Félicité: Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore

Part 3

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Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrit: «Je ne fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs, et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.

Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies et fixées. Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore beaucoup d’autres, toujours et tous beaux au moins, de leur inclination et de leur visée.

Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M. Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve. Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble... parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la priorité de rythmes inusités.

Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M. Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de malignité, presque de rouerie poëtique qui n’ait été inventée ou appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers, son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime, l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa poësie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes, l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette prosodie réputée originelle.

Désenchaîner leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir[12] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.

Qu’est-ce en effet que ceci:

De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On les croirait[13] poussés par un ange qui vole _Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_.

Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne plus être de l’avenir.

Exemple:

Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_.

N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été banal, et qui se transforme. Tout comme en cet autre:

Voilà le souvenir au pénétrant _silence_.

que _langage_ eût été moins beau!

J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces vocalises, des parités d’inspiration de notre poëtesse à de ses grands contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien, de coupe et de couleur répercute en ma mémoire classique l’illustre strophe:

Source délicieuse en matière féconde,

cette invocation:

Sombre douleur, dégoût du monde, Fruit amer de l’adversité Où l’âme anéantie en sa chute profonde Rêve à peine à l’éternité, Soulève ton poids qui m’opprime, Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer. Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime, Laisse-moi donc la force d’espérer.

Madame Valmore est vraiment le seul poëte dont on puisse parfois _inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules sans les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_ allait _cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles,

Ces fruits protégés de mystère.

que même les plus inspirés d’entre les poëtes appesantissent en les revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.

De là vient que la poësie de cette muse, maintes fois exprime l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:

Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.

Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places, m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_:

O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère, O songe aveugle et beau! Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre Que ta route au tombeau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes Et vous pourrez voler[14]

me reporte aussi vers la _Claire_ du même maître, que me rappelle ailleurs lointainement

C’est beau la jeune fille Qui laisse aller son cœur Dans son regard qui brille Et se lève au bonheur.[15]

et plus proche

Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas.[16]

avec enfin

Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire.[17]

mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_.

Va retrouver dans l’air la volupté de vivre! Va boire les baisers de Dieu qui te délivre! Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour Va-t-en! va-t-en! va-t-en! sauve-toi sans retour!

Oui, chez le Grand Maître et le Grand Père seulement se retrouvent des pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_, _Jeune fille_.

Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient.

n’est qu’une variation probablement anticipée du

Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.

que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:

Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!

Son:

Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

qui n’est autre que l’antique

_Centum sunt causæ cur ego semper amem._

s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:

Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!

Et mieux:

Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?

Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier: «Je l’aime!»

Comme celle qui croit oublier quelque chose.

et

On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne

sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore:

Où deux êtres unis marchaient, Les voilà séparés... mystère!

de

Autrefois inséparables, Et maintenant séparés![18]

Ensuite

... son enfant, seule vie où l’on s’aime Qui passe devant nous comme on fut une fois.

de

A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.[19]

Enfin

Buvez en étreignant cette femme penchée Sur son fruit.

de

La nourrice au sein nu qui baisse les paupières.[20] . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O Éva[21]

... à l’heure où tout est sombre Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver appuyée aux branches incertaines Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines, Ton amour taciturne et toujours menacé!

voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:

Vous sentiriez alors le besoin de rêver De livrer au hasard votre marche incertaine De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Un Arc de Triomphe_ avec ses

Mille doux cris à têtes noires

n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET CAMÉES?

Qu’est-ce que

Une voix seule éteinte en changeait le concert

sinon

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.[22]

ou réciproquement?

Ne parle pas, je ne veux pas entendre

n’irait-elle pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même? Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre

Il est de longs soupirs qui traversent les âges

son plus nerveux et verveux

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.

Et, de nos jours

Dis aux petits que les étés sont courts

tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme.

Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du _Dernier rendez-vous_.

Je viendrai, car tu dois mourir Sans être las de me chérir Et comme deux ramiers fidèles Séparés par de sombres jours Pour monter où l’on vit toujours Nous entrelacerons nos ailes, Là les heures sont éternelles.[23]

[12] On ne sait ce qu’il faut le plus admirer de la mauvaise foi ou de la mauvaise mémoire de certains critiques glosant sur ces matières. Je cite pour la curiosité de ce fait, tel passage lu récemment sur le sujet d’un volume de poésies: «Ces mots s’appellent l’un l’autre en dépit de tout contenu intellectuel rien que par la similitude des syllabes, et par une sorte de mystérieuse aimantation... Le _réséda_ réside, l’_œillet_ est un _œil_ et le _papillon_ est _pape_... Grâce à ses ressources qu’on peut justement appeler étonnantes...» En conclusion, l’auteur de ce texte paraît donc ignorer que Virgile écrivait entr’autres:

_Amores_ experietur _amaros_

Catulle (ad januam):

Tantum _operire_ soles aut _aperire_ domum

sans omettre dans Victor Hugo:

Comme un _enfant_ qui _souffle_ en un _flocon_ d’écume Chaque homme _enfle_ une bulle où se _reflète_ un ciel

et combien d’autres.

[13] Des enfants.

[14] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor, Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre, Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.

V. H.--Claire.

[15] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.

V. H.--Claire.

[16] Ailleurs:

La fange des ruisseaux qui consterne mes pas Et la foule déserte où tu ne descends pas.

Desbordes-Valmore.

[17] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.

V. H.--Claire.

[18][19] Victor Hugo.

[20] Victor Hugo.

[21] Vigny.

[22] Lamartine.]

[23] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour, livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que pour l’amour.

WAGNER.

✻ ✻

Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles trouvailles_ de cette poësie. Même sans parler de ses curiosités pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,

Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour un marin qui _trace_ l’onde . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière Où la lune souvent me prenait à genoux. _L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre Où j’allais, d’une tombe indigente héritière, Relire ma croyance au dernier rendez-vous.

Je dis, de cette poësie aux énoncés si touchants et toujours imprévus; de ces hirondelles qui sont

Mille doux cris à têtes noires;

non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:

Douce horloge du soir au saule suspendue;

de ce bal qui tourne

Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;

de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur écrit

Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;

de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un vocabulaire de mobilier vieillot:

Les ruisseaux des prairies Font des psychés Où, libres et fleuries, Les fronts penchés, Dans l’eau qui se balance Sans se lasser Nous allons en silence Nous voir passer.

Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y avait encore, et, sans doute par dessus tout, ceci:

SOIR D’ÉTÉ

Un danger circule à l’ombre Au chant de l’oiseau Qui descend dès qu’il fait sombre Se plaindre au roseau. Alors tout ce qui respire Se prend à rêver, Et le ruisseau qui soupire Semble l’éprouver.

Partout les nids et les ailes Tremblent doucement Dénonçant des tourterelles L’entretien charmant. L’été brûle avec mystère Dans les lits en fleurs, Des seuls amants de la terre Sans blâme et sans pleurs.

Été, si trop jeune encore Pour fuir un danger, L’enfant rêveur que j’adore S’attarde au verger, Laisse dans l’errante nue Ton charme cruel, Et sauve l’âme ingénue Du plaisir mortel!

Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot _Madame_[24]:

Madame,[25] le plus beau des temples C’est le cœur du peuple, entrez-y: Le Roi des Rois l’a bien choisi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère Écrira de plus doux, Je me plaignais, Madame, à cette vie amère, Je lui parlais de vous. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes Pour n’être pas certain; Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes Vers le soleil lointain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Distraite de souffrir pour saluer votre âme, Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.

Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire, de par cette classification que je revendique, et que je crois utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux qui les en prient.

Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage, l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un marbre, et que ce marbre fut ciselé par la nature et l’art associés, à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.

Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poësies dont il ne reste que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.

Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent les touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux devers cette poësie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque. La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.

J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!

C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.

Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes. _Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition _ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se résolvait en larmes.

Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs

Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _parce que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus bouleversants des accents tracés?...

Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;

_Quasi cursores vitæ lampada tradunt_

que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Madame Valmore que je distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:

Où va-t-on vers ce qu’on espère?

et

Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!

j’élirais entre beaucoup

_Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu_

et

_Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._

_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves, j’espère, du vernis souvent un peu boursouflé des faiseurs d’exégèses qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner.

Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde!--Ce _cantique_?...--Je voudrais!

✻ ✻ ✻

Une dernière réflexion pour finir:

D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant, jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle communicatif qu’engendre l’œuvre de Madame Valmore, il y a lieu de croire que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poëtesse.

Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion filiale éliminant de parti-pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de quelque vengeur enfer de vertus:

Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.

et

Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur

voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du moins.

Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine se montre plus ou moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en paradis.

Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour

et jusqu’à ce radieux blasphème

Le ciel illuminé s’emplit de ta présence; Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance; En passant par tes yeux mon âme a tout prévu Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!

La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer

Entrer sous ton aile enflammée Où l’on entre par le tombeau

dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi et le dogme dans sa magnifique _Croyance_:

Son souffle lissera mes ailes sans poussière Pour les ouvrir à Dieu. Et nous l’attendrirons de la même prière, Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière, On n’y dit plus adieu!

[24] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Madame Judith Gautier en a fait un titre aussi vraiment royal.

[25] La Reine Marie-Amélie.

APPENDICE

J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à d’inédites. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale révélant bien, cette fois, la délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la fontaine des larmes_.

Mon désir d’encadrer un poëme manuscrit de celle que je vénérais me mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque là de me faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai le bonheur de posséder aujourd’hui), et dirai-je pour quel gros chiffre menu qui rendrait surprises et confuses (autant que le purent être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi des sourires) ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois de longs jours, tout écrites, faute de l’affranchissement de leur timbre?