plus tard entre les mains les carnets de notes du colonel Farquhar et d’O’Donovan trouvés sur le champ de bataille. Triste lecture! Tous deux se plaignaient de l’antagonisme du général Hicks et du gouverneur général Alâ ed Din Pacha. Farquhar refusait complètement à son chef, le général Hicks, le coup d’œil militaire indispensable. Il avait depuis longtemps prévu ce qui était arrivé et reprochait amèrement à Hicks d’avoir osé, par fausse ambition, commencer les opérations avec une armée, dont il devait connaître la mauvaise composition. Parmi les quelques officiers égyptiens qui firent leur devoir, il mentionnait spécialement Abbas bey.

Voici un passage du journal de Farquhar: «J’ai causé aujourd’hui avec O’Donovan de notre situation et lui ai demandé où nous pourrions bien être dans huit jours. Il m’a répondu: «Dans l’autre monde».

O’Donovan s’exprimait d’une façon analogue. Il était très irrité de la désertion de Kloss et y voyait un signe de la démoralisation de l’armée: «Un Européen, écrit-il, un simple domestique, il est vrai, déserte et passe à l’ennemi!» A un autre endroit: «J’écris mes mémoires, mais il n’y aura personne pour les porter dans mon pays.»

Ce ne fut que quinze jours plus tard, après que le butin eut été porté au Bet el Mal, que le Mahdi retourna à El Obeïd. On avait trouvé, outre les canons, les mitrailleuses et les fusils, des sommes d’argent importantes. Malgré la sévérité barbare avec laquelle Ahmed woled Soliman avait fait couper les mains à quelques individus accusés de vol et de malversation, beaucoup d’argent fut dérobé. Les rusés habitants des montagnes de Nuba emportèrent chez eux une quantité d’armes et de munitions, qui leur furent plus tard d’une grande utilité dans la lutte qu’ils soutinrent contre leurs oppresseurs.

Rien ne peut dépasser la pompe grandiose avec laquelle le Mahdi victorieux fit son entrée à El Obeïd. Ce fut une véritable marche triomphale et, partout où il passait, les gens se jetaient à terre et lui rendaient hommage comme à un être surnaturel. Sa victoire avait mis tout le Soudan à sa discrétion, depuis les bords du Nil jusqu’à la Mer Rouge, depuis le Kordofan jusqu’aux frontières des Wadaï. Tous les regards se tournaient vers l’homme qui avait accompli des actions si merveilleuses et on attendait avec impatience ses prochaines entreprises. Presque tous ceux qui avaient auparavant douté de lui se rallièrent avec enthousiasme au nouveau régime.

Un petit nombre cependant comprenait que la religion n’était qu’un prétexte pour le Mahdi et attendait toujours que le Gouvernement eût réuni les forces nécessaires pour rétablir son autorité et écraser la révolution, au moins résolu cependant, si le Gouvernement échouait, à céder à la force et à se soumettre comme les autres non par conviction mais pour échapper à la persécution inévitable.

Les Européens et les Egyptiens établis dans les grandes villes comprirent alors la gravité de la situation; quelques-uns retournèrent dans leur pays, d’autres expédièrent vers le nord tout leur avoir et se tinrent prêts à partir. Tous savaient qu’il était impossible de rester plus longtemps au Soudan. Le Mahdi, sûr maintenant de son succès allait étendre sa puissance vers l’orient et vers l’occident.

CHAPITRE IX.

La chute du Darfour.

Le camp de Madibbo est surpris.—Défaite de Dorho.—Koukou Agha.—Façon singulière de cacher les lettres.—Armistice.—Lettre de Zogal.—Réflexions.—Je me décide à me rendre.—Entrevue avec Zogal, à Sheria.—Entrée des Mahdistes à Dara.—Madibbo et ses tambours de guerre.—Siège et prise de Fascher.—Lettres d’Egypte.—Sort cruel réservé au major Hamada.—Prise du Bahr-el-Ghazal.—Je me rends à El Obeïd.

Je me guéris à peu près complètement du «ver de Guinée» et me sentis assez de forces pour supporter les prochaines exigences du service. Ma petite troupe de fidèles avait diminué considérablement et nous n’avions plus que très peu de balles pour les Remington. Saïd bey Djouma prétendait toujours ne pas pouvoir laisser partir le convoi. D’après les dernières nouvelles de Fascher, les tribus des Saiadia et des Mahria avaient aussi commencé les hostilités en enlevant aux habitants de la capitale leurs troupeaux qu’ils refusaient de rendre.

Toute mon espérance était placée en l’armée du général Hicks, armée dont je ne connaissais pas alors la faiblesse, l’expédition malheureuse, le fâcheux esprit de corps.

Depuis plus d’un an, j’étais sans aucune nouvelle directe de Khartoum; dans les derniers temps, je me vis forcé, pour relever le courage des soldats, de feindre d’avoir reçu des ordres et des nouvelles victorieuses de la capitale, d’en donner connaissance et même de faire tirer le canon en signe de réjouissance.

Et voici, qu’en effet, je reçus un jour un indigène qui apportait une lettre ou plutôt un chiffon de papier d’Alâ ed Din Pacha m’informant officiellement que S. A. le Khédive me nommait extraordinairement Hokoumdar el Asakir (commandant en chef) du Darfour. La missive contenait en outre la nouvelle que le Gouvernement allait envoyer de Khartoum une armée suffisamment forte pour réprimer l’insurrection des rebelles. Cette nouvelle fut colportée à Fascher et à Kabkabia; partout, on la salua par des salves d’artillerie. Nous hébergeâmes le messager et nous lui fîmes des présents.

Il nous raconta alors qu’à son départ de Khartoum, il avait laissé l’armée prête à se mettre en marche, une armée invincible, disait-il, ce que les gens expérimentés ne crurent pas précisément à la lettre. N’importe, chacun s’en réjouit et se reprit à espérer. Quelques jours plus tard, Khalid woled Imam, que j’avais envoyé autrefois à El Obeïd, arriva et m’apporta des nouvelles verbales parce que, d’après son dire, Zogal ne jugeait pas nécessaire de m’écrire. Zogal, me dit-il, me faisait saluer. Il me confirma les nouvelles précédentes, savoir: que le Gouvernement allait envoyer une armée contre le Mahdi.

Tout à fait entre nous, il me confia que les pèlerins revenant de Khartoum en nombre considérable, racontaient avoir vu, pendant les manœuvres des troupes de l’expédition projetée, des vautours planer continuellement au-dessus des soldats; c’était là assurément un mauvais présage! Il me parla longuement du Mahdi, de ses propos, de ses faits et gestes; quoique très prudent dans ses paroles, je pus en déduire qu’il appartenait déjà aux Mahdistes, du moins dans son for intérieur. Je ne lui en fis aucune remarque et le remerciai pour sa fidélité et sa soumission, mais donnai ordre de l’observer davantage.

Mes gens réussirent un jour à s’emparer d’un messager qui allait justement quitter la ville pour se rendre à Shakka. On le fouilla; il était porteur d’une lettre de Khalid woled Imam à Madibbo l’avertissant de se tenir prêt; car, le cas échéant, il était possible qu’il eût besoin de lui et cela même sous peu.

Je venais justement d’apprendre par mes domestiques, en rapport avec ceux de la maison de Zogal, que Khalid en qui il avait pleine confiance et qui avait ses coudées franches chez lui, que Khalid, dis-je, avait ordonné aux femmes de Zogal de quitter secrètement leurs habitations dans la forteresse et de fuir, les habitants de Dara ayant à traverser incessamment une période critique pour eux. Les femmes qui étaient en désaccord refusèrent de suivre son conseil.

On s’empara de Khalid aussitôt; il fut conduit devant moi et me déclara que Zogal lui avait ordonné de faire sortir ses femmes de la forteresse, de les soustraire à mon pouvoir et d’envoyer deux de celles-ci au Kordofan.

Il était clair que Zogal s’était laissé séduire par son cousin, le Mahdi, et cherchait à rompre nos conventions.

Je fis appeler Takîh Nur, frère de Zogal, et ses plus proches parents. En présence du cadi et des officiers, je leur donnai connaissance des faits, ajoutant que, puisque Zogal abandonnait le Gouvernement et ne tenait pas ses engagements, je ne saurais plus avoir aucune confiance en eux, étant persuadé, du reste, qu’ils connaissaient les desseins de Khalid et le protégeaient.

Malgré leurs dénégations, je les fis transporter en lieu sûr et mettre Khalid aux fers.

Les biens de Zogal et de Khalid furent confisqués au profit de la caisse du Gouvernement, ceux de leurs gens furent mis sous séquestre. J’engageai à mon service les Basingers de Zogal, dont le chef Matter était mort à Dar Beni Halba.

Au nombre des gens de Zogal que nous retinmes prisonniers se trouvait son gendre qui n’appartenait pas à la même tribu. C’est pourquoi je voulus lui permettre de regagner ses pénates; mais il me déclara qu’il préférait rester avec ses parents. Devant la geôle il me fit demander la permission de s’entretenir seul avec moi. J’y acquiesçai. Il m’expliqua que, d’après les us et coutumes du pays, on aurait pris fort mal le fait de ne pas suivre ses parents, en prison; par suite des égards que j’avais témoignés en sa faveur, il désirait me donner une preuve de sa fidélité, en me nommant trois officiers qui avaient juré à Zogal bey, avant son départ, de se joindre à lui, si le Mahdi était réellement l’homme envoyé par le Prophète, le Mahdi el Monteser!

Je le remerciai; sa communication était de toute importance; je ne doutai pas un instant de sa véracité et le laissai conduire en prison, puisque tel était son désir.

Les difficultés s’accroissaient de jour en jour dans le pays. L’infidélité de Zogal me préoccupait, en somme, moins que le fait qui en découlait, savoir qu’on mettait absolument en doute la victoire de l’armée de Khartoum.

Zogal était avant tout un homme très rusé. Si les nouvelles parvenues de Khartoum à El Obeïd étaient de nature à inquiéter le Mahdi, Zogal, probablement comme nous en étions convenus, aurait attendu; ces nouvelles ne paraissant pas émouvoir le Mahdi, Zogal se serait décidé à se rallier aux rebelles et à rompre avec moi? Ou bien encore se serait-il laissé séduire par son cousin, entortiller par les discours de celui-ci, pour avoir confié à la chance l’action inconséquente qu’il venait de tenter contre moi?

Je n’osais presque pas espérer en cette dernière alternative.

Madibbo avait rassemblé la plus grande partie de ses cavaliers et des Basingers composant ses troupes guerrières. Il avait pénétré dans le Sud, ravageant tout le pays depuis Dara jusqu’aux environs de Kerchou. Sans aucun souci, il croyait absolument ne courir aucun danger et se moquait de la peur des Beni Halba. Il avait établi son camp à un jour de marche de Dara. Connaissant sa situation, je résolus de quitter la ville, à la tombée de la nuit. Accompagné de 150 soldats réguliers et de cinquante chevaux, nous surprîmes, au lever du soleil, après une marche forcée, le rebelle qui ne s’y attendait guère. Lui-même parvint à fuir sur un cheval qu’il n’avait même pas pris le temps de seller.

Nous nous emparâmes du butin et..... de ses fameux tambours de guerre (nahas)! Quelques-uns de ses Basingers, cachés derrière des arbres, protégèrent la fuite de leur maître; grâce à eux, j’eus malheureusement à déplorer la perte de Mohammed bey Khalil; dans la vaillance qu’il déploya lors de la poursuite de l’ennemi, il fut atteint d’une balle, en pleine poitrine.

La victoire que nous venions de remporter contribua à remonter le moral de mes soldats, mais ce fut un succès de courte durée.

Quelques jours après mon retour à Dara, j’appris que les Mima avaient tué jusqu’au dernier, les soldats des postes militaires établis chez eux, postes que Saïd bey Djouma, sans mon consentement, avait réduits à 30 hommes. Saïd me fit savoir qu’il avait envoyé aussitôt 350 hommes d’infanterie régulière, 400 cavaliers et un canon à Dar Mima, sous le commandement de Omer woled Dorho, afin de châtier les rebelles et de reconquérir le pays.

Le messager qui n’avait pu arriver jusqu’à moi que par des chemins ignorés ou détournés porta à ma connaissance, en même temps, que l’ennemi s’était rassemblé et s’attendait à être attaqué par nos soldats.

Quelques jours s’écoulèrent; puis, Moslim woled Kabachi, le fidèle sheikh des Sheria, vint lui-même à Dara m’apporter la fatale nouvelle de la défaite complète de Omer woled Dorho.

Ce dernier avait fait charger toute sa cavalerie contre les Mima qui avaient pris position à Woda et auxquels s’étaient joints, outre les Khauabir, les Birket et les Manasera.

Elle fut repoussée; dans sa fuite désordonnée, elle arriva à proximité de l’infanterie en même temps que l’ennemi qui la poursuivait; les fantassins ne voulurent pas tirer, de crainte de tuer les cavaliers; il s’ensuivit une mêlée générale. De minute en minute s’accroissait le nombre des porteurs de lances. . . . . . Les hommes de Omer succombèrent à la force. Douze fusiliers et cent quatre vingts cavaliers purent seuls se sauver. Le canon, les armes, les munitions furent perdus. Les voies de communication entre Fascher et Dara étant cernées, ce ne fut qu’en allouant de fortes indemnités que je trouvai des gens disposés à porter à travers le territoire ennemi mes instructions à Saïd bey Djouma. Je lui ordonnai de nouveau d’améliorer sans retard les moyens de défense, si ce n’était pas encore fait, d’amasser la plus grande quantité de blé possible, et, dans le cas où il le pourrait, d’envoyer à Fascher la garnison d’Omm Shanger, ainsi que je l’avais ordonné précédemment.

Plus d’un mois auparavant mes officiers et moi, nous avions examiné le plan d’abandonner Dara et de réunir sa garnison à celle de Fascher. Je m’étais alors heurté à une résistance directe.

Les uns étaient pour, les autres contre cette idée. Comme nous avions mis toutes nos espérances en l’expédition de Hicks, j’avais finalement abandonné le projet; car Hicks étant vainqueur, le Darfour et moi-même étions sauvés; s’il était vaincu, nos forces réduites, quoique concentrées à Fascher, ne pourraient rien entreprendre contre tout le Soudan.

L’état de mes munitions laissait à désirer; et comment en aurait-il pu être autrement après tant de combats? Il me fallut songer à y remédier. Nous avions assez de poudre et de douilles; mais le plomb nous faisait défaut. Les munitions des fusils à percussion étant encore en abondance et nous servant très peu, on les fondit pour en faire des balles de Remington, tandis que pour les autres armes on en fit avec le cuivre emmagasiné en grande quantité. Quand toute la provision fut épuisée, je fis même acheter les bracelets en cuivre dont se parent les nègres.

Moslim woled Kabachi nous annonça, un jour, que Abo bey campait à Sheria avec une troupe de Mima et de Khauabir.

La fièvre ne m’aurait pas permis de me tenir à cheval. Ne pouvant donc pas tenter moi-même une expédition, je résolus, de concert avec mes officiers d’envoyer Koukou Agha, un vaillant officier soudanais, avec quatre vingts hommes, pour surprendre Abo bey qui se trouvait à environ huit lieues de là.

Il ne nous parut pas prudent de confier à Koukou Agha une force plus considérable; Moslim woled Kabachi s’offrit d’accompagner les soldats, à titre de guide. Ils quittèrent Dara, le soir même, accompagnés de nos meilleurs vœux. Le lendemain déjà, Moslim rentra avec dix hommes; il était grièvement blessé.

«Où est Koukou Agha; où sont les soldats?» lui criai-je.

«Dispersés ou morts, répondit-il avec calme; mais tranquillise-toi; beaucoup reviendront; d’un trait je suis rentré t’apporter moi-même la nouvelle.»

«Comment cela s’est-il passé, voyons, raconte donc?» répliquai-je avec impatience. Epuisé, il s’assit tout au bord du tapis, pour ne point répandre dessus le sang qui coulait encore de ses blessures.

«Nous marchâmes toute la nuit, commença-t-il, et ne prîmes qu’un court repos. Abo bey, qui avait reçu des renforts la veille, c’est-à-dire hier, fut averti de notre présence par ses espions. Il laissa brûler les feux de son bivouac et se posta en embuscade sur le chemin que nous devions parcourir. Avant l’aube, nous parvînmes à proximité de son camp et comme nous nous disposions à le surprendre, soudain nous fûmes attaqués, en pleine obscurité, par Abo bey et ses gens. Je fus séparé de Koukou Agha qui, tout en combattant, se retira sur une petite colline à proximité. Je gardai plutôt la direction du Sud et avec quelques soldats je battis en retraite jusqu’ici. Dix sont revenus avec moi; il est à espérer que Agha et le reste du détachement arriveront aussi.»

Nous attendîmes deux jours, mais en vain. Excepté quatre hommes, personne ne revint. Il était certain maintenant que Koukou Agha et les autres hommes avaient succombé. La défaite de Omer woled Dorho par les Mima et sa perte près de Sheria eurent naturellement pour conséquence l’extension de la révolte: celui qui ne le faisait pas par conviction, se joignait par crainte aux rebelles. Moslim woled Kabachi amena sa famille dans notre forteresse et jura solennellement de vaincre ou de mourir avec nous.

Je fis appel aussi à Hasan woled Saad en Nour, que j’avais conduit dans le temps de Khartoum dans sa patrie; je le mandai à Dara et lui ordonnai de rester auprès de moi. Je lui assignai une maison en dehors de la forteresse; il y amena une de ses femmes, afin de me convaincre ainsi qu’il était bien décidé à rester auprès de moi. Comme il avait récemment perdu son cheval, je lui en fis cadeau d’un provenant de mon écurie, espérant me l’attacher ainsi davantage et obtenir de lui, à cause de sa connaissance exacte du pays et de ses relations, des renseignements utiles à mon but. Mais je me trompais sur son compte. Oubliant tout ce que j’avais fait pour lui à Khartoum, il me quitta sous le prétexte d’aller rendre visite à un parent qui se trouvait dans le voisinage et s’en alla, sur le cheval que je lui avais donné, directement à El Obeïd, pour se présenter au Mahdi comme un de ses fidèles adhérents.

Madibbo, profondément blessé dans sa fierté, de la perte de ses gros tambours de guerre, ce qui est considéré au Soudan comme une grande honte, rassembla toutes ses forces et fit appel à toutes les tribus pour qu’elles se joignissent à lui afin de m’assiéger et de me contraindre à me rendre.

Il ne m’était plus possible depuis longtemps d’envoyer à Khartoum des nouvelles de ma situation qui devenait de jour en jour plus critique, car les Mahdistes fouillaient avec le plus grand soin tous ceux qui leur étaient suspects et avaient toujours la chance de découvrir mes lettres. J’avais expédié un rapport sur notre situation pendant la bataille avec les Beni Halba; je l’avais envoyé à Kobbé, où il fut remis à une caravane partant pour Siout par le Darb el Arbaïn. Coudre des lettres dans des semelles de souliers, les enfermer dans le fond des cruches employées aux ablutions ou les cacher dans des bois de lances creux, c’était là des moyens usés depuis longtemps.

Un matin, en faisant ma ronde dans la forteresse, j’observai des soldats qui soignaient un âne paralysé. Ils couchèrent à terre et attachèrent l’animal qui souffrait des jambes de devant; ensuite ils lui firent une incision à l’omoplate droite et lui introduisirent entre chair et peau un bâton de la grosseur du doigt à la profondeur de quelques centimètres environ. Après avoir ainsi agrandi la blessure, ils ressortirent le bâton et répandirent de la soude en poudre dans la fente qui en résultait.

J’avais depuis quelques jours déjà trouvé un Fellata qui était prêt à porter des nouvelles au gouverneur général à Khartoum. Mais je ne savais pas jusqu’à présent dans quoi je pourrais bien cacher le billet chiffré déjà tout préparé, de la grandeur environ d’une feuille de papier à cigarette. Or, ces soldats venaient de me donner une idée. J’achetai un âne vigoureux et entrepris sur lui la même opération. Je roulai le billet dans un petit morceau de vessie desséchée provenant d’un jeune bouc. Avec l’enveloppe, il avait à peine la grandeur d’un timbre-poste; je l’introduisis entre la chair et la peau de l’âne par la fente pratiquée sur l’omoplate et recousis la petite blessure avec un fil de soie. De l’extérieur on ne pouvait remarquer que la blessure fraîche et superficielle, large d’un doigt à peine, et l’âne restait absolument propre à la marche. C’est ainsi que j’expédiai ma lettre! Le messager que je revis longtemps après, m’assura avoir indiqué la cachette et remis la lettre à Alâ ed Din Pacha, qu’il avait rencontré dans l’armée déjà en marche. Il m’affirma qu’Alâ ed Din lui avait dit que, comme les troupes marchaient directement sur El Obeïd, il ne jugeait pas nécessaire de répondre. Et, comme l’homme refusait de marcher avec l’armée, le gouverneur l’avait expédié vers moi à El Obeïd pour m’accuser réception de mes nouvelles.

La plupart des tribus avaient répondu à l’appel de Madibbo et s’étaient réunies à une journée de marche de Dara pour avancer en commun. Le sheikh des Messeria, Abdullahi Omdramo, qui, par crainte pour ses biens, s’était joint pour la forme aux rebelles, m’apporta secrètement cette nouvelle. Ismaïn woled Bernou était arrivé à Dara avec sa famille, ainsi que Abaker el Begaoui avec la plus grande partie de sa tribu; celle-ci éleva, à une distance d’environ 600 mètres de la forteresse, un camp fortifié et le renforça d’un parapet.

Les rebelles étaient arrivés tout près de Dara et tentèrent de nuit une surprise sur le camp du sultan Abaker, mais ils furent repoussés par ses Basingers avec l’aide de mes gens.

Mon plus grand souci était l’obligation d’économiser soigneusement les munitions; il me restait en tout à peine 12 douzaines de cartouches par fusil. C’était trop peu pour m’engager dans un combat sérieux qui aurait pu me coûter la moitié de mes munitions; l’heure de la délivrance que nous attendions étant encore lointaine, je devais songer à me délivrer de mes ennemis si possible d’une manière paisible et à gagner du temps. Je fis avertir secrètement Abdullahi Omdramo, le sheikh des Messeria, qui m’était fidèle et dévoué, qu’il devait engager les chefs des tribus unies à me faire des propositions de paix; la chose devait toutefois leur être présentée comme si cette proposition émanait de lui seul. Il fit ce que je lui demandais et fut lui-même chargé par les assiégeants de me sommer de me rendre.

Dans notre entretien, il me communiqua confidentiellement que mes ennemis étaient en très grand nombre et qu’ils étaient de nouveau enflammés pour le combat par les derniers écrits du Mahdi.

Je lui dis être disposé à capituler. Mais je ne voulais pas remettre ma vie et celle de mes hommes entre les mains de tribus avec lesquelles j’étais en guerre depuis une année. Je ne pouvais et ne voulais traiter qu’avec un envoyé spécial du Mahdi, muni des pouvoirs nécessaires pour discuter les conditions à fixer. Il promit de faire son possible pour que mon offre fut acceptée et nous convînmes de désigner un palmier se trouvant à quelques centaines de pas de la forteresse, sur une place tout à fait libre, comme lieu de conférences. Quelques heures après, Abdullahi Omdramo revint vers moi et m’annonça joyeusement que tous les chefs, maintenant appelés émirs, étaient d’accord sur ma proposition et prêts à traiter; seul Madibbo y était opposé, maintenant la continuation du siège et la reddition par la force.

Je fixai notre entrevue pour le lendemain, au lever du soleil, sous l’arbre en question et fis le serment comme Abdullahi Omdramo m’en exprima le désir de la part des émirs, que ceux-ci, dans le cas où les négociations échoueraient, pourraient retourner auprès des leurs sans danger.

Je fixai par contre la condition que seuls les émirs, sans aucune suite, devraient se rendre au lieu du rendez-vous.

Après le lever du soleil, mon fidèle intermédiaire arriva; les émirs étant déjà sur la place et seuls, je m’y rendis accompagné de deux serviteurs bien armés.

Mohammed effendi Farag et le cadi voulaient m’accompagner avec une escorte; mais, je leur expliquai que les Arabes auraient plus de confiance en moi seul, et que peut-être aussi pourraient-ils craindre une trahison à l’aspect de mon escorte et s’en retourner sans autre forme. Je les priai en conséquence de m’attendre dans la «batterie», éloignée de l’arbre de 400 pas environ.

Le sheikh Abdullahi Omdramo était parti pour chercher ses compagnons et apparut au bout de quelques minutes avec eux. Je reconnus Abo bey, de la tribu des Bertis, Mohammed Abou Salama de la tribu de Maalia, Helou woled Djona de la tribu des Beni Halba et Hamed Noer de la tribu des Habania. Ils me saluèrent d’une façon très cordiale et nous nous assîmes, comme si jamais rien ne s’était passé entre nous. Je fis apporter des dattes par mon jeune domestique non seulement pour leur témoigner une bonne hospitalité, mais avant tout pour leur prouver que, malgré de longs combats et le siège actuel, je disposais encore d’un tel mets de luxe.

Je m’informai de Madibbo; on me répondit qu’il refusait absolument d’entrer dans les négociations; mais que, si celles-ci aboutissaient à un résultat entre nous, il donnait d’avance son adhésion à la majorité. Je leur exposai que j’étais prêt à me rendre au Mahdi, mais qu’on ne pouvait pas me demander de me livrer, moi et mes gens, aux tribus arabes, nos ennemies et qui jusqu’ici avaient été battues par nous.

«Lequel de vous est réellement le chef? A qui devrais-je remettre les armes, l’argent et toutes mes forces?» leur demandai-je, connaissant bien leur jalousie. Ils m’expliquèrent que, comme auparavant, chacun était encore chef de sa tribu; que seul le but de combattre pour le Mahdi et la religion les avait réunis, mais qu’en réalité aucun d’eux n’était placé au-dessus des autres. Après de longs discours, nous tombâmes enfin d’accord: j’enverrais un de mes hommes, un blanc et de plus un Egyptien, auquel deux des leurs seraient adjoints, porteurs d’une lettre adressée au Mahdi à El Obeïd, pour lui faire savoir que j’étais disposé à me soumettre. En même temps, Abo bey posa la condition qu’Omm Shanger devait cesser les hostilités.

Puis on se déclara d’accord sur ce point, que: toutes les tribus rentreraient chez elles sans retard et qu’un armistice serait conclu en attendant la réponse du Mahdi. En outre, la population du pays aurait droit de vendre comme auparavant, sur la place libre s’étendant devant la forteresse, ses produits, céréales, bétail, etc.

Les conditions posées des deux côtés furent acceptées et nous jurâmes sur le Coran de les observer strictement. Le porteur du message pour le Mahdi et désigné, sur leur demande, fut Ahmed el Kritli, que les sheikhs arabes connaissaient depuis longtemps. Il avait été autrefois au service du Gouvernement comme kawas et chef de 25 cavaliers. Comme il était blanc, qu’il avait de longues moustaches blondes et qu’il avait été désigné autrefois pour la perception des impôts, on crut avoir trouvé en lui l’homme qu’il fallait, représentant bien et expérimenté!

Nous nous séparâmes; l’après-midi à la même place, une nouvelle entrevue devait avoir lieu pour entendre la lecture des lettres à expédier au Mahdi.

Mohammed effendi Farag et le cadi furent très satisfaits de cet accord. Nous gagnions ainsi du temps et avions l’occasion d’augmenter notre provision de fourrage. Je donnai l’ordre à Ahmed el Kritli de se tenir prêt à partir le soir même et fis ensuite rédiger les lettres pour le Mahdi ainsi que pour la garnison d’Omm Shanger.

A l’heure fixée, nous nous rencontrâmes de nouveau sous l’arbre. Madibbo de nouveau ne parut pas parmi les autres: il avait déclaré qu’en ce qui le concernait, il n’accepterait jamais ces conditions qui n’étaient de ma part que mensonge et tromperie. Mais les autres émirs déclarèrent vouloir s’en tenir à l’accord juré et abandonner Madibbo à lui-même s’il ne se décidait pas à se joindre à eux à la dernière heure. Je fis donner lecture de la lettre préparée pour le Mahdi; en voici à peu près la teneur:

«Au nom du Dieu de bonté et de miséricorde! De la part de l’esclave de son Dieu, Abd el Kadir Saladin (Slatin) à Sejjid Mohammed le Mahdi; Dieu le protège et confonde ses ennemis! Amen.

«Depuis longtemps je défends les biens à moi confiés par mon Gouvernement; mais contre la volonté de Dieu il n’y a pas à lutter. Je déclare par la présente me soumettre à lui et à toi, mais seulement à la condition que tu m’envoies un de tes parents, investi par toi d’une autorité suffisante, pour recevoir de moi le pays et le gouverner en paix. J’exige de toi la promesse de protéger dans leur liberté et leur vie tous les hommes, femmes et enfants qui se trouvent dans la place forte. Pour tout le reste, je m’en remets à ta générosité.»

Cette rédaction trouvée bonne, la lettre fut cachetée en leur présence et remise à Ahmed el Kritli.

Je m’exprimai d’autre part en ces termes à la garnison d’Omm Shanger:

«Au commandant de la garnison d’Omm Shanger!

«Contraint par les circonstances, j’ai écrit au Mahdi et lui ai offert la soumission du Darfour sous certaines conditions. Abo bey, qui vous fait parvenir cette lettre, s’est engagé à décider l’ennemi assiégeant Omm Shanger à la retraite et vous recevrez pour instructions de cesser les hostilités. Mais je vous interdis, en ma qualité de supérieur, de remettre à l’ennemi la ville, les armes on le matériel de guerre sans que je sois moi-même présent.»

Abo bey souleva quelques objections contre cette lettre et voulut supprimer complètement la dernière phrase. Mais, quand je lui eus exposé que la chose principale était que je me soumisse au Mahdi et qu’Omm Shanger cessât les hostilités, il se déclara satisfait.

Dans le cours de la journée, je donnai à Ahmed el Kritli des instructions précises pour qu’il expliquât au Mahdi particulièrement et qu’il fit connaître également à Zogal bey que la reddition du Darfour se heurterait à des difficultés avant la bataille décisive avec le corps expéditionnaire; c’est pourquoi le résultat de cette rencontre imminente devait être attendu.

Abo bey et Mohammed Abou Salama me demandèrent encore de mettre en liberté les parents de Zogal, ce que je refusai, jusqu’à l’arrivée de l’envoyé du Mahdi. Nos pourparlers étant clos à la satisfaction des deux parties, nous nous séparâmes.

Ahmed el Kritli se rendit aussitôt dans le camp des émirs et, au coucher du soleil, nous entendîmes les roulements sourds du tambour. On battait la retraite, et peu après les assiégeants avaient quitté Dara. J’envoyai des émissaires pour prendre des informations au sujet de Madibbo. Ce dernier s’était aussi retiré: il s’était donc décidé à se joindre à ses camarades.

Les communications avec Fascher étant interrompues, je ne reçus que longtemps après, un rapport de Saïd bey Djouma, m’annonçant que les tribus de la province de Fascher s’étaient révoltées; bien qu’elles n’eussent pas jusqu’ici attaqué la ville elle-même, elles avaient «coupé les vivres».

Alors ce fut pour moi des jours d’angoisse. Je savais que l’armée de Hicks Pacha devait être arrivée en ce moment près d’El Obeïd et qu’on devait livrer un combat décisif, duquel dépendait notre sort.

Je fis moi-même des achats de céréales sur le marché et m’informai à cette occasion auprès des marchands des bruits répandus dans le pays. Tous savaient qu’une grande armée était en marche contre le Mahdi, mais on ignorait tout dénouement. Au milieu de novembre, le bruit de la victoire du corps expéditionnaire se répandit, mais ne fut accueilli par nous qu’avec prudence. Les bruits les plus divers, les nouvelles les plus contradictoires circulèrent ensuite chaque jour et nous passâmes des semaines entières dans l’angoisse et en proie à une anxiété énorme.

Ce ne fut qu’à la fin de novembre que nos doutes furent levés et nos espérances déçues: je reçus d’une source certaine la terrible nouvelle de la défaite complète du corps commandé par le général Hicks.

Le désespoir s’empara de nous tous. Nous étions livrés à l’ennemi, après avoir enduré tant de fatigues et de peines! Aucun moyen d’échapper à notre sort! Mais la nouvelle n’était-elle peut-être pas fausse ou exagérée? Peut-être pouvions-nous encore nourrir quelque espoir?...

Malheureusement la nouvelle était exacte. Les détails de l’anéantissement complet de l’armée nous arrivaient toujours plus précis. Nous reçûmes en outre l’avis que Omm Shanger s’était rendue à Zogal bey, nommé par le Mahdi émir de l’ouest (Emir el Gherb).

Le 20 décembre, Ahmed el Kritli arriva lui-même, vêtu d’une gioubbe maculée de sang, aux portes de la forteresse. Amené devant moi, il confirma la triste nouvelle; il me dépeignit en couleurs vivantes et terribles l’affreuse débâcle de l’armée de Hicks, à laquelle il avait assisté lui-même. Il m’apportait un écrit de Zogal, dans lequel celui-ci me sommait de me rendre; en même temps il me faisait remettre, comme preuve de la défaite du corps égyptien, plusieurs commissions d’officiers supérieurs, des rapports et les journaux du colonel Farquhar et de O’Donovan.

Ahmed el Kritli me fit part également de la reddition d’Omm Shanger; Zogal se trouvait à Bringal, en compagnie d’Abd er Rahman woled Ahmed Cherfi, Saïd Abd es Samad, tous deux proches parents du Mahdi, des émirs Omer woled Elias Pacha, Djaber woled et Thajjib, Hasan woled en Negoumi et d’autres. Il était impossible, et dans quel but du reste, de tenir la chose cachée plus longtemps! Je convoquai donc tous les officiers, le cadi et le Serr et Toudjar (chef des marchands) et, en leur présence, j’ordonnai à Ahmed el Kritli de recommencer son récit. Lorsqu’il eut terminé, j’invitai les officiers à discuter entre eux et à prendre une résolution sans s’occuper de moi, me réservant d’examiner le résultat de leur décision, et de l’accepter ou de le repousser.

Le soir Mohammed effendi Farag et Ibrahim effendi et Toubki, commandant de la batterie, me communiquèrent que les officiers avaient voté à l’unanimité la reddition de la ville au Mahdi ou à Zogal bey. Les motifs sur lesquels ils se basaient étaient les suivants: chacun jusqu’au dernier homme savait que nous n’avions plus à compter sur une délivrance quelconque. L’effectif des troupes régulières à Dara était de 510 hommes, au nombre desquels beaucoup étaient incapables de combattre. En outre, l’esprit des troupes était devenu tel que l’on ne pouvait plus espérer une victoire, même avec un plus grand nombre de soldats. De plus, les munitions étaient insuffisantes pour repousser une attaque sérieuse, et à plus forte raison pour pouvoir prendre l’offensive en cas de succès.

Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki me prièrent de bien peser ces motifs et de m’associer à leur décision; d’après leur conviction, il n’y avait pas d’autre parti à prendre.

Je promis d’examiner la chose à fond et leur ordonnai de se présenter le lendemain au lever du soleil. Je passai la nuit sans dormir, on le comprend. Après tant d’efforts et tant de dangers surmontés, j’en étais donc arrivé à me rendre à l’ennemi! Et quel sort m’attendait!

J’envisageai ma situation dans ces longues heures d’insomnie. Durant quatre années je m’étais efforcé loyalement de maintenir l’autorité du Gouvernement dans la province confiée à ma garde; d’abord, contre les révolutions locales, et plus tard contre le mouvement général du fanatisme, qui avait fait trembler mon pouvoir sur ses bases.

Ce nouveau fanatisme s’était emparé de mes officiers et de mes soldats et, les avait bientôt complètement dominés, bien qu’ils gardassent cachés devant le monde aussi longtemps que possible leurs véritables sentiments. Si l’expédition de Hicks réussissait, il y avait, pensaient-ils, de fortes raisons pour croire au relèvement de l’autorité déchue du Gouvernement et ils espéraient que des avantages seraient alors accordés à tous ceux qui lui seraient restés fidèles. J’avais mis en œuvre tous mes moyens moraux et physiques pour prouver aux officiers comme aux hommes que le Gouvernement serait victorieux. Aujourd’hui on savait que le secours ne viendrait jamais, et la défection se produisait. Combien j’eus à lutter contre l’intrigue au dedans et au dehors, et avec quel succès, le lecteur pourra en juger lui-même! Avec le peu de munitions que j’avais en ma possession, je pouvais bien tenir encore quelques heures ou même quelques jours. Mais les officiers et les soldats obéiraient-ils à mes ordres? Ils n’avaient ni le désir, ni le cœur de combattre plus longtemps; car ils savaient aussi bien que moi que tout effort serait vain. Et pourquoi les aurais-je forcés à se sacrifier eux-mêmes, ainsi que leurs femmes et leurs enfants, pour une cause en laquelle ils n’avaient plus de confiance et qui ne pouvait plus être sauvée?

En me plaçant à ces différents points de vue, je n’avais plus aucun doute que la capitulation, dans les circonstances présentes, était non seulement logique mais encore inévitable. Etant arrivé à cette conviction, je ne pus détourner mon attention des questions personnelles qui se posaient maintenant pour moi-même. Il m’était pénible de devoir me rendre à un tel ennemi. Je ne craignais certes pas pour ma vie, car pendant les quatre dernières années, je l’avais si souvent mise en jeu que je pouvais être certain que personne n’attribuerait ma résolution à la lâcheté. J’étais absolument certain de pouvoir justifier ma conduite, vis-à-vis de mes supérieurs et de chacun; mais cette pensée en elle-même, de devoir me rendre, m’était désagréable et pénible au plus haut chef. Je devais aussi songer aux suites qu’aurait immédiatement pour moi la capitulation: Européen et chrétien, je me trouvais seul au-milieu de milliers et de milliers de fanatiques révoltés, enivrés par la victoire et dont le plus infime se considérait toujours comme meilleur et plus haut placé que moi. J’avais bien adopté en apparence la religion du pays, afin de détruire l’idée qui avait cours parmi les officiers et les hommes, que le manque de succès de mes efforts était causé par mon absence de foi. Bien que ma tactique eût produit un résultat meilleur que je ne m’y attendais moi-même, les événements me furent en somme très contraires. La nécessité m’avait dicté la démarche que j’avais faite; bien que je ne prétendisse pas être extraordinairement pieux, j’avais cependant le sentiment d’être aussi bon chrétien que la majorité de ceux qui blâmeraient peut-être mon acte. C’était justement pour cela qu’une vie de tromperie religieuse continuelle me paraissait peu séduisante, et difficile à supporter. D’autant plus que je savais que cet entourage me mettait complètement sous la domination de ce soi-disant saint réformateur religieux, que je devrais non-seulement me déclarer mahométan, mais encore remplir le rôle que la soumission m’imposerait et que je devrais me montrer, dans le sens le plus complet du mot, à l’avenir, un Mahdiste convaincu de cœur et d’âme.

Néanmoins, je dois avouer que les conséquences religieuses nécessaires de la démarche que j’allais faire, bien qu’elles pesassent lourdement dans la balance, n’occupèrent pas autant ma pensée que le sentiment de mon devoir. Je considérais comme mon devoir de me rendre, parce qu’il ne me semblait pas juste de sacrifier plus longtemps des vies humaines pour une cause qui en était maintenant arrivée à un point tel que le succès restait totalement impossible. D’un autre côté, je n’avais aucun motif et ne voyais pas dans quel but je me laisserais jeter volontairement dans l’esclavage indigne, qui suivrait infailliblement ma soumission. Je songeai plus d’une fois à m’ôter la vie et à mettre fin ainsi d’un seul coup à toutes mes anxiétés. Mais ma nature se révoltait contre cette pensée. J’étais encore jeune; pendant les dernières années, ma vie avait été pleine d’une lourde responsabilité, mais riche aussi en aventures intéressantes; le désir de vivre et d’attendre des jours meilleurs, après des temps difficiles l’emporta enfin. Dieu dans sa bonté infinie m’avait tant protégé dans mes combats continuels que cela touchait au merveilleux; il remplissait mon cœur d’un espoir faible; peut-être que Lui, le Dieu miséricordieux, me soutiendrait et me protégerait encore.

Telles furent les pensées qui m’assaillirent durant ces heures sombres et pleines d’angoisse jusqu’à ce que l’aube du jour, de ce jour probablement le plus gros de ma vie, en conséquences, arriva et me força à prendre une résolution. J’étais convaincu qu’il n’y avait pas d’autre issue que la soumission: devant, pour ainsi dire, devenir l’esclave de ceux auxquels j’avais commandé et obéir à ceux qui étaient placés bien au-dessous de moi, je devais avant tout m’armer de patience, de beaucoup de patience. Si je pouvais réussir à sauvegarder ma vie et à reconquérir ma liberté, je pourrais peut-être plus tard, par mon expérience et par ce que j’aurais appris dans ces circonstances, me rendre utile au Gouvernement, au service duquel je me trouvais encore. C’est avec cette résolution que je me levai et que je revêtis peut-être la dernière fois pour bien des années, afin que l’honneur restât intact, l’uniforme que je devrais échanger bientôt sans doute contre la blouse du Mahdiste; simple changement de vêtements, mais quel changement dans ma vie! J’étais décidé à aller jusqu’au bout et me donnai comme tâche nouvelle d’utiliser ma ruse contre mes nouveaux maîtres. Qui resterait vainqueur...?

Mohammed Farag et Ibrahim et Toubki arrivèrent à l’heure fixée; je leur montrai la lettre de Zogal. Il m’invitait, si j’étais réellement disposé à conclure la paix et à me rendre, à me rencontrer avec lui le 23 décembre 1883 à Sheria; il me remettrait alors l’écrit du Mahdi qui m’était destiné. Il s’engageait, en cas de soumission, à épargner provisoirement ma vie, ainsi que celle des hommes, femmes et enfants se trouvant dans la forteresse et à les protéger. Pendant que nous parlions encore, le capitaine inspecteur entra, annonçant qu’Abd er Rasoul Agha avec tous ses Basingers, ainsi que le Serr et Toudjar et sa famille s’étaient enfuis pendant la nuit; ils s’étaient probablement joints à l’ennemi. Ma résolution étant prise, cette nouvelle me laissa indifférent. Ce n’était pour moi qu’une preuve de plus qu’il ne fallait pas songer à la résistance.

Je fis venir mon secrétaire et lui dictai une lettre pour Zogal, lettre dans laquelle je lui annonçai ma soumission et lui promettai de me rencontrer avec lui à Sheria, à la date fixée. J’appelais ensuite Ahmed el Kritli et lui ordonnai de remettre la lettre à Zogal, qui maintenant portait le nom de Sejjid Mohammed ibn Khalid. Le lendemain je réunis tous les officiers et leur communiquai que j’avais adhéré à leurs propositions; que, considérant toute résistance désormais inutile, j’étais prêt à me rendre; enfin, que je quitterais Dara pendant la nuit pour me rencontrer le lendemain avec Zogal à Sheria. J’étais décidé à n’être accompagné que du cadi.

Je leur donnai l’ordre à tous de veiller sur la forteresse pendant mon absence et d’attendre mon retour, puis je les remerciai,—j’avais la gorge serrée—du dévouement et de l’esprit de sacrifice dont ils avaient fait preuve pour le Gouvernement et pour l’attachement qu’ils m’avaient témoigné. Nous nous séparâmes après nous être serré la main. Je donnai aussi mes derniers ordres aux fonctionnaires civils et les saluai.

Après minuit, je quittai Dara avec mon kawas, accompagné du cadi Woled el Bechir, du sultan Abaker el Begaoui, d’Ismaïn woled Bernou et de Moslim woled Kabachi, qui, fidèle à sa promesse, resta avec moi jusqu’à la fin. J’avais passé, pendant mon séjour au Darfour, bien des heures mauvaises, mais ce voyage fut le plus pénible. Nous suivîmes notre route en silence, chacun songeait aux temps écoulés, envisageant l’avenir sous de sombres couleurs. Comme l’aube pâlissait, nous prîmes quelque repos. Le déjeuner apporté par un serviteur resta intact. Nous continuâmes notre route. Arrivés dans le voisinage de Sheria, j’envoyai un cavalier en avant pour qu’il s’informe si Zogal était déjà arrivé. Il revint bientôt, Zogal était là depuis la veille au soir, tout prêt à me recevoir.

Quelques minutes après, je descendis de cheval, et Zogal me serra contre sa poitrine après les formules de salutation d’usage, m’affirmant son amitié constante. Lorsque nous nous fûmes assis, il me remit la lettre du Mahdi.

Celui-ci m’annonçait la nomination de Sejjid Mohammed Khalid comme Emir el Gherb (émir de l’ouest) et m’accordait son pardon complet. Le Mahdi avait chargé son cousin de me traiter selon ma qualité; il lui avait recommandé de n’agir qu’avec douceur et indulgence envers les anciens fonctionnaires du Gouvernement. Après que j’eus fini de lire la lettre, Zogal m’assura que je n’avais obtenu le pardon du Mahdi que grâce à son intervention et qu’il ferait certainement son possible pour rendre ma situation aussi agréable qu’il le pourrait. Puis les émirs venus avec Zogal me furent présentés; parmi eux je reconnus Omer woled Elias, Djaber woled Thajjib, ainsi que Hasan woled Negoumi. Après que nous eûmes mangé (la table était richement servie), Zogal ou plutôt Sejjid Mohammed Khalid donna ses ordres pour marcher sur Dara. Un peu avant notre départ, Mohammed Agha Soliman, un de mes officiers restés à Dara, sans s’occuper de moi, s’avança vers son nouveau chef, qui le salua très cordialement. C’était un de ces officiers que le gendre de Zogal m’avait nommé autrefois, pour avoir conclu alliance secrète avec lui. Mohammed Khalid, me prenant à part, s’informa de ses parents et de sa famille. Quand je lui eus affirmé que tous allaient très bien, mais que les premiers étaient en prison, il me remercia et me dit qu’il approuvait complètement la voie que j’avais suivie pour ma propre conservation et dans l’intérêt des deux parties.

Comme nous campions vers le soir dans le voisinage de Dara, beaucoup d’habitants de la ville ainsi que quelques fonctionnaires et officiers vinrent au-devant de nous pour saluer Zogal. Ils avaient déjà adopté comme vêtement la _gioubbe_ des Mahdistes.

J’eus bientôt l’explication de cette rapide métamorphose; pendant que je m’étais mis en route pour Sheria, le matin du 23 décembre, Mohammed Khalid avait fait avancer du côté de Dara ses gens qui se trouvaient à Bringal, sous les ordres de Sejjid Abd es Samad et qui avaient été largement renforcés par les habitants du pays. Il leur avait fait prendre position au sud de la ville à peu près à l’endroit où se trouvaient autrefois les maisons du vizir Ahmed Schetta. Aussitôt après son arrivée, Abd es Samad avait sommé la garnison et les habitants de Dara, en les assurant de la paix, de se mettre en relations avec lui. Là-dessus, beaucoup d’entre eux s’étaient aussitôt rendus et avaient reçu gratuitement les nouveaux vêtements dans lesquels ils venaient maintenant à notre rencontre pour saluer leur nouveau maître.

Je passai de nouveau une nuit triste et sans sommeil; on était au moment de Noël! Noël, cette belle fête que célébraient dans la patrie lointaine les gens heureux, tandis que moi, vaincu, solitaire et perdu, je devais livrer à l’ennemi le reste des troupes qui m’avaient été confiées. Pendant cette nuit, mon âme fut remplie de tristesse; je déplorais mon sort et me plaignis qu’il ne m’eût pas été accordé, comme à tant de mes camarades, de tomber au champ d’honneur. Cette journée au moins m’aurait été épargnée! Ces heures ont été certainement les plus pénibles de ma vie.

Le lendemain matin, Zogal fit son entrée dans la ville; il reçut les honneurs des troupes et fit défiler devant lui mes soldats ainsi que les siens propres qui se trouvaient sous les ordres d’Abd es Samad. Puis il donna aussitôt l’ordre de délivrer ses parents qu’il salua et auxquels il promit une indemnité pour les souffrances qu’ils avaient endurées. Ensuite, il se rendit dans sa maison située hors de la forteresse, fit déposer les armes aux soldats, par compagnie, ce qui eut lieu en sa présence et sans retard; puis il occupa la batterie avec ses gens. Maintenant seulement, il était rassuré! Maintenant il tenait dans ses mains, la ville et le pays! Il exigea, au nom du Mahdi, le serment de fidélité des gens qui accouraient en masse auprès de lui, et plus tard aussi, des officiers et des soldats rassemblés sous ses ordres.

Madibbo, qui s’était joint à Abd es Samad, à Bringal, et qui était arrivé avec lui à Dara, me suivit dans la maison qui me fut indiquée. Nous nous saluâmes et je l’invitai à s’asseoir.

«Tu parais irrité contre moi et me reproches de ne t’avoir pas été fidèle; mais écoute mes paroles! J’ai été élevé par Emiliani au poste de grand cheikh de ma tribu; plus tard, je suis allé au Bahr el Arab où l’appel du Mahdi m’est parvenu: je suis un mahométan croyant et je l’ai suivi. J’ai vu le Mahdi, j’ai entendu ses leçons, j’ai reconnu sa mission, j’étais présent lors de sa merveilleuse victoire sur Youssouf el Shellali, j’ai cru et je crois encore en lui. Je comprends que toi, appuyé par tes troupes, tu n’aies pas voulu te rendre; nous avons combattu et chacun cherchait son avantage; j’ai combattu le Gouvernement et non pas ta personne; Dieu sait que je n’ai pas oublié ton affection pour moi; arrache l’épine de ton cœur et sois mon frère!»

«Je ne te garde pas rancune à cause de ta conduite, lui répondis-je, et si j’avais nourri quelque haine contre toi, tes paroles m’auraient reconcilié.»

«Je te remercie, dit Madibbo; que Dieu te donne la force et de même qu’il t’a protégé jusqu’à présent, il te protégera encore!»

«Certainement, lui répondis-je, j’ai confiance en Lui. Mais il me paraîtra difficile de me faire à ma nouvelle situation; il le faudra bien pourtant.»

«Non pas, pourtant! Je ne suis qu’un Arabe, mais écoute mes paroles. Sois docile et patient; pratique avant tout cette vertu, car _Allah ma’a es sabirin_ (Dieu est avec les patients). Mais je suis venu pour t’adresser une demande. Si tu es véritablement un frère pour moi, je te prie d’accepter de ma part, en signe d’amitié fidèle, mon propre cheval. Tu le connais de vieille date, c’est Sakr el Gidad (l’autour des poules).

Sans attendre de réponse il se leva et sortit. Quelques minutes après, il rentra tenant par la bride son étalon brun, un des plus beaux et des plus forts de sa race; il me l’offrit. Je le pris par le licou.

«Je ne t’offenserai pas, lui dis-je, en refusant ton présent; mais, en ce moment, je n’ai guère besoin d’un cheval et, probablement, je n’aurai plus besoin de monter beaucoup à l’avenir.»

«Qui le sait! Nous avons coutume de dire: eli omro tawil bichouf ketir (qui vit longtemps, voit beaucoup)! Tu es jeune; tu auras peut-être encore souvent besoin d’un cheval, de celui-ci ou d’un autre.»

«Tu peux avoir raison, Madibbo. Eh bien! toi, maintenant, accepte cela en témoignage de mon amitié!»

Je lui montrai les gros tambours de guerre que mon domestique, sur un signe, apporta près de moi. C’étaient les mêmes que je lui avais pris lors de la chute de Kerchou. Je dépendis encore une épée de la muraille et la posai sur les tambours.

«Aujourd’hui, ajoutai-je, ces choses m’appartiennent encore. Je puis te les donner. Demain, un autre peut-être pourrait en disposer.»

«Merci, dit le sheikh; c’est avec joie que j’accepte ton présent; il n’y a que peu de temps que j’ai perdu mes «nahas» (tambours); un proverbe arabe dit: «er rigal sherada ou radda» (chez les hommes, [il y a] la fuite et la défense). J’ai beaucoup combattu en ma vie, souvent j’ai dû prendre la fuite, mais souvent aussi j’ai été victorieux.»

Madibbo fit emporter les tambours et l’épée; puis, nous nous séparâmes.

Cette conversation ne me laissa pas insensible et ces pensées revenaient continuellement à mon esprit: être soumis, être patient! qui vit longtemps, voit beaucoup!

Mohammed Khalid me fit appeler; il avait écrit, me dit-il, après mon arrivée à Sheria et dans cet endroit même, à Saïd bey Djouma, le sommant de se rendre. Il lui avait envoyé pour le remplacer un certain Fakîh Abd er Rahman.

Il désirait que je lui fisse part de la reddition de Dara en le sommant de se rendre lui aussi.

Je lui expliquai que je n’avais plus aucun secrétaire à mon service et qu’un tel écrit, après la reddition de Dara, ne pouvait revêtir qu’un caractère absolument privé; je le priais en conséquence d’agir à son gré, ne refusant pas toutefois d’apposer ma signature.

Ainsi fut fait. Il remit la lettre à un ancien officier de la garnison de Fascher qui avait été présent lors de la reddition et lui donna l’ordre de partir sur le champ.

Le lendemain Mohammed Khalid commença à s’assurer du butin. Il ordonna à tous ceux qui, pendant le combat, étaient restés à Dara et qu’il considérait comme Ranima[9] (butin de guerre) de quitter leurs maisons et de se rassembler sur la place du marché, devant le poste de police. Il ne leur permit d’emporter avec eux que le strict nécessaire. Seuls, les soldats non gradés étaient exceptés. On me laissa également tranquille dans ma demeure. Tout ce qu’on enleva dans les habitations alla grossir le _Bet el Mal_ qu’on avait établi dans la _Moudirieh_ (demeure du gouverneur). Comme on ne trouva que très peu d’argent et encore moins de bijoux, toutes les personnes qu’on supposa en posséder furent remises entre les mains des Emirs qui les forcèrent à déclarer où elles avaient caché leur trésor.

On se servit pour cette inquisition de toutes les cruautés imaginables. On flagella les malheureux jusqu’au sang, on les roua de coups, on les pendit par les pieds jusqu’à ce qu’ils devinssent fous. L’un des plus cruels fut Hasan woled Saad en Nour. En sa présence, je me plaignis à Mohammed Khalid, de ses procédés inhumains. Irrité, il se tourna vers moi, disant: «Tu te crois donc toujours le moudir umum du Darfour, pour te permettre de trouver mauvaises certaines choses». Khalid le remit à sa place et lui rappela que c’était moi qui l’avais délivré de Khartoum, où il était prisonnier et qu’aujourd’hui même, il montait encore le cheval que je lui avais donné; il me répondit alors avec arrogance: «C’est Dieu seul et non pas toi qui m’a délivré et m’a donné le nécessaire!» Khalid lui reprocha son manque d’éducation en des termes très sévères et lui ordonna de nous quitter. Lorsqu’il fut parti: «Ne prends pas à cœur ses paroles, me dit Khalid, son père Saad en Nour était un esclave du Sultan et le sang d’un esclave ne se renie jamais».

Je ne pus m’empêcher de reprocher vivement à Khalid les mauvais traitements qu’avaient à subir mes anciens administrés et lui rappelai sa promesse par laquelle il m’avait affirmé que ni hommes, ni femmes, ni enfants n’auraient à souffrir.

«Dès maintenant, répliqua-t-il brièvement, je ne ratifierai aucune condamnation à mort. Mais toute fortune cachée, tous biens seront repris par la force, s’il est nécessaire.»

J’en avais assez vu et rentrai chez moi. Les malheureux, chassés de leurs demeures, en étaient réduits à tendre, en suppliants, sur mon passage ou dans mon habitation, ces mains qui jusqu’alors les avaient nourris. Je ne pouvais leur donner que du blé que j’avais amassé dans des temps meilleurs; il ne me restait aucun argent, ayant dépensé depuis longtemps tout celui que je possédais.

Les domestiques des fonctionnaires furent répartis entre les Mahdistes. Les plus jeunes et les plus jolies filles furent envoyées au harem du Mahdi.

Sept jours s’étaient écoulés depuis la reddition de Dara. On vint prévenir Mohammed Khalid que Saïd bey Djouma avait envoyé les plus notables des siens pour annoncer sa soumission. La députation attendait ses ordres aux portes de la ville. Khalid rassembla toutes ses forces et alla à leur rencontre. L’ambassade se composait de Omer woled Dorho accompagné de quelques-uns de ses officiers, ainsi que de Ali effendi Shirmi, président du tribunal, Hanafi el Kourechi, cadi-umum à Fascher, Ali bey Khabir etc. Après des salutations très amicales, un scribe remit le document signé par Saïd bey Djouma, confirmant la reddition de la ville à Fakîh Abd er Rahman, auquel on avait donné, en outre, le relevé des fournitures se trouvant dans les magasins, ainsi que la désignation des bouches à feu, des fusils et des munitions.

Mohammed Khalid, enchanté de la reddition de la capitale du pays, conduisit ses hôtes dans la ville, les hébergea du mieux qu’il lui fut possible et s’engagea non seulement à protéger et à épargner la vie des habitants de Fascher, mais encore à leur abandonner la moitié de leur fortune, de manière à restreindre ainsi la confiscation à l’autre moitié seulement.

Mais dès le lendemain, le bruit se répandit que la garnison regrettait d’avoir promis de se rendre; le soir même Fakîh Abd er Rahman envoya la nouvelle qu’on l’avait sommé de quitter Fascher, qu’il avait obtempéré à cet ordre et que la garnison se préparait à la défense.

Mohammed Khalid et la députation de Fascher s’enquirent auprès du porteur de cette nouvelle, de la cause qui avait pu décider Djouma à changer aussi subitement de résolution. Il leur fut répondu que ce revirement était dû surtout à l’influence d’une partie des officiers qui avaient appris les mauvais traitements subis par leurs camarades de Dara et qui, craignant semblable sort, avaient décidé de défendre la ville jusqu’au bout.

Khalid alors fit savoir à toutes les troupes disponibles qu’elles eussent à se tenir prêtes, en vue d’une expédition. Toute la garnison de Dara, excepté les officiers qu’on gardait à vue devait y prendre part.

Il attendit deux jours encore. Lorsque la nouvelle lui fut confirmée par des soldats d’Omer woled Dorho et quelques serviteurs d’Ali bey Khabir arrivant de Fascher, il se mit en marche le 3 janvier 1884.

Je dus aussi l’accompagner.

Les habitants du pays se joignirent en masse à l’expédition.

Khalid, ses Emirs et les soldats précédemment à Dara, placés sous le commandement de Mohammed Agha Soliman, atteignirent le 7 janvier Woad Berag, distant de trois kilomètres de Fascher et il établit son camp en cet endroit.

Le lendemain il me fit signer une lettre qu’il avait écrite en mon nom, rappelant à Djouma et à ses officiers leur promesse et les sommant de capituler. Ma lettre, ou plutôt la sienne, resta sans réponse; on comprit que, soumis à Khalid, je devais faire ce que bon lui semblait. Un messager toutefois vint annoncer, qu’après les cruautés commises à l’égard de leurs camarades, à Dara, tous étaient décidés à se défendre et qu’il en adviendrait ce qu’il pourrait.

Les habitants de Fascher eurent connaissance de cette décision. Tous quittèrent la ville; ceux qui étaient valides se joignirent à Mohammed Khalid, et cet exemple fut suivi aussi par les soldats de Dorho habitant hors des fortifications.

Khalid ordonna le siège de Fascher et remit à Omer woled Dorho le commandement en chef.

Je me rendis auprès de Mohammed Khalid et demandai à lui parler seul. Entre nous je lui déclarai que la lutte de la garnison n’avait été provoquée que par les mesures qu’il avait prises contre les employés du Gouvernement qui étaient maltraités avec son consentement tacite, d’une manière honteuse par ses gens. J’ajoutai qu’en aucun cas je n’étais disposé à prendre part à un combat contre mes anciens administrés et lui demandai la permission de retourner à Dara, car, comme il le savait, j’étais encore souffrant. Il m’assura que, grâce à l’affection qu’il me portait et parce qu’autrefois j’avais été son supérieur, il ne tiendrait pas compte de mes paroles trop vives; puis, il finit par me permettre de rentrer à Dara, après toutefois que je lui eus promis de m’abstenir de toute intrigue et de toute action perfide à son égard.

A cette occasion, il me montra quelques lettres qui m’avaient été adressées, mais qu’il avait ouvertes. Elles contenaient les réponses à mes rapports envoyés autrefois de Dar Beni Halba au Caire, via Siout. On avait chargé des Arabes de me les apporter au Darfour, contre bonne récompense.

Dès leur entrée dans le pays, ces messagers avaient été faits prisonniers par les Arabes Seïadia et remis à Khalid, lors de son arrivée près de Fascher. Il me permit de prendre connaissance de ces missives qui toutes étaient de dates très anciennes.

Le premier message était signé par S. A. le Khédive Mohammed Tewfik. Il m’exprimait sa satisfaction de mes services, me conseillait de ne pas me relâcher dans l’accomplissement de mes devoirs et m’annonçait qu’il allait envoyer une armée au Kordofan sous les ordres du général Hicks, lequel assurément rétablirait sous peu la paix dans le pays.

La seconde lettre venait du président du Conseil des Ministres, Nubar Pacha. Il m’exprimait aussi sa satisfaction à mon égard et me faisait part également de l’expédition conduite par Hicks.

Quelques lignes de Zobeïr Pacha me priaient de lui donner des nouvelles de la famille de son fils Soliman, dont j’ai raconté la mort. Zobeïr m’envoyait ses meilleures salutations. Soliman n’avait eu, à ma connaissance, qu’un fils; j’avais remis ce dernier, ainsi que sa mère, aux soins d’Omer woled Dorho qui devait, à la première occasion, les faire conduire chez les parents de Zobeïr, habitant les bords du Nil. La mère toutefois s’était remariée avec un des parents d’Omer et l’enfant lui avait été laissé.

On se figurera aisément avec quel bonheur je parcourais ces lettres. Quelles espérances n’avait-on pas fondées en l’expédition de Hicks! Espoirs déçus! Je surmontais l’émotion qui me gagnait et rendis les lettres à Mohammed Khalid.

«Ton Effendina (vice-roi), me dit-il d’un air méprisant, croyait vaincre le Mahdi! Le maître attendu l’a battu. Pour cet ébloui, il y aura encore de mauvais jours!» Je ne répondis rien. Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être soumis et patient? Que de fois, pourtant, ce me fut difficile d’obéir à ses conseils!

Je pris congé de Khalid qui commençait à me faire sentir que, maintenant, il était devenu mon supérieur.

Je partis aussitôt pour Dara. Réellement souffrant, je gardai la chambre, sans pouvoir jouir du repos, troublé sans cesse par les plaintes amères des malheureux auxquels on avait enlevé tout moyen d’existence.

Sur ces entrefaites, les Mahdistes assiégèrent Fascher.

La forteresse était sise sur la colline occidentale; les rebelles prirent position sur l’autre située à l’orient. Ces deux collines étant séparées entr’elles par le Rahat Tendelti, ils gardèrent les puits qui se trouvent sur les versants des collines et dans la vallée. Quoique Saïd Djouma fut commandant en chef, Saïd Agha el Fouli et Ibrahim Agha et Tekelaoui jouissaient d’une influence beaucoup plus grande sur la garnison. Le premier, El Fouli, avait combattu à mes côtés à Shakka; lorsqu’il avait été blessé je l’avais envoyé se soigner au milieu des siens, à Fascher; le second était renommé pour sa vaillance. La garnison manquant d’eau, un combat ne tarda pas à s’engager ayant pour but et pour endroit de la lutte les puits situés au dehors. Djouma avait bien à sa disposition plus de cent Remington, mais il était loin d’en posséder le même nombre que les Mahdistes. Néanmoins, après un sérieux combat, la garnison réussit à chasser l’ennemi des puits et à les garder en son pouvoir. Les rebelles durent se retirer jusqu’à Woad Berag. Des secours ne tardèrent pas à parvenir à Khalid de Kabkabia, par le major Adam Aamir qui s’était rendu, et qui envoya le commandant des Basingers, Babeker woled el Hadj, avec des soldats et des munitions. Il attaqua de nouveau Fascher, s’empara des puits et repoussa la vaillante garnison. Celle-ci tenta à plusieurs reprises, et d’une façon héroïque de chasser l’agresseur; ce fut en vain. Le 15 janvier, après sept jours d’une lutte passionnée, elle dut se rendre à merci. Mohammed Khalid, vainqueur, fit son entrée dans la capitale.

Les armes furent livrées et la forteresse occupée. De même qu’à Dara, les perquisitions commencèrent et les cruautés commises furent encore plus atroces. Saïd Djouma pour lui-même s’en tira, en somme, assez heureusement. La plus grande partie de sa fortune fut confisquée, il est vrai; mais, sans mauvais traitement aucun, il fut banni, lui et les siens. Envoyé provisoirement à Kobbe, on lui assigna une demeure où il fut au moins tranquille, tandis que ses camarades et tous ceux qui s’étaient rendus eurent beaucoup à souffrir. Le major Hamada effendi, ayant déclaré ne rien posséder, fut accusé par une de ses esclaves d’avoir caché de l’argent et de l’or. Conduit devant Khalid, celui-ci le traita de «chien d’infidèle». Le major lui répliqua en l’appelant «misérable Dongolais». Furieux, Khalid ordonna de le fouetter jusqu’à ce qu’il indiquât où était caché son trésor. Pendant trois jours, Hamada effendi subit la peine du fouet, à raison de 1000 coups journellement. Ce fut en vain; un morceau de bois se serait plutôt ému! Aucun aveu ne sortit de sa bouche. Quand on lui demandait de livrer son argent, il répliquait invariablement: «Eh! oui, j’en ai de l’argent, j’en ai de l’or; mais mon trésor est enterré et il reposera avec moi, en paix, sous la terre!»

Mohammed Khalid fit cesser enfin cette torture et remit le blessé, à moitié mort, à la garde de ses ennemis, les Mima. Ceux-ci eux-mêmes ne purent qu’admirer la fermeté d’un tel homme qui était trop fier pour avouer, même au prix de sa délivrance!

Ibrahim el Tekelaoui, qu’un Emir avait traité d’esclave, après avoir tué sa femme et ses jeunes frères se donna la mort. Saïd Fouli préféra mourir plutôt que de subir plus longtemps pareilles humiliations. Ces derniers incidents décidèrent enfin Khalid à mettre un frein à tant de cruautés: il bannit en différents endroits, mais à proximité, le reste des officiers égyptiens.

Khalid me fit alors mander à Fascher. J’arrivai dans la capitale, au commencement de février. On m’assigna pour demeure la maison de Djouma, avec ordre d’y faire venir mes gens et mes chevaux qui étaient restés à Dara. On me fit entendre que, en signe de soumission, je devrais volontairement aliéner le reste de mes biens. Je remis, comme on me le demandait, même ce que je possédais à Fascher, à Djaber woled Thajjib, nommé administrateur (Amin) du Bet el Mal. Il ne me restait, en somme, que juste de quoi vivre.

Ayant appris les mauvais traitements qu’avait endurés Hamada, ainsi que sa fermeté extraordinaire, je cherchai aussitôt à le voir. Je le trouvai dans un état affreux. Les blessures dont tout son corps était couvert, suppuraient et, chose horrible à dire, ses ennemis les lavaient chaque jour avec de l’eau froide mêlée de sel et de poivre, espérant que la douleur lui arracherait enfin un aveu.

Ils ne purent rien en tirer!

Je courus chez Khalid, lui décrivis la situation de Hamada et le priai de vouloir bien confier à mes soins le major.

«Il est infidèle, répliqua-t-il; il tient cachée sa fortune; il m’a offensé publiquement; il doit expier ses fautes et mourir comme un misérable.»

Je le suppliai alors, au nom et en souvenir de notre ancienne amitié, de me remettre le malheureux.

«Bien, dit-il enfin d’un ton moqueur; mais à la seule condition que tu te prosternes devant moi, pour lui.»

Il n’y a pas au Soudan chose plus humiliante qu’une prosternation. Le sang me monta à la tête. Je crois que je ne l’aurais pas fait, même pour sauver ma propre vie; eh! bien, ce n’était pas trop pour sauver le malheureux dont l’image effrayante, terrible, était présente à mes yeux! Je me prosternai devant Mohammed Khalid et posai mes mains sur ses pieds nus; mais lui rapidement les retira et me releva; il paraissait avoir honte du sacrifice qu’il venait d’exiger de moi.

«Hamada est libre, me dit-il; je le remets entre tes mains. Mais, donne-moi ta parole: que si tu apprends en quel endroit sont enfouies ses richesses, tu m’avertiras sans retard.»

Je le lui promis. Il appela un de ses parents, afin qu’il m’accompagnât et qu’on me remit le malheureux. Mes domestiques transportèrent Hamada, sur un angareb, dans ma maison. Je lavai ses blessures et fis étendre dessus du beurre frais; cela le soulagerait au moins; car, il ne fallait pas espérer le sauver.

Il but un peu de bouillon; à voix basse, il prononçait parfois quelques mots, appelant la malédiction du ciel sur ses bourreaux. Le quatrième jour de son séjour dans ma demeure, il désira rester seul avec moi.

«Ami, murmura-t-il, je sens que mon heure dernière est venue. Que Dieu te récompense de ce que tu as fait pour moi. Je ne puis plus rien faire maintenant; pourtant je te donnerai un gage de ma gratitude; j’ai enfoui mon or....»

«Arrête, lui criai-je; veux-tu m’indiquer l’endroit où ton trésor est caché?»

«Oui, tu dois l’avoir; qu’il puisse t’être utile!»

«Non, je ne veux et je ne peux pas le posséder. Pour te délivrer de tes persécuteurs, je me suis engagé à communiquer, le cas échéant, à Mohammed Khalid, ton ennemi, l’endroit où est caché ton or. Tu as assez souffert pour que ce trésor ne tombe pas entre les mains de ceux que tu haïs; continue à garder le silence; emporte ton secret dans la tombe; elle ne te trahira pas. Que ce soit ta consolation et ta vengeance!»

Tandis que je parlais, Hamada avait saisi ma main.

«Merci, râla-t-il, sans mon argent, tu seras encore heureux un jour. Allah kerim! (Dieu est miséricordieux).» Il s’étendit essayant de lever un peu l’index de la main droite.

Doucement, très doucement, il put murmurer encore. «Lâ ilahi ill Allah, Mohammed rasoul Allah»..... puis il ferma les yeux pour toujours. Il ne souffrait plus! Les yeux mouillés de larmes, je contemplai ce cadavre. Que m’était-il réservé, jusqu’à ce que, à mon tour, j’entre enfin aussi dans le repos éternel?

J’appelai mes domestiques et fis chercher quelques hommes dévoués. On lava le corps et on l’enveloppa dans un linceul que j’avais fait apporter.

Sur ces entrefaites, j’allai avertir Mohammed Khalid de la mort de Hamada.

«Est-ce qu’il ne t’a pas indiqué l’endroit où est caché son trésor?» me demanda-t-il aussitôt.

«Non, lui répondis-je, cet homme avait trop de volonté pour livrer son secret; je n’ai rien appris.»

«Que Dieu le maudisse! s’écria l’Emir. Puisqu’il est mort chez toi, enterre-le, quoiqu’il n’ait mérité que d’être jeté, comme un chien, sur un tas d’immondices.»

Je m’éloignai et fis ensevelir le corps près de ma maison, après qu’on eut récité les prières usuelles.

Mohammed Khalid était doué d’un esprit très rusé. Autant il se montra dur envers les fonctionnaires du Gouvernement, autant il agit avec douceur envers la population. Il n’en donna pas moins toutes les bonnes places à ses parents et chercha à tirer du pays tout ce qu’il put, mais, il évita soigneusement de semer la discorde, s’efforça de tranquilliser et de rassurer les gens en cherchant à les rallier au nouveau régime. Les impôts allèrent en majeure partie grossir sa caisse; cependant, de temps à autre, il faisait parvenir au Mahdi et à ses califes de jolies jouvencelles, des chevaux, des chameaux bien gras. On remerciait le généreux donateur! Il mit sa maison sur un grand pied et épousa Miram Ija Basi, sœur aînée d’Ibrahim, Sultan du Darfour, bien qu’elle fut âgée de cinquante ans. Elle avait en sa possession plus de cent esclaves des deux sexes, intelligents et bien élevés, elle-même était capable du reste de conduire avec dignité la maison d’un riche sultan soudanais.

Khalid trouva tout à fait inutile même de feindre de mettre en pratique le «renoncement aux biens de ce monde»; tous les soirs il y avait chez lui de grands festins; et la nombreuse compagnie n’y manquait pas de célébrer le Mahdi, de féliciter et de louer l’amphitryon.

Une lettre, très vieille de date, me parvint à cette époque. Elle venait du Caire et m’avait été adressée par le moudir de Dongola. Il me recommandait de concentrer des troupes à Fascher, m’enjoignant de remettre le Darfour au descendant direct des rois de cette province, Abd esh Choukour ibn Abd er Rahman Chattout, de me rendre à Dongola avec tous mes soldats et le matériel de guerre. Ce fils de roi, qui se trouvait encore à Dongola, n’avait pu trouver ni le chemin, ni les moyens de parvenir jusqu’à moi et même si on l’avait écouté à temps, cela n’aurait rien pu changer à la face des choses.

Une concentration complète des troupes à Fascher aurait déjà été rendue impossible par l’opposition des officiers et des soldats. D’autre part, si l’effectif de mes hommes avait été suffisamment élevé pour me permettre de quitter le pays avec tout le matériel de guerre, à plus forte raison aurais-je pu y rester et, en tout cas, mieux servir le Gouvernement que le timide Abd esh Choukour.

Je demandai à Khalid qui m’avait remis la missive la permission d’envoyer quelques lignes à mes partisans et de les remettre à l’Arabe qui avait apporté le message et qui était assuré du retour. Khalid y consentit; mais, comme c’était à prévoir, ma lettre ne parvint jamais à son adresse.

Je passai mon temps très tranquille, chez moi, sans voir beaucoup de monde, attendant du Mahdi les ordres concernant ma personne.

Au milieu de mai, Mohammed Khalid m’apprit que le Mahdi, à cause soi-disant du manque d’eau, avait quitté El Obeïd et s’était retiré à Rahat. Il exprimait le désir de faire ma connaissance et m’ordonnait de faire mes préparatifs de voyage.

A cette époque survint la reddition de la province du Bahr el Ghazal par Lupton bey.

En même temps que Khalid, le Mahdi avait nommé Karam Allah, Emir du Bahr el Ghazal, et l’avait envoyé dans cette province. Karam Allah habitait autrefois chez son frère Korgosaui, qui était commandant des Basingers de Lupton bey. Ayant appris la nouvelle de la rébellion du Mahdi, il quitta le pays avec le consentement de son frère et se dirigea sur El Obeïd où le Mahdi le reçut avec tous les honneurs possibles.

Nommé Emir, il rentra dans sa province. Son frère et les Basingers qu’il commandait, la plupart des fonctionnaires du Gouvernement et enfin le remplaçant de Lupton, Arbab Zobeïr, autrefois si fidèle, se joignirent à lui. Lupton bey abandonné dut capituler sans combat.

Si le soulèvement n’avait pas été fomenté par ses gens, mais bien par les tribus nègres de la province, Lupton aurait pu tenir pendant des années, en raison surtout du manque d’union des dites tribus. Trahi par les siens, il ne lui était resté, à lui qui était connu pour sa bravoure, qu’à se rendre à l’ennemi, sans même tirer un coup de fusil.

Mohammed Khalid manifesta le désir que je pris avec moi Saïd bey Djouma, alors encore à Kobbe; je me déclarai toujours prêt à le satisfaire, malgré les intrigues qu’autrefois ce dernier avait suscitées à mon égard. Dimitri Zigada, un marchand grec résidant depuis longtemps au Darfour et qui fournissait la viande aux garnisons de Fascher et de Kabkabia me demanda l’autorisation de se rendre avec moi au Kordofan. Mohammed Khalid auquel j’en référai donna son consentement.

Dimitri avait à réclamer du Gouvernement, pour ses livraisons 8,000 L. E. (207,000 francs environ). Il portait les bons que je lui avais signés avant la capitulation, toujours sur lui, cousus dans une ceinture et dans des chiffons de toile.

Je me procurai les chameaux nécessaires. A cette époque de l’année, on trouve très peu d’eau sur le chemin du Kordofan; je dus donc limiter au strict nécessaire le nombre de ces animaux. Le prix des chevaux étant, d’autre part, très élevé au Kordofan, j’en pris quatre avec moi, avec l’intention de les vendre là-bas pour réduire les frais de voyage. J’avais fait don à Khalid, sur le désir qu’il m’en avait exprimé, de l’étalon que Gordon m’avait donné jadis à Dourrah el Khadra.

Saïd bey Djouma était arrivé de Kobbe; la séparation de ses quatre femmes et de ses sept enfants lui avait été particulièrement pénible.

Vers le milieu de juin 1884, je partis de Fascher, en compagnie de Djouma et de Zigada. J’étais presque joyeux de pouvoir quitter ce pays où j’avais passé par tant de chagrins et de surprises amères.

Mohammed Khalid nous adjoignit une escorte de dix hommes commandée par le Fakîh Shahir de la race des Berti, pour nous protéger en route, prétendait-il, mais bien en réalité pour nous surveiller.

Nous prîmes congé de lui.

Je le remerciai des diverses bontés qu’il m’avait témoignées et lui recommandai ceux que nous laissions à ses soins; puis nous prîmes le chemin de Woda et de Fafa, pour atteindre Taouescha. En route, nous fûmes exposés non seulement à la curiosité générale, mais encore nous dûmes subir de nombreux propos railleurs sur notre situation actuelle, situation qu’on trouvait, de l’avis de tous, encore beaucoup trop belle en raison de nos prétendus méfaits d’antan!

Cinq jours après, nous atteignîmes Taouescha; notre guide Fakîh Shahir, natif de cet endroit, trouva bon d’y séjourner pendant plusieurs jours. Nous dûmes l’attendre. Quoiqu’il nous traitât en hôtes et nous hébergeât de son mieux, nous ne demandions qu’à continuer notre voyage; il se décida enfin à quitter sa ville natale.

Pendant notre séjour, je fis cadeau à ses petites filles de bracelets en ivoire, très recherchés dans le Darfour et que j’avais emportés sur moi comme argent pour le voyage.

A lui-même, je donnai quelques-uns des rares écus que j’avais pu me procurer à Fascher; je gagnai ainsi sa confiance. Il me communiqua alors en secret que Mohammed Khalid l’avait chargé d’épier toute notre conversation; les remarques que nous pouvions faire sur le Mahdi ou sur son administration devaient être rapportées rigoureusement et consciencieusement au calife Abdullahi. Il me pria d’avertir mes compagnons de voyage, un seul mot imprudent pouvant nous compromettre.

Je le remerciai cordialement et recommandai à tous la plus grande prudence.

Après avoir traversé Dar Hamr, nous arrivâmes vers la mi-juillet à El Obeïd, non sans avoir souffert du manque d’eau et avoir été importunés à plusieurs reprises par les Arabes Messeria. Le Mahdi avait laissé dans cette ville un de ses parents, autrefois marchand d’esclaves, nommé Sejjid Mahmoud, pour le remplacer. Je le trouvai accroupi sur le sol, au milieu de nombreux marchands, en train de se disputer violemment avec eux. Je me présentai; mais quoiqu’averti de mon arrivée, il resta quelques minutes sans paraître m’apercevoir. Il finit enfin par me saluer et ordonna à un de ses serviteurs de nous accompagner dans une maison sise non loin de là et qu’on nous assigna comme quartier.

Une heure après, on nous apporta un mouton et un sac de blé, en nous recommandant d’assister aux prières publiques. Dimitri Zigada s’étant déclaré malade, nous nous rendîmes, Djouma et moi, au lieu des prières, où depuis midi jusqu’au soir, Sejjid Mahmoud et ses compagnons nous entretinrent de la grandeur du Mahdi, et de la sainteté de sa doctrine.

Sur tous les tons et continuellement, on exigeait fidélité et respect au Mahdi, sous peine de cruelles punitions sur cette terre et de condamnation éternelle dans l’autre monde. Epuisés de fatigues, il nous fut permis enfin de regagner notre logis.

Le lendemain Sejjid Mahmoud nous avertit d’avoir à continuer notre voyage; nous quittâmes El Obeïd pour atteindre, à une journée de marche environ, Rahat où le Mahdi avait établi son camp.

FOOTNOTES:

[1] Chiatin en arabe pluriel de chaïtan, signifie “Diables”; tel est le surnom donné à Slatin Pacha dans le territoire du Mahdi.

[2] Romolo Gessi, né en 1831 à Constantinople, combattit en Crimée à côté des Anglais et y fit la connaissance de Gordon qui l’appela en 1874 au Soudan où, après diverses campagnes, il fut enfin nommé gouverneur de la province du Bahr el Ghazal.

[3] Le Dabarek est un réservoir maçonné, rond et bas, d’environ trois mètres de diamètre, qui reçoit l’eau du puits et sert à abreuver le bétail.

[4] —village assez vaste et dépéndant de la province de Dara.

[5] Il faut comprendre par écu «écu-medjidieh» monnaie turque qui vaut environ 2 frs. 50 cts.

[6] La _Nahas_ est un tambour de guerre, en cuivre. La _Nugara_ représente un tambour immense fait avec un tronc d’arbres creusé et couvert des deux côtés d’une peau tannée. L’Umbaia est une dent d’éléphant creusée.

[7] Mahdi signifie chez les musulmans, le rédempteur attendu pour la fin des temps «celui qui remplira de justice le monde qui auparavant était rempli d’iniquité.»

[8] La formule consacrée de la Baïa (du serment) est la suivante:

Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Nous promettons à Dieu, au Prophète, à notre Mahdi et à toi, de nous confier en Dieu, de ne jamais douter de Lui, de ne jamais voler, de ne commettre ni adultère, ni faux témoignage, et de ne pas nous montrer ingrats à ses bienfaits; nous te promettons de renoncer au monde et de ne jamais abandonner la guerre sainte.

[9] D’après Mohammed Ibn Taher, on fait une distinction entre le «Faïd» c’est-à-dire le butin d’un pays qui s’est soumis sans résistance, et le «Ranima,» c’est-à-dire, le butin de guerre. Le Mahdi ne reconnaissait que le principe du «Ranima», c’est-à-dire le pillage absolu.