Femmes nouvelles

Part 5

Chapter 53,738 wordsPublic domain

Flattée, mais sans le vouloir paraître, Hélène répliquait: Si différente vraiment? Qu'il n'en crût rien! Il y avait bien d'autres jeunes filles comme elle:--Tenez, Louise Guilbert!--Toutes n'étaient pas forcément des poupées. Elles le seraient de moins en moins.

Avec cette instinctive facilité de chacun à dire une chose et à en penser une autre,--par goût, il n'aimait la femme que serve et futile,--il protesta, renchérit:

--Ah! Mademoiselle, ne me parlez pas de ces évaporées! Je ne conçois la femme qu'avec une valeur, un esprit, des droits égaux!... «Cela ne m'engage à rien!»... Souvent même ne nous êtes-vous pas supérieures par votre tendresse et votre puissance de dévouement, votre délicatesse infinie? Nul plus que moi n'a le respect et l'admiration de vos pareilles, lorsqu'elles portent aussi haut le sentiment de leur conscience, de leur responsabilité!... «Et va toujours!»

On appelait:

--Vernières, Vernières, c'est à vous!

Ils revinrent vers le groupe. De Céry agitait une carabine.

--Me laisserez-vous partir ainsi? supplia-t-il. Un mot d'espoir! Vous ne m'encouragez guère...

Elle le regardait de nouveau, bien en face:

--Je ne vous ai pas découragé.

* * * * *

Les adieux, le retour. Dans le landau à la place d'Yvonne, Louise Guilbert à son côté, Hélène revoyait, impressionnée, l'étrange scène surprise au départ: Ythier-Bourrel prenant congé de Germaine avec une galanterie insistante; André sautant dans la charrette anglaise, s'en emparant au moment où Louise et elle s'approchaient, et disant d'un ton sec:

--Vous venez, Germaine? Ces demoiselles rentrent avec père!

Cela, sans un mot d'explication, d'excuse. Et la bizarrerie du ton, le geste nerveux, un regard jaloux, presque furieux! Germaine, docile, s'asseyait auprès de lui... Incident si bref, que personne, sauf Louise, n'avait dû le remarquer. Hélène en gardait une impression indéfinissable.

Le mail de l'oncle et la charrette avaient pris les devants. Elle secoua l'obsession, sourit machinalement au bon visage de Louise et des chers parents. M. et Mme Dugast, fatigués par la partie un peu longue, se laissaient aller au roulement doux de la voiture. En silence, on retraversait le pont; le soleil à son déclin baignait d'un or froid les lignes nettes du paysage, glaçait l'azur du fleuve. La Roche-Guyon, le mail arrêté devant un porche ancien; on reconnut Vernières qui disait adieu de la main, prêt à rentrer chez sa tante. Il se tourna vers le landau, détacha un grand salut.

--Tu vois, Hélène? dit Mme Dugast.

--J'ai vu, fit-elle, et concentrée, elle s'enferma dans un nouveau silence.

Le mail repartait au grand trot; Dormoy, Yvonne et tante Portier leur jetèrent des signaux d'amitié. Le vent fraîchit.

--Vous n'avez pas froid, père? demanda Hélène.

Un malaise fugitif, une souffrance venaient de tirailler le visage de M. Dugast.

--Non, non, répondit-il, une douleur là. C'est passé.

Malgré sa résistance, Hélène lui relevait le col de son pardessus.

--Père souffre du coeur depuis quelque temps, expliqua-t-elle. Mais voilà, il ne veut pas en parler au docteur Hulin... Elle prit la main de Louise:--Voyons père, si nous profitions du gentil médecin que nous avons là?

M. Dugast se défendit: à vieux malade, vieux docteur. Laurent lui suffisait. Il le verrait à Paris. Et devant la bonne grâce, la simplicité de Louise, il admirait en elle une forme heureuse du progrès, louait cette carrière nouvelle où les plus belles qualités de la femme trouveraient à s'exercer si naturellement. Il rappela les débuts de la première femme médecin en Amérique, la courageuse Élisabeth Blackwell. Quand elle passait dans la rue, les boutiquiers se groupaient sur leur seuil, les promeneurs s'arrêtaient, les petits garçons lui faisaient des pieds de nez, lui jetaient des pierres.

--Je l'ai connue à New-York, en 1852. On en était encore à refuser de lui louer un appartement; cela aurait nui à la réputation de la maison.

--Depuis, nous avons marché, dit Louise gaiement.

Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil. Des ritournelles de chevaux de bois, le son rauque d'un orchestre de campagne accentuaient l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les basses réjouissances du petit village, infecté de luxure et d'alcool. C'était la fête du pays. L'orbe rouge du soleil allait disparaître, éclairant le fleuve et les falaises d'un reflet rose. De l'autre côté de l'eau, dans leur désert d'herbe pelée, les hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons de Moranges se découpaient en noir sur le ciel vif. Quel contraste avec cette fraîche oasis d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de la berge, sous les peupliers bruissants! Invite constante, avec ses fossés pleins d'herbe épaisse, ses tonnelles de clématite, ses salles basses de cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les soirs rudes d'hiver, s'y précipitaient, empilées dans les bachots plats, des bandes bruyantes d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir leurs mornes fatigues, leur soif d'oubli. «L'eau de Moranges était pourrie! Fallait bien boire du vin.» L'oncle Dugast, maire de la Neuville, avait tout fait pour détourner son personnel du hameau de perdition: la tentation était trop forte.

Aux premières maisons, M. Dugast ordonna:

--Prenez à gauche, Pierre!

On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques de la fête. On n'en croisa pas moins des groupes de filles en cheveux, l'air insolent, au bras d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille, agitant des balais de papier multicolores. Des vieux titubaient. Des chants sortaient de tous les cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage, on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud se dissimula, les yeux brillants, le teint rouge, derrière deux femmes. Le landau faisait sensation, il y eut des saluts gauches, quelques gamins lancèrent des poignées de confettis. Au coin d'une ruelle, un fort gaillard d'une veulerie canaille, qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles de tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea Hélène, et donnant un coup de coude à la grande rousse qui l'accompagnait, tous deux ricanèrent. C'était cette brute de Lepillier. Plus loin, une de leurs anciennes protégées, retombée au vice incurable, détourna la tête. Hélène crut reconnaître, parmi d'autres passantes en goguette, quelques titulaires des livrets de caisse d'épargne.

--Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à qui ce spectacle faisait horreur.

Elle secoua un confetti resté sur sa manche. Née honnête bourgeoise, riche aujourd'hui, elle ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin, du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité.--Pourquoi s'intéresser à de si vilaines gens?--M. Dugast parut l'approuver de son silence.

Et cependant, ils étaient charitables.

* * * * *

Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la nuit froide à ses tempes, contemplait le jardin silencieux, l'allée fuyante des fusains, toute blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait de sa pureté féerique les arbres noirs, les bassins luisants et, là-bas, la danse immobile du faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit préparé. Elle restait là, sans envie de se coucher, d'allumer sa bougie. Chacun était rentré chez soi, la maison s'endormait. Malgré ses instances, Louise était partie depuis une heure; il fallait qu'elle fût à son poste demain matin. La courageuse, l'excellente amie! La journée avait été trop courte, à peine si elles avaient eu le temps d'être ensemble. Tout ce qu'elles auraient eu à se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas dit! car jamais on n'exprime toute sa pensée; le voudrait-on, les mots mêmes trahissent, déforment. Pourtant elle avait bien senti le regard de Louise se poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec Vernières; elle l'avait senti se détourner, par délicatesse, après la petite incartade d'André. Quelle idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée au juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours, se défendant mal contre une anxiété qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une familiarité un peu libre; elle savait sa cousine légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine n'avait vu que les cadeaux, l'entretien luxueux de son mari; son humeur dépendait de la robe et du bijou nouveaux. Pour une bague, elle devenait enjôleuse, câline... Son ivresse à la signature du contrat! La répugnance qu'Hélène avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les jupons clairs, les pantalons brodés... Mais tout cela ne signifiait pas grand'chose: éducation négligée, le père distrait, la mère morte; tante Portier n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance, légèreté, des façons que Du Marty ne devrait pas tolérer; le danger, mais rien de plus... Pas de choses honteuses! non, non, pas cela! André est un honnête homme!... Et malgré elle, certains détails la poursuivaient: sur le quai, le petit rire de son frère au «Je vous la confie!» de Du Marty, leur tressaillement de surprise dans l'ombre, le soir de la mort de Marthe Flénu; aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade d'André, et son regard jaloux, furieux, dans la charrette.

Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le front toujours appuyé à la vitre, lorsque, dans l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit une forme s'engager, prudente. A pas de loup, l'homme s'éloignait, suivant la bordure d'arbustes. La démarche, les vêtements... elle hésitait; il se retourna: André! Comme un éclair, cette idée: où va-t-il? Puis brusque, aveuglante, la certitude. L'allée des fusains ne conduisait qu'à la petite porte de la Chesnaye... le pavillon... Germaine! Elle revit le chalet sombre, à l'écart du château, des communs. Et Du Marty qui était absent! Distinctement elle s'imagina une lampe à la fenêtre, Germaine aux écoutes... Elle eut un soulèvement de tout l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible! son frère commettant cette infamie... et hier encore il serrait la main de Du Marty! Pouah!... Et torturée, elle demeurait là sans force, comme hypnotisée, dans un cauchemar de révolte et de dégoût, un désarroi sans nom.

Du temps coula; avec le jardin lunaire et les choses inertes sa pensée ne fit qu'un. Une torpeur l'envahissait. Soudain, dans une chambre voisine, un bruit étouffé de chute: des piétinements, une porte qui bat; et aussitôt des appels déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait à la voix de sa mère.

--Le médecin, le médecin! Cours vite, sonne. Ah! mon Dieu!

Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la chambre de son mari, elle se jetait sur le corps de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras, Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles, voyait retomber sur l'épaule la tête lourde, aux yeux ouverts.

--Père, père, m'entendez-vous?

Un silence tragique... Rupture d'anévrisme? Mme Dugast balbutia:

--Il s'est levé en disant: Je ne respire plus; puis il a porté la main à son coeur, en faisant:

--Ah! mon Dieu!... et il est tombé.

Ah! ces étouffements des derniers jours...

--André! Appelle André, criait Mme Dugast, vite! le médecin!

Comme une folle, Hélène courait. André?... On allait s'apercevoir de son absence, le chercher, tout découvrir... Emportée par une force aveugle, elle se jetait dans l'allée des fusains, trouvait ouverte la porte de communication, et le coeur battant à se rompre, arrivait au pavillon, frappait à grands coups.

--André! André!

Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise se pencha:

--Quoi, qu'arrive-t-il?

Elle répéta son cri farouche:

--André! André!

--A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine tremblante.

Alors, durement, Hélène commanda:

--Dis-lui que son père se meurt! Vite, un médecin!

Deux exclamations, un mouvement dans la chambre, et de nouveau elle reprenait sa course, dans un égarement tel qu'elle ne savait plus... réalité, rêve horrible?

La maison en tumulte, domestiques effarés, toutes les portes ouvertes; dans sa chambre, grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout son sang terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor, sent ses jambes fléchir. M. Pierron lui ouvre les bras, lui barre le passage;--et du seuil, elle voit sa mère qui sanglote, son père étendu sur le lit, son père rigide de l'affreuse immobilité de la mort.

DEUXIÈME PARTIE

I

Hélène pressait le pas. Une clarté blonde vibrait dans l'air léger; le feuillage printanier, d'un vert intense et frais, sur le large trottoir de l'avenue d'Antin agitait sa dentelle d'ombre et d'or. Le fronton grêle de Saint-Philippe-du-Roule s'enlevait, lumineux, sur l'azur d'avril.

Des enfants qui jouaient autour d'un banc, le sourire heureux d'une jolie passante, doucement appuyée au bras d'un jeune homme, redoublèrent sa mélancolie. Elle perçut plus amèrement le désaccord de la belle journée avec le cours douloureux de ses pensées: comme le temps marchait! six mois déjà. Pauvre, cher bon père!... Et pour la millième fois cette affreuse sensation de vide, du trou béant depuis la disparition de l'être aimé. Quelle place il tenait pourtant dans leur vie, cet homme d'une douceur si réservée, d'habitudes si calmes! Dire qu'elle ne s'en était aperçue qu'après... On vit côte à côte, on ne se comprend pas toujours; souvent l'on dispute; d'être si près empêche de se bien voir. Viennent le coup de foudre de la mort et le recul du souvenir, on se rend compte, on mesure alors toute l'étendue de la perte. Hélène voyait nettement ce que son père avait été pour elle, l'ami sûr, le guide parfois effarouché, mais si tendre, si patient. Elle se reprocha d'anciennes vivacités... Ah! si l'on songeait davantage au précaire, à l'incertain de la vie, comme on s'éviterait tant de menus sujets de froissements, de peine!

Elle pensa à sa mère, dans un vif rapprochement de tendresse, se promit d'être plus conciliante, plus affectueuse. A elle, dans les petits heurts involontaires, les divergences d'idées inévitables, d'avoir tout le sang-froid, la volonté, puisque Mme Dugast, depuis l'horrible événement, demeurait frappée, désemparée. Son existence rompue, le changement d'habitudes la laissaient, après tant d'années d'une union parfaite, dans une solitude irrésolue. Après sa longue obéissance, son effacement, elle se trouvait aux prises avec les responsabilités de la vie: initiative nulle, velléités courtes. Soumise à l'influence de son beau-frère, de son fils, subissant le nouveau joug sans se l'avouer, elle réservait pour sa soeur, pour sa fille, ses manifestations inopportunes d'indépendance, d'autorité... Chère tante Édith! avait-elle montré assez de dévouement, de sûre intelligence. Accourue à la Neuville au lendemain du malheur, elle revenait pour la seconde fois, avec Willy, ces six mois passés, préoccupée par les dernières lettres d'Hélène. Quelle bonne quinzaine elles allaient vivre ensemble!

Hier déjà, la réconfortante soirée, malgré l'aveu qui lui avait tant coûté à faire, le récit de cette nuit de cauchemar où, éperdue, elle avait couru jusqu'au pavillon, surpris André chez Germaine. Jamais elle n'aurait confié, même à sa tante, un secret qu'elle jugeait odieux; mais le temps pressait: Du Marty, croyait-elle, allait s'apercevoir de tout; elle redoutait une catastrophe. D'abord, à la suite de l'explication qu'elle avait eue avec son frère, une scène très pénible que suivait une fêlure d'affection,--douleur de l'aimer encore, de l'estimer moins,--André avait semblé tenir sa promesse, renoncer à sa liaison coupable. Mais non, il avait menti. Elle le voyait bien. Tout devait continuer comme par le passé; son attitude peu à peu redevenue la même, la contrainte peureuse, sournoise de Germaine, ce sentiment d'irréparable qui pesait sur eux trois dans leurs paroles ou leurs silences... Et tout ce dont elle n'avait pas encore parlé, les soucis causés par l'emploi de sa fortune, ses doutes, presque son inquiétude au sujet de Vernières!

Elle avait gravi l'escalier, poussait la porte de l'appartement; elle entrait au salon. Près d'une petite table à ouvrage, dans l'embrasure de la fenêtre, Mme Dugast et tante Édith causaient. Les deux soeurs avaient la même taille, tournure pareille; mais où Mme Dugast penchait sur sa broderie un visage las, dans une détente de tout son corps vêtu de noir, Édith plus jeune la regardait, une franchise vaillante dans ses yeux clairs, avec un redressement du buste. Hélène les embrassa.

--Comme tu rentres tard! dit Mme Dugast en relevant son front blanchi. Elle avait les paupières gonflées de quelqu'un qui depuis longtemps a beaucoup pleuré.

--C'est Denise qui m'a retenue.

Et poussée par l'air soudain méfiant, presque hostile de sa mère, autant que par la vive expression de sympathie d'Édith, elle reprenait:

--Quel intérieur! La misère, et la misère d'autant plus navrante qu'elle se cache sous un air de bien-être. Simonin sortait, pardessus neuf et bottines vernies; il dînait dehors. Au cinquième, le petit Louis claquait la fièvre entre ses draps troués. Et dans le garde-manger, pas ça!

--Je vois, dit Mme Dugast avec une ironie amère, que tes cinq mille francs n'ont pas fait long feu.

Hélène répondit:

--Ce n'est pas la faute de Denise, elle fait tout dans son ménage. Peu de femmes auraient sa résignation angélique.

--Il faut avouer, dit Édith, que le cousin est une jolie canaille. La dot de Denise nettoyée en deux ans; ses dentelles, ses derniers bijoux, l'argenterie, et jusqu'aux meilleurs meubles, tout passant aux lettres de change inattendues, au perpétuel argent de poche. Monsieur a dû s'engager pour un ami, c'est sacré! Monsieur a une affaire merveilleuse en train, il faut traiter Un tel au restaurant... Heureux, quand ce n'est pas Une telle! Et la malheureuse qui croit tout, se prête à tout!

--Ah! fit Hélène, l'homme chef de la famille, guide et soutien des siens, quelle dérision dans ce cas-là! Moi je mets un bandit élégant comme Simonin bien au-dessous d'une brute du peuple comme ce Lepillier qui vit aussi de sa femme, au lieu de la faire vivre.

--Si encore, ajouta Mme Dugast en poursuivant son idée, cela te servait de leçon! Mais non, je te connais, tu donneras encore. Aujourd'hui même peut-être... Et sur un geste de sa fille:

--Oh! tu es libre, certes, tu es libre!

Mais un blâme ulcéré démentait ses paroles. Hélène répliqua:

--Denise a du coeur; la preuve, c'est qu'elle cherche un emploi.

--La pauvre petite, fit Mme Dugast, de quoi est-elle capable? Ce n'est pas son brevet supérieur qui la nourrira. Courir le cachet? Ce n'est pas bien relevé, tu en conviendras, pour une femme de notre monde. Elle ferait mieux de rester chez elle.

--Et vivre, ma bonne? objecta Édith. Penses-tu que ce soit pour leur plaisir que tant de femmes aujourd'hui quittent leur foyer, vont chercher le pain au dehors?

--C'est à leurs maris de les nourrir, dit Mme Dugast avec une conviction inébranlable.

--Persuade Simonin, railla Hélène.

--Et celles qui restent filles? demanda Édith, car plus nous allons, plus l'homme hésite, recule devant les charges, les responsabilités de l'union.

--C'est bien, fit Mme Dugast, je n'ai plus rien à dire, je me tais.

Et reprenant sa broderie, elle se mit du bout de son crochet à compter les points avec une attention qui signifiait: «Il suffit que je pense une chose pour que vous en souteniez une autre; vous vous mettez à deux, comme toujours!» Et dans ce petit silence tenaient des années de rancune.

--J'ai vu aussi Louise Guilbert, dit Hélène pour faire diversion. Elle m'a donné des nouvelles de ma paralytique. On va l'envoyer à Berck-sur-Mer, le grand air salin la fortifiera.

Muette, Mme Dugast hochait la tête. Très gentille, Louise Guilbert, mais ce n'est pas à elle qu'elle se confierait si elle était malade. Seul, un homme pouvait exercer cet art austère et mystérieux. Toute la médecine tenait pour elle dans la cravate empesée, le ton sentencieux du vieux docteur Laurent.

On apportait une carte.

--Le notaire, soupira-t-elle.

Elle porta la main à ses tempes, se souvint qu'elle avait une migraine affreuse, gagnée le matin à faire ses comptes, et avec cet effroi que lui causait chaque décision, elle gémit dans un désarroi subit:

--Ah! mon Dieu! jamais de repos. Faites entrer dans le cabinet de travail.

Et tournée vers Édith:

--Cela me serre le coeur, chaque fois que je rentre dans cette pièce...

Assise sur un tabouret bas, auprès de sa tante dont elle tenait la main, Hélène répondait à ses questions... Oui, elle avait eu bien des tracas aussi avec cette bête préoccupation d'argent. La succession d'abord, longue à débrouiller, et dont le règlement, avec toutes ces lenteurs de notaire, n'était pas encore terminé. Sa mère, en attendant, touchait une pension viagère, M. Dugast étant mort sans testament; elle fit allusion à la sécheresse d'André, réclamant un partage strict, leur mère réduite au quart de l'usufruit... Quant à l'emploi de sa fortune personnelle, que d'hésitations, que de difficultés, avant d'en trouver un placement conforme à ses idées! D'abord, elle avait offert à Minna de commanditer son journal; elle eût participé volontiers à cette courageuse campagne d'amélioration sociale, à cette bataille pour le progrès que livrait l'_Avenir_ en faveur des droits de la femme. Mais Minna aux premiers mots l'avait arrêtée, refusant avec une délicatesse affectueuse de l'associer aux risques de l'entreprise. Qu'elle conservât sa dot! Hélas, elle en aurait besoin.

Enfin, après bien des recherches, grâce aux indications de leur amie, elle avait consacré la somme presque entière au développement d'une vaste exploitation agricole, les fermes de Rosay, dans le Maine-et-Loire. Cette oeuvre, sorte de colonie où ne travaillaient presque exclusivement que des femmes, créée sous l'Empire par le baron Sassy, le célèbre philanthrope, avait pour but d'arracher à la misère un certain nombre de déshéritées. Après une période de plein succès, la mort du fondateur avait ralenti l'élan; une transformation des modes de culture, un renouvellement du matériel allaient assurer de nouveau, avec un précieux résultat moral, une part d'intérêts modeste à coup sûr, mais qu'Hélène jugeait suffisante, malgré le haussement d'épaules, le ricanement d'André: «Deux et demi pour cent!»... Lui, conseillé par Vernières venait de faire un placement superbe, des mines de pétrole, en Transylvanie.

--Il a beau avoir le coeur pris, fit Édith cinglante, la tête reste libre!

--Heureusement! Il n'a pas trop de toute sa présence d'esprit pour parer à ses besoins! Car, j'en ai l'impression,--Hélène baissa la voix, eut une moue de mépris,--Germaine les complique.

--Oh! protesta Édith indignée, crois-tu vraiment? Vénale?

--Non, non! Elle ne se rend pas compte, évidemment. Mais de quoi se rend-elle compte, avec sa petite cervelle d'oiseau? Ni religion, ni morale; son éducation absurde, toute de vanité, porte ses fruits. Pour son mari comme pour André, elle n'est qu'une poupée. Toujours des robes, des bijoux; il faut qu'elle achète, mais payer? Voilà comment Du Marty a fini par s'apercevoir qu'il y avait du louche. Je suis horriblement inquiète, ils sont à la merci d'une imprudence. Moi, je ne puis plus rien, après ma scène avec André. Vous peut-être, chère tante, si vous parliez à Germaine, peut-être prendriez-vous sur elle quelque influence; votre douceur, votre autorité...

Édith lui serra la main, la baisa au front:

--Je tâcherai.

Et après un silence:

--Occupons-nous de toi, fit-elle.

De ses bons yeux francs dont Hélène sentait descendre jusqu'au fond d'elle-même l'interrogation tendre, elle la dévisageait:

--Oui, où en sommes-nous?

--Vrai, je ne sais pas,--elle vit l'étonnement attentif d'Édith,--ou plutôt, je ne sais plus... D'abord son charme m'a conquise, cette grâce élégante qui vous a séduite vous-même, il y a six mois. Il a été si prévenant, si délicat depuis la mort de père. Il me semble qu'il m'aime réellement.

--Mais toi, chérie?