Félix Poutré: Drame historique en quatre actes

Chapter 4

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FÉLIX--Eh bien, puisque vous dites comme moi, il aura la sauce. Je vous assure, mon cher Béchard, que je suis content de pouvoir vous parler un peu; il y a près de deux mois que je brûle de vous rencontrer seul à seul. Maintenant que vous savez tout prenez garde au moins! car la moindre chose peut me faire découvrir . . .

BÉCHARD--Oh! sois tranquille! (_Camel s'avance entre eux deux en souriant._) Camel!!! . . .

FÉLIX--Malédiction! je me suis trahi!! . . .

CAMEL--Mille amitiés, messieurs; je suis charmé de voir que le la . . . l'indisposition de notre ami Félix n'est pas aussi sérieuse qu'on le disait . . .

BÉCHARD, _à part_--Pauvre Félix, il peut dire que son affaire est faite maintenant . . .

FÉLIX, _au comble de l'exaspération_--Camel! . . . Tu m'as toujours poursuivi comme mon mauvais génie; tu m'as fait jeter dans un cachot, avec des centaines de mes frères dont deux sont déjà morts sur l'échafaud. Demain j'y monterai moi-même et après-demain mon vieux père mourra de chagrin . . . Es-tu content, Camel? Eh bien, en attendant, à nous deux, une fois pour toutes!! (_Il se précipite sur lui._)

CAMEL--Aïe! aïe! Au secours! au meurtre! on m'assassine! Aïe! Aïe!

BÉCHARD--Félix! Félix! Pour l'amour de Dieu, ne le tue pas!

(_Le shérif, le geôlier, et des soldats entrent._)

SCÈNE IV

_Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, SOLDATS_

SHÉRIF--Qu'est-ce que c'est encore? bon Dieu! . . .

GEÔLIER--Allons! allons! . . . il va le tuer, c'est sûr!

BÉCHARD--Félix, mon cher Félix! . . . encore une fois, lâche-le!

FÉLIX, _lâchant Camel_--Tiens, serpent, je t'écharperais bien; mais je ne puis surmonter le dégoût que m'inspire ta sale charogne! Retire-toi de devant mes yeux, chien!

SHÉRIF--Mais il est toujours de plus en plus dangereux.

CAMEL--Shérif, je vous dénonce un infâme mystificateur. Cet homme qui a réussi à se faire passer pour fou, n'est pas plus fou que vous et moi. C'est une supercherie. Il vous en impose à tous! . . .

GEÔLIER--Ah! Ah! Ah! (_riant._) Allons donc! encore un autre qui a la tête détraquée! . . .

SHÉRIF--La preuve de ce que vous dites, Camel!

FÉLIX--La preuve que je ne suis pas fou, c'est que j'ai eu un instant l'envie de purger la terre d'un vaurien de son espèce!

CAMEL--La preuve? . . . C'est qu'il l'a avoué lui-même . . . Je l'ai entendu faire ses confidences à son ami Béchard.

BÉCHARD--Bon! comme si les fous avaient l'habitude d'avouer qu'ils le sont! . . .

FÉLIX, _bas à Béchard_--Merci, Béchard, tu me sauves!

GEÔLIER--Il n'a jamais dit qu'il était fou; bien loin de là, il soutient toujours qu'il est gouverneur du pays.

FÉLIX--Allons, allons, c'est assez de bavardage comme ça. Soldats, vous allez prendre cet homme-là (_montrant Camel_) et vous allez aller le pendre haut et court à la grande vergue de nia frégate qui est dans le port; sinon vous serez fusillés, demain matin, tout ce que vous en êtes!

SHÉRIF, _à Camel_--Vous voyez bien qu'il est fou . . .

CAMEL--Je vous dis qu'il ne l'est pas, moi.

SHÉRIF--Vous êtes dans l'erreur, Camel.

CAMEL--Je vous dis, Shérif, qu'il n'est pas fou; je sais ce que je dis.

SHÉRIF--Eh bien! si vous savez ce que vous dites, nous, nous savons ce que nous faisons. Sortons. Geôlier, reconduisez les prisonniers à la prison (_Il sort avec Camel._)

CAMEL, _à part et sortant_--Bête que je suis! . . . (_Montrant le poing à Félix._) Ah! je te repincerai, va! . . .

FÉLIX, _à part_--Du courage! . . . je l'ai parée belle!

GEÔLIER, _à Félix_--Monsieur le gouverneur, il paraît que vos gens de là-haut ne se conduisent pas bien, et l'on vient demander votre secours pour rétablir l'ordre.

FÉLIX--J'y vais de suite. Ah! n'oubliez pas de dire à mon cocher de mettre mes deux chevaux blancs à mon carrosse et de faire préparer soixante et quinze paires de raquettes pour mes gens. Je pars pour l'Angleterre ce soir: la reine me fait mander. (_Ils sortent._)

(_Le décor change et représente l'intérieur de la prison; les prisonniers sont au fond._)

SCÈNE V

_TOINON, les Prisonniers_

TOINON--Y a un bon bout d'temps que not'fou est parti . . . C'est toujours un moment de tranquillité . . . En v'la-t-y une idée de devenir fou, comme ça, tout d'un coup! . . . et fou! . . . C'est pas pour rire . . . Y nous cassera queuque membre dans l'corps à queuque bon moment Tout ça, ça me fait ennuyer de chez nous, gros! C'est embêtant d'mourir pour la patrie, comme y disent . . . j'aimerais autant avoir jamais touché au sabre de mon grand-père . . . là . . . vrai! . . . Epi on en a peut-être pas assez d'être enfermés comme des malfaiteurs, nourris au pain sec, et pendus les uns après les autres, sans se faire meurtrir à coups de pied et à coups de poing par le fou! Moi, surtout, j'suis d'une constitution comme ça j'sais pas . . . mais . . . j'ai la peau si délicate que le moindre coup d'pied me fait mal . . . Epi, à la longue, c'est ça que ça vient désagréable . . . Sans compter qu'on dirait qu'il le fait exprès, quand il a queuque horison à distribuer, c'est toujours à moi qu'il s'adresse . . . Ah! j'veux ben mourir pour la Patrie c'te fois-citte, mais pour jamais me mêler de patriotisme, j'pense pas, minoux! . . . C'est des vilains jeux, ça! (_On ouvre._) Bon, v'la not'fou! . . . Ah! j'savais ben que ça ne serait pas pour longtemps.

(_Le geôlier amène Félix et Béchard, et sort._)

SCÈNE VI

_Les Précédents, FÉLIX, BÉCHARD_

FÉLIX--Comment, vous autres! il parait que vous en faites des vôtres, pendant mon absence! vous savez pourtant bien que je n'ai pas l'habitude de vous manquer (_À Béchard._) Ah! tenez, mon lieutenant, je n'ai jamais eu tant de trouble qu'avec ces individus-là. Si cela continue, je vais être obligé de les mettre tous en prison.

TOINON--Ben! Y manquait p'us que ça!

FÉLIX--Approche, toi, polisson, je vais commencer par toi!

TOINON--Bon! . . . encore moi! . . . j'vous demande pardon, monsieur le fou! . . .

FÉLIX--Monsieur le fou! . . .

TOINON--Eh! . . . eh! . . . monsieur . . . monsieur l'gouverneur. C'est ça que je voulais dire.

FÉLIX--Tourne-toi que je te donne un coup de pied.

TOINON--Ah! mon Dieu . . . grâce, monsieur l'fou . . . aïe! . . . monsieur l'gouverneur! je l'dirai p'us; j'vous le promets, je l'dirai p'us.

FÉLIX--Tiens, ça te montrera à faire ton farceur!

(_Il lui enfonce son chapeau jusqu'aux épaules._)

TOINON--Ouf! . . . ouf! . . . ouf! . . . Ste Anne du Nord, c'est-il possible d'avoir tant de tribulations! . . . Mon chapeau neuf! . . . j'vais en avoir une mine pour aller voir les filles à c't'heure!

FÉLIX--C'est comme Ça que je vais vous dompter, moi! Je ne peux pas quitter la maison sans que vous meniez le diable à quatre. Je finirai par être obligé de vous pendre! . . .

TOINON--Bon! encore une invention! . . . Comme si y avait pas assez d'Anglais pour ça!

FÉLIX--Tandis que si vous vous étiez bien comportés, je vous aurais tous menés en Angleterre avec moi, ce soir, pour voir la reine, ma femme. Elle étrenne une robe neuve, ce soir, cette pauvre petite chatte! . . . Tiens, qui a encore mis le poêle de travers? A-t-on juré de faire brûler la maison? . . . Allons, je vais encore être obligé de le plomber . . . Où est mon plomb? (_Il cherche dans sa poche._) Bon, le voici! (_Il se met à plomber le poêle en fredonnant quelque couplet populaire._)

BÉCHARD--Félix, mais tu vois bien qu'il est à plomb.

FÉLIX--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous autres! Quels sont les imbéciles qui peuvent placer un poêle de cette manière? Voyons! (_Il place des morceaux de bois sous les pattes du poêle._)

BÉCHARD--Arrête-toi donc! tu vois bien qu'il est à plomb. Tu vas le renverser, et nous allons être encore enfumés.

FÉLIX, _continuant toujours le même jeu_--Au diable, vous autres! . . . Quels sont les imbéciles qui peuvent placer un poêle de cette manière? . . .

TOINON--Ah! Ste Anne du Nord! Y va tomber. De ce coup-là, nous allons tous rôtir . . . Ah ben, j'aime encore mieux être pendu . . . Mon Dieu, mon Dieu, y a-t-y du monde marchanceux! . . .

(_Le docteur et le geôlier entrent._)

SCÈNE VII

_Les Précédents, le DOCTEUR, le GEÔLIER_

BÉCHARD--Vite, geôlier, le voilà qui plombe encore le poêle. . .

GEÔLIER--Ah! par exemple! . . . Laissez-moi faire, monsieur le gouverneur, je vais vous aider. (_Il ôte les morceaux de bois de dessous les pattes du poêle._) Tenez, comment le trouvez-vous comme ça?

FÉLIX--Très bien, très bien! vous voyez comme il est droit maintenant. Si l'on avait toujours eu la bonne idée de le placer comme ça, on ne m'aurait pas donné tant de peine.

DOCTEUR, _à Béchard_--C'est lui prendre la médecine c'est moi donne hier soir?

BÉCHARD--Oui, je la lui ai donnée moi-même.

DOCTEUR--Bien, bien, très bien! very well! . . . C'est faire quelque chose?

BÉCHARD--Rien du tout.

DOCTEUR--Rien di tiout!!! . . .

BÉCHARD--Non.

DOCTEUR--C'est lui pire qu'un cheval! . . . Bien, bien, très bien, very well; c'est donnera une plous bonne, bye and bye! (_Il va pour tâter le pouls à Félix qui lui saisit la main et lui fait craquer les os._)

FÉLIX--Comment vous portez-vous, monsieur _l'English?_

DOCTEUR, _essayant de retirer sa main_--Hi! Hi! Hi! . . .

FÉLIX, _lui retenant toujours la main_--Vos petits mangeurs de plum-pudding sont tous en bonne santé?

DOCTEUR--Aïe! aïe! . . .

TOINON--Bon, bon! c'est au tour de _l'English_, au moins!

FÉLIX--Tandis que je vous ai, vous allez dîner avec moi!

DOCTEUR--Oh! oh! by God! . . . let me go . . . c'est faire mal . . . Oh! oh! damned fool! . . . cré fou! . . .

FÉLIX--Moi fou! ah! tu dis que je suis fou! Eh bien, attends un peu, mon vieux pendard! Je vais te montrer, moi, ce que c'est qu'un fou . . . (_Il terrasse le docteur et veut l'étrangler._)

DOCTEUR--Oh! help! help! . . . murder! . . . for God's sake, take me away! . . .

TOINON--Ah! . . . bien, bien, très bien! very well! very well! . . .

BÉCHARD--Félix, Félix! pour l'amour de Dieu ne l'étouffe pas! (_Félix lâche le docteur._)

TOINON--Laissez-le donc faire, vous autres; c'est un _English_ d'abord. Y sont pas si pressés à venir quand c'est moi qui reçois les coups! . . . N'importe il en a toujours mangé une bonne . . .

BÉCHARD, _au Docteur_--Mon Dieu, j'ai cru qu'il allait vous étrangler! Est-ce qu'il vous a fait mal?

DOCTEUR--Comment mal! c'est toué presque! . . . C'est moi jamais voir de chose pareille before.

BÉCHARD--Ah! vous pouvez vous consoler: vous n'êtes pas le premier à qui la chose arrive, allez! Quand ses accès le prennent, il peut écharper dix hommes! Vous êtes bien heureux d'en être quitte à si bon marché.

DOCTEUR--Why did you not tell me . . . Eh . . . pourquoi c'est vous pas dire c'est tomber d'un mal?

TOINON--Ah ben, c'est tomber deux fois par jour . . . Docteur, c'est vous pas connaître queuque bolbisses pour les coups de poing?

DOCTEUR--Oh! the devil! I wish I was rid of those damned Canadians! (_Il sort et tous les prisonniers éclatent de rire et applaudissent._)

SCÈNE VIII

_Les Précédents, excepté le DOCTEUR_

GEÔLIER, _à Béchard_--Quel diable de fou! Il a une furieuse chance tout de même, car il est sérieusement question de le renvoyer. Il a failli tuer le Juge et le Shérif, et l'on ne demande pas mieux que de s'en débarrasser. Quant à moi, lorsque j'arrive, j'ai toujours peur de trouver quelqu'un de mort. Il faut absolument que ce pauvre jeune homme-là sorte d'ici. D'ailleurs, l'aventure du Docteur ne manquera pas de faire du bruit et peut-être. . . . Allons, il est tranquille, je vous laisse; il faut que j'aille porter la ration aux autres prisonniers. (_Il va pour sortir et revient._) Voici le shérif; bonne nouvelle, je crois.

(_Le shérif entre, suivi de quelques soldats._)

SCÈNE IX

_Les Précédents, Le SHÉRIF, SOLDATS_

SHÉRIF--Félix Poutré, nous avons obtenu votre pardon du Gouverneur Général. Voici votre mise en liberté, signée par Sir John Colborne. Vous pouvez quitter la prison et retourner dans votre famille. Geôlier, mettez cet homme en liberté!

TOINON--Qu'est-ce que ça veut dire tout ce tripotage-là?

FÉLIX, _à part_--De la prudence, mon Dieu! (_Haut._) Qu'est-ce que vous me chantez là, vous, avec votre John Borgne? avec votre gouverneur? C'est moi qui suis gouverneur, et vous avez besoin de prendre garde à vous! . . .

SHÉRIF--Ce sont vos lettres de grâce qu'on vous apporte . . . Vous pouvez vous en aller . . .

FÉLIX--Moi, m'en aller! Quitter le service de la reine, sans qu'elle en soit prévenue! . . . Pour qui me prenez-vous? Tenez, vous pouvez passer votre chemin, entendez-vous?

SHÉRIF--Allons donc, serons-nous obligés de vous forcer?

FÉLIX--Me forcer! . . . Vous auriez tous les canons de la citadelle de Québec, que vous ne me forceriez pas! Je suis ici au service de la reine, et j'y resterai. Ainsi passez votre chemin et mêlez-vous de vos affaires! . . .

SHÉRIF--Allons, il est inutile de parlementer plus longtemps. Soldats, faites sortir cet homme! . . .

FÉLIX, _frappant et bousculant les soldats_--Tenez, mes drôles, attrapez ceci en passant! . . . (_Les soldats se sauvent._) C'est comme ça que je vais vous arranger! (_À part._) Encore une petite râclée aux habits rouges, toujours! . . .

SHÉRIF--Voilà le comble, par exemple! Impossible de le faire sortir . . .

GEÔLIER--Laissez-moi faire! Je crois avoir trouvé le moyen, moi. (_À Félix._) Voudriez-vous prendre un petit verre avec nous, monsieur le gouverneur?

FÉLIX--Hein! . . .

GEÔLIER--Venez donc prendre un petit coup à la santé de la reine.

FÉLIX--Hum!!!

GEÔLIER--Une petite goutte sans cérémonie.

FÉLIX--Hum! . . . ça ne se refuse pas . . . Mon lieutenant, veillez à ce que tout se passe bien pendant mon absence. (_Il sort._)

SCÈNE X

_Les Précédents, excepté FÉLIX_

TOINON--C'est ça, ces années icitte, les fous ont plus de chance que les fins! . . .

GEÔLIER, _referme la porte aussitôt que Félix est sorti, tout en restant lui-même dans la prison, puis il se met au guichet_--Ah! tu peux t'en aller, va, pauvre fou; nous en avons eu assez de toi!

SHÉRIF--Dieu merci, nous en voilà débarrassés! . . . Allons, geôlier, conduisez-nous, nous allons visiter les autres prisonniers. (_Le shérif, le geôlier et les soldats sortent par le côté opposé._)

SCÈNE XI

_Les précédents, excepté le SHÉRIF, le GEÔLIER et les SOLDATS_

TOINON, _se mettant au guichet_--Faut toujours ben que je voie queu bord qui va prendre! Voyons . . . Ah! Ste Anne du Nord! le v'la qui tape sue la sentinette! . . . (_Il rit._) Hein! hein! . . . ho! ho! . . . bon! bon! (_Il rit._) v'la la sentinette sus l'dos. (_Il rit._) C'est au tour des habits rouges à ce qui paraît! . . . Bon! . . . le v'là qui lui ôte son fusil, épi qui se promène avec . . . Ah! Ste Anne du Nord, en v'là une grosse gagne . . . Oh! . . . les baïonnettes! . . . brrr . . . je regarde p'us! je regarde p'us!

BÉCHARD--Allons! quelque plaisanterie encore? (_Il va pour regarder._)

TOINON, _l'arrêtant_--Ah! regardez pas! regardez pas! (_Il retourne se mettre au guichet et se met à rire à gorge déployée._)

BÉCHARD--Qu'y a-t-il donc?

TOINON, _riant_--C'est-y-fou! . . . C'est-y-fou! . . .

BÉCHARD--Quoi donc?

TOINON, _riant_--Il ôte . . . il les ôte . . . il les a ôtées . . . C'est-y fou! . . . C'est-y fou!

BÉCHARD--Mais qu'y a-t-il donc, imbécile?

TOINON, _toujours riant à s'en tenir les côtes_--Il les a ôtées, épi il les a mises sur son dos! . . .

BÉCHARD--Quoi?

TOINON--Ses bottes! . . . et puis il est parti nu-pieds sur la neige. . . . Ste Anne du Nord, j'plains ses pauv'es orteils! . . .

BÉCHARD--Il est parti! . . .

TOINON--Oui, épi, j'sais ben à qui c'qui ça fait point d'peine.

BÉCHARD--Pauvre garçon, que le ciel le conduise! . . .

TOINON--Ben, j'peux dire que j'en ai mangé des rinces!

_Le décor change et représente l'intérieur de la demeure du père Poutré._

SCÈNE XII

_POUTRÉ, seul_

POUTRÉ, _entrant_--Point de nouvelles! Encore un voyage inutile! . . . Point de nouvelles! . . . Oh! j'en mourrai, sans doute . . . Mon pauvre Félix, le dernier de mes enfants! . . . le seul espoir de mes vieux jours, traîné sur la potence comme un meurtrier, et cela pour avoir trop aimé son pays! . . . Oh! mon Dieu, vous ne le permettrez pas; que je meure plutôt, mais sauvez mon fils! pauvre enfant dont la crainte du supplice a égaré la raison. Je n'ai seulement pas eu la consolation de l'embrasser une dernière fois; il m'a repoussé avec des malédictions . . . Il n'a pas reconnu son vieux père . . . Voilà donc la récompense de soixante et dix années de travail et de probité! . . . Oh! les traîtres! . . . les tyrans! venez contempler votre ouvrage! . . . venez vous repaître de mes souffrances! . . . Venez jouir du désespoir d'un pauvre vieillard à qui l'on a arraché sa dernière consolation! . . . Vous êtes avides des larmes de l'opprimé; eh bien, on pleure ici, et c'est un vieillard aux cheveux blancs qui pleure . . . Venez tous, le spectacle est digne de vous! . . .

SCÈNE XIII

_POUTRÉ, CAMEL_

CAMEL, _entrant_--Eh bien, père Poutré, avez-vous appris la nouvelle?

POUTRÉ--Arrière, traître! . . . ou plutôt approche! Tu n'es pas satisfait, je suppose . . . Eh bien, mets le comble à toutes les infamies, lâche. Tu as conduit le fils à l'échafaud; il n'ira pas seul; arrête le père aussi! Achève ton ouvrage! . . . je hais les despotes dont tu t'es fait le vil valet, entends-tu? je les hais! je les insulte, et je leur cracherais à la figure s'ils étaient ici présents. Toi, tu es trop lâche!

CAMEL--Allons donc, père Poutré, vous m'en voulez donc toujours? Je n'ai pourtant fait que mon devoir. Mon intention n'a jamais été de vous faire de la peine. Je sais bien que vous m'avez rendu service plus d'une fois, et pour vous prouver que je ne suis pas ingrat, je viens vous apporter des nouvelles de Montréal.

POUTRÉ--Qu'as-tu encore à m'apprendre, renégat? La condamnation de Félix, sans doute? . . .

CAMEL--Oh! non, pas tout à fait; mais il y a dix de ses compagnons qui viennent d'être condamnés à mort. Le notaire De Lorimier est du nombre.

POUTRÉ--Et l'on ne parle pas de Félix? On m'avait dit . . .

CAMEL--Attendez donc? Ils ne peuvent pas en pendre vingt-cinq à la fois . . .

POUTRÉ--Le pauvre enfant! . . .

SCÈNE XIV

_Les Précédents, FÉLIX_

FÉLIX, _entrant_--Mon père!

POUTRÉ--Félix!!!

CAMEL--Lui!

(_Félix et son père tombent dans les bras l'un de l'autre._)

POUTRÉ--Libre! . . . libre! . . . libre! . . . Merci mon Dieu!

FÉLIX, _se tournant vers Camel_--Comment, c'est encore toi, misérable! Tu vas vouloir m'arrêter encore, sans doute; mais je me fiche pas mai de toi maintenant, va! Tiens, lis! (_Il lui montre un papier._)

CAMEL--Sa lettre de grâce! . . .

POUTRÉ--Son pardon!

FÉLIX--Oui!

CAMEL--Ah bien! mon cher Félix, j'en suis heureux; j'espère que tu ne m'en veux pas . . . Le devoir, vois-tu, le devoir! . . .

FÉLIX--Comment, tu as l'effronterie? . . . (_Deux policemen entrent._)

SCÈNE XV

_Les Précédents, deux POLICEMEN_

CAMEL--La police! . . . Je suis sauvé . . . Policemen, arrêtez cet homme, c'est un échappé de la prison; il a une lettre de grâce obtenue sous de faux prétextes: je le prouverai; arrêtez-le!

UN POLICEMAN--Le nommé Joseph Camel est-il ici?

CAMEL--C'est moi.

UN POLICEMAN--Eh bien, je vous arrête comme faussaire; voici mon _warrant_.

CAMEL--Malédiction! . . . (_Les policemen l'entraînent._)

FÉLIX--Bon! misérable! . . . C'est à ton tour . . .

POUTRÉ--Dieu est juste! . . . (_Camel et les policemen sortent._) Enfin, c'est donc bien toi, mon cher Félix; on m'avait dit que tu étais condamné à mort . . .

FÉLIX--Ah bien oui, on n'a seulement pas fait mon procès. J'ai fait le fou: c'est très peu héroïque, mais c'est cela qui m'a sauvé . . .

POUTRÉ--Comment, tu n'a pas été fou?

FÉLIX--Pas plus qu'aujourd'hui, et j'ai à vous demander pardon pour la manière dont je vous ai traité vous-même. C'était pour sauver ma tête et pour vous épargner des pleurs.

POUTRÉ--Ah! mon cher Félix, ne parlons pas de cela. (_Béchard entre._)

SCÈNE XVI

_Les Précédents, BÉCHARD_

BÉCHARD--Sauvé, moi aussi!!!

(_Ensemble:_) FÉLIX--BÉCHARD! POUTRÉ--BÉCHARD!

(_Ils s'embrassent._)

BÉCHARD--Point de preuves contre moi, Voilà tout!

POUTRÉ--Mes enfants, remercions la Providence qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en elle.

FÉLIX--Oui, père, remercions la Providence qui a veillé sur nous, et prions pour ces pauvres victimes qui, moins heureuses, ont expié sur l'échafaud le crime d'avoir trop aimé leur pays. Ils sont morts en braves patriotes et en héros chrétiens; puisse leur mort devenir une source féconde de patriotisme, et la terre qui a bu leur sang porter les plus beaux fruits pour l'avenir du Canada! . . .

(_Le rideau tombe._)

FIN