Femmes nouvelles

Part 4

Chapter 43,696 wordsPublic domain

«Encore? pensa Hélène; il s'absentait bien souvent. Très absorbant, ce métier-là.»

André prenait en main la bicyclette de Germaine, et sans façons:

--Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye.

Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune femme à se mettre en selle. Des petits cris, des rires, ils s'éloignaient.

Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy, perplexe entre deux galanteries, jetait sur Vernières un léger regard d'envie, et se remettait au travail avec un enchantement bien joué.

Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de Germaine, pour suivre la leçon. Le mot blessant d'André: «Cherche un mari!» lui tintait encore à l'oreille. Énervée, presque colère, elle se tenait sur la défensive. Vernières le devina. Et charmant, spirituel, il sut la distraire, l'amuser. Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec une chaleur discrète: quelqu'un l'avait-il peinée, quelque chose lui avait-il déplu? Il s'en attristait, s'en indignait. Il fit habilement ressortir qu'avec lui jamais femme n'aurait sujet de plainte; il n'avait pas de plus cher désir que de rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser son humble amour la vie libre, facile, heureuse. Tout cela dit sans y toucher, à petits mots simples, délicats, qui tombaient, amollissaient comme une pluie de douceur.

Hélène souriait, détendue, sinon conquise.

_Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._

«Le Vert-Logis, 8 octobre.

«Ma chère tante,

«Votre Hélène est bien en retard avec vous. Quinze jours depuis ma dernière lettre, et tant de petits événements! Il faudrait s'écrire au jour le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait le charme de la communion amicale, nos bonnes causeries de Brighton, les yeux dans les yeux.

«Vous savez avec quel accès de mauvaise humeur, quelle morgue bourrue, mon oncle avait accueilli ma détermination de déplacer cette fameuse somme qui constitue désormais ma dot. «Petite sotte, qui se permet de blâmer toute une vie de volonté et de labeur! Il était bien récompensé de sa philanthropie!» Enfin il s'est rendu compte que mon «coup de tête» passait au-dessus de lui, visait un «ordre de choses fermement établi, une loi fatale,» bref, qu'il aurait tort de paraître vexé plus longtemps. Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. Il a beau affecter une courtoisie parfaite, l'ironie perce. Samedi dernier, il m'a jeté d'un air négligent: «Et ton argent, petite, veux-tu que je le passe à ton notaire,--car tu as aussi un notaire, maintenant?--ou préfères-tu que je te signe un chèque?» Sur mon geste évasif, il a pris son carnet, sa plume, et tout au long a libellé le Payez au porteur la somme de _deux cent quatre-vingt-sept mille cent_ et quelques francs, sans oublier les centimes. Son dur paraphe... et avec un sourire, un salut narquois, il m'a tendu le chèque, en ajoutant:--«De deux à cinq, payable au Crédit Lyonnais.»

«Comme le léger papier m'a paru lourd! La peur absurde de le perdre; l'idée qu'il représentait tant de souffrances, de misères, tant de charités possibles ou de joies égoïstes; l'idée aussi que c'était là ma dot, ma rançon de femme, le _Sésame, ouvre-toi_ de ma vie nouvelle. Depuis en effet que, grâce aux boutades d'André,--il a pris la chose encore plus à coeur que mon oncle,--le bruit de mon «extravagance» s'est répandu, je ne vois plus que visages attentifs. Le beau Dormoy se montre sous ses plus belles couleurs. Schmet, distrait de son flirt avec Yvonne, a des empressements subits. Quant à M. de Vernières, l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un certain lustre, a semblé ne l'enthousiasmer qu'à demi. Il s'est discrètement inquiété des tracas qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, le choix des placements; comme il a des amis à la Bourse, si un bon conseil... Singulier garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse d'esprit qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! Avec cela, quelque chose d'indéfinissable qui arrête, une impression de volonté secrète, de préoccupation qu'il dissimule.

«Je le vois presque chaque jour; il se déclare. Si je ne faisais la sourde oreille, il ne tiendrait qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de Vernières. Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. Auprès de lui, je me sens troublée; est-il absent, je me ressaisis. Il est charmant, pourtant. Qu'il y a loin d'un homme comme lui, comme Dormoy même, à cet étrange Pierre Arden, si sauvage, dont les convictions tranchantes, la brusquerie m'ont tant choquée chez vous, ce soir de juin, où master Willy avait,--fi! le gourmand!--soustrait d'avance tous les raisins du _cake_! Cet Arden montrait d'ailleurs une belle flamme d'énergie en parlant de ses travaux, du chemin de fer construit par lui au Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, c'est sa vie inactive, toute de façade, les heures qu'il passe à la Bourse. Il est remisier, m'a-t-il dit; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il gagne de l'argent, voilà ce que je sais; il a besoin d'augmenter ses revenus, des terres dans la Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un étonnement pour moi, cette habitude de borner l'existence aux soins futiles, aux conventions du monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en France, dès qu'un titre de rente, des appointements fixes garantissent la sécurité matérielle. Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages, ni de progrès; nous manquons d'expansion créatrice... Mais, pour Vernières, ne craignez rien, je suivrai votre conseil: je l'étudierai longuement.

«Papa commence à se faire à cette idée: qu'une jeune fille qui se respecte ne se discrédite pas forcément pour tenter de connaître ceux qui prétendent à elle. Maman reste intraitable; chaque fois que je cause avec Vernières, son regard nous surveille. Comme si les flirts d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! Et quand je pense au mariage de Germaine, bâclé en trois semaines! Quelle confiance avoir? Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? Il y a des jours où je ne suis pas tranquille.

«Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir tout changer en moi, autour de moi, du fait seul que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre je me faisais de cette résolution! Hélas, rien n'a bougé, la terre continue de tourner. Grand-père, après avoir prononcé un jugement sévère,--où allait-on? _Finis Familiæ!_ Ah! si une de ses filles s'était jadis conduite de la sorte!...--s'est remis à édicter comme auparavant ses immuables opinions. Grand'mère, elle, n'a rien compris; elle ne sort pas de ses patiences; sa surdité croît chaque jour. Et mes parents! Je m'attendais à une si belle résistance! Ils ont été assez vite résignés, maman reprise à sa chère surveillance du ménage, père tout entier à ses livres et à ses fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre père, après ces quatre mois de séparation, il m'a semblé pacifique, vieilli. Si vous saviez comme il a été bon! Il est un peu souffrant en ce moment, il se plaint d'étouffements. De retour à Paris, il faudra que je le décide à consulter.

«Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce que je vais en faire, vous demandez-vous? chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands projets. En attendant, père a fait pour moi le nécessaire, André ne voulant entendre parler de rien; vous voyez d'ici son geste?... Et j'ai reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent est à mon nom, tout un carnet de petits chèques. Moi aussi je vais pouvoir en signer! Mon premier soin a été de verser, à la caisse des ouvriers de la filature, quinze mille francs destinés à servir de secours aux femmes qui deviennent mères, et de prendre vingt livrets de caisse d'épargne de 250 francs chacun, pour les employées les plus malheureuses. Ainsi, je restitue aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts, accumulés par leur labeur.

«L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère et remercié, avec son meilleur sourire. Je vous passe les vrais remerciements: délégation du personnel, discours et bouquet. Mais quel faible soulagement pour tant de misères effroyables! Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre, la Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement à l'abri. Et pour d'autres, je n'ai rien pu, rien! Je reverrai toujours la pâleur effrayante et le délire de Marthe Flénu...

«Du moins, j'ai eu la triste consolation de trouver un emploi pour son mari, l'infirme. Minna l'a pris à son journal, comme garçon de bureau. La grand'mère va pouvoir élever le petit, mon filleul, s'il vous plaît. D'où voyages à Paris, visites à Minna, achats de layettes... Vous n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. Me voilà loin de ma première sortie seule, des terreurs de maman, des recommandations de tante Portier. Je brave tous les dangers, j'affronte avec un mépris serein les oeillades des imbéciles et les chuchotements des goujats. J'irais au bout du monde comme cela!

«Mais que je vous dise vite les amitiés de notre chère Minna. Vous suivez, n'est-ce pas, sa campagne dans l'_Avenir_! Avez-vous lu son article: «Protection des gains de la femme mariée?»--Elle y répond vertement à diverses chroniques hostiles. A quoi bon une loi? raillaient les bons journalistes. La femme, jouissant librement de son salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. Y a-t-il d'ailleurs tant de mauvais maris, ivrognes, cupides?... etc.--Et moi qui ai sous les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le martyre de la petite paralytique et de sa mère, je songe combien de victimes pareilles la loi attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il plus de mauvaises femmes que de mauvais maris? Les bons ménages resteront toujours de bons ménages... Ah! comme Minna sait dire tout cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens et de pitié!

«L'amusant est qu'au moment où nous en causions ensemble, dans le petit bureau de l'_Avenir_, Mme Morchesne, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes, est entrée. Vous ne connaissez pas Mme Morchesne? C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, une figure hommasse, une ombre de moustache, elle est le porte-étendard du féminisme intolérant. Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits qui ont beau, selon ces dames, cacher une tactique profonde: crier fort pour qu'on écoute! Elles font plus de mal que de bien, épouvantent l'opinion qui est lente à s'émouvoir, prompte à se gendarmer. D'une voix caverneuse, elle a reproché à Minna sa modération. «Sus à l'ennemi! au tyran!» Or elle a le mari le plus doux, un esclave, d'un dévouement, d'une patience angéliques. Il accourt au premier mot, tremble au moindre geste.

«J'ai vu encore au journal pas mal d'autres silhouettes singulières de bas-bleus. Sophie Groetz, Viennoise prétentieuse et sensible; une Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate personne, sans poitrine ni hanches, col droit et feutre d'homme: le troisième sexe dans toute son horreur. Spécialité: la chronique des sports dans l'_Athlétisme_ et le _Cycle Journal_. Mais je bavarde!... Et Louise Guilbert que j'allais oublier! Nous avons eu une vraie joie à nous retrouver. Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment ne pas avoir confiance en cette main si sûre, ce regard si droit? Elle commence à se faire une clientèle, au prix de quels efforts, de quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a fallu d'énergie pour conquérir cette place modeste, mais sûre, de médecin aux Enfants-Indigents! Je l'aime et l'admire pour toute sa petite personne frêle et vaillante, pour le courage obscur de ses débuts. Elle m'a parlé de vous avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de venir dimanche prochain.

«Quel journal! Vous voyez que je rattrape le temps perdu! Et je ne vous ai parlé que de moi!... Faites-en autant de vous, chère tante, quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance fatigue encore ma petite Bertha, si Fred, de ses menottes, déchiffre avec maëstria les sonates de Mozart, et si Master Willy chevauche toujours aussi brillamment bicyclette et poney.

«J'espère que Georges se porte bien, et je vous envoie comme à lui, chère tante, puisque vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent souvenir. _Affectionate love to both of you._

«HÉLÈNE.»

VI

Sur l'étroit tablier du pont, dont le plancher suspendu tremblait aux pas des chevaux,--devant elles, le landau roulait paisible,--Hélène et Louise Guilbert, dans la haute charrette anglaise, causaient.

--Regardez! dit Hélène en désignant du fouet le vaste paysage ensoleillé, maisons blanches de la Roche-Guyon, fleuve d'azur moiré d'argent, bois déjà roux, sous le ciel vif d'octobre.

Elles sourirent, heureuses des bonnes heures qu'elles avaient encore à passer ensemble, du petit plaisir imprévu causé par ce pique-nique, au rendez-vous de chasse des Bourrel. Les chasseurs étaient partis à l'aube: l'oncle Marcel, André, Dormoy. Germaine les accompagnait; quant à Du Marty, un service militaire de treize jours le retenait à Orléans. Le visage boudeur d'Yvonne les égaya; elle était assise à côté de M. Dugast, sur la banquette de devant du landau; elles entrevoyaient sa moue silencieuse, à travers l'inclinaison du chapeau de tante Portier et l'ombrelle de Mme Dugast.

--Comme c'est gentil à vous d'être venue! répéta Hélène.

--Cela me repose, dit Louise, des Enfants-Indigents. Si vous saviez comme c'est triste, le spectacle de la souffrance précoce, les tares de ces pauvres petits, empoisonnés de maladies organiques, seul héritage de leurs parents!

Hélène dit quelques mots de sa protégée, la paralytique. Sans doute, mieux soignée, son état pourrait s'améliorer. Peut-être qu'à l'hospice... si Louise voulait s'en occuper...

Elles parlaient maintenant de leurs amies, rappelaient leurs souvenirs du lycée Racine où elles s'étaient liées: Louise, déjà vaillante, tout en nerfs avec ses seize ans frêles, guère plus grande qu'aujourd'hui; Hélène, de cinq ans plus jeune, petit mouton frisé. Louise la prenait en affection pour sa ressemblance avec une soeur à elle, dont elle vivait séparée, à la suite du divorce de leurs parents. Confiée à son père, docteur connu, et désireuse de se créer une vie indépendante, elle était dès lors résolue à poursuivre ses études, à essayer de devenir médecin, elle aussi. Et la grosse Oudot? Et Julie Delahaye, l'asperge? Disparues! mariées au loin, mortes? De ces camaraderies, elles n'avaient gardé qu'une ou deux affections durables: Gabrielle Duval qui, sortie cette année de l'école de Sèvres, attendait sa nomination de professeur, et la pauvre Denise Simonin, si gaie dans ce temps-là. Fini de rire, aujourd'hui; son mari toujours dehors avec ses affaires louches, trois enfants à élever, souvent le plat vide, dettes et protêts.

--Sa dot n'a pas traîné, dit Louise. Simonin a la dent longue. Le mariage dans ces conditions-là, merci. Je préfère rester garçon!

Elles rirent; un vent sec bruissait à travers les taillis, des feuilles jaunes voletèrent. Le landau tournait: une clairière, et sous de hauts peupliers d'Italie, dont les cimes grises se fonçaient de rouille, le rendez-vous de chasse, un pavillon Louis XIII, apparut. Des cris, des rires, quelques mesures de fanfares auxquelles des abois répondirent; le groupe de chasseurs s'avançait en saluant. Paul Ythier-Bourrel se multiplia. Beau-fils du richissime maître de forges, il faisait, en l'absence de M. Bourrel, les honneurs de la réunion. Fortes moustaches brunes, l'oeil hardi, il gardait, dans sa distinction de clubman, le délibéré du lieutenant de hussards. Il présenta son cousin, le comte Soulier, qui s'inclinait avec componction, figure madrée, crâne chauve et favoris teints. Le lieutenant de Céry, camarade d'Ythier-Bourrel, vint présenter ses respects à Hélène, et derrière lui Vernières, le sourire en éveil. Fouetté de grand air, ravi de sa chasse, elle lui trouva bonne mine, entendit avec plaisir les quelques mots banals qu'il prononçait d'une voix tendre et respectueuse.

On pénétrait dans la cour intérieure. Paul Ythier-Bourrel précédait Germaine, affriolante avec sa jupe courte plissée, ses guêtres soulignant le mollet, sa toque campée sur ses cheveux fous. Mme Dugast et tante Portier admirèrent le tableau disposé sur un mur, trophée savant de poils et de plumes refroidies, çà et là englués de sang. Deux gardes et des valets de pied allaient et venaient, enlevant du coffre des voitures dételées les dernières provisions. Les chevaux hennirent dans leurs boxes, les chiens à l'attache regardaient de leurs yeux parlants, en remuant la queue.

--Joli motif! s'écria Dormoy, esquissant du pouce un vague dessin.

--Ces artistes, fit André, un rien les inspire!

Il se souciait peu des joies esthétiques, ne prenait jamais aux choses que l'intérêt qu'elles lui rapportaient.

A table, dans une vaste pièce à boiseries grises, où des guirlandes de bruyères et de feuillages couraient, sous des rangées de bois de cerf, Hélène s'amusa de la gaieté du service, pêle-mêle, sur la nappe blanche, de pièces froides, de pâtés et de fruits, parmi les bouteilles poudreuses à cire rouge, à col d'or. L'atmosphère chaude, cette animation, ces rires qui ne pensaient à rien, l'enveloppaient. Elle sentit un bien-être, jouit de cette minute; Vernières, à la dérobée, lui jetait des regards d'admiration pénétrée; elle en surprit un, tourna la tête, sans s'avouer son plaisir. Elle éprouvait obscurément cette sorte d'attrait qu'exerce sur tout être humain la séduction physique. Chaque mouvement de Vernières en était plein. Allait-elle l'aimer?

En face d'elle, Louise Guilbert, entre Marcel Dugast et Dormoy, tenait tête avec sa franchise sereine, sa grâce décidée, aux madrigaux du peintre, plus coloré que d'ordinaire. Décidément il renonçait à lutter contre Vernières, il affectait vis-à-vis d'Hélène une camaraderie résignée, un détachement chevaleresque. Quant à l'oncle, il était conquis, trouvait Louise charmante. Il débitait des petites phrases, d'un air bonhomme: où étaient les grands principes et les mots ronflants? Comme Yvonne se tenait mal! Sans doute la joie de retrouver son flirt numéro deux. Distancé, Schmet! De Céry tenait la corde. Ils y allaient grand train, plaisantant haut, avec des sous-entendus à eux, souvenirs de bals, débinages d'amis.

Les yeux trop familiers du lieutenant, le regard en coulisse du comte Soulier, qui, après avoir successivement observé chacune des femmes, s'arrêtait avec une complaisance évidente sur la gaminerie d'Yvonne, choquèrent Hélène. Sous le convenu des sourires, elle percevait le désir insolent, le mépris secret du jeune officier, du vieux beau. Ythier-Bourrel voulait à tout prix verser du champagne à Germaine très lancée.--(Tiens, comme André avait l'air maussade!) Dormoy devenait élégiaque; tous avaient au visage la même expression; Vernières lui-même, quand il la contemplait tout à l'heure... «Ah! l'éloignement, l'énigme des pensées! Qu'y avait-il sous ce front mat, derrière ces prunelles d'une douceur ardente? Tout près de se comprendre, l'inconnu en lui, l'inconnu en elle... L'aimait-il vraiment?»

Elle vit alors que ses parents regardaient Vernières, puis elle; ils paraissaient heureux, rajeunis au spectacle de cette gaieté. Tante Portier seule conservait une majesté réprobatrice devant les éclats de rire. Le café, les liqueurs étaient servis dehors, sur de petites tables; on organisait des jeux, un tir dans la clairière. De Céry chargeait les carabines légères, les passait aux dames. Le comte Soulier marquait les points.

--Eh bien, soeurette, fit André, qui avait pris Hélène sous le bras,--on ne se décide pas? Nous sommes donc aussi coquette que les autres? Voilà deux mois que, sous prétexte d'étudier ce pauvre Vernières, tu le laisses brûler à petit feu.

--Il t'a fait ses confidences? demanda Hélène, moqueuse.

--Ce matin. Il t'adore. Songes-y! Le parti en vaut la peine. Et voilà ma commission faite.

Il pirouetta, n'aimant pas s'attarder aux mots inutiles; il était déjà loin, recevait la carabine des mains d'Yvonne qui, ravie, criait: Mouche! On s'empressait, on changeait de cible. Hélène songeuse était à l'autre bout de la clairière, où des canards ridaient l'eau couleur de feuille morte, un coin de ciel et d'arbres renversés. Une phrase murmurée la fit tressaillir.

--N'est-ce pas, mademoiselle? splendeur et mélancolie, c'est tout l'automne.

Elle se retourna. Vernières était derrière elle, embrassant d'un geste la frondaison immobile sous le ciel bleu, lourdes verdures décolorées, hêtres pourpres et bouleaux jaunes. Il reprit:

--Ne trouvez-vous pas ces journées d'autant plus belles qu'elles sont parées du charme suprême de ce qui va finir?

D'un regard il précisait l'allusion, évoquait le départ proche, la rentrée d'Hélène à Paris. Elle sentit la ferveur cachée de sa prière.

--Bientôt ce sera la vie dispersée du monde, continuait-il. On ne s'appartient plus. Retrouverai-je jamais ces heures de confiance, presque d'intimité? Ah! mademoiselle, ne prononcerez-vous pas le mot qui fixera pour moi ces souvenirs, le mot qui éterniserait cette minute divine?

Il subit sans broncher l'interrogation muette d'Hélène, son beau regard sagace, planté droit. «Diable de fille! pensait-il, est-elle jolie!» De la deviner si maîtresse d'elle-même, quoique émue, il en conçut une rancune, se dit: «Toi, que je t'épouse, je te materai.» Puis, du ton le plus suave:

--Ne me connaissez-vous pas, maintenant? Je ne vous ai rien caché de mes défauts. Vous savez le peu que je suis, le peu que je vaux. Mais vous savez aussi que personne au monde ne se dévouerait pour vous de meilleur coeur, que je donnerais tout pour une promesse, un encouragement...

Il parlait avec une humilité contenue, une chaleur communicative. Et à part lui, soupesant la beauté d'Hélène, ses relations, la dot, les espérances, puis en balance les raisons pressantes qu'il avait de se marier, désir d'un train de maison, faire figure, recevoir (de la sorte il pourrait élargir, assurer ses opérations à la Bourse), Vernières songeait: «Impossible de trouver de nouvelles hypothèques sur le château et les fermes! maman là-bas qui vit de rien... Odette me coûte très cher; une maîtresse et des dettes, on s'en fatigue à la longue. Il faut faire une fin.»

Après un silence, avec une gravité charmante, cette sincérité profonde, qui donnait tant d'âme à sa beauté, Hélène reprit doucement:

--Voilà des mots bien graves. L'acte l'est encore plus. Songez qu'il engage la vie entière. A quoi bon se presser? Donnez-moi encore quelques semaines de réflexion.

D'un geste chagrin, il cassait une brindille morte; et persuasif:

--Pourquoi tant réfléchir? Moi, dès que je vous ai vue, mon coeur était pris. Je vis sous le charme. Comment rêver une autre compagne que vous? Vous n'êtes pas seulement la beauté, la grâce. Vous êtes la raison, l'intelligence. Aucune autre jeune fille ne vous ressemble.

Une émotion réelle faisait trembler sa voix: «C'est vrai, elle ne ressemblait à personne». Et à le reconnaître, à subir cet ascendant, il s'irritait. Tout à sa vie occupée et oisive de remisier mondain, camarade d'André, il n'avait vu d'abord en elle qu'une riche, une jolie personne. A la mieux connaître, il avait été à la fois séduit et déconcerté: il faudrait compter avec elle. L'histoire du chèque, qu'il jugeait parfaitement ridicule, ces charités excessives (il y mettrait le hola!) dénotaient un caractère. Et piqué au jeu, lui qui se jugeait un homme fort, incapable de tout entraînement sentimental, il avait vu croître son désir, d'autant plus vif qu'il était tenu en bride.