Part 16
Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre pureté du jour.
Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui depuis des mois,--leur première conversation à Brighton?--avait peu à peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure, s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine.
Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce qui était sa vertu propre: ses facultés spéciales de pensée et d'action. Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles.
Il appelait de tous ses voeux le moment où des lois plus équitables répartiraient aux uns et aux autres la possibilité de vivre, le libre exercice des vocations. Il était inique que certaines carrières restassent fermées aux femmes. C'était un principe sacré que chacun pût, selon ses aptitudes et son mérite, se faire place. Les hommes n'avaient pas à redouter d'ailleurs l'envahissement; une élimination naturelle s'opérerait toujours. En attendant, que chaque fleur pût éclore!
Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était ses longues rêveries prenant corps, le plus secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre côté de la Seine, une fumée qui se dissipait, grise, au-dessus des hautes cheminées de la filature. Elle dit son crève-coeur constant, sa tristesse à la pensée des infortunes ouvrières. Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait des centaines d'usines où le travail était plus pénible, moins rétribué encore. La France était couverte de ces agglomérations de misères. Là encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait voir, trouva des mots consolants. Pour la première fois son coeur apparut sous la rude écorce; sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de près toutes ces souffrances, pis encore: l'horreur des grèves. Le temps seul soulagerait le mal; la formation de syndicats professionnels, l'union, le groupement des ouvriers et des ouvrières, pourraient à la longue améliorer leur sort et les conditions de leur travail. Aux femmes des autres classes, aux privilégiées de l'intelligence et de l'argent de s'employer pour leurs soeurs qui peinent et qui souffrent. De l'accord de tous dépendait en partie la réforme des lois.
Ils passaient à la condition de la femme dans le mariage. L'habituelle subordination y tournait à l'esclavage le plus absolu. A demi libre la veille, elle devenait du jour au lendemain une véritable serve, elle jurait obéissance, elle abdiquait son nom, sa nationalité. Interdiction de gagner, d'économiser pour elle; interdiction d'acheter, de vendre, d'ester, de donner, de recevoir! Pas un acte de sa vie civile qui n'exigeât l'autorisation du chef. Riche, à moins qu'un contrat spécial ne préservât ses biens, tout tombait à ce pouvoir discrétionnaire.
Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de Stuart Mill sur l'_Assujettissement des Femmes_, le désintéressement avec lequel le philosophe anglais repousse la communauté de biens, si naturelle quand les sentiments sont d'accord, révoltante autrement. Quoi de plus légitime que chacun des époux conservât l'administration de ses biens propres?
--Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, pour la doctrine «en vertu de laquelle ce qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable avec personne, dût-il se faire à mon profit.»
Il ajouta d'un ton bourru:
--Cette vilaine question d'argent, c'est une des hontes du mariage français. Je ne connais rien de plus écoeurant qu'une de ces lectures de contrat où se débattent les intérêts réciproques. On ne devrait avoir qu'un régime légal, celui de la séparation des biens.
Il achevait intérieurement: «Pour moi, à moins d'épouser une jeune fille pauvre, je ne me marierai pas autrement.» Certes, en se faisant cette déclaration de principes, il était loin de songer à Hélène. Un autre visage lui apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il avait aimée et qui était morte. Les parents lui avaient refusé sa main, car elle était sans fortune, et lui se privait de tout pour éteindre les engagements de la dette qu'il avait si généreusement contractée. Longtemps l'espoir du bonheur possible avait adouci les heures de travail acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée par une maladie soudaine, il avait conservé l'affreuse douleur de cet arrachement; des années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité jalouse qu'il vouait au tendre et amer souvenir.
Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait; son existence aventureuse l'avait promené d'un bout à l'autre du monde, toute sa force de sentiment dérivée en volonté d'action, en sauvagerie méfiante vis-à-vis de l'amour. Et bien que depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie, il gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une conviction religieuse l'union la plus noble, la plus réconfortante qui fût, l'association par excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût souhaité que chacun se mariât jeune, l'homme en pleine sève, apportant un passé presque intact, un coeur que des amours faciles n'auraient pas encore dilapidé; mais il fallait une vraie femme, ennoblie par une conscience plus haute, une amie aimante dont chaque acte fût le don réfléchi, volontaire d'elle-même, non une de ces innombrables compagnes de soumission et de plaisir.
Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau sur une jeune fille, avec l'idée qu'elle pût devenir cette femme là; jamais il n'eût retrouvé l'exquise âme perdue. Hélène était la première dont la franchise et l'intelligence le frappaient. Inconsciemment, il subissait le charme de ces yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si harmonieuse. L'inattendu et la portée de leur conversation,--il ne s'attendait guère, en arrivant tout joyeux, à cet échange de pensées graves,--lui causaient à la réflexion une espèce de trouble. Il eût été embarrassé pour l'analyser.
Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls. Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au fond de leurs coeurs un sens personnel à la valeur générale des mots. Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux trouvaient une étrange douceur: ce qu'ils avaient dit répondait à leurs aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de l'autre, presque une pudeur.
La voix de Mme Dugast appelant sèchement: «Hélène!» la tira de son rêve. Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé.
--J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche. Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la fenêtre?
Tante Portier souriait avec une malice bienveillante:
--Vous disiez donc des choses bien intéressantes?
Mme Dugast reprit:
--Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner.
Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre.
V
On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille, subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne pouvait s'empêcher d'en souffrir; une explication franche eût tout évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux rêveries de sa fille.
Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et des riches: «Que ne mangent-ils de la brioche?»
Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches, Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette quinzaine. André avait écrit la semaine dernière; dans trois mois, la filature serait achevée; il paraissait ravi. La conception hardie des plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à merveille.
--Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant.
Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une maladie, des dangers... Elle était toujours dans l'attente des lettres, supputait la date d'un voyage: André avait promis de revenir pour l'Exposition.
Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades: «L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à Passy, je recevrai ma mère, je...»
Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre.
--J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne m'a pas vue; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste et fatigué.
--Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.
Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants; Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand d'antiquités; il s'occupait à présent de placer des objets d'art.
--Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout, usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!... Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du ciel... Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier, même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue... Et ces maigres gains--tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés rejoindre les autres... Et cette exploitation-là va continuer! Car, n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera de s'user pour lui gagner son argent de poche.
Minna haussait les épaules sans répondre, et dans son furieux hochement de tête tenait toute sa révolte jamais lasse devant l'inégalité tyrannique et l'incurie des lois.
L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres victimes et, par une association d'idées qui ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à brûle pourpoint:
--Simonin, Vernières!... Il y a des espèces d'assassinats qui ne relèvent pas des tribunaux.
Il y eut un court silence. Elle reprit:
--Je sais par madame Sassy que le petit Georges Leroy se conduit mal, à Rosay. Ses mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. Il a volé diverses petites choses... Et voilà les fruits d'une enfance au ruisseau! Redressera-t-on jamais cette âme faussée?
Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu parler de Vernières.
--Et Dormoy? demanda Minna. Que devient le galant chevalier? Andrée Vergnes m'a raconté à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses vingt mille livres de rente, ses allures de peintre riche, tout cela, c'est du vent. Il vivote de cinq cents francs par mois, son ménage tenu avec une féroce économie par cette horrible grosse femme, qui est à la fois son tourment et sa providence domestiques. L'argent des tableaux, d'ailleurs modique, file aux cravates flambantes et aux souliers vernis: tenue de rigueur pour opérer dans le monde.
--Vraiment? dit Hélène amusée.
--Oui, mais le torchon brûle. Il paraît que depuis le 14 juillet, Dormoy, cruellement déçu en voyant le ruban rouge lui échapper encore une fois, reproche à son crampon de lui avoir fait rater cette récompense «bien due!... Elle obstrue sa vie, elle tient trop de place!...» Et, tout sourire au dehors, le beau sire n'est chez lui que brutalité et furie.
--Je m'explique maintenant, dit Hélène, la cour avisée qu'il fait aux yeux bigles et au dos bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle d'un mariage prochain.
--Bien du bonheur! souhaita Minna... Et railleuse, elle s'enquit:
--A propos de mariages, comment vont vos cousines?
Hélène, avec une moue qui en disait long, répondit:
--Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin de la semaine, brûlant Naples et la Sicile. Vous la verrez. Quant à Germaine, par de brefs billets, elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours à Spa, elle ne quitte pas le casino; les petits chevaux sont sa grande passion, en attendant mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion qu'elle imite. Les voilà les gens les plus heureux de la terre, maintenant qu'ils ont leurs coudées franches. Il suffisait de s'entendre!
--Comment donc! jeta Minna, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Elles se turent de nouveau. Sous la charmille déserte, des feuilles sans bruit détachées, bien qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi les autres feuilles sèches, avec un froissement imperceptible. Hélène s'absorbait dans une méditation: l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit songer à l'oublieux éloignement d'André; l'enfance flétrie du petit Georges évoqua la figure distante de Vernières; la mort de Gabrielle, le martyre obscur de Denise, le juste succès de Louise, tout cela, c'était sa propre jeunesse, entrée avec cette année dans une phase nouvelle. Et sur cette constatation mélancolique plana l'image disparue de son père. Oui, tout cela, c'était en quelques mots le bilan de l'année écoulée, ce que chaque heure avait emporté ou laissé, l'insensible transformation en elle comme autour d'elle... Depuis le premier jour de sa majorité, que de changements, que d'événements divers, et pourtant comme l'existence se ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant l'imprévu des jours sous son flot monotone et lent! Elle eut, plus fortement que jamais, conscience de son existence personnelle, soulevée par l'irrésistible instinct de l'énergie latente, un besoin d'agir, d'aimer, de vivre.
Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette conversation, envisagé que ce qui était autour d'elle, et non réellement en elle... De la chose qui lui tenait le plus à coeur, elle n'avait rien dit. Pourtant elle ne voulut pas mêler à cet entretien épars un sentiment où le meilleur de son âme, rêveries, espoirs, noble conception de l'avenir se concentrait. Elle se promit de s'en ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie, comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait été là. Elle lui raconterait, avec cette douce confiance de l'affection partagée, comment Arden dont la brusquerie d'abord lui avait déplu,--qui lui aurait prophétisé qu'un jour elle aimerait avec cette brusquerie même?--peu à peu, sans galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, rien que par la force de la simplicité, de la franchise, l'avait intéressée, émue, conquise. Elle éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées encore. Aucun doute, aucune de ces méfiances qui l'avaient trouvée naguère, mais un calme de certitude qui naissait du mystère même de sa puissance.
La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles levèrent la tête, se regardèrent tendrement.
--Avez-vous faim? dit Hélène.
--Toujours, déclara Minna avec la décision tranquille de sa nature bien équilibrée.
* * * * *
Trois jours après, vers une heure,--Yvonne et son mari de retour dans la matinée,--Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes. Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui étaient de sa race, le même sang et la même chair; mais elle était séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon de sentir leur étaient communes; à peine en partageait-elle encore quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en leur disant au revoir, cette intuition nette: le passé... le passé.
A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier sur un canapé, les trois hommes--l'oncle, Arden et le comte Soulier--causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène, reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de bagues. Elle les faisait admirer: celle-ci, la turquoise, venait de Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau, mais c'était bien ennuyeux!... Elle jeta, d'un ton despotique:
--N'est-ce pas, Henri?
Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard. La flamme était éteinte, le pantin cassé.
Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique de l'usine: soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de prévoyance et de retraite, etc., etc...
Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces quarante-huit heures de chemin de fer.
--Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable.
Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à leur fin.
--Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt lettres en retard.
Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier aux confidences d'Yvonne, Minna, Hélène et Arden sortaient ensemble.
--Vous prenez le bac? demanda Hélène.
--Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.
--Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, décida Minna.
Ils descendaient silencieusement le long des pelouses, atteignaient la terrasse. Hélène, dont le visage, tout à l'heure indifférent, s'était éclairé d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils allaient du même pas, dans une communauté d'entente, un rythme aisé. Minna, que les aveux d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les hautes qualités d'Arden, les regardait de ses beaux yeux gris, d'un éclat perspicace. Elle-même était gagnée à leur émotion sourde.
Trouble sans nom de l'amour qui se devine et s'ignore, appel indicible des coeurs, minute divine où la flamme va jaillir!
Hélène la première, rompit le charme:
--Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits sera terminé?
Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages lointains, son rêve nostalgique en ce moment le fascinaient moins. Ce petit coin de la Neuville lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets à le quitter déjà. Pourtant il avait accompli des travaux auprès desquels celui-ci n'était qu'un jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore procuré semblable satisfaction. Et tourné vers Minna, il dit avec mélancolie: