Part 10
Plus encore peut-être que l'oeuvre apaisante de la nature, elle admirait les soins constants de Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, d'émouvoir, puissance irrésistible de la charité! Ah! si chacun, dans la mesure de ses forces et la limite de son intelligence, se consacrait à cet apostolat, au moins la misère humaine serait soulagée, puisqu'il est impossible de la supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi d'abord! Combien l'exemple d'abnégation que Mme Sassy donnait depuis vingt ans tranchait avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait à des jouissances de fortune et d'orgueil, avec la bassesse et la cruauté d'un Du Marty, d'un de Vernières... Vernières? Elle y pensait maintenant presque avec indifférence. Le mépris avait tué la douleur. Et cependant de tels hommes représentaient une part de l'élite de la classe dirigeante; ils n'en étaient que plus coupables.
Oui, cette oeuvre était réellement belle. A côté du labeur physique, des cours élémentaires achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement progressif. Jamais d'insoumises; de se sentir libres, elles travaillaient mieux; les portes ouvertes par charité ne retenaient personne de force. Depuis la fondation, plus de huit cents jeunes filles ou femmes à qui leur séjour à la colonie avait permis de se constituer un petit trousseau, une réserve d'économies, s'étaient mariées honorablement, avaient pu se refaire une humble mais durable position. Les gages de chaque employée étaient versés tous les mois à leur nom dans une caisse qu'alimentaient encore certains dons. Ainsi elles retrouvaient à leur sortie le fruit de leur travail, sous une forme tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, écrivaient à Mme Sassy, revenaient la voir. Elle citait trois de ses anciennes pensionnaires devenues sous-maîtresses à force de travail et d'honnêteté. Elle recevait de la société des épaves, elle lui rendait des êtres conscients, capables d'une vie nouvelle.
Un matin, ces deux lettres pour Hélène:
White-House, 17 mai.
«_Darling_,
«Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement aussitôt débarquée! Mais impossible de trouver une minute. A peine ai-je le temps de t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie lettre. Te savoir à Rosay me rassure un peu. Je te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy; j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, consolant comme une caresse. Pour moi, avec quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille maison, mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu te doutes si on était heureux de me revoir! Georges, je ne t'en parle même pas, tu connais sa chère affection; mais les petits, Fred et Bertha! Rien d'amusant comme de voir master Willy faire le Parisien, leur débiter mille contes... Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire que je t'aime et que je pense à toi.
«ÉDITH.»
Hélène décachetait la seconde lettre où elle avait reconnu l'écriture de sa mère. Les lignes descendaient, signe de dépression. Les derniers événements avaient porté au comble l'abattement de Mme Dugast. Elle avait eu pendant si longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage des mauvais jours, à soixante ans, c'était dur... Et avec moins d'empressement qu'elle n'en avait mis à parcourir les nouvelles d'Angleterre, Hélène commençait à lire celles de Paris.
18 mai.
«Ma chère fille
«Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure, quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes les actions à rebours.
«Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain monsieur, le voilà parti aux courses de Pau; la surprise était organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari,--et vraiment il y a de quoi!--s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse!
«Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui venait nous apporter des cartes pour son exposition; elle a lieu dans quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux à l'ouverture. Le _Figaro_ en parlait ce matin et vantait son talent. On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et bien distingué, avec ses façons d'artiste.
«Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la première du Vaudeville.
«Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées.
«Ta mère qui t'aime.»
En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à Hélène la situation nette de leurs affaires: elle le devait à la jeune fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune. Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000 francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait cette année deux pour cent.
Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000 francs placés dans l'usine Dugast: produit net, sept pour cent. Elle avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas, c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis, indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent, puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son oeuvre admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle; mais son devoir filial la réclamait.
Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé,--l'exprès du télégraphe, s'avança une dépêche à la main:--«_Hélène Dugast. Rosay, Maine-et-Loire._»
--Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy.
--C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le papier bleu: «_André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite pour joindre remontrances aux miennes._»
II
Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai blafard où les facteurs s'empressaient; les hautes lampes électriques déversaient ce jour factice qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans un tohu-bohu de valises et de sacs où des bouquets de lilas frais cueillis faisaient éclater tout le printemps de la campagne, le flot des voyageurs se ruait vers la sortie, encombrait l'étroite chaussée entre les deux trains. Dans la salle d'attente des bagages, Hélène contre la porte close s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse lenteur des employés. Un monsieur devant elle se retourna brusquement, la coudoya par mégarde. Leurs regards, furieux de la pose prolongée, se rencontraient, hésitaient un moment à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la première s'écria:
--Tiens! monsieur Arden!
Il n'avait pas changé; toujours cette mine un peu sauvage, rentrée en elle-même, ces yeux intelligents et fiers, cette expression railleuse. Évidemment il était plutôt laid, avec son nez camus, sa barbe courte et dure. Mais la physionomie avait un bel air de volonté; le corps trapu, souple dans ses vêtements libres, disait la santé, la force. Il parut surpris, rougit, et, avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les hommes d'action:
--Mademoiselle Dugast?... nous sommes sans doute venus par le même train.
Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut un mot discret et sincère sur le grand chagrin d'Hélène: la mort de son père. Il l'avait apprise en Allemagne, d'où il était revenu depuis un mois. Il parlait de ses travaux en cours lorsque enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les faisait pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait de prendre congé, saluait avec un empressement de timide. «Quel ours! se dit Hélène, amusée, comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller seule... Pas galant!» Et néanmoins, par un sûr instinct de femme, elle devinait que la rencontre n'avait pas été indifférente à Arden.
Elle songeait aussi: «Drôle de chose que la vie! on voyage côte à côte, sans se voir, sans s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis on se quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, mystère. A moins, objecta-t-elle aussitôt, que ce ne soit la chose la plus naturelle du monde.» Cependant elle sentait, sans même se le formuler, qu'elle avait trouvé Pierre Arden plus sympathique ce soir que la première fois.
* * * * *
A la maison, sans s'inquiéter autrement des détails du séjour à Rosay, sa mère qui l'attendait se répandit en récits interminables, en lamentations. Elle avait appris à l'improviste par tante Portier le projet d'André. Tout était machiné depuis quelques jours entre Marcel et lui. Comprenait-on un coup de tête pareil: s'expatrier? Elle se moquait bien des intérêts de l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle! était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine rendait difficile le maintien d'André à la tête des établissements de Moranges? Qu'est-ce que cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en Géorgie? quel besoin d'aller y créer une filature nouvelle? Si encore la passion aveuglait André au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! Alors certes elle eût été la première à souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non, il était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il n'avait également plus rien à redouter de Du Marty; cet individu n'avait pas la moindre envie de se battre... Et dans son égoïsme maternel,--vraiment la situation était assez pénible comme cela,--elle ne voyait que l'éloignement définitif d'André, la rupture d'un des derniers, d'un des plus solides liens qui la rattachassent au passé.
Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, l'écoutait pourtant avec impatience: une fois de plus elle balança entre le désir de parler en toute sincérité et la certitude de ne pas être comprise. L'amour de la vérité l'emporta:
--Voyons, maman, André ne partira pas pour toujours. Avec l'Orient-Express, on va vite. Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le revoir? Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée d'aller fonder au loin une succursale, ce n'est pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des années qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas mieux faire. Impossible de rester à Moranges, c'est une question d'honnêteté, de dignité... Jamais il ne trouvera de plus utile emploi de ses qualités d'organisation, de ténacité! C'est une belle chose, en principe, que de porter au loin l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux de travail et de production.
Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.
--Tu en parles à ton aise! on voit bien que tu n'as jamais aimé ton frère. Tu ne souffriras pas de son absence.
Hélène n'essayait même pas de se disculper, de démontrer à sa mère combien il était naturel que, tout en gardant à leurs parents une affection tendre, les enfants cherchassent à se faire leur vie. Et tandis que Mme Dugast, après un silencieux baiser mêlé de reproche, allait se coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, et, entre les êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables dissonances de l'esprit et du coeur.
Trois jours sans nouvelles d'André, retourné à Moranges. Puis, coup sur coup, dans une même après-midi, visite de Germaine,--c'était la première fois que depuis le scandale elle remontait l'escalier de sa tante,--visite de Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier point par le grand événement du lendemain. Grâce à l'aimable concours de Simonin, toutes les mesures étaient prises, la commission rogatoire signée, le commissaire de police prévenu: on devait, de deux à trois, surprendre «Monsieur Du Marty.» Avec des chuchotements mystérieux, elles mettaient Mme Dugast au fait, la suppliaient de venir boulevard Haussmann avant dîner: on lui raconterait tout... Enfin la nuit s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, qui n'avait pu fermer l'oeil, s'en alla au rendez-vous. Sa curiosité première avait tourné à une sorte de malaise; il y avait dans tout cela quelque chose d'un peu louche, de déplaisant, qui lui causait un trouble. Il était convenu qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez son amie Gabrielle Duval, souffrante depuis une semaine, et dont Louise Guilbert venait de lui écrire l'état assez inquiétant.
A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait à l'entresol. En vain essaya-t-elle de discerner quelque chose sur le visage impassible du grand laquais: il recevait de ses larges mains gantées de blanc le mince parapluie aiguille, ouvrait avec componction la porte du salon. Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent en sursaut avec des visages crispés d'émotion, aussitôt déçus.
--Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.
Mme Dugast s'était trop pressée.
Une attente interminable commença, coupée de suppositions absurdes, de fausses alertes à l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par une robe tailleur de léger drap beige, redressait à chaque minute son buste charmant, dans une immobilité attentive. Puis elle repartait en un babil fiévreux, fouettée par le plaisir de la vengeance, l'étrangeté d'une sensation inconnue. C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis le renversement soudain des rôles. Son inconscience, oublieuse de ses propres torts, s'exaltait dans une indignation dont, par une singulière déviation morale, personne dans la maison, sauf pourtant Mme Dugast, ne semblait percevoir le comique attristant. Les dix-huit ans avertis d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait de la pendule à la fenêtre, les yeux brillants d'une curiosité aiguë; son imagination à demi instruite, directement mêlée depuis quelque temps à tant d'événements au-dessus de son âge, déformait, grossissait. A cette inquiétude ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent à pénétrer le sens encore mystérieux de la vie, se joignait l'éveil précoce de son éducation particulière, toute de primesaut et de liberté, en dépit des belles maximes de la tante Portier.
Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil à oreillettes, s'efforçait avec Mme Dugast de tuer le temps, en échangeant de courts propos de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait le triomphe prochain, souriait à certains détails du constat, dont elle se retraçait l'image avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois les vieilles prudes.
Enfin à six heures, des portes battantes, des pas. Cette fois, c'était bien Marcel Dugast, suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité rayonnante.
--C'est fait, dit l'oncle.
Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient ses beaux principes de morale? Son visage exprimait maintenant la revanche haineuse, le plaisir de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait avec modestie. On faisait cercle, on les pressait de questions.
--Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment des convenances, fais-moi le plaisir de nous laisser seuls une minute.
--Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu bien d'autres!
Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un regard scandalisé.
--Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être juge en cette matière, prononça M. Dugast, avec une autorité prudhommesque.
Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa Yvonne vers la porte, en lui glissant dans un baiser:
--Va, mais va donc! Je te raconterai tout.
--Eh bien? fit tante Portier.
--Nous sortons de chez le commissaire, commença M. Dugast. C'est un homme des plus intelligents. Il a conduit cela avec un tact!--A deux heures et demie, l'agent déniché par Simonin,--il se tourna vers celui-ci,--un oiseau rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir. Pas une minute à perdre, monsieur mon gendre termine d'habitude ses visites à quatre heures moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le commissaire, deux agents dans la seconde voiture. Maudit fiacre! Un cheval qui ne marchait pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour calmer mon inquiétude: «Croyez-en mon expérience, il vaut mieux ne pas arriver trop tôt.» Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec Simonin! Enfin, à quatre heures, notre monde descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air épanoui du commissaire, les figures amusées des deux agents, je me suis dit: «Dieu soit loué, il y a donc une justice! Les honnêtes gens finissent toujours par triompher.»
--Alors, reprit Mme Portier, dans un transport de rancune qui enfiella subitement sa ronde et grasse figure, nous allons lui apprendre à vivre, à ce malotru?
Elle n'avait pas encore digéré les grossières injures, la colère violente de Du Marty, ce fameux soir où elle avait tenté de s'entremettre. M. Dugast se frottait les mains avec vigueur. Cette fois, le geste familier en disait long: «Ah! mon gaillard, il va falloir compter!» Germaine demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans on ne savait quelles réflexions. Elle semblait ne pas comprendre encore l'entière portée du récit de son père. L'espérance et l'excitation des jours précédents, devant le fait réalisé, avaient fait place à une sorte de stupeur. Mme Dugast gardait dans ses voiles de deuil une réprobation compatissante; elle n'eût pas demandé mieux que de savoir les détails; mais déjà tante Portier s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin.
Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme, pleine d'une rosserie détachée, le cousin résuma la scène. Une petite bonne était venue ouvrir. Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait des cris. Au bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie, se verrouillait...--Ils ont mis cinq minutes à ouvrir. Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il paraît que c'était à mourir de rire! un air sournois et furieux, la rage d'être pris au piège... Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par malheur, une superbe paire de bretelles mauves traînait sur un fauteuil. Quant à Mlle Bleuet, elle était charmante, dans une robe japonaise endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit...
--Quelle horreur! s'écria la tante Portier.
--Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette femme, qui d'abord était entrée dans la plus violente colère, criant à l'outrage, violation de domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant Du Marty, que c'était la chose la plus drôle du monde. Elle pouffait à chaque question du commissaire, tandis que notre ami, le visage long d'une aune, les yeux en dessous, répondait par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse.
A ce moment Germaine, suspendue aux paroles de Simonin, n'y put tenir; elle éclata en sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la regardèrent.
--Comment, grosse bête, te voilà vengée; tu as un bon constat, et tu pleures? s'écria M. Dugast.
Mais Mme Portier,--les hommes ne comprennent rien au coeur féminin!--s'élançait, prenait les mains de Germaine... Pauvre petite chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil. Trahie pour une gourgandine!... Germaine convulsivement se levait, un mouchoir aux lèvres. Par une contradiction bien humaine, elle avait moins souffert des idées que de l'acte. Une image l'émouvait plus que des sentiments. Ce qui depuis quelques jours fermentait en elle d'inexplicable jalousie, d'amour-propre blessé, comme aussi de remords obscur, éclatait dans cette brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes. Elle faisait inconsciemment appel à cette raison suprême, dernière ressource de tant de pauvres organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout de souffrance et de pensée. Et refusant les services de tante Portier, elle se sauva, secouant désespérément la tête, sans vouloir rien entendre.
On la plaignait. Il semblait que la faute de Du Marty eût effacé la sienne. On couvrait cette erreur déplorable d'un oubli, presque d'un pardon tacite. A quoi bon les reproches inutiles? Seule, Mme Dugast gardait quelque réserve; elle avait beau se réjouir, l'honnêteté des vieux Pierron protestait en elle. Le bon sens de Marcel Dugast reprenait d'ailleurs bien vite le dessus: c'était une question réglée, les procès-verbaux étant aussi précis que possible. Aux avoués de marcher, maintenant... Hélène, qui venait chercher sa mère, entra, comme Simonin se retirait, tout guilleret de sa bonne journée. On entendit alors brusquement dans la pièce voisine une longue volée d'éclats de rire, et, dans leurs gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes de Germaine et d'Yvonne, sonnaient une si joyeuse insouciance, une telle légèreté, que tous un moment en demeurèrent surpris, un peu gênés.
* * * * *
Le soir même, après dîner, dans le salon raide et glacé des Pierron, Mme Dugast racontait leurs impressions de la journée. Une solennité planait au-dessus de la console et des fauteuils d'acajou, du canapé dur, de la cheminée close par un devant en papier rayé et surmontée d'une sèche pendule mythologique. M. Pierron, un bonnet à la grecque sur ses rares cheveux blancs, debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un air austère et mécontent. A sa petite table, son jeu de patiences étalé devant elle, grand'mère Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour verts, son visage de sourde où les yeux vivaient seuls. Grâce à un écran acoustique qu'elle appliquait contre la mâchoire supérieure de son râtelier, elle essayait, mais en vain, de percevoir quelques bribes de conversation. Alors, d'une voix cassée, elle prononçait de courtes phrases, dénuées vraiment d'actualité, comme:
--Du Marty, charmant garçon!
ou:
--Germaine est bien heureuse.
Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait de sa poche une vieille bonbonnière d'écaille, s'offrait une pastille à la violette et revenait, sereine, à ses patiences.
--Ce qu'il faut espérer maintenant, dit M. Pierron avec netteté, et ce que je vais de toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que les choses en restent là. Germaine est bien coupable. Du Marty ne l'est pas moins. Que gagneraient ces deux malheureux à des procès d'adultère et de divorce aussi odieux que ridicules? Il faut laver son linge sale en famille.
Mme Dugast acquiesçait de tout coeur. Certes, tous les arrangements étaient préférables à ce double scandale.