Femmes nouvelles

Part 11

Chapter 113,679 wordsPublic domain

--Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se dissimuler que les torts les plus graves sont, malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant en l'espèce qu'en vertu de ce juste principe qu'en cette matière la femme est toujours plus coupable que l'homme. Telle est non seulement la lettre, mais encore l'esprit de la loi.

Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur, et ce sourire qui avait le don d'irriter son grand-père.

--Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du Marty? C'est une galanterie que le Code réserve à la femme!

M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus cher, dans l'oeuvre sacro-sainte de son père, le grand Onésime, trancha d'un ton sec:

--Le mari peut être frappé d'une amende variant, dit l'article 339, de cent francs à deux mille francs.

--Comment donc! c'est pour rien, fit-elle.

--Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le préjudice ait été durable, et constaté dans la maison conjugale même.

--De mieux en mieux!

--Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions du Code pénal sont, avec une certaine apparence de raison, abandonnées pour celles du Code civil, depuis la nouvelle loi sur le divorce.

--Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un heureux hasard n'ait pas permis de confondre Du Marty, cet individu faisait enfermer votre nièce, grâce à la loi, tout coupable qu'il était lui-même!

Mais avec cette sécheresse obstinée, cette étroitesse de vues qu'entretient, chez quelques magistrats, l'aveugle exercice de la justice, l'ancien procureur général répliquait:

--La loi est la loi. Où irions-nous si nous nous mettions à la discuter, nous, ses inflexibles exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois.

--Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut en se levant Hélène, à l'exaspération contenue de M. Pierron, au grand soulagement de Mme Dugast, à qui de pareilles discussions étaient pénibles, dans son culte invétéré des choses établies.

Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une patience interminable et pleine de difficultés; elle reçut d'un air placide les baisers de sa fille et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain des vieillards, pour qui la digestion est le plus important des problèmes, elle prononça gravement, dans un soupir:

--Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, ce soir...

III

C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit, sous le jour tamisé qui tombait des hautes baies donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une atmosphère surchauffée où le vernis des tableaux se mêlait aux parfums des robes, un brouhaha discret, un va-et-vient de messieurs à belles guêtres et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes. Les visages roses souriaient sous les voilettes claires; froufrous et caquets, flirts et débinages; on s'abordait, on se saluait, comme dans un salon.

Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir de se rencontrer, de potiner dans les coins; cependant l'oeuvre complète de Dormoy couvrait les murs d'un disparate assemblage de cadres trop beaux tout battant d'or neuf et de peintures variées, d'un faire habile et médiocre. Toiles de toutes tailles, où s'accusait la dispersion prétentieuse d'un effort asservi à la mode, d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric barbu, expirant aux pieds de Frédégonde, voisinait avec des artilleurs jouant au bouchon; une énorme vache laitière, dans un pré, semblait hypnotisée par le portrait de Mme la marquise de K... sur fond rouge de tenture blasonnée. Mais un grand tableau surtout faisait sensation: une académie de jeune femme vue de dos, offrant au regard des rondeurs exagérées, d'un rose de fraises écrasées dans de la crème.

Au milieu des groupes se démenait le jeune maître en personne, barbe rutilante sur une cravate prune de Monsieur, Dormoy lui-même, avec sa courtoisie cavalière, sa fausse modestie suant un vaniteux désir de plaire. Il abandonna précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant du secrétaire particulier du ministre de l'instruction publique et des Beaux-Arts, un jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents. Dormoy entourait d'une déférence marquée ce puissant du jour, le guidait soigneusement vers les pièces capitales de son exposition. Dans son désir ardent, son prurit du ruban rouge, il oublia de reconnaître un noble peintre vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois; mais apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en fit immédiatement les honneurs au jeune secrétaire.

Un flot d'arrivants poussait sans relâche la grande porte vitrée, tout ce qu'à force de dîners, de présentations, de visites, Dormoy avait pu racoler de curiosités banales et de camaraderies envieuses. Un chapeau noir et deux chapeaux en tulle blanc garnis d'oeillets apparurent: tante Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame était un peu gênée de sa personne, elle eût préféré ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire de Germaine; mais le sentiment du devoir l'avait emporté: Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait son buste charmant, son corps jeune, dans une toilette de drap glycine. Quant à Germaine, plus jolie que jamais, elle arborait une longue tunique souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés. Sa sérénité était sans égale. On chuchotait à leur passage. Des face-à-main se braquèrent. Une dame au nez impertinent ne put réprimer un: «Quel aplomb!» Germaine affrontait tranquillement cette curiosité, soutenue autant par son inconscience naturelle que par le sentiment qu'il faut avant tout, dans le monde, tenir tête, ne jamais paraître atteint.

Elles allaient droit au portrait d'Yvonne; la jeune fille examinait du coin de l'oeil l'image flatteuse, assise sous les tilleuls de la Chesnaye, dans une pose savante. Elle se retourna d'une pièce; quelqu'un venait de lui murmurer à l'oreille:

--Comme ça pâlit près du modèle!

C'était la voix du petit Schmet, flirt nº 1. Il pérorait un moment, plein d'assurance dans sa barbe frisée; mais son prestige s'évanouissait soudain... Flirt nº 2, le lieutenant de Céry venait de surgir. Il avait, bien que de semaine, déserté Saint-Germain; le pansage se ferait sans lui; et, lissant d'un air galant sa longue moustache, il mettait légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage de son indiscipline. Un troisième personnage, au déplaisir visible des deux premiers, renforçait le groupe: le comte Soulier, flirt nº 3. Il avait encore rajeuni. Ses favoris d'un noir d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies; des sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne disait l'amoureux sur le retour, le vieillard cramponné à la volonté de séduire. Une jalousie inquiète perçait sous son extrême amabilité,--crainte superflue, l'immense fortune du comte lui donnant sur ses deux concurrents une avance considérable. Il y parut à la faveur marquée d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts 1 et 2.

Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il n'eût rien voulu perdre des compliments qui lui étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et, gonflé de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent, cette toile, cette autre, puis cette autre encore. Il passa rapidement devant la «femme vue de dos», par une discrétion dont la tante Portier, choquée à l'étalage de tant d'appas, sut apprécier la délicatesse. Puis, s'excusant, il les lâcha pour aller faire sa cour à un critique en arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre le portrait de la vache laitière et celui de Mme la marquise de K...

A l'autre bout de la salle, Hélène et Mme Dugast, qui venaient d'arriver, commençaient consciencieusement leur examen. Mais, à chaque pas, elles étaient dérangées, abordées par des figures nouvelles. D'abord Mme Morchesne, dont le chapeau rouge balançait tout un champ de pavots. Derrière elle, le doux M. Morchesne saluait avec timidité. Elle déclarait, de sa voix tonnante qui fit retourner quelques personnes:

--C'est mon mari qui m'a traînée de force ici! Je préparais un article pour le journal de notre grande Minna.

Et prise d'un brusque enthousiasme, elle s'écriait:

--Mon Dieu, chère petite, comme vous êtes jolie aujourd'hui!

Cette admiration, Hélène l'avait déjà lue, muette, sur plusieurs visages; et de fait elle était plus que jolie, belle, avec ses cheveux dorés et son teint pur, son regard droit, sa libre et fière démarche. Mme Morchesne tombait en extase devant le geste viril de Frédégonde, bravant l'agonie du pauvre Chilpéric.

--Robert, dit-elle, prenez note: nº 53.

Docile, malgré un mal de tête fou, M. Morchesne griffonna sur son calepin, tandis qu'elle expliquait:

--J'ai promis quelques lignes de compte rendu à M. Dormoy.

Heureusement la marquise Krobanya, escortée d'un poète chevelu et d'un comédien glabre, accaparait la grosse femme. Hélène et sa mère, horripilée, en profitèrent pour fuir. Andrée Vergnes les arrêtait; noble et gracieuse figure, joignant une modestie d'élite à son talent de peintre connu. En quelques remarques fines, en quelques traits justes, elle appréciait l'oeuvre de Dormoy, pas assez au gré de Mme Dugast, que la fraîcheur molle des couleurs et l'éclat des cadres impressionnaient. Andrée Vergnes, qu'une sympathie poussait vers Hélène, l'invita à venir la voir à son atelier.

--Elle a peut-être beaucoup de talent, dit Mme Dugast quand elles l'eurent quittée, mais tu ne m'enlèveras pas de l'idée que le succès de Dormoy la taquine. Regarde toutes ces étiquettes: _Vendu, Vendu, Vendu._

La petite ruse de Dormoy, rehaussant ainsi certaines croûtes invendables d'un semblant d'acquéreurs, excitait justement le rictus de deux jeunes rapins à grand feutre, visiblement agacés par la réussite mondaine et les rentes du camarade.

--Tu vois, reprit Mme Dugast, c'est le propre des vrais talents d'être ainsi jalousés... Oh! l'amour d'enfant!

Elle s'extasiait devant un marmot joufflu, agaçant un chat. Plus loin, des gens du monde, sans doute compétents, stationnaient devant un paysage; ils parlaient haut, laissant tomber des termes techniques: pâte, glacis, rehauts, ponctués de coups de pouce dans le vide. La considération de Mme Dugast s'en accrut d'autant. Elles se heurtaient enfin à la tante Portier et à Germaine.

--Où est donc Dormoy? fut le premier mot de Mme Dugast.

Germaine le montra causant, plein de respect, avec un membre de l'Institut, dont il semblait humer les jugements amicaux. Puis, prenant Hélène sous le bras, elle lui racontait avec animation tous les tracas que lui avait causés sa robe, livrée au dernier moment. Tante Portier pendant ce temps, mettait Mme Dugast au courant: pas de nouvelles de Du Marty, il devait réfléchir. Évidemment il ne pouvait plus avoir l'audace de songer au procès d'adultère, il se rabattrait sans doute sur une instance en divorce, mais, grâce aux bons soins de leur avoué, Germaine tenait toute prête une demande reconventionnelle. Peut-être d'ailleurs cela se passerait-il à l'amiable, sans plaidoiries, sur accord des avocats; elle appelait de tous ces voeux cette solution. Tout d'un coup elle s'inquiéta.

--Qu'est devenue Yvonne?

Elle la découvrait au bout d'une seconde dans une travée conversant familièrement avec le comte Soulier, dont les petits yeux pétillaient.

--Cette enfant me fera mourir, soupira-t-elle.

Mais sa face parut brusquement se pétrifier: elle avait vu la tête de Méduse; Du Marty, hautain et pimpant, venait d'entrer. Le sang de Germaine ne fit qu'un tour; elle serrait en pâlissant le bras d'Hélène qui elle-même s'émut, en reconnaissant, côte à côte avec du Marty, Vernières. Ils paraissaient au mieux, comme s'ils avaient fondu leurs rancunes personnelles dans un même sentiment de bravade et d'hostilité. Les deux groupes s'aperçurent de loin et se dévisagèrent; Du Marty et Vernières tournaient lentement la tête, d'un air dédaigneux. Mme Portier, couvant Germaine du regard, rappelait Yvonne d'un ton bref, et toutes trois se dirigeaient avec dignité vers la sortie, gagnaient la porte.

--Si nous en faisions autant, fit Mme Dugast, mal à l'aise à l'idée d'André, je ne me soucie pas de me casser le nez sur ces messieurs.

Somme toute, elles avaient assez lorgné de tableaux. Hélène s'étonna que la présence de Vernières lui causât si peu de trouble; du dégoût, simplement. Sans se presser,--manifestement d'ailleurs, les deux hommes, perdus parmi les visiteurs, ne souhaitaient pas plus qu'elles une rencontre,--Mme Dugast et Hélène se retiraient, quand Dormoy, empêché jusque-là et qui ne les avait pas quittées de l'oeil, s'élança sur leur trace. L'échec de Vernières, dont il connaissait l'éclat sans en soupçonner la cause, avait ravivé ses espérances. Il ne s'était pas sans regrets effacé depuis six mois devant l'assiduité déclarée de celui-ci; le charme d'Hélène le poursuivait d'un souvenir durable: peu de femmes lui semblaient aussi désirables. L'auréole d'une solide fortune, d'une position brillante n'était pas pour nuire, au contraire, au persistant espoir de ses sentiments. Quand elle était entrée, simple et charmante, dans le rayonnement de sa beauté blonde, il avait senti refleurir en lui des impressions vivaces, il l'avait revue, éblouissante de fraîcheur, sur la berge de la Neuville: elle sautait dans la barque d'un mouvement vif, puis à lentes brassées s'éloignait, ramant dans le soleil matinal, dont les diamants étincelaient aux gouttes des avirons...

Il salua Mme Dugast jusqu'à terre et, lançant à Hélène un regard d'admiration bien senti, se confondit en remerciements:

--Ah! mesdames, que vous êtes aimables d'être venues! Ma journée sans vous n'eût pas été complète. Vous savez quel prix j'attache à votre suffrage.

Il en profita pour leur faire remarquer deux ou trois petites toiles, insinua que le secrétaire particulier du ministre avait apporté les regrets de «son patron» empêché. D'ailleurs tous les critiques dont l'opinion compte étaient venus.

On était devant la porte; il s'inclinait de nouveau, serrait avec une effusion respectueuse les mains de ces dames.

--J'irai, si vous le permettez, vous remercier de nouveau dans quelques jours.

Autre regard à l'adresse d'Hélène qui, dans l'escalier, revoyait encore, amusée, la prestance hardie, la barbe soyeuse du peintre.

--Ce Dormoy est charmant, confessait tout haut Mme Dugast.

Une forte dame, qui montait en sens inverse, leur jeta à ces mots un coup d'oeil venimeux... Ce magnifique chapeau voyant, ce teint bouffi et fardé, ces cheveux roux, où donc Hélène avait-elle déjà rencontré ça?

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--Vous êtes sûre, chère madame! s'écria Mme Dugast en joignant les mains. Ah! quelle horreur!

La dame en visite contempla d'un air assuré le grand salon intime où, dans la douceur du jour mourant, les vieilles soies des meubles, la petite table à thé sous la nappe rouge, les verres luisants, tout donnait une impression de confort et de calme. Puis se tournant vers Hélène et Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle affirma:

--Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante mille francs. Je tiens le renseignement d'une personne bien informée. Aujourd'hui, tout se traite comme cela. Quelle époque!

Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira cette incroyable facilité avec laquelle on accueille, on colporte dans le monde les soupçons les plus injustifiés, les pires calomnies... Après tout, c'était vrai peut-être, tant depuis quelques années l'argent délétère avait corrompu les moeurs.

Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une importance de dinde grasse. Bien vite Denise saisissait cette minute propice, pour conter ses peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion platonique. A force de démarches, elle avait pu se procurer des copies, travail lent et peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène l'aidât à trouver l'emploi modeste, mais sûr, qui lui permettrait de joindre les deux bouts. Son mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver une affaire magnifique, mais il fallait compter avec tant d'aléas; depuis un an une véritable guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou.

«Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs que l'oncle lui avait _prêtés_, en échange de ses derniers services? La pauvre Denise ne devait y avoir vu que du feu.» Elle promit de tout coeur, elle prit en elle-même l'engagement de s'entremettre de son mieux; le temps jusqu'ici lui avait manqué. Denise, remontée, partait à son tour; elle conservait, à force de grâce personnelle, un reste d'élégance dans la dignité pauvre de son petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie, comme Mme Dugast, passant les mains sur ses tempes, disait: «Ouf! j'espère qu'il ne viendra plus personne.»--Alors, je m'en vais? répondait une voix jeune et brève qui les faisait tressaillir toutes deux.

--C'est toi! s'écria Mme Dugast.

André, de son pas vif, était déjà près d'elle; il baisait sa mère au front, effleurait à peine les cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à l'aise que si rien ne se fût jamais passé.

--Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout est convenu, je pars le 15 juin.

Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes.

--Tu es dur, fit-elle. Tu me dis cela brutalement, sans un mot de préparation, de regret. As-tu bien réfléchi?

André haussa légèrement les épaules. «Pauvre maman, songeait Hélène, tu perds ton temps; André ne perd pas le sien, va! Droit au but...» D'ailleurs elle l'approuvait; un départ s'indiquait, à tous les points de vue. Mais que pouvait-il penser, au fond? Vraiment, ne gardait-il pas une gêne intérieure?... Cela, ne fût-ce que par orgueil, jamais il ne le montrerait.

--Au moins, supplia Mme Dugast d'une voix plaintive, tu ne t'en vas pas tout de suite? Je te verrai chaque jour? Reste à dîner!

André promit. Il entamait maintenant une conversation d'affaires, réclamait à sa mère certains papiers; elle lui offrit de venir les chercher lui-même, dans le cabinet de travail.

--Six heures et demie, fit-elle, en regardant la pendule. Je crois qu'on peut lever la séance.

Hélène, demeurée seule, ouvrait la fenêtre; les bruits de la rue entrèrent. Elle s'accoudait à la barre, regardait, songeuse, une petite charrette de fleurs poussée par une vieille marchande. Tout le jardin de la Neuville et les champs de Rosay s'étendirent. Au bout d'un instant, le bruit d'une porte refermée, le sentiment d'une présence la tiraient de sa courte rêverie. Elle se retourna: Dormoy... Et de sa voix mondaine, où il y avait pourtant toujours une sincérité, elle s'exclamait, main tendue:

--C'est vraiment bien aimable à vous d'être venu.

--Je tenais à vous apporter, dit le peintre avec ses inflexions les plus suaves, tous mes remerciements ainsi qu'à madame votre mère pour votre gracieuse visite à mon exposition.

Peu de compliments, ajoutait-il, lui tenaient aussi à coeur que les siens. Il savait tout ce que Mlle Dugast avait d'élévation, de sens critique, de véritable goût... Mais n'aurait-il pas l'honneur de saluer Mme Dugast?

--Ma mère va venir, dit-elle; elle termine une affaire avec André.

Alors Dormoy, profitant de cette heureuse absence, s'embarqua dans de petites histoires spirituelles où des allusions habiles en revenaient toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté d'Hélène. Une ironie atténuait le sens trop direct, nuançait le madrigal d'une teinte de fantaisie; seul, le regard incisif parlait clair et de temps à autre, aux brefs silences, continuait la prière. Hélène l'écoutait sans déplaisir, grâce à son bagout d'artiste, son charme franc de reître chevaleresque, si bien que, lorsque André rentrait avec sa mère,--était-ce la pénétrante douceur du soir tiède, une disposition particulière?--elle sentait, sous les paroles banales de Dormoy, courir une flamme sourde qui distrayait ses soucis, l'étonnait presque.

IV

Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse, aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert, aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée, la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle; le tribunal de Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les gains de «l'Abeille» seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides. Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain, des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche; elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et de dévouement.

Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye: le visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de ses marronniers et le murmure de sa petite rivière; elle suivait la berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy,--pourquoi la sienne plutôt qu'une autre?--lui revint: il ébauchait le portrait d'Yvonne, sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées depuis!... Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent, qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis cette belle invention de portrait,--car il avait eu, pour se rapprocher d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère,--il ne bougeait plus de la maison.

Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du coeur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se joignait peut-être aussi,--elle était très femme,--une inconsciente coquetterie.

Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert, traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes, entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas, et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude.