Félix Poutré: Drame historique en quatre actes

Chapter 3

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BÉCHARD--Monsieur le Shérif, c'est une lâcheté que vous venez de commettre. Est-ce parce que nous sommes dans les fers que vous vous croyez le droit de nous insulter? Si pour un misérable emploi, vous avez renoncé à votre beau titre de canadien-français; si pour quelques vils écus vous vous êtes fait le valet des bourreaux de vos compatriotes, au moins n'essayez pas de faire rejaillir sur nous la boue que vous avez au front. Regardez ces honnêtes citoyens. . . . ils mourront peut-être demain, mais l'avenir les vengera, et tôt ou tard, vous aussi, vous recevrez ce que vous méritez. En attendant, si vous n'avez pas eu le courage de les imiter dans leur dévouement, respectez au moins leur infortune! Chargez-nous de fers, abreuvez-nous d'outrages, faites-nous souffrir tous les mauvais traitements, faites tomber nos têtes sur l'échafaud. . . . oui, prenez notre vie, nous vous laisserons faire. Mais si vous attentez à notre honneur, halte-là! Allez dire à ceux qui vous envoient que les traîtres sont dans leurs rangs, et non parmi ceux qui donnent leur sang pour leur pays. Pour ma part, tant que la corde du bourreau ne m'aura pas privé du dernier souffle, il me restera toujours assez de coeur pour crier: Mort aux tyrans et vive la liberté!

LES PRISONNIERS--Vive la liberté!

BÉCHARD--Des traîtres parmi nous! Des traîtres parmi nous! Des traîtres parmi des patriotes, jamais!

LES PRISONNIERS--Non, non, jamais!

TOINON--Ben, j'pense pas! . . .

LES PRISONNIERS, _chantant avec enthousiasme:_ Mourir pour la patrie (bis), C'est le sort le plus beau, Le plus digne d'envie. (bis)

SCÈNE VIII

_Les Précédents, FÉLIX, SOLDATS, GEÔLIER_

(_On entend des cris et des piétinements dans le corridor, et les soldats entrent portant Félix dans leurs bras. Tous les prisonniers se précipitent au-devant de lui._)

LES PRISONNIERS--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il?

SHÉRIF--Une attaque d'apoplexie? . . .

(_On pose Félix sur un siège; il est en proie à de violentes convulsions._)

GEÔLIER--Il est tombé de tout son long en poussant des cris effrayants. Je n'ai jamais tant eu peur de ma vie. Avez-vous entendu le bruit?

BÉCHARD--Le pauvre garçon! je ne savais pas qu'il tombât du haut mal. C'est dommage, car ce n'est pas un homme ordinaire.

TOINON--Non, pour le sûr, c'est un homme qu'a d'la tête, gros! quoiqu'y soit un peu facile à offusquer . . .

SHÉRIF--Mais il faut pourtant lui donner des secours. . . . Qu'on fasse venir immédiatement le médecin de la prison. Geôlier, allez chercher le docteur Arnoldi. (_Le geôlier sort._)

TOINON--Pourquoi faire le docteur? puisqu'on va tous être pendus.

BÉCHARD--Allons au plus pressé . . . de l'eau! (_Il lui jette de l'eau sur la figure._) Éloignez-vous, vous autres; donnez-lui de l'air. (_Il lui arrose la figure et Félix revient à lui par degrés. Tout à coup il se lève et se promène majestueusement._)

FÉLIX, _d'une voix terrible_--Mettez-vous à genoux, voilà le gouverneur! (_Personne ne bouge._)

TOINON--Bon, y va-t-y nous faire faire la procession, à c't'heure?

FÉLIX--Mettez-vous à genoux, vous dis-je! (_Comme personne ne bouge, il se précipite sur tous ceux qu'il peut atteindre, et les assomme à coups de poing. Le shérif, le geôlier et les soldats s'échappent comme ils peuvent et se sauvent._)

BÉCHARD--Diable! mais il est furieux; il a le délire; il va certainement en tuer quelqu'un!

FÉLIX--Ah! mes vauriens, je vais vous montrer, moi, à écouter le commandement. (_Il recommence le même jeu; saisit Toinon, le terrasse et veut l'étrangler._)

TOINON--Aïe! Aïe! . . . ah! Ste Anne du Nord! aïe! . . . mon capitaine! . . . Ne me faites pas de mal. J'sus-t-un honnête homme . . . j'prierai le bon Dieu pour vous . . . aïe! aïe! au secours! . . . au meurtre! . . . (_On se précipite à son secours; Félix se laisse d'abord conduire, puis tout à coup en étend deux ou trois par terre, et lutte en désespéré._)

FÉLIX--Ah! mes drôles! . . . Ah! mes coquins! . . . Ah! mes vauriens! . . . (_Tous se sauvent._) Bon! essayez maintenant à regimber! . . . Vous allez voir à qui vous avez affaire! Je vous avertis que j'ai reçu des leçons de Sa Majesté la Reine, qui n'a pas son pareil pour la boxe . . . Il faut que les affaires changent . . . je ne suis pas gouverneur pour rien, et je vais vous montrer comment un officier du gouvernement sait se faire respecter . . . D'abord vous allez faire l'exercice . . . prenez vos fusils, ho! . . . Allez-vous obéir? nom d'un million de biscaïens! . . .

LES PRISONNIERS, _entre eux_--Mais il est donc devenu fou?

FÉLIX--Ah! vous ne voulez pas obéir, hein? . . .

TOINON--Oui, oui, moi, je veux obéir . . . (_À part._) Ste Anne du Nord, qu'est-ce qu'on va devenir? . . .

(_Le geôlier entre._)

SCÈNE IX

_Les Précédents, le GEÔLIER_

FÉLIX--Au voleur! au voleur! (_Il se jette sur le geôlier et le terrasse._)

GEÔLIER--Aïe! aïe! . . .

TOINON--Bon, son affaire est pas dorée, à lui non plus!

(_On va au secours du geôlier._)

BÉCHARD--Il a failli le tuer!

GEÔLIER--Mais c'est qu'il est furieux, il faut l'attacher!

TOINON--Oui, l'attacher . . . Essayez-y, vous . . . Il est fort comme deux paires de boeufs . . . C'est dommage qu'y soit pas v'nu fou plus vite; c'est lui qui vous aurait tortillé ça, les Anglais.

GEÔLIER--Est-ce qu'il aurait le _delirium tremens?_

TOINON--C'est nous autres qu'j'avons _l'dillaume trop mince_ pour lui!

BÉCHARD--Ce sont les suites de son attaque d'épilepsie; il vaut mieux le calmer par la douceur.

GEÔLIER--Maudit fou! j'ai cru être à ma dernière heure. On ne peut pas garder un pareil animal ici. Il faut qu'on nous en débarrasse, ou bien je ne veux plus être geôlier.

TOINON--Epi moi, j'veux plus être prisonnier.

FÉLIX--Pas tant de bavardage, vous autres! Vous allez mettre ce voleur-là à la porte! Entendez-vous, tonnerre d'un nom! Faut-il que je vous torde le cou?

TOINON--Ste-Anne du Nord! il va recommencer . . .

BÉCHARD--Pour l'amour de Dieu, geôlier, allez-vous-en, car si ses fureurs le reprennent, il finira par assommer quelqu'un.

(_Le Geôlier sort._)

SCÈNE X

_Les Précédents, excepté le GEÔLIER_

FÉLIX--Bon, c'est cela. C'est comme cela qu'il faut les recevoir les voleurs. La reine va vous donner une médaille à tous quand je lui aurai raconté cela. Allons, criez tous avec moi, là: Vive la Reine d'Angleterre! . . . (_Personne ne dit rien._) Bon, c'est ça! bravo! bravissimo! . . . Dites donc, qu'est devenu le foin du gouvernement? tonnerre! je ne suis pas gouverneur pour rien, moi, il faut que j'en aie ma part. En attendant, je vais le vendre à l'encan . . . Approchez tous. (_Il monte sur un siège._) Nous allons mettre à l'enchère les cinq cent mille meules de foin qui vont arriver ce matin dans le port. Ah! c'est ça qu'est du foin, par exemple! du foin qui n'est pas de paille! . . . du vrai foin! du foin en peinture! . . .

(_Toutes ces extravagances et celles qui suivent sont interrompues à chaque instant par le rire des prisonniers parmi lesquels Toinon se distingue par ses éclats._)

BÉCHARD--Mais c'est-il tout de bon qu'il serait devenu fou!

TOINON--C'te d'mande! . . . que j'dois en avoir encore une côte de cassée en queuque part . . .

FÉLIX--Silence, vous autres! Si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous mets tous à la porte et je fais mon encan tout seul. (_À Béchard._) Ah! tandis que j'y pense, mon bedeau, fais-moi chauffer une _tassée_ d'eau sur le poêle. Il faudra que je dise ma messe tout à l'heure. (_À deux autres prisonniers._) Vous autres, vous serez mes acolytes; je vous donnerai cent piastres par jour . . . Ah! vous n'avez pas affaire à un gredin, allez; l'argent du gouvernement, on n'y regarde pas . . . Et puis après la messe, comme j'aime que mes employés aient du plaisir, je vous mènerai tous à la chasse à la baleine et à la pêche à l'ours! . . .

TOINON--A la pêche à l'ours! . . . Il appelle ça du plaisir.

FÉLIX--Mais avant de dire la messe, il faut que je publie les bans! Écoutez bien. Il y a promesse de mariage entre Félix Poutré, fils majeur d'Ignace Poutré et de Charlotte Descarreau, de cette paroisse, d'une part, et . . . la Reine d'Angleterre, d'autre part . . . Ceux qui connaissent quelque empêchement à ce mariage, qu'ils y viennent s'ils veulent se faire assommer! . . . on recommande à vos prières Louis-Joseph Papineau, le docteur Chénier, le docteur Côte, le docteur Nelson, le docteur . . . Arnoldi, et tous les docteurs . . . et toute la canaille de cette paroisse. Mes frères, j'ai une grande nouvelle à vous apprendre. J'ai été choisi par le Tout-Puissant pour accomplir de grandes choses. Il m'a envoyé pour faire la guerre au diable. Je me suis battu avec lui, et je l'ai tué . . . et je vous tuerai tous aussi, vous autres, si vous ne prenez pas garde à vous! . . . C'est le bonheur que je vous souhaite de tout mon coeur, ainsi soit-il! (_À Béchard._) As-tu fait chauffer l'eau pour la messe mon bedeau?

BÉCHARD--Oui.

FÉLIX--Bien, à l'asperges! (_Il trempe son mouchoir dans l'eau bouillante et en jette sur les prisonniers qui se sauvent en criant._)

LES PRISONNIERS--Aïe! aïe! . . . Damné fou! il nous ébouillante! . . .

TOINON, _assis dans un coin opposé_--Ah! ah! ah! comme ils se sauvent! Ous'que vous allez donc vous autres? . . . Ça fait-il du bien, hein! . . . Chacun son tour. Il faut que tout le monde y passe!

SCÈNE XI

_Les Précédents le GEÔLIER_

GEÔLIER, _entrant_--Comment est-il maintenant?

BÉCHARD--Il est toujours fou, mais fou furieux! Il nous ébouillante et menace de nous assommer. Le docteur va-t-il venir?

GEÔLIER--Nous l'avons fait prévenir. Il doit arriver bientôt.

FÉLIX, _au geôlier_--Ah! . . . Comment vous portez-vous, illustre champion des phalanges éternelles, sublime habitant des townships célestes? Vous venez sans doute de la part du Très-Haut me féliciter de la victoire insigne que je viens de remporter sur l'ennemi de sa toute-puissance? Approchez, regardez et contemplez! (_Il montre Toinon assis dans un coin._) Le voilà ce monstre détrôné, cet archange déchu, Satan enfin!

TOINON--Bon, en v'là un autre à c't'heure!

FÉLIX--Je l'ai terassé; je l'ai foudroyé, je l'ai pulvérisé! et maintenant il est là, comme un gladiateur vaincu, mordant la poussière de l'arène rougie de son sang! . . .

TOINON--Pour ça, c'est vrai, j'en peux pus!

GEÔLIER--Il n'y a pas moyen de garder ce pauvre garçon-là ici si sa folie continue. J'en parlerai au shérif. En attendant, tâchez de ne pas l'irriter; il peut devenir dangereux avec la force qu'il a; j'en sais quelque chose. Du reste, le médecin doit être ici dans un instant. Nous verrons ce qu'il en dira. (_On ouvre._) Tiens, le voici!

SCÈNE XII

_Les Précédents, le DOCTEUR, le SHÉRIF_

FÉLIX, _à part_--Ciel! le docteur! Je suis perdu . . . mais c'est égal, du courage! je n'ai rien à perdre et tout à gagner.

LE DOCTEUR--What is it? Qu'est-ce que c'est? (_À part._) I'll be glad when I get rid of all those damned Canadians! (_Haut._) Qu'est-ce que c'est?

LE SHÉRIF, _montrant Félix_--Voici l'individu; il est tombé tout à l'heure d'une attaque d'épilepsie, je crois.

LE DOCTEUR--Bien, bien, très bien! very well . . . et puis?

BÉCHARD--Et puis, comme nous lui lavions la figure avec de l'eau froide, il s'est relevé furieux, et depuis il a toujours continué à extravaguer comme un fou.

TOINON--Et puis à bourasser tout le monde . . .

LE DOCTEUR--Bien, très bien, very well!

TOINON--Bien, bien, very well! j't'en souhaite autant, à toi, maudit brin d'avoine!

DOCTEUR, _tâtant le pouls de Félix_--Bien, bien, very well! Mange-t-il bien?

TOINON--Ouais, du pain sec, comme les autres.

DOCTEUR--Bien, bien, very well!

TOINON, _à part_--Oui, bien, bien, very well! . . . j'sais pas si y trouverait ça bien, lui, s'il n'avait rien que ça à manger!

DOCTEUR--What do you say? Quoi c'est vous dire?

TOINON--C'est moi dire . . . c'est moi dire . . . qu'y mangerait encore bien mieux du poulet rôti s'il en avait, et nous autres étout.

DOCTEUR--Oh! don't bother me, you damned rascal! Geôlier, c'est vous aller chercher un seau d'eau froide; c'est va donner les douches. (_Au shérif._) C'est donnera les douches, vous savez, and we'll see. (_Le geôlier sort._)

SHÉRIF--Pensez-vous que sa folie soit d'une nature dangereuse?

DOCTEUR--Oh! non . . . no, no, not dangerous, pas dangereuse.

TOINON--Non, non, _pas dangereuse!_ . . . hardi, quand on s'ra tous morts, il y aura pas d'danger! Docteur . . . hum! hum! C'est vous pas connaître quelque remède pour les coups de poing. (_Le docteur fait un geste de dépit et tout le monde rit._)

GEÔLIER, _entrant_--Un vieillard demande à voir le prisonnier Félix Poutré; sa passe est en règle.

SHÉRIF--Serait-il à propos de le faire entrer, docteur?

DOCTEUR--Oh! yes, yes!

SHÉRIF--Faites entrer.

(_Le Geôlier fait entrer le père Poutré qui se jette dans les bras de son fils._)

SCÈNE XIII

_Les Précédents, POUTRÉ_

POUTRÉ--Félix! . . . Mon fils!

FÉLIX, _se levant et regardant son père d'un oeil égaré_--Oui, en effet, il me semble que nous nous sommes déjà vus . . . n'est-ce pas, vieillard? . . .

POUTRÉ--Mon pauvre Félix! . . .

FÉLIX, _éclatant de rire_--Ah! Ah! Ah! . . . Que vois-je? mais c'est indigne! . . . mais c'est infâme! Vous! C'est vous qui avez assassiné Henri IV! . . . C'est vous qui avez décapité Marie Stuart! . . . Vous avez souri en contemplant cette belle tête ensanglantée . . .

POUTRÉ--Félix!

FÉLIX--Messieurs, cet homme qui est là devant vous, cet homme au regard fauve . . . c'est un lâche . . . un assassin . . . un bourreau . . .

POUTRÉ--Arrête, Félix! . . .

FÉLIX--Cet homme, je le crucifie! (_Il retombe sur son siège._)

POUTRÉ--Il ne manquait plus à mes cheveux blancs que cette dernière épreuve . . . Mon Dieu, mon fils est fou!

(_Le rideau tombe._)

Acte IV

_La scène représente une salle d'audience. Les avocat sont assis autour d'une table avec le shérif. Un juge préside._

SCÈNE I

_Le SHÉRIF, le JUGE, AVOCATS_

LE JUGE--A-t-on fait venir le nommé Félix Poutré?

LE SHÉRIF--Il va être ici dans un instant.

LE JUGE--Bien, nous allons tâcher de lui faire subir un interrogatoire quelconque. Peut-être que, dans sa folie, il pourra faire quelques déclarations qui pourront nous être d'une grande utilité. Il est toujours sous le coup d'une aliénation mentale, m'a-t-on dit. Il est heureux, celui-là, car on peut dire que sa sentence était déjà écrite.

SHÉRIF--Votre Honneur me permettra de lui faire observer que voilà déjà plus de deux mois que le pauvre jeune homme a perdu la raison. Les soins du médecin de la prison ont été inutiles; son état va toujours empirant et menace de devenir dangereux et pour lui et pour les autres prisonniers qui sont à chaque instant exposés à toutes sortes de mauvais traitements de sa part. Deux fois par jour, il a des attaques d'épilepsie et se débat dans les convulsions les plus épouvantables. Et quand ses crises sont passées, il se rue sur ses compagnons et assomme tous ceux qu'il peut atteindre. Six hommes ne lui pèsent guère au bout des bras. Il casse les vitres de la prison; renverse l'eau des prisonniers, jette leurs vêtements au feu, et assomme les tourne-clefs, tellement qu'il n'y a plus que le geôlier en chef qui puisse mettre le pied dans cette chambre. Il n'y a que quelques jours encore, il a failli mettre le feu à la prison; il s'était mis dans la tête que le poêle n'était pas de niveau, qu'il fallait le plomber. Après avoir mis cinq ou six quartiers de bois sous les pattes du poêle, il le plomba et le replomba si bien que le poêle finit par tomber par terre avec le tuyau, et que le feu était déjà pris au plancher quand on parvint à l'éteindre. On voit sans peine qu'une folie comme celle-là peut avoir les conséquences les plus dangereuses, et mon avis serait de renvoyer le pauvre garçon dans sa famille. Peut-être que son retour sous le toit paternel lui fera recouvrer la raison que la crainte de l'échafaud lui aura sans doute fait perdre.

LE JUGE--C'est bien, j'en parlerai aux autorités, et nous verrons.

LE SHÉRIF--Je l'ai fait venir avec un certain Béchard, prisonnier comme lui, et qui est le seul qui semble avoir conservé quelque empire sur son esprit. Il n'y a que lui qui ait pu l'engager à sortir de sa prison.

LE GEÔLIER, _entrant_--Voici les prisonniers.

LE JUGE--Faites-les entrer!

(_Le Geôlier fait entrer Félix et Béchard._)

SCÈNE II

_Les Précédents, FÉLIX, BÉCHARD, le GEÔLIER_

LE SHÉRIF--Félix Poutré, approchez et répondez aux questions qu'on va vous faire.

FÉLIX--Oui, oui! Mais j'ai à vous dire d'abord que vous allez commencer par laisser toutes ces places-là vides! Vous n'avez pas d'affaires ici du tout. J'ai une armée de dix mille hommes qui va arriver ici tout à l'heure: il n'y a pas de sièges de reste.

LE SHÉRIF, _au juge_--Votre Honneur voit qu'il n'y a pas moyen de tirer une parole de bon sens d'une cervelle comme celle-là.

LE JUGE--Félix Poutré, vous êtes ici devant un tribunal; vous devez savoir que nous avons le pouvoir de vous traiter comme bon nous semblera. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de répondre de suite aux questions qu'on va vous poser. Premièrement dites-nous . . .

FÉLIX--Premièrement . . . je vais vous dire . . . que vous êtes tous une bande de fainéants avec vos grandes robes noires et vos fichus blancs! Vous des juges! vous êtes des voleurs. Il y a longtemps que vous volez l'argent du gouvernement à ne rien faire . . . Maintenant que je suis gouverneur, il faut que ces bêtises-là finissent, entendez-vous? . . . Je ne sais pas ce qui me retient de vous chasser tout de suite. Je n'ai pas été placé à la tête du pays pour rien; vous avez besoin de filer droit, je vous en avertis . . . C'est tout ce que j'ai à vous dire.

LE JUGE--Allons, allons, Félix Poutré, si vous continuez à insulter la cour, je vais être obligé . . .

FÉLIX--Tenez, je vois bien que vous ne connaissez pas ce qui vous pend au bout du nez . . . je vous dis une fois pour toutes que je suis gouverneur, que si vous ne vous gouvernez pas droit, je pourrais bien vous gouverner de la bonne manière, moi!

LE JUGE--Silence! Encore une fois, Félix Poutré . . .

FÉLIX--Ah! vous voulez raisonner! Attendez un peu, ça va être fait dans la minute, je vais vous payer d'abord, et vous chasser tout de suite. Des fainéants, des bons à rien, des gredins, des chenapans, des voleurs, des polissons comme vous autres, je n'en veux plus! Vous allez tous faire vos paquets et décamper sans tambour ni trompette . . . Ah! vous voulez regimber, hein! je vais tirer vos comptes.

(_Il prend un volume et veut écrire dedans._)

SHÉRIF--Allons donc! il va gâter ce volume-là. (_Il le lui ôte._)

FÉLIX--Ah! mais vous voulez donc vous rebeller pour tout de bon! . . . Eh bien! nous allons avoir du plaisir . . . (_Il frappe le shérif._) Tiens, toi attrape celui-ci d'abord! . . . (_Il culbute les avocats._) A votre tour, vous autres! . . . (_Au juge_) Et toi, ma grande épinette, espère un peu! (_Il culbute le juge, renverse tout, tables, chaises, et jette tout dans les coulisses. Tout le monde se saute, excepté Béchard._) Hourra pour moi! Vive le gouverneur! . . . Qu'il en vienne encore des robes noires et des fichus blancs! Ah ça! bien du plaisir, les messieurs aux gros livres! Des compliments à chez vous . . . (_Il regarde de tous côtés, puis s'adresse à Béchard._) Mon cher Béchard, nous sommes biens seuls enfin! (_Il lui serre la main._) Eh bien, dites-moi, trouvez-vous que je sache bien faire le fou?

BÉCHARD--Comment! . . . tu n'es pas fou? . . .

FÉLIX--Pas plus fou que lorsque je suis entré en prison. Mais parlez moins haut, vous allez me trahir! . . .

BÉCHARD--Ah! mais franchement, là, est-il possible que tu aies véritablement ta raison?

FÉLIX--Mais vous m'avez donc cru fou pour tout de bon?

BÉCHARD--Eh! bon Dieu! fou à lier, plus fou que tous les fous ensemble. Je n'ai rien vu de pareil.

FÉLIX--Comment trouvez-vous que je les fais danser?

BÉCHARD--Mais c'est pourtant vrai qu'il a sa raison . . . Ah! pour ça, par exemple, tu ne fais pas semblant! il y a plusieurs prisonniers qui t'ont souvent donné au diable. Le geôlier m'a dit qu'on ne pourrait te garder plus longtemps. Mais tiens, tiens, c'est inutile je ne puis pas croire que tu ne sois pas fou!

FÉLIX--Mais je vous avais dit que je le serais . . .

(_Camel paraît au fond de la scène._)

SCÈNE III

_FÉLIX, BÉCHARD, CAMEL_

BÉCHARD--Je le sais bien, mon Dieu! mais comment s'imaginer qu'un homme dans son bon sens puisse faire de pareilles extravagances. Quand je t'ai vu si fou, vrai comme je m'appelle Béchard, j'ai cru que le bon Dieu t'avait puni d'une pareille pensée et t'avait réellement privé de la raison. J'aurais mis la main dans le feu pour jurer de ta folie! Quoi! vrai, là, tu n'es pas fou?

FÉLIX--Et non; tout ce que je fais, je le combine; tout ce que je dis je l'arrange dans ma tête . . .

CAMEL, _à part_--Tout ça c'est bon à savoir! . . .

FÉLIX--Ah! je tape dur, hein!

BÉCHARD--Sapristi! tu les assommes! C'est ça qui m'a tant fait croire à ta folie; l'idée d'abîmer tout le monde comme ça. C'est que tu ne ménages pas plus tes amis que les autres.

FÉLIX--Excepté vous, Béchard. (_Il lui serre la main._)

BÉCHARD--Tiens, et dire que cela ne m'a pas frappé . . .

CAMEL, _à part_--Vieille bête!

BÉCHARD--J'ai cru que comme nous étions grands amis, tu me connaissais mieux que les autres, voilà tout! Mais, dis-moi, comment diable fais-tu pour ne pas rire? Moi je ne riais pas parce que cela me faisait trop de peine; mais toi, quand tu les vois te regarder tout effarés, quand ils se sauvent, comme des moutons poursuivis par un loup . . .

FÉLIX--Ah! bien c'est là le plus difficile. Mais quand j'ai trop envie de rire, je suis votre conseil, je me demande si je rirais bien si je me voyais la corde au cou et le bonnet blanc sur la tête! Une fois cette idée-là dans mon esprit, l'envie de rire s'en va complètement. Comme ça, vous trouvez que je fais bien le fou . . .

BÉCHARD--Comme si tu n'avais jamais fait autre chose de ta vie . . .

CAMEL, _à part_--Pas tout à fait assez bien encore . . .

BÉCHARD--Mais tu es d'une audace . . . t'attaquer au shérif . . . au juge! . . .

FÉLIX--C'est ce qui me sauve, vous comprenez.

BÉCHARD--Il faut avouer que ce n'est pas ce qui leur donnera envie de te garder plus longtemps.

FÉLIX--Il y a cependant quelque chose qui m'inquiète . . .

CAMEL, _à part_--Oui, hein! On dirait qu'il a des pressentiments.

FÉLIX--C'est ce damné de docteur; le vieux coquin a l'air de me regarder comme s'il se doutait de quelque chose. Il ne finit plus de me tâter le pouls et de me regarder dans les yeux. S'il revient, il faut que je lui serve un plat de ma façon. Croyez-vous que le bonhomme puisse me deviner en me tâtant le pouls?

BÉCHARD--Je ne crois pas: il a l'air trop bête pour cela.

FÉLIX--Il me regarde drôlement tout de même, le vieux pince-maille.

BÉCHARD--Ah, bah! si tu continues comme tu as toujours fait, tu es sauvé! . . .

CAMEL, _à part_--Nous allons voir ça! . . .

FÉLIX--Je n'ai rien voulu lui faire, parce que je craignais toujours qu'il ne s'aperçut de quelque chose. Après tout, un médecin doit connaître un peu ça . . . un peu mieux que les autres, toujours! Vous rappelez-vous la médecine qu'il m'a donnée hier soir?

BÉCHARD--Eh bien?

FÉLIX--Devinez ce que j'en fait.

BÉCHARD--Tu ne l'a pas prise?

FÉLIX--Non, je l'ai vidée dans mes bottes.

BÉCHARD--Quelle idée!

FÉLIX--Il m'aurait empoisonné, vous comprenez bien. Enfin, s'il revient, je vais lui donner une sauce, le bonhomme! Il ne doit pas en être plus exempt que mes amis. Tâchez d'être là, et quand vous viendrez à son secours, j'arrêterai, mais pas avant! Jusque là, je le secoue comme une vieille mitaine. Mince et long comme il est, il ne doit pas faire grande résistance.

BÉCHARD--C'est bon, secoue-le un peu; ça ne lui fera que du bien. Il a le verbe pas mal haut le vieil _English_; il ne manque jamais l'occasion de nous traiter de _damned Canadians_. Etouffe-le un peu. Ça lui montrera à vivre.