Part 12
Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes, laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche. Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel s'éclaira:
--Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.
Une autre infirmière emportait les registres.
--Causons maintenant.
En mots simples, elle disait l'intérêt triste de son métier, l'absorbante recherche de ce qui soulage et de ce qui console. Elle avait beau toucher à tant de souffrances, elle n'en était pas encore blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait; ils étaient comme une famille qu'elle s'efforçait de défendre, elle eût voulu les arracher tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un pauvre gamin coxalgique s'était éteint doucement; elle en parlait avec des larmes dans les yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la science, à sa foi dans le progrès, elle dominait cette sensibilité, elle en faisait de l'énergie, prête à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de l'invisible ennemie.
Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. Leur amie n'allait pas mieux; elle avait été forcée de demander un congé. Sa pneumonie, l'état aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui faudrait des mois de soleil et de repos,--des mois, insistait Louise, en hochant la tête. Hélène se reprocha de n'être pas retournée chez elle; demain sans faute...
--Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? Dépêchons-nous, avant qu'on ne sonne le déjeuner.
Louise se lavait les mains, retrouvait dans la façon de mettre son chapeau, cambrée devant la glace, cette grâce décidée qui lui était propre; plus de médecin, mais une jeune et gentille femme.
Dans la salle nº 4, au sixième lit, la paralytique, ses mains blanches sur le drap, les regardait venir. Hélène, dans cette atmosphère de silence où planait de la douleur, s'avançait à pas légers, gênée par ces regards de corps étendus, qui, de chaque lit, convergeaient sur elle; elle était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. Une vénération tendre illumina les yeux trop grands de Berthe. Son effroyable anémie, où achevait de se corrompre le sang épuisé d'une famille de serfs, lui faisait un visage diaphane, d'un affinement extraordinaire, sous les beaux cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression lasse et brisée les bonnes nouvelles de Moranges, comme si elle eût dépensé toute sa force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait même pas attention à l'entrée des infirmières portant les grands plateaux du déjeuner, la corbeille de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désoeuvrement de ses compagnes était une minute attendue de distraction, de volupté réconfortante. Elle n'avait jamais faim.
* * * * *
Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait la robe du pastel,--il y avait séance à trois heures,--Hélène dans le salon ne parvenait pas à finir le livre commencé depuis un mois, les _Essais d'Emerson_, ouverts sur ses genoux. Sa pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.
Quels admirables enseignements, ces modestes vies de travail de Louise Guilbert, de Gabrielle Duval; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de la vie, au combat pied à pied contre les forces malfaisantes; l'autre s'usant à faire pénétrer dans les jeunes cervelles la clarté des lettres, le sens et l'amour du beau, à commenter avec son âme la leçon des chefs-d'oeuvre où se perpétue, dans le corps des mots, le génie de la patrie. Leur pauvre amie succombait à la peine; elle payait ainsi les longues années de préparation acharnée, le surmenage des examens constants. Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour la plupart d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait se le dissimuler, la femme, telle qu'elle avait été élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait prête à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment à la lutte pour l'existence, qui se doublait le plus souvent de la lutte contre les hommes. Il faudrait des années de transformation physique et d'amélioration morale.
Et cependant l'heure pressait, chaque jour accroissait le nombre de celles qui ne se mariaient pas. En France, dans la classe bourgeoise, la question de la dot entachait, viciait presque tous les mariages. Même désintéressé, ce qui était rare, l'homme le plus souvent hésitait, retardait, effrayé par les charges que les conditions économiques, l'amour du confort, la diffusion du luxe à bon marché faisaient de plus en plus lourdes. Il redoutait de partager ses maigres ressources avec une compagne chez qui l'éducation avait développé des goûts plus dispendieux peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, les promiscuités qui dégradent, les difficultés et les contraintes dont la loi entourait le mariage, le rendaient moins fréquent encore; on s'acheminait vers l'union libre.
Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de la femme, sa fonction, comme disait Minna, est d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le mariage la base éternelle de la famille et de la société; il fallait seulement vivifier cette grande institution qui était en train de s'étioler, lui rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur insuffler une âme plus haute, des conceptions plus humaines, plus larges; qu'au lieu de rester pour eux une association de convenances et d'intérêt, le mariage devînt vraiment ce qu'il y a de plus noble au monde, l'union de deux libres volontés pour la vie et la mort, pour la création surtout du nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes fructifierait! Aux pauvres, tenter de rendre leur sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre; qu'ils pussent trouver dans le mariage rendu plus facile la possibilité de vivre et le respect d'eux-mêmes! Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé une conscience plus élevée de leurs devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes grandes les portes du divorce, afin que le mariage ne pût jamais être l'impasse boueuse, mais la grand'route où l'on marche à deux, en vertu du contrat joyeusement consenti, comme de loyaux compagnons, non comme des forçats rivés à la chaîne.--Et cela, bien entendu, dans l'intérêt vital des enfants, car Hélène avait trop vu ce qu'ils souffraient, dans des ménages en discorde. Mieux vaut le remède brutal que la plaie gangrenée.
En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes, quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales! Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie, les sensibleries amères d'une Sophie Groetz, les programmes spéciaux d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.
Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme, que ce ne fût pas par une imitation servile; qu'elle restât femme avant tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler, par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle.
Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait; elle saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette oeuvre de sacrifice et d'abnégation purs; dans ses veines bouillonna l'instinct inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût,--une obscure et noble tâche.
Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un fauteuil.
--Là, tout est bien. Dormoy peut venir.
L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait de sa vieille figure,--Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un portrait ressemblant,--flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des qualités nouvelles; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait encore son estime.
--Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le ciel et la terre.
Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy; il gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de la fortune;--elle le tenait de bonne source.
--Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon de vous regarder bien en face... Un homme comme cela ne doit pas savoir mentir.
La remarque, cette fois, tombait juste: ce qui plaisait précisément à Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté d'allures.
On annonça:
--M. Dormoy.
Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc Thadée, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté avant-hier, au _five o'clock_ du _Figaro_, l'avait rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes à causer sur le trottoir. En un tour de main, il disposait son chevalet, ses crayons, rectifiait la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli de rideau derrière elle; puis, courbé sur son travail, à coups légers, il posait une touche, captait d'un regard la ressemblance, jetait un mot.
Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser à la grave et profonde méditation d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec ses inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait avec éloquence de l'art exquis du pastel, citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses paroles, revoyait des oeuvres qui lui étaient aussi chères que des personnes, les admirables Latour où frémit dans sa grâce légère l'intense vie féminine d'un siècle, qui a été le siècle même de la Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux pour célébrer cette magie du crayon dont la poussière garde une fleur de chair si douce, un si frêle duvet.
Hélène l'écoutait avec intérêt; et lui, devinant la minute favorable, continuait, disant sur son métier de ces choses justes que les plus dénués de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, sont capables de répéter, et qui, d'être seulement formulées, acquièrent, si la voix est convaincue, du relief et de l'élégance.
Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.
V
--Ma place est retenue, conclut André; un bon coin, pour avoir au moins une idée des pays que je traverse. Aujourd'hui et demain, les achats; et après-demain, adieu Paris.
Il regarda sa montre.
--Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont comptés.
Impatient, il jetait un coup d'oeil sur le salon, les murs familiers; visiblement l'idée de quitter tout cela le laissait froid. Hélène le regardait avec une attention profonde, comme étonnée de sentir qu'on pût être du même sang et si différents l'un de l'autre: sur le visage d'André, il semblait que les derniers événements eussent glissé sans altérer en rien le calme, la sèche volonté. Il partait pour sa vie nouvelle, pour ce pays lointain, comme s'il eût pris le train d'Asnières. Il ne se souciait guère de ce qu'il avait semé derrière lui, tant de complications et de chagrins.
--Tu ne regrettes rien? dit-elle.
Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée avec une si coupable légèreté. A son tour d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de dire: «Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je regrette?» Il avait aperçu Germaine un moment hier, boulevard Haussmann; évidemment cette courte entrevue lui avait été désagréable: chez elle un malaise, chez lui l'impression que c'était chose lointaine, oubliée déjà; chez tous deux la surprise un peu pénible de se retrouver, après leur liaison, des camarades, presque des étrangers, n'eût été la longue habitude de parenté, d'affection. Par exemple, il avait appris avec plaisir qu'on ne désespérait pas d'amener Du Marty à un accord des plus honorables pour Germaine. Les avoués, d'une entente commune, s'y efforçaient. Redevenu galant homme à force de conseils et de prières, il consentirait peut-être à assumer tous les torts en laissant prononcer un divorce contre lui. Après cela, André pouvait partir, la conscience tranquille.
--Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront probablement. Germaine va bientôt redevenir libre.
Un court silence, où André devina une interrogation.
--Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle.
--Sans doute, insista Hélène, tu as songé à ce que le devoir te dicte? Tu vas pouvoir réparer le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle amèrement, si par malheur le mari que tu as trompé s'était entêté dans son procès de vengeance, tu eusses été, de par l'absurdité de la loi, le seul homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine, lui rendre la situation que toi-même lui avais enlevée.
André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit malgré son empire sur lui-même.
--Nous avons le temps d'en reparler, fit-il.
Mais à son embarras, à son attitude rêche, Hélène comprit avec tristesse qu'il n'avait jamais songé à une réparation quelconque, tandis qu'à part lui André se disait: «Il faut qu'elle soit folle! A quoi songe-t-elle?... Germaine, une maîtresse charmante,--mais une femme, ma femme, ah! non, par exemple!»
--Décidément, déclara-t-il, impossible de rester davantage. Je viendrai dîner demain.
Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant le pastel de Dormoy:
--Pas mal! murmura-t-il.
Et se tournant, railleur:
--Un de perdu, un de retrouvé.
--Tu es bête, dit Hélène vexée.
Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation d'André était absurde... Et pourtant! Mais un élan de curiosité, un besoin d'explication la poussait, droite, devant son frère. Bien que désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait lui demander cela depuis longtemps... Avait-il su? N'y avait-il pas eu de la complicité dans son silence? Elle tenait à en avoir le coeur net.
--Écoute! quand tu as appris que j'avais chassé M. de Vernières, tu as paru le regretter. Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son abandon plus lâche qu'un crime?
--Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi veux-tu qu'on révèle ces choses-là? Vernières ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu connais là-dessus ma façon de penser:--c'est fâcheux. Après?
D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là malheureusement arrivent. De l'argent eût arrangé tout.
--Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous avec un homme précieux. Mais tu le connais? Pierre Arden...
--Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton.
--Il est de première force. Notre oncle, qui l'a en grande estime, lui a demandé tous les plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la Géorgie et du Caucase, où il a construit un chemin de fer magnifique.
--Je sais.
--Adieu cette fois. Embrasse maman.
* * * * *
Hélène, à deux heures, mandée par un petit bleu, passait à l'_Avenir_. Un bonjour amical à Flénu qui l'introduisait avec empressement. Minna, à la vue d'Hélène, se levait bien vite derrière son bureau encombré de papiers, l'attirait sur le canapé.
--Je suis contente de vous voir.
Elle était dans un de ces mauvais jours où le poids de sa tâche, l'indifférence et la dureté des choses l'accablaient d'une lassitude amère. Ces jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance même, Hélène les reconnaissait rien qu'au teint fané, aux traits plus creusés de son amie... Il est difficile de faire le bien.
--Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours? demanda Minna. On ne vous voit plus.
Hélène répondait:
--Depuis huit jours? Pas grand'chose... Le pastel que Dormoy faisait de sa mère avait été terminé lundi; mardi, elle avait été voir Denise; elle espérait, grâce à l'appui de son oncle très lié avec un directeur de grande compagnie, la faire entrer aux chemins de fer. Et depuis mercredi, elle allait chaque jour prendre des nouvelles de Gabrielle Duval, passer une heure à son chevet.
--Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse sincère dans sa voix émue, Dormoy vous fait la cour, n'est-ce pas?
Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis, avec un malicieux sourire:
--Admettons! Pourquoi?
--Bon, fit Minna rassurée, je puis parler. Figurez-vous que j'ai reçu une lettre de Mme Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant depuis lundi?
--Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites toujours.
--Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa petite enquête. Il sait sans doute que vous y avez mis de l'argent, beaucoup, et que le placement n'est pas des meilleurs. Sous couleur de paysages il a battu le pays, pris des renseignements. Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de la porte de l'hospice d'où il peignait le village et l'église; il était en train de faire parler une sous-maîtresse. Ce n'est pas tout. Elle a également appris du notaire de Fontevrault, à qui elle confie quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy, rencontré au café, l'avait sondé sur la situation financière de la colonie. Je sais de mon côté qu'il a dit à diverses personnes vous trouver charmante. Ne trouvez-vous pas que son admiration jure un peu, ou s'accommode trop, avec tant de sens pratique? Ce galant chevalier, qui déploie d'habitude une si noble insouciance, me semble bien intéressé.
Hélène lui prit les mains.
--Chère Minna, que vous êtes bonne.
Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait ce qu'elle pouvait éprouver d'amour-propre froissé,--car Dormoy, à cette minute incertaine qu'elle traversait, crépuscule douloureux de l'amour d'où l'amour pouvait renaître, lui était apparu presque sympathique. Et devant le teint fané, les traits creusés, une vénération l'attendrissait. Dans la démarche spontanée, la franche confidence, elle sentait une pitié fraternelle qui la touchait aux larmes. Minna, qui avait dû tant souffrir d'amitiés trahies, d'affections mal placées, cherchait à la préserver des mêmes douleurs, à la protéger de son expérience.
--Je ne vous ai pas fait de peine, au moins? Mais voyez-vous, je suis payée pour être méfiante. A mon âge, on doute de bien des choses.
Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement les mains:
--Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes. Voulez-vous m'accompagner?
Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules la masse, sur son bureau, des manuscrits, des épreuves.
--Hélas! non. J'ai ma besogne.
Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une claire et vaste pièce, donnait à Hélène, avec ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la blancheur nue des moulages et les tons vifs des toiles, une sensation reposante de recueillement, d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les cheveux ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse ample, déposait sa palette en s'écriant:
--Comme vous êtes gentille!
--Je vous dérange? dit Hélène, montrant le tableau en train.
--Non, j'avais fini.
L'excitation du travail lui mettait aux joues une flamme rose, elle avait de bons yeux d'un vert lumineux, un grand air de jeunesse et de loyauté. Hélène, penchée sur l'oeuvre où l'éclatante couleur était encore humide, admirait ce faire savant et dégagé, cette sincérité de rendu qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies et de dénigrements. Et comme elle louait d'autres études, Andrée Vergnes disait gaiement:
--Le tour du propriétaire, alors?
Modestement, elle indiquait quelques dessins, une ou deux toiles dont elle n'était pas mécontente. Devant un pastel de vieille femme, d'une vie intense, Hélène soupira:
--Quel malheur que ce ne soit pas vous qui ayez fait le portrait de ma mère!
Elle expliquait: oui, une offre aimable de Dormoy... il était pourtant réussi, son pastel. Mais quelle différence d'un talent purement habile à cet art magistral, dont l'émotion forte et la simplicité faisaient mieux paraître l'artificielle médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la réserve avec laquelle celle-ci, à l'Exposition du peintre, avait jugé son oeuvre.
--Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle.
--Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste débiner les camarades.
Mais devant la contenance d'Hélène qui lui laissait deviner une arrière-pensée, elle obéissait à un brusque besoin de confiance, cédait à la sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour, l'avait attirée.
--Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot: j'ai horreur des muffes. Dormoy a des familiarités qui me déplaisent.
Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène, elle continuait:
--Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain, avec le vieil hippopotame qu'il traîne depuis quinze ans. Ce n'est pas une raison, vous m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le trop-plein de ses tendresses.
Elle riait d'un rire sonore d'enfant:
--Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais du temps de Courbet, et qui faisait en 72 la joie des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça vous choque?
Hélène revoyait la forte dame à chapeau excentrique, si vieille sous son fard, avec ses paupières bouffies et ses cheveux trop roux. Elle répondit gravement:
--Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une personne qu'on aime, je l'admets encore. Mais qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse à une créature inférieure et tarée dont il pourrait être le fils... Pouah!
Andrée Vergnes la regardait avec une amitié admirative:
--Ah! bien, ma pauvre petite!
Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa tendrement:
--Je vois que nous serons amies!