Femmes nouvelles

Part 15

Chapter 153,778 wordsPublic domain

Gourmé d'autre part sur un haut col luisant, Du Marty arborait un visage affable et correct. Ses moustaches de chat, son monocle provocant semblaient vouloir tenir toute allusion à distance. Il mangeait avec appétit d'un aspic de foie gras, en homme qui se sait le maître, résolu à tirer tout le parti possible de la situation. Germaine cependant, délicieuse dans un corsage rose, minaudait et caquetait avec une insouciance et une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers jours s'était fondue en une politesse charmante, bornée à quelques paroles; ils n'avaient désormais de commun que le nom, échangeaient à peine à table quelques idées banales, vivaient chacun de leur côté. On eût dit à les voir que rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au beau fixe.

Le mensonge mondain, épanoui autour des deux couples, apportait au premier, en révérences, en poignées de main, en protestations de dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui est l'accompagnement habituel de tout mariage riche. Une discrétion souriante, une plate approbation s'inclinaient devant le second, avec cette complaisance qui, le dos tourné, crève en sarcasmes et en fiel.

La tante Portier, dont la dignité était incomparable, faisait les honneurs, vêtue d'une magnifique robe de brocard violet. Un coiffeur venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne avait échafaudé avec art le chignon majestueux de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe à l'autre son visage béat, fleuri d'une onction satisfaite. Une telle journée était l'apothéose de ses désirs, le couronnement de la belle éducation qu'elle avait, avec tant de patience et de peine, inculquée à ses deux nièces. Et songeant avec une orgueilleuse modestie à l'heureux avenir ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine, elle envisageait avec un réel soulagement la perspective de se reposer enfin sur ses lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin brillamment. Elle conservait pourtant un ressentiment féroce, dissimulé sous la plus sereine amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité nouvelle ne parviendrait jamais à lui faire oublier ses grossièretés passées.

Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant moyen de distribuer à chacun sa part d'attentions et de remerciements, tour à tour déférent, familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille dame au préfet, du préfet à l'évêque, de l'évêque au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait dans ce grand jour la récompense de ses efforts, la sanction de son succès. Il jouissait du solide établissement de ses filles, enveloppait d'un égal sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de Soulier et la capitulation de Du Marty. Un des premiers industriels de la province, conseiller général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale et de sa philanthropie, il voyait dans ces événements la glorification de ses principes. Jamais les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès n'avaient sonné dans sa bouche avec une ampleur plus convaincue. Tout était bien, tout était beau.

--Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast qui, penchée contre la balustrade de la terrasse, regardait les pelouses en pente où se mêlaient les ombrelles vives, les épaulettes d'argent et d'or, la tache rouge des garances... Tu n'es pas trop fatiguée?

Mme Dugast affirma que non. Mais son air las la démentait. Au milieu de ce tumulte et de cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle songeait aux absents, son mari, son fils... Hélène la comprit, l'embrassa gentiment. Elle aussi avait le coeur serré, jugeant dans son honnêteté que telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie.

D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. Assise à l'un des bouts de la table, grand'mère Zoé cueillait d'un geste gourmand des cerises au sucre dans leur corolle de papier plissé. Elle les dégustait avec une volupté lente, comme si toutes les joies du monde eussent été concentrées là. Grand-père Pierron causait avec un président de tribunal. Il laissait tomber, sur le front chauve de son interlocuteur, ses paroles une à une, confit dans son sacerdoce de juriste qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité du grand Onésime Pierron.

Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à l'aise,--il l'avait saluée avant l'église avec une assurance tranquille, une courtoisie dont elle avait cette fois perçu l'absolue indifférence,--faisait des grâces auprès de la richissime Rose Ythier, une cousine des Bourrel. A demi-bossue malgré l'adresse du couturier, la laide jeune personne avait beau sourire, elle ne parvenait pas à le regarder en même temps des deux yeux, étant bigle. Mais quel parti magnifique!

Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la tête. Les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry passaient sans la voir le long de la terrasse. Avec cet air goguenard des gens qui ne se croient pas observés, ils exerçaient, l'un sa rosserie désoeuvrée, l'autre sa rancune amère de prétendant évincé!

--Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, en arrivant, la vieille marquise de Traverset à qui on présentait le bel époux s'est écriée, trompée par l'âge,--tu sais si elle est distraite!... «Comme votre fils doit être heureux... Une si jolie femme!» Elle l'avait pris pour le beau-père.

Hélène blessée, moins encore du ton que de la justesse de la remarque, s'éloigna. Pas une figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait en vain des yeux francs, un visage cordial, elle ne savait qui. Un groupe qu'elle croisa se tut maladroitement à son passage... Un écho sans doute des insinuations de Vernières?... Bah! elle ne s'en troublait guère... La maussaderie de Schmet, aperçu soudain contre un des grands vases de marbre, la divertit. Il tortillait d'un air détaché sa barbe frisottante, dardait à la dérobée sur Yvonne un regard rageur et sournois. L'expression de convoitise et de ruse en était telle qu'Hélène y lut clairement le vil espoir d'une revanche, l'attente de l'occasion propice. Et tel quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il était vraiment bien laid à voir.

Son dégoût s'accentua; elle contemplait Simonin, en tête-à-tête amical avec Du Marty. Un air d'admirable loyauté illuminait les traits animés du cousin. Sans doute il offrait au sportsman de s'entremettre pour un achat délicat, quelque pouliche à grandes espérances... car ses capacités, son savoir-faire touchaient à tout. Du Marty, séduit, l'écoutait avec un sourire. Mais l'oncle l'appelait d'un signe pour le présenter à un vieux sénateur congestionné... «Nous en recauserons,» sembla-t-il dire avec un geste bon enfant... S'il avait su! pensa Hélène. Mais au front imperturbable, aux courbettes empressées de Simonin, comment deviner que le même homme, quelques mois plus tôt, l'avait traîtreusement vendu pour un billet de banque?

Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable écumeur sifflait une coupe de champagne, et constatant une fois de plus que la marque était bonne, il s'en faisait reverser négligemment par un maître d'hôtel. Ne sachant jamais quel dîner il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque fois que la bonne aubaine d'un lunch semblable se présentait, d'y faire largement honneur. Et devant la façon recueillie dont il humait la mousse légère, Hélène invinciblement pensa à la maigre tartine de pain rassis que Denise avait emportée dans son sac. Elle la revit, à cette minute où Simonin paradait et se rassasiait, courbée sur les pages d'un registre, épluchant les colonnes noires de chiffres, s'usant à la peine, perdant chaque jour un peu plus de grâce et de fraîcheur, tout cela pour que son mari trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert mis.

Alors, dans cette cohue où sous le masque des compliments et des fadaises se pressaient, se cachaient tant de passions en jeu, où elle ne distinguait que des visages tendus par la cupidité, l'ambition, l'envie, tout le bas élan de la nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait un air vicié; elle ne put supporter davantage à ce moment cette atmosphère spéciale de fausseté, d'entente complice que développent invariablement le coudoiement et le choc des égoïsmes, lorsqu'ils sont aux prises dans la mêlée sociale.

A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres sur qui elle eût pu se reposer; pas un à qui confier ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une solitude affreuse lui serra le coeur. Elle descendit dans les jardins, traversa le sous-bois de sapins et de chênes. Les volets clos du pavillon inhabité la frappèrent comme une ironie; Germaine avait repris au château sa chambre de jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un des appartements d'amis. Sa détresse intime était si grande qu'elle avait une envie absurde de pleurer, une de ces envies irrésistibles que souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden au détour d'une allée lui fut un soulagement. Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles ou indifférents. Elle eut plaisir à contempler ses yeux francs, son air cordial; car depuis quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. Près d'elle, il se laissait aller à présent à causer en camarade, très réservé d'ailleurs sur sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur ses projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute il ressentait la même bonne surprise, il s'avança d'un air de confiance joyeuse.

--Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On ne vous a pas vu depuis ce matin.

Il s'excusa sur une migraine prise à l'église. La chaleur, les parfums... Il avait toujours eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas le monde.

--Je comprends ça, dit Hélène.

--Je me suis défilé après les compliments d'usage. Votre cousine était charmante pourtant, dans sa robe blanche...

Sceptique, elle sourit:

--Vous êtes comme ce vieux général italien qui répondait aux reproches de ses amis: «De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la vérité, si je ne vous ai pas dit toute la vérité.»

Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait Mme Yvonne trop jeune.

--Une façon délicate d'insinuer que son mari est trop vieux? reprit Hélène.

Arden la regarda bien en face.

--Franchement, vous qui connaissez votre cousine, comment expliquez-vous un mariage pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait de prendre un tel Céladon?

Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre raison qu'une idée préconçue chez Yvonne de n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre à toutes ses fantaisies. Craignant de trouver un maître, elle s'était assurée d'un esclave. Calcul bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul trop fréquent aujourd'hui où le mariage n'est le plus souvent qu'une affaire... Elle secoua la tête, avouant de la sorte que si elle pouvait à la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait pas trouver d'excuse. Arden par délicatesse n'insistait pas; mais elle vit bien qu'il la comprenait; ils firent quelques pas en silence, leurs pensées se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait comme elle et l'union disproportionnée d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la réconciliation officielle de Germaine, ainsi que dans la souriante acceptation de tous.

Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse de la berge où des employés de Ruggieri dressaient les différentes pièces du feu d'artifice. Les squelettes géométriques découpaient leurs lignes hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le dessin du bouquet figurait une locomotive à roues de soleils tournants, symbolisant sans doute le progrès; de la cheminée devait jaillir une gerbe de flammes, où dans une apothéose de feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes: «Vive la mariée!»

De Moranges le peuple de l'usine prendrait ainsi sa part des réjouissances, s'émerveillerait à la féerie multicolore. Marcel Dugast avait d'ailleurs voulu que la fête fût partagée par une partie de son personnel. Un banquet de quatre-vingts couverts devait réunir à six heures dans la cour du château les contremaîtres et les plus vieux et les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. Des gratifications avaient été distribuées à tous les autres, et, de même que pour le mariage de Germaine, une forte somme versée à la caisse des secours. Il estimait que de pareils exemples étaient salutaires, servaient les intérêts de la Morale publique autant que les siens propres.

Comme Hélène et Arden allaient regagner les pelouses, ils virent entrer, par la grande grille dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il sautait de son cabriolet, jetait les guides au petit paysan qui lui servait de groom, et d'un pas leste il se hâtait vers le château, en homme pressé de rattraper le temps perdu.

--D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? jeta Hélène, au moment où ils se rejoignaient.

Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la fin de la messe, deux ivrognes d'Hautneuil s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. Il avait dû panser à l'un une balafre horrible du front, à l'autre une coupure béante au poignet. Il mourait de faim... «Quels sauvages!...» Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que la noce ne se limitait pas à la Neuville, vidait Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les cabarets étaient pleins, les rues bondées de filles et de pochards, on eût dit la fête du pays... Il s'excusait, pressait le pas vers le lunch.

Hélène seule,--Arden retrouvant un ami venait de la quitter,--songeait à cet envers sinistre de la comédie qui depuis le matin se jouait sous ses yeux, au noir, au lamentable drame de toutes ces misères ruées au vice... Les charités officielles auraient beau faire; ni les banquets, ni les dons d'argent, célébrés ensuite à grand orchestre par les journaux, n'allégeraient en rien les incurables souffrances de tant d'êtres voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans l'alcool, dans les pires dégradations continuaient à se corrompre tant de forces qui auraient pu, qui auraient dû être mieux employées. Part faite des tares héréditaires, restaient-ils entièrement coupables, ces malheureux harcelés par leur vie si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli? Est-ce qu'une telle question resterait toujours insoluble?

Le départ du nouveau ménage pour l'Italie,--Florence, Rome, Naples,--celui de Du Marty pour Spa,--ils avaient jugé de bon goût ce petit déplacement,--n'étaient pas faits pour y remédier sensiblement.

IV

_Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._

Samedi, 29 octobre.

«Chère tante,

«Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de rien!... Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. Comme White-House doit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne... J'en suis comme étourdie, un peu lasse.

«La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence; ils partaient pour Rome. De ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe: les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!

«Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du fleuve... Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment... Le brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier; sa mère et monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui; une petite maison proprette... Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe n'est plus là pour en jouir.

«De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des terrains: silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie générale et de _Struggle for life_, je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.

«Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue... J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan,--me voilà une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les vendanges sont déplorables,--lorsque le jardinier accourt effaré... Deux dames me demandaient... Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé; la Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes. Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu. Nous les avons gardés à dîner; je vous jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses bonnes dont elle change tous les huit jours... «La race des vrais domestiques se perd!...» Elle ne leur demande pas autre chose que de se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter, coudre--le tout pour vingt-cinq francs par mois!... «Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits...» Voyez un peu cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des labeurs individuels et des souffrances anonymes.

«Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M. Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois petites lueurs.

«Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection. Écrivez vite.

«Votre HÉLÈNE.»

Ce matin là, un des premiers jours de novembre,--il avait gelé blanc, et le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières feuilles et la pâleur de l'air,--Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée des fusains, gagnaient la Chesnaye; tante Portier devait avoir reçu des nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute sa vie.

Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre Arden se diriger vers elles.

--M. Dugast est-il là?

Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non. M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure; il ne rentrerait pas avant ce soir.

--Ah! fit l'ingénieur déçu.

--Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance aimable.

--Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une eau excellente.

Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux événement à son retour; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le pas après l'invite muette d'un clin d'oeil vers Hélène. Elle n'aimait pas à laisser sa fille seule avec M. Arden; car, chose curieuse, bien qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur. Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait produire sur sa fille que sur elle-même.