Félix Poutré: Drame historique en quatre actes

Chapter 2

Chapter 23,762 wordsPublic domain

POUTRÉ--Et maintenant qu'allez-vous faire, Félix? Les troupes anglaises qui sont à quelques milles du village . . .

FÉLIX--Que voulez-vous que nous fassions contre cinq mille hommes de troupes régulières avec quatre cents mauvais fusils? Ah! si nous en avions une fois des fusils! de vrais fusils de soldat! . . . Mais à quoi sert? Tout est fini, c'est bien clair! . . . Séparons-nous, mes pauvres amis, et que chacun prenne son côté! Malheur à qui sera pris! . . .

BÉCHARD--Tu as raison, Félix; tout est fini pour cette fois. L'heure de la délivrance n'est pas encore sonnée. Séparons-nous. Adieu! adieu, mes braves amis.

(_Les patriotes serrent la main de Félix et sortent._)

FÉLIX--Adieu, braves compagnons! Puisse la trahison ne pas avoir de suites plus funestes! . . .

TOINON, _à part_--Et puis dire que j'ai pas pu tant seulement en déplanter la moquié d'un! . . .

SCÈNE VI

_POUTRÉ, FÉLIX, TOINON_

FÉLIX--Allons, c'est donc fini . . . Oh! les traîtres! . . . (_Il contemple son fusil et l'embrasse._) Adieu, mon fidèle mousquet, voilà la deuxième fois que tu combats pour la patrie, puisses-tu, dans des jours meilleurs, être encore le défenseur de la bonne cause! (_Il suspend son fusil au mur et s'assied tristement._)

TOINON--Mon capitaine . . . sans vous interboliser . . . (_Silence._) Sus vot' respect, mon capitaine.

FÉLIX--Que me veux-tu?

TOINON--C'est que, mon capitaine . . .

FÉLIX--Au diable avec ton capitaine, qu'est-ce que me veux?

TOINON, _à part_--Ste Anne du Nord! comme il suspèque . . . (_Haut._) C'est que j'aurais comme manière d'une petite commission . . .

FÉLIX--Qu'est-ce que c'est?

TOINON--Ben, c'est un grand monsieur . . . C'est ben . . . queuque général, j'crois ben . . . qui m'a dit comme ça: Connais-tu Félix Poutré?--Le p'tit Félisque au père Poutré, que j'dis, ben j'penserais . . .--Tu vas aller le trouver, qui me dit.--Ça y est, que j'dis . . . je vous ai t'y dit qu'y en avait deux générals? . . .

FÉLIX--Vas-tu achever une fois? et ta commission?

TOINON--Ben v'là; tu diras à monsieur Félisque, qui me dit, que Camel . . .

FÉLIX--Hein?

TOINON--Que Camel est par icitte, épi qui faut que vous mettiez la main dessus, passeque . . .

FÉLIX--Camel, sorti de prison! . . . C'est impossible.

POUTRÉ--C'est tellement possible qu'il était ici il n'y a pas une heure.

FÉLIX--Je suis perdu! . . . Cet homme-là a juré ma perte. Je suis déjà dénoncé, j'en suis sûr.

TOINON--Bon, à c't'heure que ma commission est faite, j'vas aller serrer le sabre à mon grand-père. A la revue! (_S'en allant._) C'Camel-là, allez, c'est p'tit! (_Il sort._)

SCÈNE VII

_POUTRÉ, FÉLIX_

POUTRÉ--Eh bien, mon cher Félix, qu'est-ce-que tu vas faire maintenant?

FÉLIX--Je ne serais pas fâché de le savoir moi-même.

POUTRÉ--Mais, tu vas être arrêté!

FÉLIX--C'est bien probable, mais qu'y faire? Peut-être me relâcheront-ils; je n'ai pas tant fait après tout.

POUTRÉ--Tu n'as pas tant fait? Mais y penses-tu, Félix? Tu as organisé des compagnies; tu as couru les villages pendant plus d'un mois pour assermenté les patriotes; tu as fait des discours contre le gouvernement; enfin tu étais capitaine d'une compagnie; tu t'es battu à Odeltown, et tu dis que tu n'as pas tant fait! Ah bien! moi, je te dis que tu en as fait bien plus qu'il n'en faut pour . . . pauvre enfant (_il essaie une larme_) . . . Allons, pas de faiblesse; plus le malheur est grand, et plus il faut se montrer courageux. Tiens Félix, la seule chose qui te reste à faire . . .

SCÈNE VIII

_POUTRÉ, FÉLIX, BÉCHARD_

BÉCHARD, _entrant_--Que Félix ne reste pas ici une minute de plus, on le cherche. (_Apercevant Félix._) Va-t-en! va-t-en tout de suite, le colonel X... vient de donner l'ordre de t'arrêter. . . .

POUTRÉ--Mon Dieu, que faire?

FÉLIX--Comment diable a-t-il pu savoir que j'étais arrivé?

BÉCHARD--S'il ne t'a pas vu, il s'en doute. Dans tous les cas, en passant devant ce vieux misérable de colonel, j'ai aperçu Camel qui sortait de la maison . . .

POUTRÉ--Oh! le gredin! . . .

BÉCHARD--«Prends garde de les manquer, lui dit le bonhomme; je l'ai vu comme je vous vois là, avec sa tuque rouge et ses gros yeux de chat-huant. Craignez pas, lui répondit Camel, je vais commencer par Félix; il y a longtemps que je le guette, celui-là!--Eh bien, va chez son père tout de suite, reprit le colonel, car s'il est revenu, le vieux a le nez long; il ne le gardera pas longtemps.» J'ai bien vu qu'il s'agissait de nous autres, et j'ai piqué droit à travers les champs pour venir les avertir. Si les chemins eussent été beaux, je ne serais peut-être pas arrivé à temps; mais avec ces chemins-là, ils doivent bien être encore à un bon quart de lieue d'ici. C'est donc à peu près dix minutes qui te restent. Ainsi profites-en; tu vois que ça presse.

FÉLIX--Merci, merci, mon cher Béchard. (_Il lui serre la main._)

BÉCHARD--C'est bon, c'est bon! allons, bonsoir. Je suis pressé, car je ne suis pas trop clair de mon affaire, moi non plus. Mais tenez, père Poutré, j'ai tant couru qu'une petite goutte ne me ferait pas de mal!

POUTRÉ, _apportant une bouteille et des verres_--Ah! pauvre enfant, et moi qui suis assez sot pour n'y pas penser! . . . Tiens, vois-tu, il y a des moments où l'on n'a pas la tête à soi. Je te prie bien de m'excuser, car ce n'est pas mon habitude de mal recevoir mes meilleurs amis.

BÉCHARD--Ce n'est rien, père Poutré; je sais bien que ce n'est pas le coeur qui manque.

(_Ils trinquent._)

POUTRÉ--A des jours meilleurs!

(_Ensemble:_) FÉLIX--A la liberté du Canada! BÉCHARD--A la liberté du Canada!

BÉCHARD--Là-dessus, braves amis, adieu, et bonne chance! (_Il sort._)

FÉLIX--Adieu!

SCÈNE IX

_POUTRÉ, FÉLIX_

POUTRÉ--Tu vois, Félix, tu n'as pas un moment à perdre! Sauve-toi, sauve-toi dans le bois des _Trente_. J'irai t'y porter à manger demain. (_On frappe._) Sauve-toi au nom du ciel. (_Félix sort à gauche._) Qui est là?

SCÈNE X

_POUTRÉ, CAMEL_

CAMEL, _en dehors_--Ouvrez donc, père Poutré; vous n'avez pas peur des amis?

POUTRÉ--C'est lui, le gueux! (_Il ouvre._)

CAMEL, _entrant_--Je vous souhaite le bonsoir, père Poutré.

POUTRÉ--Bonsoir.

CAMEL, _s'asseyant_--Les temps sont durs, père Poutré.

POUTRÉ--Oui, les pauvres Canadiens vont avoir de bien mauvais quarts d'heure à passer.

CAMEL--C'est bien leur faute; quel besoin avaient-ils de se révolter contre le gouvernement? Y a-t-il un pays au monde aussi heureux que celui-ci?

POUTRÉ--Hum!

CAMEL--Comment? vous ne trouvez pas les Canadiens heureux de vivre sous notre bon gouvernement?

POUTRÉ--Écoute, Camel, ne viens pas me tendre des pièges. Je n'ai pas bougé, moi; j'ai cru que c'était une folie. Je l'ai même dit aux jeunes gens. Malheureusement une fois le branle donné, rien n'a pu arrêter ces pauvres enfants-là . . . Mais de ce que je dis qu'ils ont fait une folie, à dire que le gouvernement est bon, il y a loin. Je ne dis pas, entendons-nous, qu'il soit mauvais; je ne dis rien du tout. Mais avant de dire qu'il est bon, tu sais . . . mon cher . . . Au reste il ne s'agit pas de tout cela; qu'y a-t-il à ton service?

CAMEL--Ainsi, père Poutré, vous pensez que le gouvernement n'est pas bon?

POUTRÉ--Je ne dis rien, Camel, entends-tu? Laissons cela là et dis-moi ce que tu viens faire ici!

CAMEL--Oh! histoire de jaser en passant . . . mais vous vous couchez bien tard, père Poutré; attendez-vous quelqu'un?

POUTRÉ--Tu es bien curieux. J'ai bien le droit, je suppose, de me coucher quand bon me semble.

CAMEL--Allons donc, ne vous fâchez pas, père Poutré. Avez-vous entendu parler des événements? On dit qu'il y a eu bien des malheurs . . . bien des prisonniers faits surtout?

POUTRÉ--Tant pis!

CAMEL--Pourquoi donc tant pis? Est-ce que ces vauriens-là ne méritent pas d'être punis pour leur conduite?

POUTRÉ--Si l'on punissait les vrais coupables, ce ne serait peut-être pas ceux-là qui en souffriraient.

CAMEL--Et qui sont-ils les vrais coupables?

POUTRÉ--Les vrais coupables, écoute, Camel, ce sont ceux qui vendent et livrent leurs compatriotes pour de l'argent, des honneurs ou des titres.

CAMEL--Allons, allons, père Poutré, vous vous fâchez toujours. Je n'ai certes pas l'intention de rien dire contre un homme comme vous; mais quand il s'agit de la canaille qui est allée se battre à Odeltown, il me semble qu'on peut bien lui dire son fait.

POUTRÉ--Est-il juste de traiter de canaille de braves gens qui n'ont été que trompés? Je trouve cent fois plus méprisables . . .

CAMEL--Ceux qui les punissent?

POUTRÉ--Non, mais ceux qui les cherchent! Tiens, Camel, quand on voit à pareille heure un oiseau de mauvais augure comme toi, on sait ce que cela veut dire. Si tu t'imagines me tromper par tes mines innocentes, tu te trompes toi-même. Je connais ta scélératesse et ta lâcheté, va, je sais que tu t'es faufilé parmi les patriotes pour essayer ensuite de les livrer au gouvernement; je sais que, frustré dans tes desseins, tu n'as dû la vie qu'à la clémence de ceux que tu voulais perdre; je sais que tu es parvenu d'une façon ou d'une autre à t'échapper du cachot où l'on t'avait enfermé; enfin, je sais ce que tu viens faire ici aussi bien que toi-même, et ce qu'il y a de plus vil de ta part, c'est que tu cherches à me tirer les vers du nez, comme on dit, pour en emmener deux au lieu d'un. Ah! je te connais depuis longtemps, Camel.

CAMEL--Eh bien, faisons notre devoir alors. Je voudrais bien que ce fût un autre que moi, père Poutré; mais comme on m'a choisi, il faut bien que j'agisse.

POUTRÉ--Pas d'hypocrisie, Camel! tu viens chercher Félix, eh bien tu t'en iras comme tu es venu; il n'y est pas. Et si tu as peur en t'en retournant, ce qui arrive souvent, chante: «J'ai trouvé le nid du lièvre!» cela t'empêchera peut-être de frissonner au bruit des feuilles. Ainsi Félix n'y est pas; va-t'en, car je ne suis pas disposé à endurer plus longtemps dans ma maison ta face de valet volontaire!

CAMEL--Père Poutré, voici un _warrant_ qu'il faut que j'exécute; et comme M. le colonel est informé que Félix est ici, car il le sait, c'est inutile de le nier, je vais le chercher, père Poutré, car il faut que je le trouve.

POUTRÉ--Eh bien, cherche.

CAMEL--Vous feriez mieux de vous épargner ce désagrément, père Poutré. A quoi bon nier? Félix est arrivé ici aujourd'hui; on sait ce qui se passe, allez. Pourquoi me forcer de faire le tour de la maison et de fureter dans tous les coins?

POUTRÉ, _prenant violemment le bras de Camel_--Plus de paroles, entends-tu? Quant je te dis que Félix n'y est pas, c'est que c'est vrai. Si tu ne me crois pas, cherche! Fais ton infâme métier, et va-t'en vite. Tu finiras bien par aller où tu envoies les autres, serpent! Ainsi fais ta recherche!

CAMEL--Tenez, père Poutré, je sais que vous êtes incapable de mentir . . .

POUTRÉ--Pas de flagorneries! Tu as un devoir à remplir, dis-tu? eh, bien, fais-le vite et délivre-moi de ta présence.

CAMEL--Si vous me donnez seulement votre parole d'honneur que Félix n'est pas ici, père Poutré, je m'en contenterai.

POUTRÉ--Cherche, lâche! laisse-moi tranquille avec tes avances! Je ne veux pas te devoir même l'apparence d'un ménagement!

CAMEL--Je vois bien que toutes les recherches sont inutiles; le luron est bien caché. Dans ce cas, père Poutré, je n'ai qu'un mot à dire. Votre fils est un traître au gouvernement; il est caché; vous devez savoir où il est, et puisque vous ne voulez pas le livrer j'ai le droit de vous arrêter comme suspect et comme recelant un rebelle. (_Il tire un sifflet de sa poche, siffle et plusieurs soldats entrent._) Soldats, arrêtez cet homme! (_Les soldats obéissent._) Maintenant, père Poutré, vous allez être conduit en prison, et vous ne serez libre que lorsque vous aurez déclaré où est votre fils, et si vous ne le faites pas, vos propriétés seront brûlées, et la loi se chargera de votre personne!

POUTRÉ--Infâme!

CAMEL--Silence! . . . Père Poutré, encore une fois, je vous somme au nom de la loi de déclarer où est votre fils, Félix Poutré.

SCÈNE XI

_Les Précédents, FÉLIX_

FÉLIX, _entrant_--Le voici!

POUTRÉ--Mon Dieu!

CAMEL--Soldats, laissez cet homme, et arrêtez celui-ci. Félix Poutré, au nom de la couronne d'Angleterre, je vous fais prisonnier. Vous allez tenir compagnie à votre ami Béchard que je viens de faire arrêter.

FÉLIX--Pauvre Béchard, victime de son dévouement!

POUTRÉ--Qu'as-tu fait, mon pauvre Félix?

FÉLIX--Mon pauvre père, c'est moi qui ai tiré le vin, c'est à moi de le boire'. Je ne consentirai jamais à ce que vous souffriez pour ce dont je suis seul coupable. Pardonnez-moi tous les chagrins que je vous cause, et laissons l'avenir entre les mains de la Providence; elle veillera sur les jours de votre enfant. (_Il l'embrasse._) Adieu! (_Le rideau tombe._)

Acte III

_Le décor représente l'intérieur de la prison de Montréal. De nombreux prisonniers, parmi lesquels sont Cardinal et Duquette, Béchard et Toinon, assis tristement. Félix est seul assis sur le devant de la scène._

SCÈNE I

FÉLIX--Eh bien, mon pauvre Félix, que te reste-t-il de tous tes beaux rêves de gloire et de grandeur? . . . Quelle dérision que la destinée! . . . Il y a quelques semaines, je me voyais bientôt bel officier armé de pied en cap, pistolets à la ceinture, épée au côté ou bonne carabine au poing, marchant triomphant à la tête d'un régiment de patriotes victorieux. Il me semblait déjà entendre les acclamations du peuple sur mon passage: on me nommait déjà l'un des libérateurs de mon pays! . . . Et maintenant, pauvre insensé, je n'ai pour tout horizon que les murs d'un cachot où sont entassés mes compagnons d'infortune, et le temps n'est peut-être pas éloigné où je n'aurai d'autre piédestal que . . . la trappe d'une potence . . . Perdu! . . . pendu! . . . voilà un mot qui n'est pas agréable; le fait est que j'aimerais presque autant avoir toute ma vie la mine d'un Anglais, que celle quej'aurai cejour-là! . . . pendu! . . . Et puis dire que c'est aujourd'hui le tour de ce pauvre Cardinal et de ce pauvre Duquette! Pauvres garçons! oui, c'est aujourd'hui, vendredi 21 décembre! Le gouvernement a choisi ses premières victimes . . . mon tour ne peut tarder d'arriver C'était affreux, hier, de voir ce malheureux Cardinal embrasser sa femme et ses quatre enfants, et Duquette sa pauvre vieille mère . . . C'était déchirant! A peine 21 ans, être le seul soutien d'une vieille mère, et mourir . . . pendu! oh! (_Il cache sa tête dans ses mains._) On ouvre! . . . Voilà le shérif . . . oui, c'est à peu près l'heure . . . O mon Dieu . . . le bourreau! . . . la sentence! . . .

(_Le shérif entre suivi de plusieurs soldats, du geôlier et du bourreau. Le shérif a l'épée au côté; le bourreau est enveloppé de noir et masqué._)

SCÈNE II

_Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, le BOURREAU, SOLDATS_

SHÉRIF--Joseph Narcisse Cardinal, approchez et levez la main droite. (_Il lit:_) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de haute trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement de notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Narcisse Cardinal, avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie en cette province à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour de décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit, au lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme!»

CARDINAL--Vive la liberté!

SHÉRIF--Joseph Duquette, à votre tour, approchez et levez la main droite. (_Il lit:_) «Ayant été bien et dûment convaincu du crime de haute trahison, avec intention avouée de renverser le gouvernement de notre Souveraine Dame la Reine, au Canada, vous, Joseph Duquette, avez été condamné par la Cour Martiale légalement établie en cette province, à être conduit, vendredi, le vingt et unième jour de décembre en l'année de Notre Seigneur mil huit cent trente-huit, au lieu ordinaire des exécutions, pour là être pendu par le cou jusqu'à ce que la mort s'en suive. Que Dieu ait pitié de votre âme.»

DUQUETTE--Vive la liberté!

SHÉRIF--Joseph Narcisse Cardinal et Joseph Duquette, préparez-vous tous deux à me suivre. (_Cardinal et Duquette pressent la main aux prisonniers dont quelques-uns pleurent._)

CARDINAL--Ne pleurez pas, mes amis, nous nous reverrons dans un monde meilleur, et en attendant, nous allons montrer à nos ennemis comment savent mourir des chrétiens et des Canadiens-français . . . Adieu! . . . priez pour nous et vive le Canada! (_Cardinal et Duquette s'embrassent et se mettent à genoux._)

DUQUETTE--J'offre mon âme à Dieu et ma vie à mon pays!

CARDINAL--Ainsi soit-il!

SHÉRIF--Êtes-vous prêts?

(_Ensemble:_) CARDINAL--Oui. DUQUETTE--Oui.

_Ils sortent escortés par les soldats et suivis par le bourreau, le geôlier et le shérif. Tous les prisonniers restent silencieux; on entend le brouhaha de la populace._

CARDINAL, _en dehors_--Canadiens, nous allons mourir pour la patrie; puisse notre sang devenir une semence féconde pour l'avenir du Canada!

DUQUETTE, _en dehors et chantant_--«Allons, enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé . . .» (_On entend un grand bruit suivi des cris de la multitude en dehors. Les prisonniers se mettent à genoux et chantent à la sourdine:_)

LES PRISONNIERS--«Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, Le plus digne d'envie. (bis)»

(_Les prisonniers se lèvent._)

SCÈNE III

_FÉLIX, LES PRISONNIERS_

FÉLIX--Mes amis, écoutez-moi. Deux hommes irréprochables dans leur conduite personnelle, deux hommes universellement estimés et respectés, deux nobles coeurs et deux citoyens dévoués, viennent de subir le sort des criminels, des voleurs et des meurtriers! L'affreuse réalité est là devant nos yeux. Deux de nos amis viennent de nous être arrachés et d'être immolés à des vengeances de partis; car il y a si peu de crime réel dans une tentative d'insurrection, que le gouvernement anglais sera tôt ou tard obligé, par la seule force des choses et de l'opinion, de réhabiliter ces victimes d'une atrocité presque sans exemple dans l'histoire des peuples. Des exécutions pour cause purement politique sont, à tous les points de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, et le gouvernement qui les ordonne reste plus déshonoré que ceux qui les subissent. Mais consolez-vous, amis; Cardinal et Duquette, et tous ceux qui auront l'honneur de les suivre sur l'échafaud seront toujours regardés comme des martyrs de la liberté, puisqu'ils auront sacrifié leur vie à leurs convictions, et le procureur général Ogden, le véritable auteur de ces meurtres, restera pour toujours cloué au pilori de l'histoire, et voué à l'exécration publique, pendant que des monuments de sympathie et de deuil national s'élèveront à ses victimes! Mes amis, admirons le courage stoïque avec lequel nos compagnons viennent de subir le dernier supplice, et, s'il nous faut nous soumettre au même sort, jurons tous de mourir comme eux le front haut et le mot de liberté sur les lèvres.

LES PRISONNIERS, _levant la main_--Nous le jurons!

(_Entrent le Shérif et le Geôlier._)

SCÈNE IV

_Les Précédents, SHÉRIF, GEÔLIER_

SHÉRIF, _entrant_--Charles Hindeland, vous êtes appelé à subir un interrogatoire; suivez-moi.

(_Le Shérif et le Geôlier sortent avec l'un des prisonniers._)

SCÈNE V

_Les Précédents, excepté le SHÉRIF et le GEÔLIER_

FÉLIX, _conduisant Béchard sur le devant de la scène_--Je crois, mon cher Béchard, que nous avons grande chance de suivre bientôt le pauvre Cardinal et le pauvre Duquette, et de partir par la même route.

BÉCHARD--Le fait est que je suis loin d'être rassuré. Le gouvernement se venge, et puisqu'il y est décidé, il fera sa vengeance la plus complète possible. Je ne sais vraiment quel démon inspire ceux qui conduisent les affaires du pays.

FÉLIX--Vous avez toujours plus de chance de vous en tirer que moi; vous n'avez pas assermenté trois mille hommes, et surtout vous n'avez pas chanté vos affaires à tout le monde.

BÉCHARD--C'est vrai; mais on peut avoir de moindres chances que toi, et en avoir encore d'assez belles.

FÉLIX--Vous croyez donc que c'est une affaire faite pour moi?

BÉCHARD--Pour te dire la vérité, mon cher, nous sommes des hommes et nous pouvons la supporter, je suis même surpris qu'on n'ait pas commencé par toi.

FÉLIX--Diable! vous n'êtes pas consolant.

BÉCHARD--Que veux-tu? Nous aurions tort de nous faire illusion; il vaut mieux se tenir prêt à tout.

FÉLIX--C'est vrai, et après ce qui vient d'arriver, je ne puis m'empêcher de me dire que c'en est fait de moi. Cela fait penser . . . Tenez, il y aurait pourtant un moyen . . .

BÉCHARD--Un moyen de quoi faire?

FÉLIX--Un moyen de sauver ma tête.

BÉCHARD--Hum! . . . j'en doute fort.

FÉLIX--Dites-moi, Béchard, vous êtes plus âgé que moi; avez-vous jamais entendu dire qu'un fou ait été pendu?

BÉCHARD--Non! mais nous ne sommes pas des fous, je suppose.

FÉLIX--Non, sans doute, mais on peut faire semblant d'être fou.

BÉCHARD--Bon, perds-tu la tête? faire semblant d'être fou, mon cher; je t'assure que c'est plus difficile que tu penses. Une demi-heure, passe encore; mais des semaines; mais des mois peut-être . . . C'est une chose impossible, vois-tu; il n'y a pas un homme qui puisse soutenir un pareil rôle. Comment s'empêcher de rire seulement? car c'est précisément là la caractéristique de la folie, et le plus difficile. Si tu manques seulement une fois au sérieux de ta figure, tu es perdu. Ah! tu peux y renoncer, va, ton idée même est une folie.

FÉLIX--Écoutez-moi, Béchard, vous êtes le seul homme au monde à qui j'oserais faire une pareille confidence; je vais vous dire ce qui m'a mis ce projet en tête. Pendant la nuit qui précéda mon arrestation, je rêvais que j'étais pris et qu'on faisait mon procès. On allait me condamner à mort, quand un juge, plus humain que les autres, s'avisa de dire que j'étais fou, et qu'il fallait me mettre en liberté. Depuis ce temps-là, cette idée ne m'est pas sortie de la tête; et, mon cher, je ferai le fou, je ferai toutes les extravagances imaginables et je ne rirai pas! Pour tenir mon sérieux, j'en suis sûr. Voyons, Béchard, tel que vous me voyez là, je suis, en bon _canayen_, ce qu'on appelle _flambé_. Si l'on découvre ma fraude, je ne serai pas pendu deux fois pour cela. Ainsi je risque. Il y a longtemps que j'y pense, et je crois qu'un bon moyen de sauver sa vie vaut la peine d'être essayé.

BÉCHARD--Je ne veux certes pas t'en empêcher, mais je n'ai pas confiance dans ton idée. Tant mieux si tu y réussis, car tu sauves ta tête; mais pour croire que tu seras si longtemps sans rire, jamais. Dans tous les cas, quand tu sentiras l'envie de rire s'emparer de toi, pense à la corde; cela pourra peut-être en effet te rendre sérieux.

FÉLIX--C'est cela; eh bien, avant qu'il soit longtemps, je serai fou, et tout de bon, vous pouvez en être sûr. Ah! par exemple, prenez garde, ne me trahissez pas. Il faut que vous ayez l'air de me croire bien fou au moins.

BÉCHARD--Ah! pour cela, sois tranquille. Une fois la chose convenue, je t'aiderai de mon mieux; car franchement tu n'as pas d'autre moyen que celui-là.

SCÈNE VI

_Les Précédents, le SHÉRIF, le GEÔLIER, DEUX SOLDATS_

SHÉRIF--Félix Poutré, à votre tour, suivez ces hommes à la salle des interrogatoires. (_Félix, les soldats et le geôlier sortent._)

SCÈNE VII

_Les Précédents, excepté FÉLIX, les SOLDATS et le GEÔLIER_

SHÉRIF--Prisonniers, j'ai quelque chose à vous dire. Vous venez de voir par le châtiment terrible qui vient de frapper deux de vos compagnons, que le gouvernement de Sa Majesté est déterminé à sévir avec la dernière rigueur contre ceux qui ont pris part à la récente révolte. Néanmoins, en ma qualité de greffier de la cour martiale, je suis autorisé à vous informer que la loi est disposée à agir avec égard vis-à-vis de ceux qui feront des déclarations qui pourront nous mettre en état de découvrir les principaux moteurs de la rébellion.