Femmes nouvelles

Part 7

Chapter 73,668 wordsPublic domain

Hélène en venant s'était raidie; des sentiments contraires l'agitaient, mépris, indignation, douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient contre une chute dont elle mesurait la profondeur sans pouvoir comprendre par quelle pente insensible la malheureuse avait glissé; elle éprouvait une sorte d'horreur physique pour ce qu'un pareil entraînement comportait à ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte; mais, quand elle fut en face d'une si grande détresse, la pitié l'emporta. Elle ne vit plus, dans cette femme au désespoir, qu'une soeur infortunée, victime d'une éducation et de moeurs absurdes. La pauvre Germaine était moins responsable que son complice; l'inégalité de l'expiation la révolta. Les reproches que sa conscience lui dictait, elle manqua de courage pour les faire; ses yeux s'emplirent de larmes.

Germaine éperdue répétait comme une enfant:

--C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller en prison, j'aime mieux mourir!--Elle baissa la voix:--J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu boire du laudanum, et puis au dernier moment je n'ai pas pu. N'est-ce pas que je n'irai pas en prison? C'est à devenir folle!

--Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, on lui fera comprendre...

--Un homme si bien, je le croyais du moins, déshonorer une femme, et sa femme encore! Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après moi? Que lui ai-je fait? On a plus d'égards envers une femme qu'on a aimée! Excepté ma faute, je n'ai rien à me reprocher.

Elle parlait avec une sincérité si convaincue, une inconscience si déroutante, qu'Hélène en fut blessée; sa loyauté se révolta. Elle fut franche:

--Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?

Germaine la contempla avec étonnement, comme si elle ne saisissait pas tout de suite; puis désolée:

--Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre, toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais pas...

A son tour, Hélène fut déconcertée.

--Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle avec un sourire incrédule, presque méprisant.

Bien bas, Germaine murmura:

--Non, André...--et sans la regarder:--je te jure, je ne sais pas comment j'en suis venue là... André l'a voulu!--D'un ton pleurard elle ajouta:--Je me défendais, j'ai résisté longtemps...

--Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as même pas le courage de ta mauvaise action. C'est André, dis-tu?... Et toi, est-ce que tu n'avais pas une volonté, une âme libre, pour te respecter et respecter les autres?

Et en même temps, cette faiblesse un peu vile la ramenait de la colère à la pitié. Elle revoyait Germaine en jupe courte, mollets bien pris dans les guêtres le jour de la partie de chasse, ses yeux brillants de champagne, puis la docilité avec laquelle elle s'était assise à côté d'André dans la charrette. Une grande tristesse la pénétra. Elle sentait tout cela si petit, si mesquin, si douloureux à voir! Elle étouffait dans la pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine gisait sur des meubles, en désordre.

--Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de s'engourdir dans le noir. Voyons, du courage. Lève-toi!

Mais Germaine gémissait:

--Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si résolue à en finir! J'avais versé tout un flacon de laudanum dans un verre. Si je l'avais bu, pourtant... C'est affreux, affreux!

Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement rassurée:

--Tu l'as jeté, j'espère!

--Oh! oui... Ah! si le courage ne m'avait pas manqué! Et puis l'idée que je serais trop laide, une fois morte.

Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux fous, elle demanda timidement:

--Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? Comment, si tard?--Et surprenant un mouvement de curiosité chez sa cousine:--C'est parce que... je n'ai rien pris depuis hier matin.

--Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?

Germaine hésita pour la forme:

--Un peu de chocolat, oui.

--Avec du pain?

--Non, sans...

Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer aussi. Elle se reconnaissait impuissante. La consoler? Allons, ce serait vite fait. La sermonner? Elle ne comprendrait pas. Il était bien temps d'ailleurs! Qu'elle lui laissât du moins un bon souvenir de grande soeur, un de ces sourires qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit les rideaux, sonna la femme de chambre, retapa les oreillers de Germaine, puis lui servit son chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières cuillerées, de grosses larmes se remettaient à couler, intarissablement, sur ses joues rondes aux fossettes creusées pour le sourire. Remords? Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que l'on dirait!...

Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère contre André. Son monstrueux égoïsme d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation, la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait d'être une femme. Les hommes, en vérité, avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant: quant aux suites!... Le cuisant soupçon, la brûlure au coeur lui revinrent... Vernières! elle se serait crue plus forte. Un petit papier sale pouvait-il lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait l'outrage, elle y pensait sans cesse. La bourrasque des derniers événements, en la chassant d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé intactes sa tristesse et ses craintes. Elle y revenait, à chaque minute de suspens. C'était plus fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi lui aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, Henriette Leroy, la poursuivait. Elle en marquait un visage, se représentait la femme. Où la trouver? Cherche! Le monde est grand. Le mépris de la lettre anonyme... Oui, elle méprisait, mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. Cette idée que quelqu'un d'obscur, de caché, lui en voulait, avait quelque chose d'odieux. Si encore elle savait tout; mais où, comment vérifier? Ah! le poison était dosé à souhait. Dans le jour, durant ces deux semaines, l'occupation, les courses en amortissaient l'effet; il reprenait sa force lente, aux heures d'insomnie.

Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait ce qui persistait d'indéfinissable en Vernières, sa correction glacée, maîtrise et réserve. Certaines façons d'épier les gens à la dérobée, de scruter les intentions du regard, de la voix. Mais aussitôt, elle se disait: «Allons, c'est insensé! Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est donnée entièrement à vous; et puis l'enfant, on ne renie pas son enfant, voyons, on ne l'expose pas à la faim, au froid, au vice, à la mort!»

Le départ subit de Vernières, en Dordogne, son absence prolongeaient ce cauchemar. S'il avait été là, seulement!... Aussi quel battement de coeur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner,--sa mère et tante Édith sorties depuis le matin n'étaient pas encore rentrées,--la bonne vint la prévenir que M. de Vernières attendait au salon. Une joie qui lui fit mal, un espoir avec des élancements de crainte. Puis, ce franc courage qui était la marque de sa nature l'emporta: savoir la vérité coûte que coûte, ne pas subir une minute de plus l'angoisse du doute et l'horreur du mensonge.

Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son beau regard cerné; il avait maigri. Son charme, cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs nuits au chevet de sa mère. Il donnait des détails avec discrétion, simplicité. Elle se sentit à mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur aussi la retenait. Devina-t-il son malaise? La conversation s'arrêta. Il se levait, allait prendre congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans avoir affronté le danger:

--Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!

Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, son trouble... Mais, n'était-ce pas bien naturel? Que devait-il croire, que pouvait-il penser d'une démarche en apparence aussi simple, si contraire au fond à l'usage, aux convenances? Elle rougit, tandis qu'avec une attention prudente, les traits contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange papier. Puis il releva les yeux,--comme ils étaient purs!--il sourit,--quelle hautaine ironie!

--Eh bien? demanda-t-elle.

Il avait replié la lettre, la déposait sur la table avec une moue méprisante, un retrait du geste. La tête rejetée en arrière, son visage fermé, l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain muet de son innocence blessée.

Il se taisait toujours.

--Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas un mot? Je vous crois d'avance. Une parole suffit.

Alors, avec une supériorité amère, et balayant d'un revers de main l'imaginaire suspicion:

--Est-ce qu'on se défend contre de pareilles attaques?

Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une vraie douleur:

--Vous ne me demandez qu'un mot, vous doutez donc? Comme si vous ne voyiez pas qu'une telle question, quand on aime, est la plus sanglante des injures!

Elle sentit douloureusement le reproche; un élan de confiance et d'affection lui réchauffa le coeur; et bien en face:

--Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous me pardonnez!

Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair de mansuétude et de triomphe:

--Je vous le jure, dit-il gravement.

--Vous ne connaissez pas cette femme?

--Puisque je vous le dis.

D'un mouvement prompt, Hélène froissait et déchirait le papier abject en mille menus morceaux, et dans la gracieuseté de son acte, il y avait du dégoût et de la joie.

Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus dans un besoin de communion, de tendresse. Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur restait une loquacité un peu fébrile qui, par moments, tombait en silences où ils essayaient de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières démontra l'ignominie de tels procédés, l'inanité de ces basses manoeuvres, fruits de la plus lâche envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire attristé souligna son indifférence devant ces haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de boutique? Pauvre Hélène, avoir souffert de cela... Il l'en plaignit, avec des mots câlins et mesurés.

--Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.

Elle ressentait un soulagement inexprimable, une honte confuse de ses soupçons. Sensation douce, qui, après son départ, se changea en angoisse sourde. Elle gardait au coeur une invisible meurtrissure.

* * * * *

Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et Mme Hopkins gravissaient le vaste escalier boueux d'une de ces grandes maisons à six étages, ruches énormes pleines d'un va-et-vient de portefaix et de camelots, dans un claquement de portes battantes, une rumeur de voix, un ronflement ininterrompu de machines. Deux journaux du soir avec leurs bureaux de rédaction et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour en gros, des ateliers de fournitures pour modes y mélangeaient leur vie fiévreuse: coudoiement de typos alertes, de journalistes à monocle, d'ouvrières en cheveux. Les deux femmes se signalaient d'un regard leurs mines souffreteuses et chiffonnées, pâles maigreurs, teints bouffis, où quelque chose de joli persistait à fleurir. De lourds cylindres de papier à l'odeur fade encombraient le passage. Au troisième une plaque de cuivre à lettres noires, une porte ouverte: L'_Avenir_.

Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son comptoir, un garçon de bureau attentif se levait:

--Ces dames désirent?

Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait d'une voix émue:

--Ah! mademoiselle!

Une expression de dévouement infini éclaira son visage. Avec son bras en écharpe et sa tenue décente, Flénu, par sa résignation, son air d'incurable tristesse, inspirait la compassion.

--Mon filleul va bien? demanda Hélène en souriant.

Et à travers les remerciements balbutiés du malheureux, elle revoyait la figure brûlante et blême, les yeux de souffrance de Marthe.

Une portière se souleva. Grande et forte, le front haut sous les cheveux gris, son regard clair lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil de son bureau. Empanachée d'un chapeau à plumes, une femme à bandeaux blonds et chair de cire prenait congé. Hélène d'un coup de coude la désignait à tante Édith: c'était Sophie Groetz, la Viennoise prétentieuse et sensible qui harcelait tous les journaux féministes et l'_Avenir_ en particulier de manuscrits souvent refusés, chroniques, romans et contes, où les hommes étaient invariablement des scélérats, les femmes des martyres. Mais déjà les trois amies étaient dans la petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène et questionnant affectueusement du regard Mme Hopkins.

--J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à la jeune fille. Eh bien! je pense qu'il faut éviter le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment ce pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance pareille, si contraire aux habitudes? Et l'opinion?

Hélène hocha la tête: Un imbécile est capable de tout! Minna haussait les épaules:

--Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt la presse.

A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en France,--Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où les boeufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière, sous les peupliers!--la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne fit irruption. Un corsage sang de boeuf et des gants trop clairs soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier article: «Éducation de la jeune fille.» Hélène et Mme Hopkins eurent leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause. «Sus au tyran!»

--M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement.

--Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes. Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.

Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres: «Mme MORCHESNE. _Droits politiques des femmes_» et les distribua avec profusion. Puis, tournée vers Minna:

--Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les _rr_, ne nous ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple votre admirable article...

Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme Morchesne; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée parmi toutes les belles idées de Minna: pourquoi confier à l'homme, du mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi!

En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait: «Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes s'en pénètrent d'abord: qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes,--aussi bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent faire leur vie elles-mêmes,--ce qui nous manque, à presque toutes, c'est une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous faut compter sur l'évolution de l'opinion, des moeurs. Commençons par vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles; qu'élevée davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain.» Et concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse:

--Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On ne nous en aimera pas moins; on nous respectera plus. Si nous savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous n'abdiquerons,--vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène,--ce qui fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives.

Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre l'oppresseur héréditaire; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles.

Mais un grattement timide se faisait entendre.

--Je suis sûre que c'est mon mari, dit Mme Morchesne, de sa voix de basse.

Et en effet M. Morchesne, longue et douce tête de mouton sur un buste mince et de hautes jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de la porte. Il avait de gros paquets à la main,--commissions de la prévoyante et inexorable Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il s'assit péniblement et, mal convaincu de l'efficacité des longues marches, résigné d'ailleurs, donna des nouvelles de ses rhumatismes.

D'autres gens venaient encore: le vieux philosophe Dureau, l'intelligente et belle Andrée Vergnes, dont les paysages avaient été très remarqués au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins se levèrent. Minna leur disait d'un regard son regret de n'avoir pu causer vraiment, elles n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a des jours comme cela: le coeur voudrait se confier; tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût bien souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de la lettre anonyme déchirée en morceaux, de la petite souffrance obscure... Henriette Leroy!

Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, d'un fiacre qui s'arrêtait juste devant la maison, le beau Dormoy, portière claquante. Un long pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des gants neufs, l'allure dégagée. Il les reconnut, se prit à rougir, visiblement gêné. Saluts, présentation; il allait porter un article de critique à l'_Écho du soir_, il se hâta de prendre congé. Comme elles tournaient l'angle, elles s'étonnèrent de voir, penchée à la vitre du fiacre et les suivant avec une curiosité malveillante, presque jalouse, une femme grosse et déjà vieille, à cheveux roux, paupières lourdes et joues trop roses, relevées de fard. Son masque empâté disait la fille sur le retour. Une même impression traversa leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy et cette vilaine femme?

IV

Après quelques secondes d'attente essoufflée sur le palier des Simonin, au cinquième, où Master Willy venait de tirer énergiquement le bouton de sonnette à demi détraqué, Hélène et Mme Hopkins pénétraient dans une antichambre sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette effacée qui venait d'ouvrir: la cousine Denise. Elle s'excusa, gênée; la femme de ménage était justement sortie. Toujours sortie, la femme de ménage! Hélène eut un éclair de compassion. Pauvre Denise, avec ses continuels petits mensonges d'orgueil souffrant!

--Comme vous arrivez bien! dit gentiment la jeune femme. Louise et Gabrielle sont là.

--Et ton mari?

--Non, pas encore rentré. Marthe et Jean sont à l'école.

Et prenant les mains de Mme Hopkins.

--C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou va être si content!

--Comment va-t-il? demanda Hélène.

Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse, était, depuis quelques jours à peine, en convalescence.

--Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire heureux illumina pour une seconde son triste visage maternel, si jeune encore et déjà flétri. D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une grâce délicate et fière paraient en vain cette figure où les misères de la vie, la lutte quotidienne avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières, tiré les traits. Corps frêle, rondes épaules devenues maigres dans la robe grise élimée, décente encore. Elle poussait bien vite la porte du salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle Duval s'exclamaient joyeuses. Mais on menait Willy près de son cousin.

Dans la chambre du malade, étendu sur une chaise longue formée d'un vieux fauteuil et d'un tabouret, un châle sur les genoux, Denise, penchée, retapait bien vite l'oreiller, tandis que Loulou, sa face pâle minée de fièvre toute transfigurée de plaisir, se redressait, fermant précipitamment le beau livre de contes illustrés que Gabrielle Duval lui avait apporté. Willy, dont les huit ans débordant d'assurance et de santé faisaient un vrai petit homme, lui donna un shake-hand d'une vigueur toute britannique. Loulou, demeuré plus enfant, avec ses dix ans débiles, le regardait affectueusement, plein d'admiration pour ce cousin lointain, si différent de lui.

--Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins.

Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise Guilbert des nouvelles de la petite paralytique, sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à faire accorder l'assistance judiciaire à la mère Lepillier; celle-ci était sur le point d'obtenir le divorce contre son ignoble brute de mari. Gabrielle Duval, au bout d'une minute, voulait prendre congé, après avoir parlé de son nouveau poste au lycée Fénelon, rappelé leurs souvenirs d'écolière!--c'était le bon temps! semblait dire le rire rajeuni de Denise.

--Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement. Reste! Nous allons prendre le thé.

Gabrielle se rassit. Elle était brune comme une taupe, laide, l'air intelligent, les yeux doux. Joyeuse de secouer un instant ses chagrins, Denise s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet la théière, les tasses en grosse porcelaine fendillées, usées. Elle se faisait une fête de leur réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception. Hélène s'offrait à l'aider:

--Les petites cuillers?

--Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir le sucrier. Et comme Hélène ouvrait le tiroir de gauche, elle s'élança:

--Non, non, pas celui-là, l'autre!

Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir, mais elle y avait vu, épinglés dans un coin, un tas de papiers timbrés avec des reconnaissances du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son petit plaisir s'envola dans l'humiliation amère qu'elle éprouvait, l'éternelle humiliation. Elle fut longue à revenir de la cuisine,--sans doute l'eau qui ne chauffait pas; ses yeux étaient rouges.