Femmes nouvelles

Part 9

Chapter 93,636 wordsPublic domain

Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait pas. Rien qu'à ce qu'elle éprouvait, à cette émotion profonde, où tant d'indignation se joignait à tant de mépris, elle savait bien que ces femmes n'avaient pas menti; d'ailleurs, le visage de la Cagnarde parlait, avec son expression d'amer chagrin, de vengeance satisfaite. Sans doute elle se réjouissait à la fois du tort qu'elle causait à leur bourreau et de la peine qu'elle devinait sous l'air impassible d'Hélène, de cette belle et riche demoiselle qui volait la place de sa fille... «Celle-là, au moins, tu ne l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir!»... Oui, Hélène souffrait; elle souffrait d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être davantage; mais elle souffrait avec courage, avec un obscur et indicible soulagement aussi, à l'idée que cette douleur faisait justice en elle de la basse manoeuvre de Vernières, justice surtout de son infâme conduite à l'égard de ces malheureuses.

Comme elles allaient partir, Minna, à qui Hélène venait de parler à l'oreille, attira avec Mme Hopkins la vieille sur le palier; il y eut une courte explication; la Cagnarde montra des lettres, une photographie de Vernières, ornée d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché quelque argent, elle se rangea humblement: Hélène sortait. Alors, au passage, la jeune fille la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse, ce seul mot où tenaient tant de choses amères:--Merci!

Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier noir, et avec délivrance respiraient âprement l'air étouffé de la cour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Pour nous résumer, dit Simonin,--il insérait un large billet de banque plié en quatre dans son joli calepin et boutonnait avec détachement sa jaquette par-dessus,--il est bien avéré aujourd'hui que votre gendre se rend tous les lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini Bleuet, de 2 à 4.

Marcel Dugast arpentait de long en large son vaste cabinet tendu de cuir de Cordoue; des panoplies d'armes italiennes y alternaient avec de précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant le bureau monumental où un élégant téléphone voisinait avec une lampe électrique, parmi des monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait Simonin du coin de l'oeil. Le cousin à tête de brochet reprit, avec une réserve de galant homme:

--Voilà ma mission terminée.

L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite il ajouta:

--En vous donnant les renseignements qu'un hasard m'a livrés, en procédant moi-même à cette petite enquête, j'ai été trop heureux de vous rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant un homme sûr, un bon professionnel, qui ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si cela vous est agréable, vous mettre en rapport avec un gaillard des plus intelligents. Au bout de huit jours, vous aurez votre constat.

--C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant sous son flegme une joie concentrée... A demain matin, huit heures.

Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût éprouvés. Pauvre Germaine! Il tenait sa revanche. Avait-on jamais vu! ce polisson, ce drôle, qui se mêlait de faire le justicier!... Simonin prenait congé au seuil du cabinet de travail; il recevait son paletot des mains du grand laquais, dont le mépris solennel, quoique respectueux, l'amusa... «Tu n'as pas mille francs dans la poche, mon bonhomme!»--puis, l'âme en fête et la conscience en repos, leste, il dégringola les marches, trouvant la vie bonne, l'air doux et toutes les femmes jolies.

--Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au salon, Marcel Dugast à la tante Portier.

La bonne dame laissa échapper le roman sentimental dont elle nourrissait ses vieilles illusions.

--Il y a une providence! soupira-t-elle, les yeux au ciel.

Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter impatiemment quelque venue, flirt nº 1, 2 ou 3, se retournait, en sautant de joie:

--Oh! papa, comme ça va être drôle!

Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait une justice... Trois semaines auparavant, lorsqu'il avait appris la catastrophe, une violente colère l'avait transporté contre Germaine, contre André. Cette faute, qu'il jugeait sévèrement,--la Morale!--dérangeait tous ses plans, allait bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée d'être aussi maladroits! Le moyen de garder André à la tête de l'usine, après cet esclandre? Comment, d'autre part, se passer de ses services? Toute sa rancune s'était déversée bien vite sur Du Marty: ce snob, cet imbécile, incapable de garder sa femme, de la protéger, de la rendre heureuse... Une haine violente l'agitait encore à l'idée de la prison,--ce misérable qui, de gaîté de coeur, aurait déshonoré sa fille! Ah! oui, vraiment, ce serait drôle! A leur tour de rire.

Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais comme ressuscitée depuis la miraculeuse nouvelle apportée l'avant-veille par Simonin. Son père l'embrassa gravement sur le front, Yvonne lui prenait les mains, essayait de l'entraîner dans une ronde soudaine.

--Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine.

Et devant le sourire sarcastique de son père, devant le récit entrecoupé de sa soeur et de tante Portier, en proie à une émotion délicieuse, mordue aussi par une instinctive jalousie, elle s'écriait avec conviction:

--Quelle canaille!

* * * * *

Huit jours après, Hélène attendait Vernières; Mme Dugast l'avait prié la veille, par un petit bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau chagrin, la condamnaient tout à coup, fenêtres closes, au repos et à l'immobilité de la chambre. Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue pénible, puisque Hélène exigeait une explication franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes qui l'assaillaient: la rupture de ce mariage concerté par elle, après le krack des Du Marty,--une union dont elle était si fière!... Décidément, un mauvais sort la poursuivait. Et elle était partagée entre ses regrets de la scène imminente et le soulagement de ne pouvoir y assister.

Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue, était assise sur sa chaise basse, aux pieds de Mme Hopkins. Elles gardaient le silence; à peine un mot de loin en loin, en réponse à la communion de leurs pensées. Une courte enquête, faite en Dordogne par les soins de Minna, était venue confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus de la blessure d'amour-propre, elles s'insurgeaient contre cette iniquité monstrueuse qui rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le plus faible, la responsabilité d'une faute commise à deux, et fait peser sur l'enfant, c'est-à-dire sur un innocent, des châtiments immérités. Pourquoi la recherche de la paternité était-elle encore interdite en France, se demandait Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand presque tous les autres pays d'Europe et du monde avaient admis ce principe d'élémentaire justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver le père d'un enfant abandonné que de découvrir un voleur ou un assassin! Un tel misérable, à vrai dire, n'était pas autre chose.

La sonnerie du timbre leur tinta au coeur. Hélène était debout. La femme de chambre annonça:

--M. de Vernières.

Il s'approchait galamment, voulut baiser la main de Mme Hopkins qui la retira; il se tournait vers Hélène, elle lui désignait un siège. Vernières comprit qu'il touchait à l'une des heures décisives de sa vie. Il devina l'orage; son joli sourire se glaça sur ses lèvres; il conservait un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le visage.

--Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de la lettre anonyme que je vous ai montrée l'autre jour?

--Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle, répondit-il de cette voix martelée qui donnait aux mots toute leur valeur.

Hélène prit sur une petite table la seconde lettre de la Cagnarde, et la lui tendant:

--Que dites-vous de celle-ci?

Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut à peine.

--Ce nom ne vous rappelle rien?

Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle? Le visage d'Hélène restait fermé. Jamais il ne l'avait trouvée aussi séduisante. Que répondre? Être franc: pardonnerait-elle? Il se sentit lié par son premier mensonge. Nier était plus sûr; quelle preuve pourrait le confondre, s'il payait d'audace? Il parut chercher dans ses souvenirs et du ton le plus naturel du monde:

--Rien, fit-il dans un étonnement bien joué.

Hélène le contemplait avec une ironie souveraine, qui le perçait à jour:

--Cherchez bien!

--Je ne trouve pas...

--Vous avez donc la mémoire aussi légère que le coeur?

Il se leva sous l'insulte: elle savait! Il sentit qu'il la haïssait avec autant de force qu'il l'aimait: car il l'aimait à sa manière. Son affection se concentrait tout entière dans cette minute où il la perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard! Il sourit avec une tristesse amère. Puis, de haut:

--On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne saurait y avoir d'amour sans confiance. Adieu, mademoiselle.

Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle n'avait pas vu, de ses yeux vu, le mensonge vivant, le témoin irrécusable: l'enfant. Il saluait très bas, gagnait la porte.

--Un mot! dit-elle.

Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur méconnu, résigné à subir d'injustes reproches. Elle continuait, vibrante:

--Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais en toute confiance, que vous n'ayez pas trouvé de plus touchante preuve d'amour que de vouloir me rendre complice de votre infamie, c'est assez écoeurant déjà! Et faites-moi la grâce de croire que je ne me plains ni de ma confiance trahie, ni de mon affection outragée!... Il eut un geste de protestation.--Oui, vous m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous dire qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais ce n'est plus de moi qu'il s'agit! Il s'agit d'Henriette Leroy, de cette malheureuse que vous avez honteusement abandonnée quand vous en avez été las; il s'agit de votre fils, ce triste petit être qui ne demandait pas à vivre; il s'agit de ces deux victimes de votre égoïsme et de votre lâcheté! Ah! vous ne connaissez pas Henriette et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas l'impasse des Thermopyles? Eh bien, faites comme moi, allez voir! Ou plutôt, retournez-y! Et si le coeur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez pas une pitié dans vos entrailles de père, c'est que vous êtes encore plus vil que je ne vous suppose. Plus vil que les gens dont les prisons sont pleines, et qui ne sont pas plus coupables que vous! Mais puisque de pareilles actions restent impunies, puisqu'il n'y a pour les flétrir que le mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr du nôtre. Et maintenant, monsieur de Vernières, vous pouvez sortir.

Il voulut parler; une rage cuisante, une atroce humiliation l'en empêchèrent. Il perçut, dans un obscur remords, la lointaine portée, le contre-coup fatal et inattendu de chacun de nos actes. Incapable d'affronter plus longtemps l'austère mépris de Mme Hopkins, la rayonnante indignation d'Hélène, il essaya de ricaner; une pâleur terreuse lui décomposa subitement les traits et, pour la première fois, son âme véritable apparut, sur ce visage de boue. Puis il sortit, pour toujours.

La porte refermée derrière lui, Hélène détendue se mit à pleurer à petits sanglots; mais courageusement elle répondait aux caresses affectueuses de Mme Hopkins:

--C'est nerveux! ce ne sera rien...

Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait:

--Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert, souffert de sa propre souffrance et de celle des autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque chose. Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles qui se sont purifiées, à travers la douleur...

TROISIÈME PARTIE

I

La route bordée de noyers atteignait le sommet du plateau. La vallée de Rosay apparut, toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée de mai. A l'écart du village, dont le clocher d'ardoises se découpait sur l'azur, les bâtiments de la colonie, entourés de vignes et de bois, dressaient leurs constructions grises; des hangars neufs faisaient tache blanche.

Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement la ligne molle des collines, les grandes prairies humides où les vaches pâturaient et cette douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides de Touraine. Elle se retourna vers son amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude femme au visage d'énergie et de bonté.

--Il fait bon vivre ici!

Elles côtoyaient un champ; les pensionnaires de Rosay, cottes et blouses brunes, courbées en deux sur les sillons, buttaient des pommes de terre. Comme on était loin de Paris, loin de cette vie factice et fiévreuse où chacun poursuivait âprement la curée de ses égoïsmes, à travers le mensonge tour à tour bienveillant ou implacable de la société! Hélène, toute meurtrie encore, un cerne de fatigue autour de ses beaux yeux, éprouvait, en songeant à l'homme, une amère rancoeur. Elle n'évoquait que visage de haine, de convoitise, de sécheresse et de ruse.

Ah non! certes, l'homme n'était pas beau lorsque, sous le masque arraché des habitudes et des convenances, son âme cachée, cette âme que la vie quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa laideur. On parlait toujours de l'éducation de la femme! Comme si celle de l'homme n'était pas d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il jamais, avec son individualisme féroce, à chercher dans sa compagne une serve de plaisir, et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours, en s'en libérant lui-même, une rançon d'argent, de dévouement, de soins et de devoirs? Quand cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire, faite d'amour et de haine?... Parmi l'escorte des visages qui hantaient son désenchantement, elle revoyait l'expression dédaigneuse et dure d'André, le jour de leur grande explication après l'éclat de Du Marty. Elle avait toujours souffert par lui; dès l'enfance, il l'avait écrasée jusque dans leurs jeux de sa supériorité tyrannique, de ses taquineries malveillantes; plus tard, c'était l'antagonisme sourd de leurs intelligences en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés à la soumission; enfin la lutte ouverte des caractères, des intérêts méconnus, son légitime désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant à lui tout l'horizon; mais jamais elle n'aurait cru que ce laborieux, dont elle estimait la soi-disant droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles satisfactions, à un pareil manque de conscience et d'honnêteté. Depuis, à peine l'avait-elle revu une ou deux fois en quinze jours, et à l'attitude glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait senti l'irréparable.

Du Marty? La face correcte, le sourire sur les lèvres comme le monocle dans l'oeil, ce vernis de politesse et d'élégance, cela s'écaillait, tombait, faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier, à un inconcevable mélange de bêtise et de canaillerie. L'inflexible indifférence du grand-père Pierron, figé dans son respect de la loi et son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de l'oncle Marcel, grand défenseur des principes pourvu qu'ils se conciliassent avec ses intérêts, tout contribuait à augmenter son isolement, sa tristesse. D'autres souvenirs la harcelaient: le museau de brochet de Simonin, sans cesse prêt à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces éclairs qui à certains moments illuminent on ne sait pourquoi les coins sombres de la mémoire, tels traits épars dans le paysage de Moranges et d'Hautneuil, la trogne libertine du vieux contremaître rougeaud, le mufle veule de Lepillier, la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses yeux morts d'aveugle...

Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle au visage de Vernières, tel qu'elle l'avait vu la dernière fois, à ce visage d'une pâleur terreuse où était apparue brusquement l'âme de boue. Elle ressentait encore le cruel déchirement, la douleur d'avoir si mal placé son affection, et de la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle n'avait supposé. Du moins, c'était bien fini, mais l'orgueil de cette constatation lui laissait une blessure, l'impression endolorie d'un grand vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle était venue chercher à Rosay, commençaient à lui rendre par moments un peu de calme, sinon d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie découverte, voilà, sans qu'elle s'en rendît compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui tous les hommes. Sous la grâce et la distinction qui l'avaient séduite, elle ne voyait plus que l'universelle vilenie, le déchaînement irrésistible des instincts bas et méchants.

Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des pires, où les faibles sont fatalement victimes des habiles et des rapaces, de la foule brutale des sans-scrupules et des sans-coeur. Et dans une angoisse douloureuse, elle cherchait en elle-même le secours des visages amis. Entre les bons sourires d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de son père surgit. Émue, elle reconnaissait les yeux graves et doux, la fine bonhomie, les traits chers. Comme il lui manquait, ce guide patient et sûr, qui l'avait quittée au tournant du chemin; elle se rappela l'air de lassitude, le tendre regard fatigué du vieillard, dans son cabinet de travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la table, il la contemplait, séparé d'elle par tant d'années de vie, à la fois si près et si loin. Des mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion connue: «Nous voudrions te confier à quelque brave compagnon de route...» Pauvre père!

Elle avait beau chercher autour d'elle, personne. Parmi les jeunes gens qu'elle connaissait, ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût indifférent ou dont l'affection lui parût mériter de tenir une place dans sa vie; et des profils se précisèrent: les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon? grandes moustaches et petites cervelles... Schmet, avec son nez crochu et ses cheveux frisés?... Dormoy? oui, de l'allure, une espèce de charme cavalier, une belle franchise; mais non, il devait être comme les autres?... Ce bourru d'Arden, avec sa laideur intelligente?... Rien ne se détachait du fond sombre de ses pensées; elle était encore trop près de sa peine pour se tourner vers l'avenir.

Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, respectait ce silence. Sous sa capeline noire, ses cheveux gris en broussaille découvraient un haut front rêveur; seule la courbe prononcée du nez, du menton, décelait la volonté forte. Nature disparate, où de vastes conceptions théoriques neutralisaient souvent les énergies de l'application, Mme Sassy, depuis la mort de son mari, neveu du célèbre philanthrope et lui-même agronome distingué, avait assumé la tâche de diriger seule les établissements de Rosay. Toujours la première debout, la dernière couchée, promenant partout ses robes courtes et sa fameuse capeline noire, de l'étable au rucher, de la laiterie aux champs, elle dépensait en mille détails de surveillance son infatigable activité, sa pitié bourrue. L'asile aujourd'hui n'employait plus que cent cinquante pensionnaires. Ces femmes, de misères identiques et de provenances diverses, pour un bon nombre sortant de maisons de correction, ou bien filles repenties, filles-mères abandonnées, n'apportaient à Rosay que des corps las, des coeurs malades, toute une variété de déchéances physiques et de plaies morales. Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, dans la fatigue salutaire du travail, gardait une redoutable vivacité d'instincts, exigeait de la part des sous-maîtresses autant d'activité que de tact. Entreprise onéreuse, où les admirables qualités de Mme Sassy ne parvenaient pas à contrebalancer ses défauts, tendance à voir trop grand, engouement de méthodes nouvelles de culture, achats sans compter d'outils perfectionnés. Les sommes affectées à la fondation par le baron Sassy étaient, comme sa propre fortune et les deux cent soixante-cinq mille francs d'Hélène, aventurés dans cette exploitation trop lourde pour les bras qui la mettaient en oeuvre. De mauvaises récoltes depuis deux ans, l'hostilité du pays entier, des petits propriétaires atteints dans leur commerce par la concurrence à meilleur marché, un incendie qui avait détruit les hangars de réserve reconstruits depuis à grands frais, tout avait ajouté au médiocre état des affaires.

Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant une pièce de terre où une dizaine de femmes étaient en train de repiquer un immense carré de choux. L'air de santé d'un gamin aux joues rouges, aux yeux vifs, qui poussait une brouette chargée de plants, lui fit penser à la maigre figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un tressaillement de colère méprisante: Georges Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, au soleil, que dans la corruption du ruisseau de Paris!

Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis son arrivée, s'efforçait de la distraire sans l'interroger, lui proposa d'abréger la promenade. Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle désigna un peu plus loin la verdure jeune, taillis de chênes bas tout frémissants d'un feuillage nouveau, tachés de place en place par des arbustes roux gardant encore leur dépouille d'automne.

* * * * *

Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène la détendait, la pacifiait. Toute la semaine, elle avait accompagné Mme Sassy dans ses tournées quotidiennes. Elle avait toujours aimé, mais n'avait jamais à ce point reconnu le bienfait d'une vie mêlée à la grande vie de la terre, des animaux et des choses. C'était moins le plaisir d'en goûter la beauté sereine, le spectacle magnifique et simple, que de participer à l'immense effort invisible, à la lente et féconde transformation.

D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. Mises en relief par le recul de Paris et l'oubli de son agitation stérile, leur raison d'être, leur utilité lui apparaissaient pour la première fois dans leur modeste grandeur. Elle sut qu'avec Mai se modèrent, puis cessent les irrigations des prairies, se terminent les dernières semailles, colza de printemps, chanvre et maïs; elle s'étonna de rester toute une matinée au grand air, dans les prés où, d'un geste large, des faucheuses récoltaient le trèfle incarnat, en chargeaient à la fourche de lourds chariots. Avec joie, elle respirait l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe fleurie; et cette expression de force saine, presque allègre, elle la surprenait aussi sur le visage bruni et dans les mouvements rythmés de ces femmes, à qui leur labeur était en train de refaire une âme. Elle se passionna pour la lutte intelligente, chaque jour, dans les vignes, contre le ravage obscur du mildiou; elle vit, dans le soufrage soigneux des ceps, le patient emblème de toutes les guérisons.

Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien: explications et projets. Elles visitèrent longuement la basse-cour, le rucher, les étables. On commençait à mettre les animaux au régime du vert. Plus loin, quelques femmes, trop délicates pour les travaux des champs, jetaient de leurs tabliers gonflés les grains à poignées au milieu des cercles de dindons et de poules, renouvelaient constamment la boisson des poussins. Hélène s'amusait aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, des ruches en paille en vue du rucher; c'était l'époque de la grande miellée. Le soir, elle se couchait rompue, mais l'âme tranquille; elle retrouvait des sommeils d'enfant.